Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.
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Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra
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L'OFFRANDE DU MIEL
- Et de nouveau des mois et des annees passerent sur l'ame de
Zarathoustra et il ne s'en apercevait pas; ses cheveux cependant
devenaient blancs. Un jour qu'il etait assis sur une pierre devant sa
caverne, regardant en silence dans le lointain - car de ce point on
voyait la mer, bien loin par-dessus des abimes tortueux, - ses animaux
pensifs tournerent autour de lui et finirent par se placer devant lui.
"O Zarathoustra, dirent-ils, cherches-tu des yeux ton bonheur? -
Qu'importe le bonheur, repondit-il, il y a longtemps que je n'aspire
plus au bonheur, j'aspire a mon oeuvre. - O Zarathoustra, reprirent
derechef les animaux, tu dis cela comme quelqu'un qui est sature de
bien. N'es-tu pas couche dans un lac de bonheur teinte d'azur? -
Petits espiegles, repondit Zarathoustra en souriant, comme vous avez
bien choisi la parabole! Mais vous savez aussi que mon bonheur est
lourd et qu'il n'est pas comme une vague mobile: il me pousse et il ne
veut pas s'en aller de moi, adherent comme de la poix fondue." -
Alors ses animaux pensifs tournerent derechef autour de lui, et de
nouveau ils se placerent devant lui. "O Zarathoustra, dirent-ils,
c'est donc a cause de cela que tu deviens toujours plus jaune et plus
fonce, quoique tes cheveux se donnent des airs d'etre blancs et faits
de chanvre? Vois donc, tu es assis dans ta poix et dans ton malheur! -
Que dites-vous la, mes animaux, s'ecria Zarathoustra en riant, en
verite j'ai blaspheme en parlant de poix. Ce qui m'arrive, arrive a
tous les fruits qui murissent. C'est le _miel_ dans mes veines qui
rend mon sang plus epais et aussi mon ame plus silencieuse. - Il doit
en etre ainsi, o Zarathoustra, reprirent les animaux, en se pressant
contre lui; mais ne veux-tu pas aujourd'hui monter sur une haute
montagne? L'air est pur et aujourd'hui, mieux que jamais, on peut
vivre dans le monde. - Oui, mes animaux, repartit Zarathoustra, vous
conseillez a merveille et tout a fait selon mon coeur: je veux monter
aujourd'hui sur une haute montagne! Mais veillez a ce que j'y trouve
du miel a ma portee, du miel des ruches dorees, du miel jaune et blanc
et bon et d'une fraicheur glaciale. Car sachez que la-haut je veux
presenter l'offrande du miel." -
Cependant, lorsque Zarathoustra fut arrive au sommet, il renvoya les
animaux qui l'avaient accompagne, et il s'apercut qu'il etait seul: -
alors il rit de tout coeur, regarda autour de lui et parla ainsi:
J'ai parle d'offrandes et d'offrandes de miel; mais ce n'etait la
qu'une ruse de mon discours et, en verite, une folie utile! Deja je
puis parler plus librement la-haut que devant les retraites des ermites
et les animaux domestiques des ermites.
Que parlais-je de sacrifier? Je gaspille ce que l'on me donne, moi le
gaspilleur aux mille bras: comment oserais-je encore appeler cela -
sacrifier!
Et lorsque j'ai demande du miel, c'etait une amorce que je demandais,
des ruches dorees et douces et farouches dont les ours grognons et les
oiseaux singuliers sont friands: - je demandais la meilleure amorce,
l'amorce dont les chasseurs et les pecheurs ont besoin. Car si le
monde est comme une sombre foret peuplee de betes, jardin des delices
pour tous les chasseurs sauvages, il me semble ressembler plutot encore
a une mer abondante et sans fond, - une mer pleine de poissons
multicolores et de crabes dont les dieux memes seraient friands, en
sorte qu'a cause de la mer ils deviendraient pecheurs et jetteraient
leurs filets: tant le monde est riche en prodiges grands et petits!
