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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

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Mais lorsque l'homme entendit le nom de Zarathoustra, il se transforma.
"Que m'arrive-t-il donc? s'ecria-t-il, quelle autre preoccupation
ai-je encore dans la vie, si ce n'est la preoccupation de cet homme
unique qui est Zarathoustra, et cette bete unique qui vit du sang, la
sangsue?

C'est a cause de la sangsue que j'etais couche la, au bord du marecage,
semblable a un pecheur, et deja mon bras etendu avait ete mordu dix
fois, lorsqu'une bete plus belle se mit a mordre mon sang, Zarathoustra
lui-meme!

O bonheur! O miracle! Beni soit ce jour qui m'a attire dans ce
marecage! Benie soit la meilleure ventouse, la plus vivante d'entre
celles qui vivent aujourd'hui, benie soit la grande sangsue des
consciences, Zarathoustra!"

Ainsi parlait celui que Zarathoustra avait heurte; et Zarathoustra se
rejouit de ses paroles et de leur allure fine et respectueuse. "Qui
es-tu? Demanda-t-il en lui tendant la main, entre nous il reste
beaucoup de choses a eclaircir et a rasserener: mais il me semble deja
que le jour se leve clair et pur."

"Je suis _le consciencieux de l'esprit_, repondit celui qui etait
interroge, et, dans les choses de l'esprit, il est difficile que
quelqu'un s'y prenne d'une facon plus severe, plus etroite et plus dure
que moi, excepte celui de qui je l'ai appris, Zarathoustra lui-meme.

Plutot ne rien savoir que de savoir beaucoup de choses a moitie!
Plutot etre un fou pour son propre compte qu'un sage dans l'opinion des
autres! Moi - je vais au fond: - qu'importe qu'il soit petit ou grand?
Qu'il s'appelle marecage ou bien ciel? Un morceau de terre large
comme la main me suffit: pourvu que ce soit vraiment de la terre solide!

- Un morceau de terre large comme la main: on peut s'y tenir debout.
Dans la vraie science consciencieuse il n'y a rien de grand et rien de
petit."

"Alors tu es peut-etre celui qui cherche a connaitre le sangsue?
demanda Zarathoustra; tu poursuis la sangsue jusqu'a ses causes les
plus profondes, toi qui es consciencieux?"

"O Zarathoustra, repondit celui que Zarathoustra avait heurte, ce
serait une monstruosite, comment oserais-je m'aviser d'une pareille
chose!

Mais ce dont je suis maitre et connaisseur, c'est du _cerveau_ de la
sangsue: - c'est la _mon_ univers a moi!

Et cela est aussi un univers! Mais pardonne qu'ici mon orgueil se
manifeste, car sur ce domaine je n'ai pas mon pareil. C'est pourquoi
j'ai dit: "C'est ici mon domaine".

Combien il y a de temps que je poursuis cette chose unique, le cerveau
de la sangsue, afin que la verite subtile ne m'echappe plus! C'est ici
_mo royaume.

- C'est pourquoi j'ai ete tout le reste, c'est pourquoi tout le reste
m'est devenu indifferent; et tout pres de ma science s'etend ma noire
ignorance.

Ma conscience de l'esprit exige de moi que je sache _une_ chose et que
j'ignore tout le reste: je suis degoute de toutes les demi-mesures de
l'esprit, de tous ceux qui ont l'esprit nuageux, flottant et exalte.

Ou cesse ma probite commence mon aveuglement, et je veux etre aveugle.
Ou je veux savoir cependant, je veux aussi etre probe, c'est-a-dire
dur, severe, etroit, cruel, implacable.

Que tu aies dit un jour, o Zarathoustra: "L'esprit, c'est la vie qui
incise elle-meme la vie," c'est ce qui m'a conduit et econduit a ta
doctrine. Et, en verite, avec mon propre sang, j'ai augmente ma propre
science."

- "Comme le prouve l'evidence," interrompit Zarathoustra; et le sang
continuait a couler du bras nu du consciencieux. Car dix sangsues s'y
etaient accrochees.

"O singulier personnage, combien d'enseignements contient cette
evidence, c'est-a-dire toi-meme! Et je n'oserais peut-etre pas verser
tous les enseignements dans tes oreilles severes.

