Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.
F >>
Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 | 19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25
"Zarathoustra , Zarathoustra! Devine mon enigme! Parle, parle!
Quelle est la _vengeance contre le temoin?_
Arrete et reviens en arriere, la il y a du verglas! Prends garde,
prends garde que ton orgueil ne se casse les jambes ici!
Tu te crois sage, o fier Zarathoustra ! Devine donc l'enigme, toi qui
brises les noix les plus dures, - devine l'enigme que je suis! Parle
donc: qui suis-_je_?"
- Mais lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, - que pensez-vous
qu'il se passa en son ame? _Il fut pris de compassion_; et il
s'affaissa tout d'un coup comme un chene qui, ayant longtemps resiste a
la cognee des bucherons, - s'affaisse soudain lourdement, effrayant
ceux-la meme qui voulaient l'abattre. Mais deja il s'etait releve de
terre et son visage se faisait dur.
"Je te reconnais bien, dit-il d'une voix d'airain: _tu es le meurtrier
de Dieu_. Laisse-moi m'en aller.
Tu n'as pas _supporte_ celui qui _te_ voyait, - qui te voyait
constamment, dans toute ton horreur, toi, le plus laid des hommes! Tu
t'es venge de ce temoin!"
Ainsi parlait Zarathoustra et il se disposait a passer son chemin: mais
l'etre innommable saisit un pan de son vetement et commenca a
gargouiller de nouveau et a chercher ses mots. "Reste!" dit-il enfin -
"Reste! Ne passe pas ton chemin! J'ai devine quelle etait la cognee
qui t'a abattu, sois loue, o Zarathoustra de ce que tu es de nouveau
debout!
Tu as devine, je le sais bien, ce que ressent en son ame celui qui a
tue Dieu, - le meurtrier de Dieu: Reste! Assieds-toi la aupres de moi,
ce ne sera pas en vain.
Vers qui irais-je si ce n'est vers toi? Reste, assieds-toi. Mais ne
me regarde pas! Honore ainsi - ma laideur!
Ils me persecutent: maintenant _tu_ es mon supreme refuge. _Non_
qu'ils me poursuivent de leur haine ou de leurs gendarmes: - oh! je me
moquerais de pareilles persecutions, j'en serais fier et joyeux!
Les plus beaux succes ne furent-ils pas jusqu'ici pour ceux qui furent
le mieux persecutes? Et celui qui poursuit bien apprend aisement a
_suivre_: - aussi bien n'est-il pas deja - par derriere! Mais c'est
leur _compassion_ - c'est leur compassion que je fuis et c'est contre
elle que je cherche un refuge chez toi. O Zarathoustra, protege-moi,
toi mon supreme refuge, toi le seul qui m'aies devine: - tu as devine
ce que ressent en son ame celui qui a tue Dieu. Reste! Et si tu veux
t'en aller, voyageur impatient: ne prends pas le chemin par lequel je
suis venu. _Ce_ chemin est mauvais.
M'en veux-tu de ce que, depuis trop longtemps, j'ecorche ainsi mes
mots? De ce que deja je te donne des conseils? Mais sache-le, c'est
moi, le plus laid des hommes, - celui qui a les pieds les plus grands
et les plus lourds. Partout ou _moi_ j'ai passe, le chemin est
mauvais. Je defonce et je detruis tous les chemins.
Mais j'ai bien vu que tu voulais passer en silence pres de moi, et j'ai
vu ta rougeur: c'est par la que j'ai reconnu que tu etais Zarathoustra.
Tout autre m'eut jete son aumone, sa compassion, du regard et de la
parole. Mais pour accepter l'aumone je ne suis pas assez mendiant, tu
l'as devine.
Je suis trop _riche_, riche en choses grandes et formidables, les plus
laides et les plus innommables! Ta honte, o Zarathoustra, m'a fait
_honneur_!
A grand peine j'ai echappe a la cohue des misericordieux, afin de
trouver le seul qui, entre tous, enseigne aujourd'hui que "la
compassion est importune" - c'est toi, o Zarathoustra! - que ce soit la
pitie d'un Dieu ou la pitie des hommes: la compassion est une offense a
la pudeur. Et le refus d'aider peut etre plus noble que cette vertu
trop empressee a secourir.