Surtout le monde des hommes, la mer des hommes: - c'est vers _elle_ que
je jette ma ligne doree en disant: ouvre-toi, abime humain!
Ouvre-toi et jette-moi tes poissons et tes crabes scintillants! Avec
ma meilleure amorce j'attrape aujourd'hui pour moi les plus prodigieux
poissons humains!
C'est mon bonheur que je jette au loin, je le disperse dans tous les
lointains, entre l'orient, le midi et l'occident, pour voir si beaucoup
de poissons humains n'apprendront pas a mordre et a se debattre au bout
de mon bonheur.
Jusqu'a ce que victimes de mon hamecon pointu et cache, il leur faille
monter jusqu'a _ma_ hauteur, les plus multicolores goujons des
profondeurs aupres du plus mechant des pecheurs de poissons humains.
Car je suis _cela_ des l'origine et jusqu'au fond du coeur, tirant,
attirant, soulevant et elevant, un tireur, un dresseur et un educateur,
qui jadis ne s'est pas dit en vain: "Deviens qui tu es!"
Donc, que les hommes _montent_ maintenant aupres de moi; car j'attends
encore les signes qui me disent que le moment de ma descente est venu;
je ne descends pas encore moi-meme parmi les hommes, comme je le dois.
C'est pourquoi j'attends ici, ruse et moqueur, sur les hautes
montagnes, sans etre ni impatient ni patient, mais plutot comme
quelqu'un qui a desappris la patience, - puisqu'il ne "patit" plus.
Car ma destinee me laisse du temps: m'aurait-elle oublie? Ou bien,
assise a l'ombre derriere une grosse pierre, attraperait-elle des
mouches?
Et en verite je suis reconnaissant a ma destinee eternelle de ne point
me pourchasser ni me pousser et de me laisser du temps pour faire des
farces et des mechancetes: en sorte qu'aujourd'hui j'ai pu gravir cette
haute montagne pour y prendre du poisson.
Un homme a-t-il jamais pris du poisson sur de hautes montagnes! Et
quand meme ce que je veux la-haut est une folie: mieux vaut faire une
folie que de devenir solennel et vert et jaune a force d'attendre dans
les profondeurs - bouffi de colere a force d'attendre comme le
hurlement d'une sainte tempete qui vient des montagnes, comme un
impatient qui crie vers les vallees: "Ecoutez ou je vous frappe avec
les verges de Dieu!"
Non que j'en veuille pour cela a de pareils indignes: je les estime
juste assez pour que j'en rie! Je comprends qu'ils soient impatients,
ces grands tambours bruyants qui auront la parole aujourd'hui ou jamais!
Mais moi et ma destinee - nous ne parlons pas a "l'aujourd'hui", nous
ne parlons pas non plus a "jamais": nous avons de la patience pour
parler, nous en avons le temps, largement le temps. Car il faudra
pourtant qu'il vienne un jour et il n'aura pas le droit de passer.
Qui devra venir un jour et n'aura pas le droit de passer? Notre grand
hasard, c'est-a-dire notre grand et lointain Regne de l'Homme, le regne
de Zarathoustra qui dure mille ans. -
Si ce "lointain" est lointain encore, que m'importe! Il n'en est pas
moins solide pour moi, - plein de confiance je suis debout des deux
pieds sur cette base, - sur une base eternelle, sur de dures roches
primitives, sur ces monts anciens, les plus hauts et les plus durs, de
qui s'approchent tous les vents, comme d'une limite meteorologique,
s'informant des destinations et des lieux d'origine.
Ris donc, ris, ma claire et bien portante mechancete! Jette du haut
des hautes montagnes ton scintillant rire moqueur! Amorce avec ton
scintillement les plus beaux poissons humains!
Et tout ce qui, dans toutes les mers, m'appartient a _moi_, ma chose a
moi dans toutes les choses - prends _cela_ pour moi, amene-moi cela
la-haut: c'est ce qu'attend le plus mechant de tous les pecheurs.
Au large, au large, mon hamecon! Descends, va au fond, amorce de mon
bonheur! Egoutte ta plus douce rosee, miel de mon coeur! Mords,
hamecon, mords au ventre toutes les noires afflictions.
