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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

F >> Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra

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Et vous, - vous en avez deja fait une rengaine! Mais maintenant je
suis couche la, fatigue d'avoir mordu et d'avoir crache, malade encore
de ma propre delivrance.

_Et vous avez ete spectateurs de tout cela?_ O mes animaux, etes-vous
donc cruels, vous aussi? Avez-vous voulu contempler ma grande douleur
comme font les hommes? Car l'homme est le plus cruel de tous les
animaux.

C'est en assistant a des tragedies, a des combats de taureaux et a des
crucifixions que, jusqu'a present, il s'est senti plus a l'aise sur la
terre; et lorsqu'il s'inventa l'enfer, ce fut, en verite, son paradis
sur la terre.

Quand le grand homme crie: - aussitot le petit accourt a ses cotes; et
l'envie lui fait pendre la langue hors de la bouche. Mais il appelle
cela sa "compassion".

Voyez le petit homme, le poete surtout - avec combien d'ardeur ses
paroles accusent-elles la vie! Ecoutez-le, mais n'oubliez pas
d'entendre le plaisir qu'il y a dans toute accusation!

Ces accusateurs de la vie: la vie, d'une oeillade, en a raison. "Tu
m'aimes? dit-elle, l'effrontee; attends un peu, je n'ai pas encore le
temps pour toi."

L'homme est envers lui-meme l'animal le plus cruel; et, chez tous ceux
qui s'appellent pecheurs", "porteurs de croix" et "penitents",
n'oubliez pas d'entendre la volupte qui se mele a leurs plaintes et a
leurs accusations!

Et moi-meme - est-ce que je veux etre par la l'accusateur de l'homme?
Helas! mes animaux, le plus grand mal est necessaire pour le plus grand
bien de l'homme, c'est la seule chose que j'ai apprise jusqu'a present,
- le plus grand mal est la meilleure part de la _force_ de l'homme, la
pierre la plus dure pour le createur supreme; il faut que l'homme
devienne meilleur _et_ plus mechant: -

Je n'ai pas ete attache a _cette_ croix, qui est de savoir que l'homme
est mechant, mais j'ai crie comme personne encore n'a crie:

"Helas! pourquoi sa pire mechancete est-elle si petite! Helas!
pourquoi sa meilleure bonte est-elle si petite!"

Le grand degout de l'homme - c'est _ce degout_ qui m'a etouffe et qui
m'etait entre dans le gosier; et aussi ce qu'avait predit le devin:
"Tout est egal rien ne vaut la peine, le savoir etouffe!"

Un long crepuscule se trainait en boitant devant moi, une tristesse
fatiguee et ivre jusqu'a la mort, qui disait d'une voix coupee de
baillements:

"Il reviendra eternellement, l'homme dont tu est fatigue, l'homme
petit" - ainsi baillait ma tristesse, trainant la jambe sans pouvoir
s'endormir.

La terre humaine se transformait pour moi en caverne, son sein se
creusait, tout ce qui etait vivant devenait pour moi pourriture,
ossements humains et passe en ruines.

Mes soupirs se penchaient sur toutes les tombes humaines et ne
pouvaient plus les quitter; mes soupirs et mes questions coassaient,
etouffaient, rongeaient et se plaignaient jour et nuit:

- "Helas! l'homme reviendra eternellement! L'homme petit reviendra
eternellement!" -

Je les ai vus nus jadis, le plus grand et le plus petit des hommes:
trop semblables l'un a l'autre, - trop humains, meme le plus grand!

Trop petit le plus grand! - Ce fut la ma lassitude de l'homme! Et
l'eternel retour, meme du plus petit! - Ce fut la ma lassitude de
toute existence!

Helas! degout! degout! degout!" - Ainsi parlait Zarathoustra ,
soupirant et frissonnant, car il se souvenait de sa maladie. Mais
alors ses animaux ne le laisserent pas continuer.

"Cesse de parler, convalescent! - ainsi lui repondirent ses animaux,
mais sors d'ici, va ou t'attend le monde, semblable a un jardin.

Va aupres des rosiers, des abeilles et des essaims de colombes! va
surtout aupres des oiseaux chanteurs: afin d'apprendre leur _chant_!

Car le chant convient aux convalescents; celui qui se porte bien parle
plutot. Et si celui qui se porte bien veut des chants, c'en seront
d'autres cependant que ceux du convalescent."

- "O espiegles que vous etes, o serinettes, taisez-vous donc! -
repondit Zarathoustra en riant de ses animaux. Comme vous savez bien
quelle consolation je me suis inventee pour moi-meme en sept jours!