Mais c'est cette vertu que les petites gens tiennent aujourd'hui pour
la vertu par excellence, la compassion: ils n'ont point de respect de
la grande infortune, de la grande laideur, de la grande difformite.
Mon regard passe au-dessus de tous ceux-la, comme le regard du chien
domine les dos des grouillants troupeaux de brebis. Ce sont des etres
petits, gris et laineux, pleins de bonne volonte et d'esprit moutonnier.
Comme un heron qui, la tete rejetee en arriere, fait planer avec mepris
son regard sur de plats marecages: ainsi je jette un coup d'oeil
dedaigneux sur le gris fourmillement des petites vagues, des petites
volontes et des petites ames.
Trop longtemps on leur a donne raison, a ces petites gens: et c'est
_ainsi_ que l'on a fini par leur donner la puissance - maintenant ils
enseignent: "Rien n'est bon que ce que les petites gens appellent bon."
Et ce que l'on nomme aujourd'hui "verite", c'est ce qu'enseigne ce
predicateur qui sortait lui-meme de leurs rangs, ce saint bizarre, cet
avocat des petites gens qui temoignait de lui-meme "je - suis la
verite".
C'est ce presomptueux qui est cause que depuis longtemps deja les
petites gens se dressent sur leurs ergots - lui qui, en enseignant "je
suis la verite", a enseigne une lourde erreur.
Fit-on jamais reponse plus courtoise a pareil presomptueux? Cependant,
o Zarathoustra, tu passas devant lui en disant: "Non! Non! Trois fois
non!"
Tu as mis les hommes en garde contre son erreur, tu fus le premier a
mettre en garde contre la pitie - parlant non pas pour tout le monde ni
pour personne, mais pour toi et ton espece.
Tu as honte de la honte des grandes souffrances; et, en verite, quand
tu dis: "C'est de la compassion que s'eleve un grand nuage, prenez
garde, o humains!" - quand tu enseignes: "Tous les createurs sont durs,
tout grand amour est superieur a sa pitie": o Zarathoustra, comme tu me
sembles bien connaitre les signes du temps!
Mais toi-meme - garde-toi de ta -propre- pitie! Car il y en a beaucoup
qui sont en route vers toi, beaucoup de ceux qui se noient et qui
gelent. -
Je te mets aussi en garde contre moi-meme. Tu as devine ma meilleure
et ma pire enigme, - qui j'etais et ce que j'ai fait. Je connais la
cognee qui peut t'abattre.
Cependant - il _fallut_ qu'il mourut: il voyait avec des yeux qui
voyaient _tout_, - il voyait les profondeurs et les abimes de l'homme,
toutes ses hontes et ses laideurs cachees.
Sa pitie ne connaissait pas de pudeur: il fouillait les replis les plus
immondes de mon etre. Il fallut que mourut ce curieux, entre tous les
curieux, cet indiscret, ce misericordieux.
Il me voyait sans cesse _moi_; il fallut me venger d'un pareil temoin -
si non cesser de vivre moi-meme.
Le Dieu qui voyait tout, _meme l'homme_: ce Dieu devait mourir!
L'homme ne _supporte_ pas qu'un pareil temoin vive."
Ainsi parlait le plus laid des hommes. Mais Zarathoustra se leva et
s'appretait a partir: car il etait glace jusque dans les entrailles.
"Etre innommable, dit-il, tu m'as detourne de suivre ton chemin. Pour
te recompenser, je te recommande le mien. Regarde, c'est la-haut
qu'est la caverne de Zarathoustra.
Ma caverne est grande et profonde et elle a beaucoup de recoins; le
plus cache y trouve sa cachette. Et pres de la il y a cent crevasses
et cent reduits pour les animaux qui rampent, qui voltigent et qui
sautent.
O banni qui t'es bannis toi-meme, tu ne veux plus vivre au milieu des
hommes et de la pitie des hommes? Eh bien! fais comme moi! Ainsi tu
apprendras aussi de moi; seul celui qui agit apprend.