Au large, au large, mon oeil! O que de mers autour de moi, quels
avenirs humains s'elevent a l'aurore! Et au-dessus de moi - quel
silence rose! Quel silence sans nuages!
LE CRI DE DETRESSE
Le lendemain Zarathoustra etait de nouveau assis sur sa pierre devant
la caverne, tandis que ses animaux erraient de par le monde, afin de
rapporter des nourritures nouvelles, - et aussi du miel nouveau: car
Zarathoustra avait gaspille et dissipe le vieux miel jusqu'a le
derniere parcelle.
Mais, tandis qu'il etait assis la, un baton dans la main, suivant le
trace que l'ombre de son corps faisait sur la terre, plonge dans une
profonde meditation, et, en verite! ni sur lui-meme, ni sur son ombre -
il tressaillit soudain et fut saisi de frayeur: car il avait vu une
autre ombre a cote de la sienne. Et, virant sur lui-meme en se levant
rapidement, il vit le devin debout a cote de lui, le meme qu'il avait
une fois nourri et desaltere a sa table, le proclamateur de la grande
lassitude qui enseignait: "Tout est egal, rien ne vaut la peine, le
monde n'a pas de sens, le savoir etrangle." Mais depuis lors son
visage s'etait transforme; et lorsque Zarathoustra le regarda en face,
son coeur fut effraye derechef: tant les predictions funestes et les
foudres consumees passaient sur ce visage.
Le devin qui avait compris ce qui se passait dans l'ame de Zarathoustra
passa sa main sur son visage, comme s'il eut voulu en effacer des
traces; Zarathoustra fit de meme de son cote. Lorsqu'ils se furent
ainsi ressaisis et fortifies tous deux, ils se donnerent les mains pour
montrer qu'ils voulaient se reconnaitre.
"Sois le bienvenu, dit Zarathoustra, devin de la grande lassitude, tu
ne dois pas avoir ete vainement, jadis, mon hote et mon commensal.
Aujourd'hui aussi mange et bois dans ma demeure et pardonne qu'un
vieillard joyeux soit assis a table avec toi! - Un vieillard joyeux,
repondit le devin en secouant la tete; qui que tu sois ou qui que tu
veuilles etre, o Zarathoustra, tu ne le seras plus longtemps la-haut,
dans peu de temps ta barque ne sera plus a l'abri! - Suis-je donc a
l'abri?" demanda Zarathoustra en riant. - "Les vagues autour de ta
montagne montent et montent sans cesse, repondit le devin, les vagues
de l'immense misere et de l'affliction: elles finiront bientot par
soulever ta barque en par t'enlever avec elle." - Alors Zarathoustra
se tut et s'etonna. - "N'entends-tu rien encore? continua le devin:
n'est-ce pas un bruissement et un bourdonnement qui vient de l'abime?"
- Zarathoustra se tut encore et ecouta: alors il entendit un cri
prolonge que les abimes se jetaient et se renvoyaient, car aucun d'eux
ne voulait le garder: tant il avait un son funeste.
"Fatal proclamateur, dit enfin Zarathoustra, c'est la le cri de
detresse et l'appel d'un homme; il sort probablement d'une mer noire.
Mais que m'importe la detresse des hommes! Le dernier peche qui m'a
ete reserve, - sais-tu quel est son nom?"
"Pitie!" repondit le devin d'un coeur debordant et en levant les deux
mains: - "O Zarathoustra, je viens pour te faire commettre ton dernier
peche!" -
A peine ces paroles avaient-elles ete prononcees que le cri retentit de
nouveau, plus long et plus anxieux qu'auparavant et deja beaucoup plus
pres. "Entends-tu, entends-tu, o Zarathoustra? s'ecria le devin, c'est
a toi que s'adresse le cri, c'est a toi qu'il appelle: viens, viens,
viens, il est temps, il est grand temps!" -
Mais Zarathoustra se taisait, trouble et ebranle; enfin il demanda
comme quelqu'un qui hesite en lui-meme: "Et qui est celui qui m'appelle
la-bas?"