Allons! Separons-nous donc ici! Mais j'aimerais bien te retrouver.
La-haut est le chemin qui mene a ma caverne. Tu dois y etre cette nuit
le bienvenu parmi mes hotes.

Je voudrais aussi reparer sur ton corps l'outrage que t'a fait
Zarathoustra en te foulant aux pieds: c'est ce a quoi je reflechis.
Mais maintenant un cri de detresse pressant m'appelle loin de toi."


Ainsi parlait Zarathoustra.





L'ENCHANTEUR


1.


Mais en contournant un rocher, Zarathoustra vit, non loin de la,
au-dessus de lui, sur le meme chemin, un homme qui gesticulait des
membres, comme un fou furieux et qui finit par se precipiter a terre a
plat ventre. "Halte! dit alors Zarathoustra a son coeur, celui-la doit
etre l'homme superieur, c'est de lui qu'est venu ce sinistre cri de
detresse, - je veux voir si je puis le secourir." Mais lorsqu'il
accourut a l'endroit ou l'homme etait couche par terre, il trouva un
vieillard tremblant, aux yeux fixes; et malgre toute la peine que se
donna Zarathoustra pour le redresser et le remettre sur les jambes, ses
efforts demeurerent vains. Aussi le malheureux ne sembla-t-il pas
s'apercevoir qu'il y avait quelqu'un aupres de lui; au contraire, il ne
cessait de regarder de ci de la en faisant des gestes touchants, comme
quelqu'un qui est abandonne et isole du monde entier. Pourtant a la
fin, apres beaucoup de tremblements, de sursauts et de reploiements sur
soi-meme, il commenca a se lamenter ainsi:

Qui me rechauffe, qui m'aime encore?
Donnez des mains chaudes!
donnez des coeurs-rechauds!
Etendu, frissonnant,
un moribond a qui l'on chauffe les pieds -
secoue, helas! de fievres inconnues,
tremblant devant les glacons aigus des frimas, chasse par toi, pensee!
Innommable! Voilee! Effrayante!
chasseur derriere les nuages!
Foudroye par toi,
oeil moqueur qui me regarde dans l'obscurite
- ainsi je suis couche,
je me courbe et je me tords, tourmente
par tous les martyres eternels,
frappe
par toi, chasseur le plus cruel,
toi, le dieu - inconnu...

Frappe plus fort!
Frappe encore une fois!
Transperce, brise ce coeur!
Pourquoi me tourmenter
de fleches epointees?
Que regardes-tu encore,
toi que ne fatigue point la souffrance humaine,
avec un eclair divin dans tes yeux narquois?
Tu ne veux pas tuer,
martyriser seulement, martyriser?
Pourquoi - _me_ martyriser?
Dieu narquois, inconnu? -

Ah! Ah!
Tu t'approches en rampant
au milieu de cette nuit?...
Que veux-tu!
Parles!
Tu me pousses et me presses -
Ah! tu es deja trop pres!
Tu m'entends respirer,
Tu epies mon coeur,
Jaloux que tu est!

- de quoi donc est-tu jaloux?
Ote-toi! Ote-toi!
Pourquoi cette echelle?
Veux-tu _entrer_,
t'introduire dans mon coeur,
t'introduire dans mes pensees
les plus secretes?
Impudent! Inconnu! - Voleur!
Que veux-tu voler?
Que veux-tu ecouter?
Que veux-tu extorquer,
toi qui tortures!
toi - le dieu-bourreau!
Ou bien, dois-je, pareil au chien,
me rouler devant toi?
m'abandonnant, ivre et hors de moi,
t'offrir mon amour - en rampant!

En vain!
Frappe encore!
toi le plus cruel des aiguillons!
Je ne suis pas un chien - je ne suis que ton gibier,
toi le plus cruel des chasseurs!
Ton prisonnier le plus fier,
brigand derriere les nuages...
Parle enfin,
toi qui te caches derriere les eclairs! Inconnu! parle!
Que veux-tu, toi qui guettes sur les chemins, que veux-tu, - de
_moi_?...

Comment?
Une rancon!
Que veux-tu comme rancon?
Demande beaucoup - ma fierte te le conseille!
et parle brievement - c'est le conseil de mon autre fierte!