Qu'il me faille chanter de nouveau, c'est _la_ la consolation que j'ai
inventee pour moi, c'est la la guerison. Voulez-vous donc aussi faire
de cela une rengaine?"

- "Cesse de parler, lui repondirent derechef ses animaux; toi qui es
convalescent, apprete-toi plutot une lyre, une lyre nouvelle!

Car vois donc, Zarathoustra! Pour tes chants nouveaux, il faut une
lyre nouvelle.

Chante, o Zarathoustra et que tes chants retentissent comme une
tempete, gueris ton ame avec des chants nouveaux: afin que tu puisses
porter ta grande destinee qui ne fut encore la destinee de personne!

Car tes animaux savent bien qui tu es, Zarathoustra, et ce que tu dois
devenir: voici, _tu es le prophete de l'eternel retour des choses_, -
ceci est maintenant _ta_ destinee!

Qu'il faille que tu enseignes le premier cette doctrine, - comment
cette grande destinee ne serait-elle pas aussi ton plus grand danger et
ta pire maladie!

Vois, nous savons ce que tu enseignes: que toutes les choses reviennent
eternellement et que nous revenons nous-memes avec elles, que nous
avons deja ete la une infinite de fois et que toutes choses ont ete
avec nous.

Tu enseignes qu'il y a une grande annee du devenir, un monstre de
grande annee: il faut que, semblable a un sablier, elle se retourne
sans cesse a nouveau, pour s'ecouler et se vider a nouveau: - en sorte
que toutes ces annees se ressemblent entre elles, en grand et aussi en
petit, - en sorte que nous sommes nous-memes semblables a nous-memes,
dans cette grande annee, en grand et aussi en petit.

Et si tu voulais mourir a present, o Zarathoustra: voici, nous savons
aussi comment tu te parlerais a toi-meme: - mais tes animaux te
supplient de ne pas mourir encore!

Tu parlerais sans trembler et tu pousserais plutot un soupir
d'allegresse: car un grand poids et une grande angoisse seraient
enleves de toi, de toi qui es le plus patient! -

"Maintenant je meurs et je disparais, dirais-tu, et dans un instant je
ne serai plus rien. Les ames sont aussi mortelles que les corps.

Mais un jour reviendra le reseau des causes ou je suis enserre, - il me
recreera! Je fais moi-meme partie des causes de l'eternel retour des
choses.

Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce
serpent - _non pas_ pour une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure ou
semblable: - je reviendrai eternellement pour cette meme vie,
identiquement pareille, en grand et aussi en petit, afin d'enseigner de
nouveau l'eternel retour de toutes choses, - afin de proclamer a
nouveau la parole du grand Midi de la terre et des hommes, afin
d'enseigner de nouveau aux hommes le venue du Surhumain.

J'ai dit ma parole, ma parole me brise: ainsi le veut ma destinee
eternelle, - je disparais en annonciateur!

L'heure est venue maintenant, l'heure ou celui qui disparait se benit
lui-meme. Ainsi - _finit_ le declin de Zarathoustra." -

Lorsque les animaux eurent prononce ces paroles, ils se turent et
attendirent que Zarathoustra leur dit quelque chose: mais Zarathoustra
n'entendait pas qu'ils se taisaient. Il etait etendu tranquille, les
yeux fermes, comme s'il dormait, quoiqu'il ne fut pas endormi: car il
s'entretenait avec son ame. Le serpent cependant et l'aigle,
lorsqu'ils le trouverent ainsi silencieux, respecterent le grand
silence qui l'entourait et se retirerent avec precaution.





DU GRAND DESIR


O mon ame, je t'ai appris a dire "aujourd'hui", comme "autrefois" et
"jadis", et a danser ta ronde par-dessus tout ce qui etait ici, la et
la-bas.

O mon ame, je t'ai delivree de tous les recoins, j'ai eloigne de toi la
poussiere, les araignees et le demi-jour.

O mon ame, j'ai lave de toit toute petite pudeur et la vertu des
recoins et je t'ai persuade d'etre nue devant les yeux du soleil.

Avec la tempete qui s'appelle "esprit", j'ai souffle sur ta mer
houleuse; j'en ai chasse tous les nuages et j'ai meme etrangle
l'egorgeur qui s'appelle "peche".

O mon ame, je t'ai donne le droit de dire "non", comme la tempete, et
de dire "oui" comme dit "oui" le ciel ouvert: tu es maintenant calme
comme la lumiere et tu passes a travers les tempetes negatrices.

