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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

F >> Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra

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Voyez les fideles de toutes les croyances! Qui haissent-ils le plus?
Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur, le criminel:
- mais c'est celui-la le createur.

Des compagnons, voila ce que cherche le createur et non des cadavres,
des troupeaux ou des croyants. Des createurs comme lui, voila ce que
cherche le createur, de ceux qui inscrivent des valeurs nouvelles sur
des tables nouvelles.

Des compagnons, voila ce que cherche le createur, des moissonneurs qui
moissonnent avec lui: car chez lui tout est mur pour la moisson. Mais
il lui manque les cent faucilles: aussi, plein de colere, arrache-t-il
les epis.

Des compagnons, voila ce que cherche le createur, de ceux qui savent
aiguiser leurs faucilles. On les appellera destructeurs et
contempteurs du bien et du mal. Mais ce seront eux qui moissonneront
et qui seront en fete.

Des createurs comme lui, voila ce que cherche Zarathoustra, de ceux qui
moissonnent et choment avec lui: qu'a-t-il a faire de troupeaux, de
bergers et de cadavres!

Et toi, mon premier compagnon, repose en paix! Je t'ai bien enseveli
dans ton arbre creux, je t'ai bien abrite contre les loups.

Mais je me separe de toi, te temps est passe. Entre deux aurores une
nouvelle verite s'est levee en moi.

Je ne dois etre ni berger, ni fossoyeur. Jamais plus je ne parlerai au
peuple; pour la derniere fois j'ai parle a un mort.

Je veux me joindre aux createurs, a ceux qui moissonnent et choment: je
leur montrerai l'arc-en-ciel et tous les echelons qui menent au
Surhumain. Je chanterai mon chant aux solitaires et a ceux qui sont
deux dans la solitude; et quiconque a des oreilles pour les choses
inouies, je lui alourdirai le coeur de ma felicite.

Je marche vers mon but, je suis ma route; je sauterai par-dessus les
hesitants et les retardataires. Ainsi ma marche sera le declin!


10.


Zarathoustra avait dit cela a son coeur, alors que le soleil etait a
son midi: puis il interrogea le ciel du regard - car il entendait
au-dessus de lui le cri percant d'un oiseau. Et voici! Un aigle
planait dans les airs en larges cercles, et un serpent etait suspendu a
lui, non pareil a une proie, mais comme un ami: car il se sentait
enroule autour de son cou.

"Ce sont mes animaux! dit Zarathoustra, et il se rejouit de tout coeur.

L'animal le plus fier qu'il y ait sous le soleil et l'animal le plus
ruse qu'il y ait sous le soleil - ils sont alles en reconnaissance.

Ils ont voulu savoir si Zarathoustra vivait encore. En verite, suis je
encore en vie?

J'ai rencontre plus de dangers parmi les hommes que parmi les animaux.
Zarathoustra suit des voies dangereuses. Que mes animaux me
conduisent!"

Lorsque Zarathoustra eut ainsi parle, il se souvint des paroles du
saint dans la foret, il soupira et dit a son coeur:

Il faut que je sois plus sage! Que je sois ruse du fond du coeur,
comme mon serpent.

Mais je demande l'impossible: je prie donc ma fierte d'accompagner
toujours ma sagesse.

Et si ma sagesse m'abandonne un jour: - helas, elle aime a s'envoler! -
puisse du moins ma fierte voler avec ma folie!

Ainsi commenca le declin de Zarathoustra.




LES DISCOURS DE ZARATHOUSTRA

Les trois metamorphoses.


Je vais vous dire trois metamorphoses de l'esprit: comment l'esprit
devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le
lion devient enfant.

Il est maint fardeau pesant pour l'esprit, pour l'esprit patient et
vigoureux en qui domine le respect: sa vigueur reclame le fardeau
pesant, le plus pesant.

Qu'y a-t-il de plus pesant! ainsi interroge l'esprit robuste.
Dites-le, o heros, afin que je le charge sur moi et que ma force se
rejouisse.

N'est-ce pas cela: s'humilier pour faire souffrir son orgueil? Faire
luire sa folie pour tourner en derision sa sagesse?

Ou bien est-ce cela: deserter une cause, au moment ou elle celebre sa
victoire? Monter sur de hautes montagnes pour tenter le tentateur?

Ou bien est-ce cela: se nourrir des glands et de l'herbe de la
connaissance, et souffrir la faim dans son ame, pour l'amour de la
verite?