Commence tout d'abord par t'entretenir avec mes animaux! L'animal le
plus fier et l'animal le plus ruse - qu'ils soient pour nous deux les
veritables conseillers!" -
Ainsi parlait Zarathoustra et il continua son chemin, plus pensif
qu'auparavant et plus lentement, car il se demandait beaucoup de choses
et ne trouvait pas aisement de reponses.
"Comme l'homme est miserable! pensait-il en son coeur, comme il est
laid, gonfle de fiel et plein de honte cachee!
On me dit que l'homme s'aime soi-meme: helas, combien doit etre grand
cet amour de soi! Combien de mepris n'a-t-il pas a vaincre!
Celui-la aussi s'aimait en se meprisant, - il est pour moi un grand
amoureux et un grand mepriseur.
Je n'ai jamais rencontre personne qui se meprisat plus profondement:
_cela_ aussi est de la hauteur. Helas! _celui-la_ etait-il peut-etre
l'homme superieur, dont j'ai entendu le cri de detresse?
J'aime les hommes du grand mepris. L'homme cependant est quelque chose
qui doit-etre surmonte." -
LE MENDIANT VOLONTAIRE
Lorsque Zarathoustra eut quitte le plus laid des hommes, il se sentit
glace et solitaire: car bien des pensees glaciales solitaires lui
passerent par l'esprit, en sorte que ses membres, a cause de cela,
devinrent froids eux aussi. Mais comme il grimpait toujours plus loin,
par monts et par vaux, tantot le long de verts paturages, parfois aussi
sur de ravins pierreux et sauvages, dont un torrent impetueux avait
jadis fait son lit: son coeur finit par se rechauffer et par se
reconforter.
"Que m'est-il donc arrive? se demanda-t-il, quelque chose de chaud et
de vivant me reconforte, il faut que ce soit dans mon voisinage.
Deja je suis moins seul; je pressens des compagnons, des freres
inconnus qui rodent autour de moi, leur chaude haleine emeut mon ame."
Mais comme il regardait autour de lui cherchant des consolateurs de sa
solitude: voici, il apercut des vaches rassemblees sur une hauteur;
c'etaient elles dont le voisinage et l'odeur avaient rechauffe son
coeur. Ces vaches cependant semblaient suivre avec attention un
discours qu'on leur tenait et elles ne prenaient point garde au nouvel
arrivant.
Mais quand Zarathoustra fur arrive tout pres d'elles, il entendit
distinctement qu'une voix d'hommes s'elevait de leur milieu; et il
etait visible qu'elles avaient toutes la tete tournee du cote de leur
interlocuteur.
Alors Zarathoustra gravit en toute hate la hauteur et il dispersa les
animaux, car il craignait qu'il ne fut arrive la quelque malheur que la
compassion des vaches aurait difficilement pu reparer. Mais en cela il
s'etait trompe; car, voici, un homme etait assis par terre et semblait
vouloir persuader aux betes de n'avoir point peur de lui. C'etait un
homme pacifique, un doux predicateur de montagnes, dont les yeux
prechaient la bonte meme. "Que cherches-tu ici?" s'ecria Zarathoustra
avec stupefaction.
"Ce que je cherche ici? repondit-il: la meme chose que toi,
trouble-fete! c'est-a-dire le bonheur sur la terre.
C'est pourquoi je voudrais que ces vaches m'enseignassent leur sagesse.
Car, sache-le, voici bien une demie matinee que je leur parle et elles
allaient me repondre. Pourquoi les troubles-tu?
Si nous ne retournons en arriere et ne devenons comme les vaches, nous
ne pouvons pas entrer dans le royaume des cieux. Car il y a une chose
que nous devrions apprendre d'elles: c'est de ruminer.