O mon ame, je t'ai rendu la liberte sur ce qui est cree et sur ce qui
est incree: et qui connait comme toi la volupte de l'avenir?

O mon ame, je t'ai enseigne le mepris qui ne vient pas comme la
vermoulure, le grand mepris aimant qui aime le plus ou il meprise le
plus.

O mon ame, je t'ai appris a persuader de telle sorte que les causes
memes se rendent a ton avis: semblable au soleil qui persuade meme la
mer a monter a sa hauteur.

O mon ame, j'ai enleve de toi toute obeissance, toute genuflexion et
toute servilite; je t'ai donne moi-meme le nom de "treve de misere" et
de "destinee".

O mon ame, je t'ai donne des noms nouveaux et des jouets multicolores,
je t'ai appelee "destinee", et "circonference des circonferences", et
"nombril du temps", et "cloche d'azur".

O mon ame, j'ai donne toute la sagesse a boire a ton domaine terrestre,
tous les vins nouveaux et aussi les vins de la sagesse, les vins qui
etaient forts de temps immemorial.

O mon ame, j'ai verse sur toi toutes les clartes et toutes les
obscurites, tous les silences et tous les desirs: - alors tu as grandi
pour moi comme un cep de vigne.

O mon ame, tu es la maintenant, lourde et pleine d'abondance, un cep de
vigne aux mamelles gonflees, charge de grappes de raisin pleines et
d'un brun dore: - pleine et ecrasee de ton bonheur, dans l'attente et
dans l'abondance, honteuse encore dans ton attente.

O mon ame, il n'y a maintenant plus nulle part d'ame qui soit plus
aimante, plus enveloppante et plus large! Ou donc l'avenir et le passe
seraient-ils plus pres l'un de l'autre que chez toi?

O mon ame, je t'ai tout donne et toutes mes mains se sont depouillees
pour toi: - et maintenant! Maintenant tu me dis en souriant, pleine de
melancolie: "Qui de nous deux doit dire merci? - n'est-ce pas au
donateur de remercier celui qui a accepte d'avoir bien voulu prendre?
N'est-ce pas un besoin de donner? N'est-ce pas - pitie de prendre?" -

O mon ame, je comprends le sourire de ta melancolie: ton abondance tend
maintenant elle-meme las mains, pleines de desirs!

Ta plenitude jette ses regards sur les mers mugissantes, elle cherche
et attend; le desir infini de la plenitude jette un regard a travers le
ciel souriant de tes yeux!

Et, en verite, o mon ame! Qui donc verrait ton sourire sans fondre en
larmes? Les anges eux-memes fondent en larmes a cause de la trop
grande bonte de ton sourire.

C'est ta bonte, ta trop grande bonte, qui ne veut ni se lamenter, ni
pleurer: et pourtant, o mon ame, ton sourire desire les larmes, et ta
bouche tremblante les sanglots.

"Toute larme n'est-elle pas une plainte? Et toute plainte une
accusation?" C'est ainsi que tu te parles a toi-meme et c'est pourquoi
tu preferes sourire, o mon ame, sourire que de repandre ta peine -
repandre en des flots de larmes toute la peine que te cause ta
plenitude et toute l'anxiete de la vigne qui la fait soupirer apres le
vigneron et la serpe du vigneron!

Mais si tu ne veux pas pleurer, pleurer jusqu'a l'epuisement ta
melancolie de pourpre, il faudra que tu _chantes_, o mon ame! -
Vois-tu, je souris moi-meme, moi qui t'ai predit cela: - chanter d'une
voix mugissante, jusqu'a ce que toutes les mers deviennent
silencieuses, pour ton grand desir, - jusqu'a ce que, sur les mers
silencieuses et ardentes, plane la barque, la merveille doree, dont
l'or s'entoure du sautillement de toutes les choses bonnes, malignes et
singulieres: - et de beaucoup d'animaux, grands et petits, et de tout
ce qui a des jambes legeres et singulieres, pour pouvoir courir sur des
sentiers de violettes, - vers la merveille doree, vers la barque
volontaire et vers son maitre: mais c'est lui qui est le vigneron qui
attend avec sa serpe de diamant, - ton grand liberateur, o mon ame,
l'ineffable - pour qui seuls les chants de l'avenir sauront trouver des
noms! Et, en verite, deja ton haleine a le parfum des chants de
l'avenir, - deja tu brules et tu reves, deja ta soif boit a tous les
puits consolateurs aux echos graves, deja ta melancolie se repose dans
la beatitude des chants de l'avenir! -

O mon ame, je t'ai tout donne, et meme ce qui etait mon dernier bien,
et toutes mes mains se sont depouillees pour toi: - _que je t'aie dit
de chanter_, voici, ce fut mon dernier don!