Ou bien est-ce cela: etre malade et renvoyer les consolateurs, se lier
d'amitie avec des sourds qui m'entendent jamais ce que tu veux?

Ou bien est-ce cela: descendre dans l'eau sale si c'est l'eau de la
verite et ne point repousser les grenouilles visqueuses et les
purulents crapauds?

Ou bien est-ce cela: aimer qui nous meprise et tendre la main au
fantome lorsqu'il veut nous effrayer?

L'esprit robuste charge sur lui tous ces fardeaux pesants: tel le
chameau qui sitot charge se hate vers le desert, ainsi lui se hate vers
son desert.

Mais au fond du desert le plus solitaire s'accomplit la seconde
metamorphose: ici l'esprit devient lion, il veut conquerir la liberte
et etre maitre de son propre desert.

Il cherche ici son dernier maitre: il veut etre l'ennemi de ce maitre,
comme il est l'ennemi de son dernier dieu; il veut lutter pour la
victoire avec le grand dragon.

Quel est le grand dragon que l'esprit ne veut plus appeler ni dieu ni
maitre? "Tu dois", s'appelle le grand dragon. Mais l'esprit du lion
dit:
"Je veux."

"Tu dois" le guette au bord du chemin, etincelant d'or sous sa carapace
aux mille ecailles, et sur chaque ecaille brille en lettres dorees: "Tu
dois!"

Des valeurs de mille annees brillent sur ces ecailles et ainsi parle le
plus puissant de tous les dragons: "Tout ce qui est valeur - brille sur
moi."

Tout ce qui est valeur a deja ete cree, et c'est moi qui represente
toutes les valeurs creees. En verite il ne doit plus y avoir de "Je
veux"! Ainsi parle le dragon.

Mes freres, pourquoi est-il besoin du lion de l'esprit? La bete
robuste qui s'abstient et qui est respectueuse ne suffit-elle pas?

Creer des valeurs nouvelles - le lion meme ne le peut pas encore: mais
se rendre libre pour la creation nouvelle - c'est ce que peut la
puissance du lion.

Se faire libre, opposer une divine negation, meme au devoir: telle, mes
freres, est la tache ou il est besoin du lion.

Conquerir le droit de creer des valeurs nouvelles - c'est la plus
terrible conquete pour un esprit patient et respectueux. En verite,
c'est la un acte feroce, pour lui, et le fait d'une bete de proie.

Il aimait jadis le "Tu dois" comme son bien le plus sacre: maintenant
il lui faut trouver l'illusion et l'arbitraire, meme dans ce bien le
plus sacre, pour qu'il fasse, aux depens de son amour, la conquete de
la liberte: il faut un lion pour un pareil rapt.

Mais, dites-moi, mes freres, que peut faire l'enfant que le lion ne
pouvait faire? Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant?

L'enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui
roule sur elle-meme, un premier mouvement, une sainte affirmation.

Oui, pour le jeu divin de la creation, o mes freres, il faut une sainte
affirmation: l'esprit veut maintenant sa _propre_ volonte, celui qui a
perdu le monde veut gagner son _propre_ monde.

Je vous ai nomme trois metamorphoses de l'esprit: comment l'esprit
devient chameau, comment l'esprit devient lion, et comment enfin le
lion devient enfant. -

Ainsi parlait Zarathoustra. Et en ce temps-la il sejournait dans la
ville qu'on appelle: la Vache multicolore.




DES CHAIRES DE LA VERTU


On vantait a Zarathoustra un sage que l'on disait savant a parler du
sommeil et de la vertu, et, a cause de cela, comble d'honneurs et de
recompenses, entoure de tous les jeunes gens qui se pressaient autour
de sa chaire magistrale. C'est chez lui que se rendit Zarathoustra et,
avec tous les jeunes gens, il s'assit devant sa chaire. Et le sage
parla ainsi:

Ayez en honneur le sommeil et respectez-le! C'est la chose premiere.
Et evitez tous ceux qui dorment mal et qui sont eveilles la nuit!

Le voleur lui-meme a honte en presence du sommeil. Son pas se glisse
toujours silencieux dans la nuit. Mais le veilleur de nuit est
impudent et impudemment il porte son cor.

Ce n'est pas une petite chose que de savoir dormir: il faut savoir
veiller tout le jour pour pouvoir bien dormir.

Dix fois dans la journee il faut que tu te surmontes toi-meme: c'est la
preuve d'une bonne fatigue et c'est un pavot pour l'ame.