Et, en verite, quand bien meme l'homme gagnerait le monde entier, s'il
n'apprenait pas cette seule chose, je veux dire de ruminer, a quoi tout
le reste lui servirait-il! Car il ne se deferait point de sa grande
affliction, - de sa grande affliction qui s'appelle aujourd'hui
_degout_: et qui donc n'a pas aujourd'hui du degout plein le coeur,
plein la bouche, plein les yeux? Toi aussi! Toi aussi! Mais vois
donc ces vaches!" -
Ainsi parla le predicateur de la montagne, puis il tourna son regard
vers Zarathoustra, - car jusqu'ici ses yeux etaient restes attaches
avec amour sur les vaches: - mais soudain son visage changea. "Quel
est celui a qui je parle? s'ecria-t-il effraye en se levant soudain de
terre.
C'est ici l'homme sans degout, c'est Zarathoustra lui-meme, celui qui a
surmonte le grand degout, c'est bien l'oeil, c'est bien la bouche,
c'est bien le coeur de Zarathoustra lui-meme."
Et, en parlant ainsi, il baisait les mains de celui a qui il
s'adressait, et ses yeux debordaient de larmes, et il se comportait
tout comme si un present ou un tresor precieux lui fut soudain tombe du
ciel. Les vaches cependant contemplaient tout cela avec etonnement.
"Ne parle pas de moi, homme singulier et charmant! repondit
Zarathoustra, en se defendant de ses caresses, parle-moi d'abord de
toi! N'est-tu pas le mendiant volontaire, qui jadis jeta loin de lui
une grande richesse, - qui eut honte de la richesse et des riches, et
qui s'enfuit chez les plus pauvres, afin de leur donner son abondance
et son coeur? Mais ils ne l'accueillirent point."
"Ils ne m'accueillirent point, dit le mendiant volontaire, tu le sais
bien. C'est pourquoi j'ai fini par aller aupres des animaux et aupres
de ces vaches."
"C'est la que tu as appris, interrompit Zarathoustra, combien il est
plus difficile de bien donner que de bien prendre, que c'est un _art_
de bien donner, que c'est la maitrise derniere d'ingenieuse bonte."
"Surtout de nos jours, repondit le mendiant volontaire: aujourd'hui ou
tout ce qui est bas s'est souleve, farouche et orgueilleux de son
espece: l'espece populaciere.
Car, tu le sais bien, l'heure est venue pour la grande insurrection de
la populace et des esclaves, l'insurrection funeste, longue et lente:
elle grandit et grandit toujours!
Aujourd'hui les petits se revoltent contre tout ce qui est bienfait et
aumone; que ceux qui sont trop riches se tiennent donc sur leurs gardes!
Malheur a qui, tel un flacon ventru, s'egoutte lentement par un goulot
trop etroit: - car c'est a ces flacons que l'on casse a present
volontiers le col.
Convoitise lubrique, envie fielleuse, apre soif de vengeance, fierte
populaciere: tout cela m'a saute au visage. Il n'est pas vrai que les
pauvres soient bienheureux. Le royaume des cieux, cependant, est chez
les vaches."
"Et pourquoi n'est-il pas chez les riches?" demanda Zarathoustra pour
l'eprouver, tandis qu'il empechait les vaches de flairer familierement
le pacifique apotre.
"Pourquoi me tentes-tu? Repondit celui-ci. Tu le sais encore mieux que
moi. Qu'est-ce donc qui m'a pousse vers les plus pauvres, o
Zarathoustra? N'etait-ce pas le degout de nos plus riches? - de ces
forcats de la richesse, qui, l'oeil froid, le coeur devore de pensees
de lucre, savent tirer profit de chaque tas d'ordure - de toute cette
racaille dont l'ignominie crie vers le ciel, - de cette populace doree
et falsifiee, dont les ancetres avaient les doigts crochus, vautours ou
chiffonniers, de cette gent complaisante aux femmes, lubrique et
oublieuse: - car ils ne different guere des prostituees. -
Populace en haut! Populace en bas! Qu'importe aujourd'hui encore les
"pauvres" et les "riches"! J'ai desappris de fair cette distinction et
je me suis enfui, bien loin, toujours plus loin, jusqu'a ce que je sois
venu aupres de ces vaches."