Que je t'aie dit de chanter, parle donc, parle: _qui_ de nous deux
maintenant doit dire - merci? - Mieux encore: chante pour moi, chante
mon ame! Et laisse-moi te remercier! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





L'AUTRE CHANT DE LA DANSE


1.


"Je viens de regarder dans tes yeux, o vie: j'ai vu scintiller de l'or
dans tes yeux nocturnes, - cette volupte a fait cesser les battements
de mon coeur.

- j'ai vu une barque d'or scintiller sur des eaux nocturnes, un berceau
dore qui enfoncait, tirait de l'eau et faisait signe!

Tu jetais un regard vers mon pied fou de danse, un regard berceur,
fondant, riant et interrogateur: deux fois seulement, de tes petites
mains, tu remuas ta crecelle - et deja mon pied se dandinait, ivre de
danse. -

Mes talons se cambraient, mes orteils ecoutaient pour te comprendre: le
danseur ne porte-t-il pas son oreille - dans ses orteils!

C'est vers toi que j'ai saute: alors tu t'es reculee devant mon elan;
et c'est vers moi que sifflaient les languettes de tes cheveux fuyants
et volants!

D'un bond je me suis recule de toi et de tes serpents: tu te dressais
deja a demi detournee, les yeux pleins de desirs.

Avec des regards louches - tu m'enseignes des voies detournees; sur des
voies detournees mon pied apprend - des ruses!

Je te crains quand tu es pres de moi, je t'aime quand tu es loin de
moi; ta fuite m'attire, tes recherches m'arretent: - je souffre, mais,
pour toi, que ne souffrirais-je pas volontiers!

Toi, dont la froideur allume, dont la haine seduit, dont la fuite
attache, dont les moqueries - emeuvent: - qui ne te hairait pas, grande
lieuse, enveloppeuse, seduisante, chercheuse qui trouve! Qui ne
t'aimerait pas, innocente, impatiente, hative pecheresse aux veux
d'enfant!

Ou m'entraines-tu maintenant, enfant modele, enfant mutin? Et te voila
qui me fuis de nouveau, doux etourdi, jeune ingrat!

Je te suis en dansant, meme sur une piste incertaine. Ou es-tu?
Donne-moi la main! Ou bien un doigt seulement!

Il y a la des cavernes et des fourres: nous allons nous egarer! -
Halte! Arrete-toi! Ne vois-tu pas voltiger des hiboux et des
chauves-souris?

Toi, hibou que tu es! Chauve-souris! Tu veux me narguer? Ou
sommes-nous? C'est des chiens que tu as appris a hurler et a glapir.

Aimablement tu claquais devant moi de tes petites dents blanches, tes
yeux mechants petillent vers moi a travers ta petite criniere bouclee!

Quelle danse par monts et par vaux! je suis le chasseur: - veux-tu etre
mon chien ou mon chamois?

A cote de moi maintenant! Et plus vite que cela, mechante sauteuse!
Maintenant en haut! Et de l'autre cote! - Malheur a moi! En sautant
je suis tombe moi-meme!

Ah! regarde comme je suis etendu! regarde, petulante, comme j'implore
ta grace! J'aimerais bien a suivre avec toi - des sentiers plus
agreables! - les sentiers de l'amour, a travers de silencieux buissons
multicolores! Ou bien la-bas, ceux qui longent le lac: des poissons
dores y nagent et y dansent!

Tu es fatiguee maintenant? Il y a la-bas des brebis et des couchers de
soleil: n'est-il pas beau de dormir quand les bergers jouent de la
flute?

Tu es si fatiguee? Je vais t'y porter, laisse seulement flotter tes
bras! As-tu peut-etre soif? - j'aurais bien quelque chose, mais ta
bouche n'en veut pas!

O ce maudit serpent, cette sorciere glissante, brusque et agile! Ou
t'es-tu fourree? Mais sur mon visage je sens deux marques de ta main,
deux taches rouges!

Je suis vraiment fatigue d'etre toujours ton berger moutonnier!
Sorciere! j'ai chante pour toi jusqu'a present, maintenant pour _moi_
tu dois - crier!

Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet! Je n'ai pourtant pas
oublie le fouet? - Non!" -


2.