Ah! Ah!
C'est moi - moi que tu veux?
Moi - tout entier?...

Ah! Ah!
Et tu me martyrises, fou que tu es,
tu tortures ma fierte?
Donne-moi de _l'amour_. Qui me chauffe encore?
qui m'aime encore? -
Donne des mains chaudes,
donne des coeurs-rechauds.
donne-moi, a moi le plus solitaire,
que la glace, helas! la glace fait
sept fois languir apres des ennemis,
apres des ennemis meme,
donne, oui abandonne-_toi_ - a moi,
toi le plus cruel ennemi! -

Parti!
Il a fui lui-meme,
mon seul compagnon,
mon grand ennemi,
mon inconnu,
mon dieu-bourreau!...

- Non!
Reviens!
_avec_ tous les supplices!
O reviens
au dernier de tous les solitaires!
Toutes mes larmes prennent
vers toi leur cours!
Et la derniere flamme de mon coeur -
s'eveille pour _toi!_
O, reviens,
Mon dieu inconnu! ma _douleur!_
mon dernier bonheur!


2.


- Mais en cet endroit Zarathoustra ne put se contenir plus longtemps,
il prit sa canne et frappa de toutes ses forces sur celui qui se
lamentait. "Arrete-toi! lui cria-t-il, avec un rire courrouce,
arrete-toi, histrion! Faux monnayeur! Menteur incarne! Je te
reconnais bien!

Je veux te mettre le feu aux jambes, sinistre enchanteur, je sais trop
bien en faire cuire a ceux de ton espece!"

-"Cesse, dit le vieillard en se levant d'un bond, ne me frappe plus, o
Zarathoustra! Tout cela n'a ete qu'un jeu!

Ces choses-la font partie de mon art; j'ai voulu te mettre a l'epreuve,
en te donnant cette preuve! Et, en verite, tu as bien penetre mes
pensees!

Mais toi aussi - ce n'est pas une petite preuve que tu m'as donnee de
toi-meme. Tu es _dur_, sage Zarathoustra! Tu frappes durement avec
tes "verites", ton baton noueux me force a confesser - _cette_ verite!"

- "Ne me flatte point, repondit Zarathoustra, toujours irrite et le
visage sombre, histrion dans l'ame! Tu es un faux-semblant: pourquoi
parles-tu - de verite?

Toi le paon des paons, mer de vanite, _qu'est-ce_ que tu jouais devant
moi, sinistre enchanteur? _En qui_ devais-je croire lorsque tu te
lamentais ainsi?"

"_C'est l'expiateur de l'esprit_ que je representais, repondit le
vieillard: tu as toi-meme invente ce mot jadis - le poete, l'enchanteur
qui finit par tourner son esprit contre lui-meme, celui qui est
transforme et que glace sa mauvaise science et sa mauvaise conscience.

Et avoue-le franchement: tu as pris du temps, o Zarathoustra, pour
decouvrir mes artifices et mes mensonges! Tu _croyais_ a ma misere,
lorsque tu me tenais la tete des deux mains, - je t'ai entendu gemir:
"On l'a trop peu aime, trop peu aime!" Que je t'aie trompe jusque-la,
c'est ce qui faisait interieurement jubiler ma mechancete."

"Tu dois en avoir trompe de plus fins que moi, repondit durement
Zarathoustra. Je ne suis pas sur mes gardes devant les trompeurs, il
_faut_ que je m'abstienne de prendre des precautions: ainsi le veut mon
sort.

Mais toi - il _faut_ que tu trompes: je te connais assez pour le
savoir! Il faut toujours que tes mots aient un double, un triple, un
quadruple sens. Meme ce que tu viens de me confesser maintenant
n'etait ni assez vrai, ni assez faux pour moi!

Mechant faux monnayeur, comment saurais-tu faire autrement! Tu
farderais meme ta maladie, si tu te montrais nu devant ton medecin.

C'est ainsi que tu viens de farder devant moi ton mensonge, lorsque tu
disais: "Je ne l'ai fait _que_ par jeu!" Il y avait aussi du _serieux_
la-dedans, tu _es_ quelque chose comme un expiateur de l'esprit!