"Tu le sais bien, repondit vivement le devin, pourquoi te caches-tu?
C'est _l'homme superieur_ qui t'appelle a son secours!"
"L'homme superieur, cria Zarathoustra, saisi d'horreur: Que veut-il?
Que veut-il? L'homme superieur! Que veut-il ici?" - et sa peau se
couvrit de sueur.
Le devin cependant ne repondit pas a l'angoisse de Zarathoustra, il
ecoutait et ecoutait encore, penche vers l'abime. Mais comme le
silence s'y prolongeait longtemps, il tourna son regard en arriere et
il vit Zarathoustra debout et tremblant.
"O Zarathoustra, commenca-t-il d'une voix attristee, tu n'as pas l'air
de quelqu'un que son bonheur fait tourner: il te faudra danser pour ne
pas tomber a la renverse!
Et si tu voulais meme danser devant moi et faire toutes tes gambades:
personne ne pourrait me dire: "Regarde, voici la danse du dernier homme
joyeux!"
Si quelqu'un qui cherche ici _cet_ homme montait a cette hauteur il
monterait en vain: il trouverait des cavernes et des grottes, des
cachettes pour les gens caches, mais ni puits de bonheur, ni tresors,
ni nouveaux filons de bonheur.
Du bonheur - comment ferait-on pour trouver le bonheur chez de pareils
ensevelis, chez de tels ermites! Faut-il que je cherche encore le
dernier bonheur sur les Iles Bienheureuses et au loin parmi les mers
oubliees?
Mais tout est egal, rien ne vaut la peine, en vain sont toutes les
recherches, il n'y a plus d'Iles Bienheureuses!" -
Ainsi soupira le devin; mais a son dernier soupir Zarathoustra reprit
sa serenite et son assurance comme quelqu'un qui revient a la lumiere,
sortant d'un gouffre profond. "Non! Non! trois fois non, s'ecria-t-il
d'une voix forte, en se caressant la barbe - je sais cela bien mieux
que toi! Il y a encore des Iles Bienheureuses! N'en parle pas,
sac-a-tristesse, pleurard!
Cesse de glapir, nuage de pluie du matin! Ne me vois-tu pas deja
mouille de la tristesse et asperge comme un chien?
Maintenant je me secoue et je me sauve loin de toi, pour redevenir sec:
ne t'en etonne pas! N'ai-je pas l'air courtois? Mais c'est _ma_ cour
qui est ici.
Pour ce qui en est de ton homme superieur: Eh bien! je vais vite le
chercher dans ces forets: c'est de _la_ qu'est venu son cri. Peut-etre
une bete sauvage le met-elle en danger.
Ils est dans _mon_ domaine: je ne veux pas qu'il lui arrive malheur
ici! Et, en verite, il y a chez moi beaucoup de betes sauvages." -
A ces mots Zarathoustra s'appreta a partir. Mais alors le devin se mit
a dire: "O Zarathoustra, tu es un coquin!
Je le sais bien: tu veux te debarrasser de moi! Tu preferes te sauver
dans les forets pour poursuivre les betes sauvages!
Mais a quoi cela te servira-t-il? Le soir tu me trouveras pourtant de
nouveau; je serai assis dans ta propre caverne, patient et lourd comme
une buche - assis la a t'attendre!"
"Qu'il en soit ainsi! s'ecria Zarathoustra en s'en allant: et ce qui
m'appartient dans ma caverne, t'appartient aussi, a toi mon hote!
Mais si tu y trouvais encore du miel, eh bien! leche-le jusqu'a ce
qu'il n'y en ait plus, ours grognon, et adoucis ton ame! Car se soir
nous allons etre joyeux tous deux.
- joyeux et contents que cette journee soit finie! Et toi-meme tu dois
accompagner mes chants de tes danses, comme si tu etais mon ours savant.
Tu n'en crois rien, tu secoues la tete? Eh bien! Va! Vieil ours!
Mais moi aussi - je suis un devin."