Voila ce que me repondit alors la vie, en se bouchant ses delicates
oreilles:

"O Zarathoustra! Ne claque donc pas si epouvantablement de ton fouet!
Tu le sais bien: le bruit assassine les pensees, - et voila que me
viennent de si tendres pensees.

Nous sommes tous les deux de vrais propres a rien, de vrais faineants.
C'est par dela le bien et mal que nous avons trouve notre ile et notre
verte prairie - nous les avons trouvees tout seuls a nous deux! C'est
pourquoi il faut que nous nous aimions l'un l'autre!

Et si meme nous ne nous aimons pas du fond du coeur, - faut-il donc
s'en vouloir, quand on ne s'aime pas du fond du coeur?

Et que je t'aime, que je t'aime souvent de trop, tu sais cela: et la
raison en est que je suis jaloux de ta sagesse. Ah! cette vieille folle
sagesse!

Si ta sagesse se sauvait une fois de toi, helas! vite mon amour, lui
aussi, se sauverait de toi." -

Alors la vie regarda pensive derriere elle et autour d'elle et elle dit
a voix basse: "O Zarathoustra, tu ne m'es pas assez fidele!

Il s'en faut de beaucoup que tu ne m'aimes autant que tu le dis; je
sais que tu songes a me quitter bientot.

Il y a un vieux bourdon, lourd, tres lourd: il sonne la nuit la-haut,
jusque dans ta caverne: - quand tu entends cette cloche sonner les
heures a minuit, tu songes a me quitter entre une heure et minuit: - tu
y songes, o Zarathoustra, je sais que tu veux bientot m'abandonner!" -

"Oui, repondis-je en hesitant, mais tu le sais aussi -" Et je lui dis
quelque chose a l'oreille, en plein dans ses touffes de cheveux
embrouillees, dans ses touffes jaunes et folles.

"Tu _sais_ cela, o Zarathoustra? Personne ne sait cela -"

Et nous nous sommes regardes, nous avons jete nos regards sur la vertre
prairie, ou passait la fraicheur du soir, et nous avons pleure
ensemble. - Mais alors la vie m'etait plus chere que ne m'a jamais ete
toute ma sagesse. -


Ainsi parlait Zarathoustra.


3.


_Un!_
O homme prends garde!
_Deux!_
Que dit minuit profond?
_Trois!_
"J'ai dormi, j'ai dormi -,
_Quatre!_
"D'un reve profond je me suis eveille: -
_Cinq!_
"Le monde est profond,
_Six!_
"Et plus profond que ne pensait le jour.
_Sept!_
"Profonde est sa douleur -,
_Huit!_
"La joie - plus profonde que l'affliction.
_Neuf!_
"La douleur dit: Passe et finis!
_Dix!_
"Mais toute joie veut l'eternite -
_Onze!_
" - veut la profonde eternite!"
_Douze!_





LES SEPT SCEAUX

(_ou: Le chant de L'Alpha et de L'Omega_)


1.


Si je suis un devin et plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur
une haute crete entre deux mers, - qui chemine entre le passe et
l'avenir, comme un lourd nuage, - ennemi de tous les etouffants
bas-fonds, de tout ce qui est fatigue et qui ne peut ni mourir ni
vivre: pret a l'eclair dans le sein obscur, pret au rayons de clarte
redempteur, gonfle d'eclairs affirmateurs! qui se rient de leur
affirmation! pret a des foudres divinatrices: - mais bienheureux celui
qui est ainsi gonfle!

Et, en verite, il faut qu'il soit longtemps suspendu au sommet, comme
un lourd orage, celui qui doit un jour allumer la lumiere de l'avenir! -

O, comment ne serais-je pas ardent de l'eternite, ardent du nuptial
anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouve la femme qe qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, o eternite!

Car je t'aime, o Eternite!


2.


Si jamais ma colere a viole des tombes, recule des bornes frontieres et
jete de vieilles tables brisees dans des profondeurs a pic:

Si jamais ma moquerie a eparpille des paroles decrepites, si je suis
venu comme un balai pour les araignees, et comme un vent purificateur
pour les cavernes mortuaires, vieilles et moisies:

Si je me suis jamais assis plein d'allegresse, a l'endroit ou sont
enterres des dieux anciens, benissant et aimant le monde, a cote des
monuments d'anciens calomniateurs du monde: - car j'aimerai meme les
eglises et les tombeaux des dieux, quand le ciel regardera d'un oeil
clair a travers leurs voutes brisees; j'aime a etre assis sur les
eglises detruites, semblable a l'herbe et au rouge pavot -

O comment ne serais-je pas ardent de l'eternite, ardent du nuptial
anneau des anneaux - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouve la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, o eternite!