Je te devine bien: tu es devenu l'enchanteur de tout le monde, mais a
l'egard de toi-meme il ne te reste plus ni mensonge ni ruse, - pour
toi-meme tu es desenchante!

Tu as moissonne le degout comme ta seule verite. Aucune parole n'est
plus vraie chez toi, mais ta bouche est encore vraie: c'est-a-dire le
degout qui colle a ta bouche." -

- "Qui es-tu donc! s'ecria en cet endroit le vieil enchanteur d'une
voix hautaine. Qui a le droit de _me_ parler ainsi, a moi qui suis le
plus grand des vivants d'aujourd'hui?" - et un regard vert fondit de
ses yeux sur Zarathoustra. Mais aussitot il se transforma et il dit
tristement:

"O Zarathoustra, je suis fatigue de tout cela, mes arts me degoutent,
je ne suis pas _grand_, que sert-il de feindre! Mais tu le sais bien -
j'ai cherche la grandeur!

Je voulais representer un grand homme et il y en a beaucoup que j'ai
convaincus: mais ce mensonge a depasse ma force. C'est contre lui que
je me brise.

O Zarathoustra, chez moi tout est mensonge; mais que je me brise - cela
est _vrai_ chez moi!" -

"C'est a ton honneur, reprit Zarathoustra, l'air sombre et le regard
detourne vers le sol, c'est a ton honneur d'avoir cherche la grandeur,
mais cela te trahit aussi. Tu n'es pas grand.

Vieil enchanteur sinistre, _ce_ que tu as de meilleur et de plus
honnete, ce que j'honore en toi c'est que tu te sois fatigue de
toi-meme et que tu te sois ecrie: "Je ne suis pas grand."

C'est en _cela_ que je t'honore comme un expiateur de l'esprit: si meme
cela n'a ete que pour un clin d'oeil, dans ce moment tu as ete - vrai.

Mais, dis-moi, que cherches-tu ici dans _mes_ forets et parmi _mes_
rochers. Et si c'est pour _moi_ que tu t'es couche dans mon chemin,
quelle preuve voulais-tu de moi? - en quoi voulais-tu _me_ tenter?"

Ainsi parlait Zarathoustra et ses yeux etincelaient. Le vieil
enchanteur fit une pause, puis il dit: "Est-ce que je t'ai tente? Je
ne fais que - chercher.

O Zarathoustra, je cherche quelqu'un de vrai, de droit, de simple,
quelqu'un qui soit sans feinte, un homme de toute probite, un vase de
sagesse, un saint de la connaissance, un grand homme!

Ne le sais-tu donc pas, o Zarathoustra? _Je cherche Zarathoustra_."


- Alors il y eut un long silence entre les deux; Zarathoustra,
cependant, tomba dans une profonde meditation, en sorte qu'il ferma les
yeux. Puis, revenant a son interlocuteur, il saisit la main de
l'enchanteur et dit plein de politesse et de ruse:

"Eh bien! La-haut est le chemin qui mene a la caverne de Zarathoustra.
C'est dans ma caverne que tu peux chercher celui que tu desirerais
trouver.

Et demande conseil a mes animaux, mon aigle et mon serpent: ils doivent
t'aider a chercher. Ma caverne cependant est grande.

Il est vrai que moi-meme - je n'ai pas encore vu de grand homme. Pour
ce qui est grand, l'oeil du plus subtil est encore trop grossier
aujourd'hui. C'est le regne de la populace.

J'en ai deja tant trouve qui s'etiraient et qui se gonflaient, tandis
que le peuple criait: "Voyez donc, voici un grand homme!" Mais a quoi
servent tous les soufflets de forge! Le vent finit toujours par en
sortir.

La grenouille finit toujours par eclater, la grenouille qui s'est trop
gonflee: alors le vent en sort. Enfoncer une pointe dans le ventre
d'un enfle, c'est ce que j'appelle un sage divertissements. Ecoutez
cela, mes enfants!

Notre aujourd'hui appartient a la populace: qui peut encore _savoir_ ce
qui est grand ou petit? Qui chercherait encore la grandeur avec
succes! Un fou tout au plus: et les fous reussissent.