Ainsi parlait Zarathoustra.
ENTRETIEN AVEC LES ROIS
1.
Une heure ne s'etait pas encore ecoulee depuis que Zarathoustra
s'etait mis en route, dans ses montagnes et dans ses forets, lorsqu'il
vit tout a coup un singulier cortege. Au milieu du chemin qu'il
voulait prendre s'avancaient deux rois, ornes de couronnes et de
ceintures de pourpre, diapres comme des flamants: ils poussaient devant
eux un ane charge. "Que veulent ces rois dans mon royaume?" dit a son
coeur Zarathoustra etonne, et il se cacha en hate derriere un buisson.
Mais lorsque les rois arriverent tout pres de lui, il dit a mi-voix,
comme quelqu'un qui se parle a lui-meme: "Chose singuliere! singuliere!
Comment accorder cela? Je vois deux rois - et seulement _un_ ane?"
Alors les deux rois s'arreterent, se mirent a sourire et regarderent du
cote d'ou venait la voix, puis ils se devisagerent reciproquement: "On
pense bien aussi ces choses-la parmi nous, dit le roi de droite, mais
on ne les exprime pas."
Le roi de gauche cependant haussa les epaules et repondit: "Cela doit
etre un gardeur de chevres, ou bien un ermite, qui a trop longtemps
vecu parmi les rochers et les arbres. Car n'avoir point de societe du
tout gate aussi les bonnes moeurs."
"Les bonnes moeurs, repartit l'autre roi, d'un ton fache et amer: a qui
donc voulons-nous echapper, si ce n'est aux "bonnes moeurs", a notre
"bonne societe"?
Plutot, vraiment, vivre parmi les ermites et les gardeurs de chevres
qu'avec notre populace doree, fausse et fardee - bien qu'elle se nomme
la "bonne societe".
- bien qu'elle se nomme "noblesse". Mais la tout est faux et pourri,
avant tout le sang, grace a de vieilles et de mauvaises maladies et a
de plus mauvais guerisseurs.
Celui que je prefere est aujourd'hui le meilleur, c'est le paysan bien
portant; il est grossier, ruse, opiniatre et endurant; c'est
aujourd'hui l'espece la plus noble.
Le paysan est le meilleur aujourd'hui; et l'espece paysanne devrait
etre maitre! Cependant c'est le regne de la populace, - je ne me
laisse plus eblouir. Mais populace veut dire: pele-mele.
Pele-mele populacier: la tout se mele a tout, le saint et le filou, le
hobereau et le juif, et toutes les betes de l'arche de Noe.
Les bonnes moeurs! Chez nous tout est faux et pourri. Personne ne
sait plus venerer; c'est a _cela_ precisement que nous voulons
echapper. Ce sont des chiens friands et importuns, ils dorent les
feuilles des palmiers.
Le degout qui m'etouffe, parce que nous autres rois nous sommes devenus
faux nous-memes, drapes et deguises par le faste vieilli de nos
ancetres, medailles d'apparat pour les plus betes et les plus ruses et
pour tous ceux qui font aujourd'hui de l'usure avec la puissance!
Nous ne _sommes_ pas les premiers et il faut que nous _signifiions_ les
premiers: nous avons fini par etre fatigues et rassasies de cette
tricherie.
C'est de la populace que nous nous sommes detournes, de tous ces
braillards et de toutes ces mouches ecrivassieres, pour echapper a la
puanteur des boutiquiers, aux impuissants efforts de l'ambition et a
l'haleine fetide -: fi de vivre au milieu de la populace, - fi de
signifier le premier au milieu de la populace! Ah, degout! degout!
degout! Qu'importe encore de nous autres rois!" -
"Ta vieille maladie te reprend, dit en cet endroit le roi de gauche, le
degout te reprend, mon pauvre frere. Mais tu le sais bien, il y a
quelqu'un qui nous ecoute."
Aussitot Zarathoustra, qui avait ete tout oeil et toute oreille a ces
discours, se leva de sa cachette, se dirigea du cote des rois et
commenca:
"Celui qui vous ecoute, celui qui aime a vous ecouter, vous qui etes
les rois, celui-la s'appelle Zarathoustra.