Ainsi parlait l'apotre pacifique, et il soufflait et suait d'emotion a
ses propres discours: en sorte que les vaches s'etonnerent derechef.
Mais Zarathoustra, tandis qu'il proferait ces dures paroles, le
regardait toujours en face, avec un sourire, en secouant
silencieusement la tete.
"Tu te fais violence, predicateur de la montagne, en usant de mots si
durs. Ta bouche et tes yeux ne sont pas nes pour de pareilles duretes.
Ni meme ton estomac a ce qu'il me semble: car il n'est point fait pour
tout ce qui est colere ou haine debordante. Ton estomac a besoin
d'aliments plus doux: tu n'es pas un boucher.
Tu me sembles plutot herbivore et vegetarien. Peut-etre machonnes-tu
des grains. Tu n'es en tous les cas pas fait pour les joies carnivores
et tu aimes le miel."
"Tu m'as bien devine, repondit le mendiant volontaire, le coeur allege.
J'aime le miel, et je machonne aussi des grains, car j'ai cherche ce
qui a bon gout et rend l'haleine pure: et aussi ce qui demande beaucoup
de temps, et sert de passe-temps et de friandise aux doux paresseux et
aux faineants.
Ces vaches, a vrai dire, l'emportent sur tous en cet art: elles ont
invente de ruminer et de se coucher au soleil. Aussi
s'abstiennent-elles de toutes les pensees lourdes et graves qui
gonflent le coeur."
- " Eh bien! dit Zarathoustra : tu devrais voir aussi _mes_ animaux,
mon aigle et mon serpent, - ils n'ont pas aujourd'hui leur pareil sur
la terre.
Regarde, voici le chemin qui conduit a ma caverne: sois son hote pour
cette nuit. Et parle, avec mes animaux, du bonheur des animaux, -
jusqu'a ce que je rentre moi-meme. Car a present un cri de detresse
m'appelle en hate loin de toi. Tu trouves aussi chez moi du miel
nouveau, du miel de ruches dorees d'une fraicheur glaciale: mange-le!
Mais maintenant prends bien vite conge de tes vaches, homme singulier
et charmant! quoi qu'il puisse t'en couter. Car ce sont tes meilleurs
amis et tes maitres de sagesse!" -
"- A l'exception d'un seul que je leur prefere encore, repondit le
mendiant volontaire. Tu es bon toi-meme et meilleur encore qu'une
vache, o Zarathoustra!"
"Va-t'en, va-t'en! vilain flatteur! s'ecria Zarathoustra en colere,
pourquoi veux-tu me corrompre par toutes ces louanges et le miel de ces
flatteries?
"Va-t'en, va-t'en loin de moi!" s'ecria-t-il encore une fois en levant
sa canne sur le tendre mendiant: mais celui-ci se sauva en toute hate.
L'OMBRE
Mais a peine le mendiant volontaire s'etait-il sauve, que Zarathoustra,
etant de nouveau seul avec lui-meme, entendit derriere lui une voix
nouvelle qui criait: "Arrete-toi, Zarathoustra! Attends-moi donc!
C'est moi, o Zarathoustra, moi ton ombre!" Mais Zarathoustra
n'attendit pas, car un soudain depit s'empara de lui, a cause de la
grande foule qui se pressait dans ses montagnes. "Ou s'en est allee ma
solitude? dit-il.
C'en est vraiment de trop; ces montagnes fourmillent de gens, mon
royaume n'est plus de ce monde, j'ai besoin de montagnes nouvelles.
Mon ombre m'appelle! Qu'importe mon ombre! Qu'elle me coure apres!
Moi - je me sauve d'elle."
Ainsi parlait Zarathoustra a son coeur en se sauvant. Mais celui qui
etait derriere lui le suivait: en sorte qu'ils etaient trois a courir
l'un derriere l'autre, d'abord le mendiant volontaire, puis
Zarathoustra et en troisieme et dernier lieu son ombre. Mais ils ne
couraient pas encore longtemps de la sorte que deja Zarathoustra
prenait conscience de sa folie, et d'un seul coup secouait loin de lui
tout son depit et tous son degout.