Tu cherches les grands hommes, singulier fou! Qui donc t'a _enseigne_
a les chercher? Est-ce aujourd'hui le temps opportun pour cela? O
chercheur malin, pourquoi - me tentes-tu?" -


Ainsi parlait Zarathoustra, le coeur console, et, en riant, il continua
son chemin.





HORS DE SERVICE


Peu de temps cependant apres que Zarathoustra se fut debarrasse de
l'enchanteur, il vit de nouveau quelqu'un qui etait assis au bord du
chemin qu'il suivait, un homme grand et noir avec un visage maigre et
pale. L'aspect de cet homme le contraria enormement. Malheur a moi,
dit-il a son coeur, je vois de l'affliction masquee, ce visage me
semble appartenir a la pretraille; que veulent _ces gens_ dans mon
royaume?

Comment! J'ai a peine echappe a cet enchanteur: et deja un autre
necromant passe sur mon chemin, - un magicien quelconque qui impose les
mains, un sombre faiseur de miracles par la grace de Dieu, un onctueux
diffamateur du monde: que le diable l'emporte!

Mais le diable n'est jamais la quand on aurait besoin de lui: toujours
il arrive trop tard, ce maudit nain, ce maudit pied-bot!" -

Ainsi sacrait Zarathoustra, impatient dans son coeur, et il songea
comment il pourrait faire pour passer devant l'homme noir, en
detournant le regard: mais voici il en fut autrement. Car, au meme
moment, celui qui etait assis en face de lui s'apercut de sa presence;
et, semblable quelque peu a quelqu'un a qui arrive un bonheur imprevu,
il sauta sur ses jambes et se dirigea vers Zarathoustra.

"Qui que tu sois, voyageur errant, dit-il, aide a un egare qui cherche,
a un vieillard a qui il pourrait bien arriver malheur ici!

Ce monde est etranger et lointain pour moi, j'ai aussi entendu hurler
les betes sauvages; et celui qui aurait pu me donner asile a lui-meme
disparu.

J'ai cherche le dernier homme pieux, un saint et un ermite, qui, seul
dans sa foret, n'avait pas encore entendu dire ce que tout le monde
sait aujourd'hui."

"_Qu'est-ce_ que tout le monde sait aujourd'hui? Demanda Zarathoustra.
Ceci, peut-etre, que le Dieu ancien ne vit plus, le Dieu en qui tout le
monde croyait jadis?"

"Tu l'as dit, repondit le vieillard attriste. Et j'ai servi ce Dieu
ancien jusqu'a sa derniere heure.

Mais maintenant je suis hors de service, je suis sans maitre et malgre
cela je ne suis pas libre; aussi ne suis-je plus jamais joyeux, si ce
n'est en souvenir.

C'est pourquoi je suis monte dans ces montagnes pour celebrer de
nouveau une fete, comme il convient a un vieux pape et a un vieux pere
de l'eglise: car sache que je suis le dernier pape! - un fete de
souvenir pieux et de culte divin.

Mais maintenant il est mort lui-meme, le plus pieux des hommes, ce
saint de la foret qui sans cesse rendait grace a Dieu, par des chants
et des murmures.

Je ne l'ai plus trouve lui-meme lorsque j'ai decouvert sa chaumiere -
mais j'y ai vu deux loups qui hurlaient a cause de sa mort - car tous
les animaux l'aimaient. Alors je me suis enfui.

Suis-je donc venu en vain dans ces forets et dans ces montagnes? Mais
mon coeur s'est decide a en chercher un autre, le plus pieux de tous
ceux qui ne croient pas en Dieu, - a chercher Zarathoustra!"

Ainsi parlait le vieillard et il regardait d'un oeil percant celui qui
etait debout devant lui; Zarathoustra cependant saisit la main du vieux
pape et la contempla longtemps avec admiration.

"Vois donc, venerable, dit-il alors, quelle belle main effilee! Ceci
est la main de quelqu'un qui a toujours donne la benediction. Mais
maintenant elle tient celui que tu cherches, moi Zarathoustra.

Je suis Zarathoustra, l'impie, qui dit: qui est-ce qui est plus impie
que moi, afin que je me rejouisse de son enseignement?"

Ainsi parlait Zarathoustra, penetrant de son regard les pensees et les
arriere-pensees du vieux pape. Enfin celui-ci commenca:

"Celui qui l'aimait et le possedait le plus, c'est celui qui l'a aussi
le plus perdu: - regarde, je crois que de nous deux, c'est moi
maintenant le plus impie? Mais qui donc saurait s'en rejouir!"