Je suis Zarathoustra qui a dit un jour: "Qu'importe encore des rois!
Pardonnez-moi, si je me suis rejoui lorsque vous vous etes dit l'un a
l'autre: "Qu'importe encore de nous autres rois!"
Mais vous etes ici dans _mon_ royaume et sous ma domination: que
pouvez-vous bien chercher dans mon royaume? Peut-etre cependant
avez-vous _trouve_ en chemin ce que _je_ cherche: je cherche l'homme
superieur."
Lorsque les rois entendirent cela, ils se frapperent la poitrine et
dirent d'un commun accord: "Nous sommes reconnus!
Avec le glaive de cette parole tu tranches la plus profonde obscurite
de nos coeurs. Tu as decouvert notre detresse. Car voici! nous sommes
en route pour trouver l'homme superieur - l'homme qui nous est
superieur: bien que nous soyons des rois. C'est a lui que nous amenons
cet ane. Car l'homme le plus haut doit etre aussi sur la terre le
maitre le plus haut.
Il n'y a pas de plus dure calamite, dans toutes les destinees humaines,
que lorsque les puissants de la terre ne sont pas en meme temps les
premiers hommes. C'est alors que tout devient faux et monstrueux, que
tout va de travers.
Et quand ils sont les derniers meme, et plutot des animaux que des
hommes: alors la populace monte et monte en valeur, et enfin la vertu
populaciere finit par dire: "Voici, c'est moi seule qui suis la vertu!"
-
"Qu'est-ce que je viens d'entendre? repondit Zarathoustra; quelle
sagesse chez des rois! Je suis ravi, et, vraiment, deja j'ai envie de
faire un couplet la-dessus: - mon couplet ne sera peut-etre pas pour
les oreilles de tout le monde. Il y a longtemps que j'ai desappris
d'avoir de l'egard pour les longues oreilles. Allons! En avant!
(Mais a ce moment il arriva que l'ane, lui aussi, prit la parole: il
prononca distinctement et avec mauvaise intention I-A.)
_Autrefois - je crois que c'etait en l'an un -
La sibylle dit, ivre sans avoir bu de vin:
"Malheur, maintenant cela va mal!
"Declin! Declin! Jamais le monde n'est tombe si bas!
Rome s'est abaissee a la fille, a la maison publique,
Le Cesar de Rome s'est abaisse a la bete,
Dieu lui-meme s'est fait juif!"_
2.
Les rois se delecterent de ce couplet de Zarathoustra; cependant le roi
de droite se prit a dire: "O Zarathoustra, comme nous avons bien fait
de nous mettre en route pour te voir!
Car tes ennemis nous ont montre ton image dans leur miroir: tu y avais
la grimace d'un demon au rire sarcastique: en sorte que nous avons eu
peur de toi.
Mais qu'importe! Toujours a nouveau tu penetrais dans nos oreilles et
dans nos coeurs avec tes maximes. Alors nous avons fini par dire:
qu'importe le visage qu'il a!
Il faut que nous _l'entendions_, celui qui enseigne: "Vous devez aimer
la paix, comme un moyen de guerres nouvelles, et la courte paix plus
que la longue!"
Jamais personne n'a prononce de paroles aussi guerrieres: "Qu'est-ce
qui est bien? Etre braves voila qui est bien. C'est la bonne guerre
qui sanctifie toute cause."
O Zarathoustra, a ces paroles le sang de nos peres s'est retourne dans
nos corps: cela a ete comme la parole du printemps a de vieux tonneaux
de vin.
Quand les glaives se croisaient, semblables a des serpents tachetes de
sang, alors nos peres se sentaient portes vers la vie; le soleil de la
paix leur semblait flou et tiede, mais la longue paix leur faisait
honte.