"Eh quoi! s'ecria-t-il, les choses les plus etranges n'arriverent-elles
pas de tout temps chez nous autres vieux saints et solitaires?
En verite, ma folie a grandi dans les montagnes! Voici que j'entends
sonner, les unes derriere les autres, six vieilles jambes de fous!
Mais Zarathoustra a-t-il le droit d'avoir peur d'une ombre? Aussi
bien, je finis par croire qu'elle a de plus longues jambes que moi."
Ainsi parlait Zarathoustra , riant des yeux et des entrailles. Il
s'arreta et se retourna brusquement - et voici, il faillit ainsi jeter
a terre son ombre qui le poursuivait: tant elle le serrait de pres et
tant elle etait faible. Car lorsqu'il l'examina des yeux, il s'effraya
comme devant l'apparition soudaine d'un fantome: tant celle qui etait a
ses trousses etait maigre, noiratre et usee, tant elle avait l'air
d'avoir fait son temps.
"Qui es-tu? Demanda impetueusement Zarathoustra. Que fais-tu ici? Et
pourquoi t'appelles-tu mon ombre? Tu ne me plais pas."
"Pardonne-moi, repondit l'ombre, que ce soit moi; et si je ne te plais
pas, eh bien, o Zarathoustra! je t'en felicite et je loue ton bon gout.
Je suis un voyageur, depuis longtemps deja attache a tes talons:
toujours en route, mais sans but, et aussi sans demeure: en sorte qu'il
ne me manque que peu de chose pour etre l'eternel juif errant, si ce
n'est que je ne suis ni juif, ni eternel.
Eh quoi! Faut-il donc que je sois toujours en route? toujours
instable, entraine par le tourbillon de tous les vents? O terre, tu
devins pour moi trop ronde!
Je me suis pose deja sur toutes les surface; pareil a de la poussiere
fatiguee, je me suis endormi sur les glaces et les vitres. Tout me
prend de ma substance, nul ne me donne rien, je me fais mince, - peu
s'en faut que je ne sois comme une ombre.
Mais c'est toi, o Zarathoustra, que j'ai le plus longtemps suivi et
poursuivi, et, quoique je me sois cache de toi, je n'en etais pas moins
ton ombre la plus fidele: partout ou tu te posais je me posais aussi.
A ta suite j'ai erre dans les mondes les plus lointains et les plus
froids, semblable a un fantome qui se plait a courir sur les toits
blanchis par l'hiver et sur la neige.
A ta suite j'ai aspire a tout ce qu'il y a de defendu, de mauvais et de
plus lointain: et s'il est en moi quelque vertu, c'est que je n'ai
jamais redoute aucune defense.
A ta suite j'ai bris ce que jamais mon coeur a adore, j'ai renverse
toutes les bornes et toutes les images, courant apres les desirs les
plus dangereux, - en verite, j'ai passe une fois sur tous les crimes.
A ta suite j'ai perdu la foi en les mots, les valeurs consacrees et les
grands noms! Quand le diable change de peau, ne jette-t-il pas en meme
temps son nom? Car ce nom aussi n'est qu'une peau. Le diable lui-meme
n'est peut-etre - qu'une peau.
"Rien n'est vrai, tout est permis" : ainsi disais-je pour me stimuler.
Je me suis jete, coeur et tete, dans les eaux les plus glacees. Helas!
combien de fois suis-je sorti d'une pareille aventure nu, rouge comme
une ecrevisse!
Helas! qu'ai je fait de toute bonte, de toute pudeur, et de toute fois
en les bons! Helas! ou est cette innocence mensongere que je possedais
jadis, l'innocence des bons et de leurs nobles mensonges!
Trop souvent, vraiment, j'ai suivi la verite sur les talons: alors elle
me frappait au visage. Quelquefois je croyais mentir, et voici, c'est
alors seulement que je touchais - a la verite.
Trop de choses sont a present claires pour moi, c'est pourquoi rien ne
m'est plus. Rien ne vit plus de ce que j'aime, - comment saurais-je
m'aimer encore moi-meme?....................