- "Tu l'as servi jusqu'a la fin? demanda Zarathoustra pensif, apres un
long et profond silence, tu sais _comment_ il est mort? Est-ce vrai,
ce que l'on raconte, que c'est la pitie qui l'a etrangle?

- la pitie de voir _l'homme_ suspendu a la croix, sans pouvoir
supporter que l'amour pour les hommes devint son enfer et enfin sa
mort?" -

Le vieux pape cependant ne repondit pas, mais il regarda de cote, avec
un air farouche et une expression douloureuse et sombre sur le visage.

"Laisse-le aller, reprit Zarathoustra apres une longue reflexion, en
regardant toujours le vieillard dans le blanc des yeux.

Laisse-le aller, il est perdu. Et quoique cela t'honore de ne dire que
du bien de ce mort, tu sais aussi bien que moi, _qui_ il etait: et
qu'il suivait des chemins singuliers."

"Pour parler entre trois yeux, dit le vieux pape rasserene (car il
etait aveugle d'un oeil), sur les choses de Dieu je suis plus eclaire
que Zarathoustra lui-meme - et j'ai le droit de l'etre.

Mon amour a servi Dieu pendant de longues annees, ma volonte suivait
partout sa volonte. Mais un bon serviteur sait tout et aussi certaines
choses que son maitre se cache a lui-meme.

C'etait un Dieu cache, plein de mysteres. En verite, son fils lui-meme
ne lui est venu que par des chemins detournes. A la porte de sa
croyance il y a l'adultere.

Celui qui le loue comme le Dieu d'amour ne se fait pas une idee assez
elevee sur l'amour meme. Ce Dieu ne voulait-il pas aussi etre juge?
Mais celui qui aime, aime au dela du chatiment et de la recompense.

Lorsqu'il etait jeune, ce Dieu d'Orient, il etait dur et altere de
vengeance, il s'edifia un enfer pour divertir ses favoris.

Mais il finit par devenir vieux et mou et tendre et compatissant,
ressemblant plus a un grand-pere qu'a un pere, mais ressemblant
davantage encore a une vieille grand'mere chancelante.

Le visage ride, il etait assis au coin du feu, se faisant des soucis a
cause de la faiblesse de ses jambes, fatigue du monde, fatigue de
vouloir, et il finit par etouffer un jour de sa trop grande pitie." -

"Vieux pape, interrompit alors Zarathoustra, as-tu vu _cela_ de tes
propres yeux? Il se peut bien que cela se soit passe ainsi: _ainsi_,
et aussi autrement. Quand les dieux meurent, ils meurent toujours de
plusieurs sortes de morts.

Eh bien! De telle ou de telle facon, de telle et de telle facon - il
n'est plus! Il repugnait a mes yeux et a mes oreilles, je ne voudrais
rien lui reprocher de pire.

J'aime tout ce qui a le regard clair et qui parle franchement. Mais
lui - tu le sais bien, vieux pretre, il avait quelque chose de ton
genre, du genre des pretres - il etait equivoque.

Il avait aussi l'esprit confus. Que ne nous en a-t-il pas voulu, ce
colereux, de ce que nous l'ayons mal compris. Mais pourquoi ne
parlait-il pas plus clairement?

Et si c'etait la faute a nos oreilles, pourquoi nous donnait-il des
oreilles qui l'entendaient mal? S'il y avait de la bourbe dans nos
oreilles, eh bien! qui donc l'y avait mise?

Il y avait trop de chose qu'il ne reussissait pas, ce potier qui
n'avait pas fini son apprentissage. Mais qu'il se soit venge sur ses
pots et sur ses creatures, parce qu'il les avait mal reussie; - cela
fut un peche contre le _bon gout_.

Il y a aussi un bon gout dans la pitie: ce _bon gout_ a fini par dire:
"Enlevez-nous un _pareil_ Dieu. Plutot encore pas de Dieu du tout,
plutot encore organiser les destinees a sa tete, plutot etre fou,
plutot etre soi-meme Dieu!"