Comme ils soupiraient, nos peres, lorsqu'ils voyaient au mur des
glaives polis et inutiles! Semblables a ces glaives ils avaient soif
de la guerre. Car un glaive veut boire du sang, un glaive scintille de
desir." -
- Tandis que les rois parlaient et babillaient ainsi, avec feu, de la
felicite de leurs peres, Zarathoustra fut pris d'une grande envie de
se moquer de leur ardeur: car c'etaient evidemment des rois tres
paisibles qu'il voyait devant lui, des rois aux visages vieux et fins.
Mais il se surmonta. "Allons! En route! dit-il, vous voici sur le
chemin, la-haut est la caverne de Zarathoustra; et ce jour doit avoir
une longue soiree! Mais maintenant un cri de detresse pressant
m'appelle loin de vous.
Ma caverne sera honoree, si des rois y prennent place pour attendre:
mais il est vrai qu'il faudra que vous attendiez longtemps!
Eh bien! Qu'importe! Ou apprend-on mieux a attendre aujourd'hui que
dans les cours? Et de toutes les vertus des rois, la seule qui leur
soit restee, - ne s'appelle-t-elle pas aujourd'hui: _savoir_ attendre?"
Ainsi parlait Zarathoustra.
LA SANGSUE
Et Zarathoustra pensif continua sa route, descendant toujours plus bas,
traversant des forets et passant devant des marecages; mais, comme il
arrive a tous ceux qui reflechissent a des choses difficiles, il butta
par megarde sur un homme. Et voici, d'un seul coup, un cri de douleur,
deux jurons et vingt injures graves jaillirent a sa face: en sorte que,
dans sa frayeur, il leva sa canne pour frapper encore celui qu'il
venait de heurter. Pourtant, au meme instant, il reprit sa raison; et
son coeur se mit a rire de la folie qu'il venait de faire.
"Pardonne-moi, dit-il a l'homme, sur lequel il avait butte, et qui
venait de se lever avec colere, pour s"asseoir aussitot, pardonne-moi
et ecoute avant tout une parabole.
Comme un voyageur qui reve de choses lointaines, sur une route
solitaire, se heurte par megarde a un chien qui sommeille, a un chien
qui est couche au soleil: - comme tous deux se levent et s'abordent
brusquement, semblables a des ennemis mortels, tous deux effrayes a
mort: ainsi il en a ete de nous.
Et pourtant! Et pourtant! - combien il s'en est fallu de peu qu'ils ne
se caressent, ce chien et ce solitaire! Ne sont-ils pas tous deux -
solitaires?"
-"Qui que tu sois, repondit, toujours avec colere, celui que
Zarathoustra venait de heurter, tu t'approches encore trop de moi, non
seulement avec ton pied, mais encore avec ta parabole!
Regarde, suis-je donc un chien?" - et, tout en disant cela, celui qui
etait assis se leva en retirant son bras nu du marecage. Car il avait
commence par etre couche par terre tout de son long, cache et
meconnaissable, comme quelqu'un qui guette un gibier des marecages.
"Mais que fais-tu donc?" s'ecria Zarathoustra effraye, car il voyait
que beaucoup de sang coulait sur le bras nu. - "Que t'est-il arrive?
Une bete malfaisante t'a-t-elle mordu, malheureux?"
Celui qui saignait ricanait toujours avec colere. "En quoi cela te
regarde-t-il? s'ecria l'homme, et il voulut continuer sa route. Ici je
suis chez moi et dans mon domaine. M'interroge qui voudra: je ne
repondrai pas a un maladroit."
"Tu te trompes, dit Zarathoustra plein de pitie, en le retenant, tu te
trompes: tu n'es pas ici dans ton royaume, mais dans le mien, et ici il
ne doit arriver malheur a personne.
Appelle-moi toujours comme tu voudras, - je suis celui qu'il faut que
je sois. Je me nomme moi-meme Zarathoustra.
Allons! C'est la-haut qu'est le chemin qui mene a la caverne de
Zarathoustra: elle n'est pas bien loin, - ne veux-tu pas venir chez moi
pour soigner tes blessures?
Tu n'as pas eu de chance dans ce monde, malheureux: d'abord la bete t'a
mordu, puis - l'homme a marche sur toi!"
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