"Vivre selon mon bon plaisir, ou ne pas vivre du tout": c'est la ce que
je veux, c'est ce que veut aussi le plus saint. Mais, helas! comment y
aurait-il encore pour moi un plaisir?
Y a-t-il encore pour moi - un but? Un port ou s'elance _ma_ voile?
Un bon vent? Helas! celui-la seul qui sait ou il va, sait aussi quel
est pour lui le bon vent, le vent propice.
Que m'est il reste? Un coeur fatigue et impudent; une volonte
instable; des ailes bonnes pour voleter; une epine dorsale brisee.
Cette recherche de _ma_ demeure: o Zarathoustra, le sais-tu bien, cette
recherche a ete _ma_ cruelle epreuve, elle me devore.
"_Ou_ est _ma_ demeure?" C'est elle que je demande, que je cherche,
que j'ai cherchee, elle que je n'ai pas trouvee. O eternel partout, o
eternel nulle part, o eternel - en vain!"
Ainsi parlait l'ombre; et le visage de Zarathoustra s'allongeait a ses
paroles. "Tu es mon ombre!" dit-il enfin avec tristesse.
Ce n'est pas un mince peril que tu cours, esprit libre et voyageur! Tu
as un mauvais jour: prends garde a ce qu'il ne soit pas suivi d'un
plus mauvais soir!
Des vagabonds comme toi finissent par se sentir bienheureux meme dans
une prison. As-tu jamais vu comment dorment les criminels en prison?
Ils dorment en paix, ils jouissent de leur securite nouvelle.
Garde-toi qu'une foi etroite ne finisse par s'emparer de toi, une
illusion dur et severe! Car desormais tu es seduit et tente par tout
ce qui est etroit et solide.
Tu as perdu le but: helas! comment pourrais-tu te desoler ou te
consoler de cette perte? N'as-tu pas ainsi perdu aussi - ton chemin?
Pauvre ombre errante, esprit volage, papillon fatigue! Veux-tu avoir ce
soir un repos et un asile? Monte vers ma caverne!
C'est la-haut que monte le chemin qui mene a ma caverne. Et maintenant
je veux bien vite m'enfuir loin de toi. Deja je sens comme une ombre
peser sur moi.
Je veux courir seul, pour qu'il fasse de nouveau clair autour de moi.
C'est pourquoi il me faut encore gaiement jouer des jambes. Pourtant
ce soir - on dansera chez moi!" -
Ainsi parlait Zarathoustra.
EN PLEIN MIDI
- Et Zarathoustra se remit a courir et a courir encore, mais il ne
trouva plus personne. Il demeurait seul, et il ne faisait toujours que
se trouver
lui-meme. Alors il jouit de sa solitude, il savoura sa solitude et il
pensa a de bonnes choses - pendant des heures entieres. A l'heure de
midi cependant, lorsque le soleil se trouva tout juste au-dessus de la
tete de Zarathoustra, il passa devant un vieil arbre chenu et noueux
qui etait entierement embrasse par le riche amour d'un cep de vigne, de
telle sorte que l'on n'en voyait pas le tronc: de cet arbre pendaient
des raisins jaunes, s'offrant au voyageur en abondance. Alors
Zarathoustra eut envie d'etancher sa soif legere en detachant une
grappe de raisin, et comme il etendait deja la main pour la saisir, un
autre desir, plus violent encore, s'empara de lui: le desir de se
coucher au pied de l'arbre, a l'heure du plein midi, pour dormir.
C'est ce que fit Zarathoustra; et aussitot qu'il fut etendu par terre,
dans le silence et le secret de l'herbe multicolore, sa legere soif
etait deja oubliee et il s'endormit. Car, comme dit le proverbe de
Zarathoustra: "Une chose est plus necessaire que l'autre." Ses yeux
cependant resterent ouverts: - car il ne se fatiguait point de regarder
et de louer l'arbre et l'amour du cep de vigne. Mais, en s'endormant,
Zarathoustra parla ainsi a son coeur:
Silence! Silence! Le monde ne vient-il pas de s'accomplir? Que
m'arrive-t-il donc?
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 | 19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25