Car je t'aime, o Eternite!


3.


Si jamais un souffle est venu vers moi, un souffle de ce souffle
createur, de cette necessite divine qui force meme les hasards a danser
les danses d'etoiles:

Si jamais j'ai ri du rire de l'eclair createur que suit en grondant,
mais avec obeissance, le long tonnerre de l'action:

Si jamais j'ai joue aux des avec des dieux, a la table divine de la
terre, en sorte que la terre tremblait et se brisait, soufflant en
l'air des fleuves de flammes: - car la terre est une table divine,
tremblante de nouvelles paroles creatrices et d'un bruit de des divins:
-

O comment ne serais-je pas ardent de l'eternite, ardent du nuptial
anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouve la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, o eternite!

Car je t'aime, o Eternite!


4.


Si jamais j'ai bu d'un long trait a cette cruche ecumante d'epices et
de mixtures, ou toutes choses sont bien melangees:

Si jamais ma main a mele le plus lointain au plus proche, le feu a
l'esprit, la joie a la peine et les pires choses aux meilleures:

Si je suis moi-meme un grain de ce sable redempteur, qui fait que
toutes choses se melent bien dans la cruche des mixtures: - car il
existe un sel qui lie le bien au mal; et le mal lui-meme est digne de
servir d'epice et de faire deborder l'ecume de la cruche: -

O comment ne serais-je pas ardent de l'eternite, ardent du nuptial
anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouve la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, o eternite!

Car je t'aime, o Eternite!


5.


Si j'aime la mer et tout ce qui ressemble a la mer et le plus encore
quand fougueuse elle me contredit:

Si je porte en moi cette joie du chercheur, cette joie qui pousse la
voile vers l'inconnu, s'il y a dans ma joie une joie de navigateur:

Si jamais mon allegresse s'ecria: "Les cotes ont disparu - maintenant
ma derniere chaine est tombee - l'immensite sans bornes bouillonne
autour de moi, bien loin de moi scintillent le temps et l'espace,
allons! en route! Vieux coeur!" -

O comment ne serais-je pas ardent de l'eternite, ardent du nuptial
anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouve la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, o eternite!

Car je t'aime, o Eternite!


6.


Si ma vertu est une vertu de danseur, si souvent des deux pieds j'ai
saute dans des ravissements d'or et d'emeraude:

Si ma mechancete est une mechancete riante qui se sent chez elle sous
des branches de roses et des haies de lys: - car dans le rire tout ce
qui est mechant se trouve ensemble, mais sanctifie et affranchi par sa
propre beatitude:

Et ceci est mon alpha et mon omega, que tout ce qui est lourd devienne
leger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau: et, en
verite, ceci est mon alpha et mon omega! -

O comment ne serais-je pas ardent de l'eternite, ardent du nuptial
anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouve la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, o eternite!

Car je t'aime, o Eternite!


7.


Si jamais j'ai deploye des ciels tranquilles au-dessus de moi, volant
de mes propres ailes dans mon propre ciel:

Si j'ai nage en me jouant dans de profonds lointains de lumiere, si la
sagesse d'oiseau de ma liberte est venue: - car ainsi parle la sagesse
de l'oiseau: "Voici il n'y a pas d'en haut, il n'y a pas d'en bas!
Jette-toi ca et la, en avant, en arriere, toi qui es leger! Chante! ne
parle plus! - "toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux
qui sont lourds? Toutes les paroles ne mentent-elles pas a celui qui
est leger? Chante! ne parle plus!" -

O comment ne serais-je pas ardent de l'eternite, ardent du nuptial
anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouve la femme de qui je voudrais avoir des
enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, o eternite!

Car je t'aime, o Eternite!






QUATRIEME ET DERNIERE PARTIE

_Helas, ou fit-on sur la terre plus de folies que parmi les
misericordieux, et qu'est-ce qui fit plus de mal sur la terre que la
folie des misericordieux?
Malheur a tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus
de leur pitie!
Ainsi me dit un jour le diable: "Dieu aussi a son enfer: c'est son
amour des hommes."
Et dernierement je l'ai entendu dire ces mots: "Dieu est mort; c'est sa
pitie des hommes qui a tue Dieu."
Zarathoustra, des Misericordieux.

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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