- "Qu'entends-je! dit en cet endroit le vieux pape en dressant
l'oreille; o Zarathoustra tu es plus pieux que tu ne le crois, avec une
telle incredulite. Il a du y avoir un Dieu quelconque qui t'a converti
a ton impiete.

N'est-ce pas ta piete meme qui t'empeche de croire a un Dieu? Et ta
trop grande loyaute finira par te conduire par dela le bien et le mal!

Vois donc, ce qui a ete reserve pour toi? Tu as des yeux, une main et
une bouche, qui sont predestines a benir de toute eternite. On ne
benit pas seulement avec la main.

Aupres de toi, quoique tu veuilles etre le plus impie, je sens une
odeur secrete de longues benedictions: je la sens pour moi, a la fois
bienfaisante et douloureuse.

Laisse-moi etre ton hote, o Zarathoustra, pour une seule nuit! Nulle
par sur la terre je ne me sentirai mieux qu'aupres de toi!" -

"Amen! Ainsi soit-il! s'ecria Zarathoustra avec un grand etonnement,
c'est la-haut qu'est le chemin, qui mene a la caverne de Zarathoustra.

En verite, j'aimerais bien t'y conduire moi-meme, venerable, car j'aime
tous les hommes pieux. Mais maintenant un cri de detresse m'appelle en
hate loin de toi.

Dans mon domaine il ne doit arriver malheur a personne: ma caverne est
un bon port. Et j'aimerais bien a remettre sur terre ferme et sur des
jambes solides tous ceux qui sont tristes.

Mais qui donc t'enleverait _ta_ melancolie des epaules? Je suis trop
faible pour cela. En verite, nous pourrions attendre longtemps jusqu'a
ce que quelqu'un te ressuscite ton Dieu.

Car ce Dieu ancien ne vit plus: il est foncierement mort, celui-la."


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE PLUS LAID DES HOMMES


- Et de nouveau Zarathoustra erra par les monts et les forets et ses
yeux cherchaient sans cesse, mais nulle part ne se montrait celui qu'il
voulait voir, le desespere a qui la grande douleur arrachait ces cris
de detresse. Tout le long de la route cependant, il jubilait dans son
coeur et etait plein de reconnaissance. "Que de bonnes choses m'a
donnees cette journee, disait-il, pour me dedommager de l'avoir si mal
commencee! Quels singuliers interlocuteurs j'ai trouves!

Je vais a present remacher longtemps leurs paroles, comme si elles
etaient de bons grains; ma dent les broiera, les moudra et les remoudra
sans cesse, jusqu'a ce qu'elles coulent comme du lait en l'ame!" -

Mais a un tournant de route que dominait un rocher, soudain le paysage
changea, et Zarathoustra entra dans le royaume de la mort. La se
dressaient de noirs et de rouges recifs: et il n'y avait ni herbe, ni
arbre, ni chant d'oiseau. Car c'etait une vallee que tous les animaux
fuyaient, meme les betes fauves; seule une espece de gros serpents
verts, horrible a voir, venait y mourir lorsqu'elle devenait vieille.
C'est pourquoi les patres appelaient cette vallee: Mort-des-Serpents.

Zarathoustra, cependant, s'enfonca en de noirs souvenirs, car il lui
semblait s'etre deja trouve dans cette vallee. Et un lourd accablement
s'appesantit sur son esprit: en sorte qu'il se mit a marcher lentement
et toujours plus lentement, jusqu'a ce qu'il finit par s'arreter. Mais
alors, comme il ouvrait les yeux, il vit quelque chose qui etait assis
au bord du chemin, quelque chose qui avait figure humaine et qui
pourtant n'avait presque rien d'humain - quelque chose d'innommable.
Et tout d'un coup Zarathoustra fut saisi d'une grande honte d'avoir vu
de ses yeux pareille chose: rougissant jusqu'a la racine de ses cheveux
blancs, il detourna son regard, et deja se remettait en marche, afin de
quitter cet endroit nefaste. Mais soudain un son s'eleva dans le morne
desert: du sol il monta une sorte de glouglou et un gargouillement,
comme quand l'eau gargouille et fait glouglou la nuit dans une conduite
bouchee; et ce bruit finit par devenir une voix humaine et une parole
humaine: - cette voix disait:

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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