Dix fois il faut te reconcilier avec toi-meme; car s'il est amer de se
surmonter, celui qui n'est pas reconcilie dort mal.

Il te faut trouver dix verites durant le jour; autrement tu chercheras
des verites durant la nuit et ton ame restera affamee.

Dix fois dans la journee il te faut rire et etre joyeux: autrement tu
seras derange la nuit par ton estomac, ce pere de l'affliction.

Peu de gens savent cela, mais il faut avoir toutes les vertus pour bien
dormir. Porterai-je un faux temoignage? Commettrai-je un adultere?

Convoiterai-je la servante de mon prochain? Tout cela s'accorderait
mal avec un bon sommeil.

Et si l'on possede meme toutes les vertus, il faut s'entendre a une
chose: envoyer dormir a temps les vertus elles-memes.

Il ne faut pas qu'elles se disputent entre elles, les gentilles petites
femmes! et encore a cause de toi, malheureux!

Paix avec Dieu et le prochain, ainsi le veut le bon sommeil. Et paix
encore avec le diable du voisin. Autrement il te hantera de nuit.

Honneur et obeissance a l'autorite, et meme a l'autorite boiteuse!
Ainsi le veut le bon sommeil. Est-ce ma faute, si le pouvoir aime a
marcher sur des jambes boiteuses?

Celui qui mene paitre ses brebis sur la verte prairie sera toujours
pour moi le meilleur berger: ainsi le veut le bon sommeil.

Je ne veux ni beaucoup d'honneurs, ni de grands tresors: cela fait trop
de bile. Mais on dort mal sans un bon renom et un petit tresor.

J'aime mieux recevoir une petite societe qu'une societe mechante:
pourtant il faut qu'elle arrive et qu'elle parte au bon moment: ainsi
le veut le bon sommeil.

Je prends grand plaisir aussi aux pauvres d'esprit: ils accelerent le
sommeil. Ils sont bienheureux, surtout quand on leur donne toujours
raison.

Ainsi s'ecoule le jour pour les vertueux. Quand vient la nuit je me
garde bien d'appeler le sommeil! Il ne veut pas etre appele, lui qui
est le maitre des vertus!

Mais je pense a ce que j'ai fait et pense dans la journee. En ruminant
mes pensees je m'interroge avec la patience d'une vache, et je me
demande: quelles furent donc tes dix victoires sur toi-meme?

Et quels furent les dix reconciliations, et les dix verites, et les dix
eclats de rire dont ton coeur s'est regale?

En considerant cela, berce de quarante pensees, soudain le sommeil
s'empare de moi, le sommeil que je n'ai point appele, le maitre des
vertus.

Le sommeil me frappe sur les yeux, et mes yeux s'alourdissent. Le
sommeil me touche la bouche, et ma bouche reste ouverte.

En verite, il se glisse chez moi d'un pied leger, le voleur que je
prefere, il me vole mes pensees: j'en reste la debout, tout bete comme
ce pupitre.

Mais je ne suis pas debout longtemps que deja je m'etends. -

Lorsque Zarathoustra entendit ainsi parler le sage, il se mit a rire
dans son coeur: car une lumiere s'etait levee en lui. Et il parla
ainsi a son coeur et il lui dit:

Ce sage me semble fou avec ses quarante pensees: mais je crois qu'il
entend bien le sommeil.

Bienheureux deja celui qui habite aupres de ce sage! Un tel sommeil
est contagieux, meme a travers un mur epais.

Un charme se degage meme de sa chaire magistrale. Et ce n'est pas en
vain que les jeunes gens etaient assis au pied du predicateur de la
vertu.

Sa sagesse dit: veiller pour dormir. Et, en verite, si la vie n'avait
pas de sens et s'il fallait que je choisisse un non-sens, ce
non-sens-la me semblerait le plus digne de mon choix.

Maintenant je comprends ce que jadis on cherchait avant tout, lorsque
l'on cherchait des maitres de la vertu. C'est un bon sommeil que l'on
cherchait et des vertus couronnees de pavots!

Pour tous ces sages de la chaire, ces sages tant vantes, la sagesse
etait le sommeil sans reve: ils ne connaissaient pas de meilleur sens
de la vie.

De nos jours encore il y en a bien quelques autres qui ressemblent a ce
predicateur de la vertu, et ils ne sont pas toujours aussi honnetes que
lui: mais leur temps est passe. Ils ne seront pas debout longtemps que
deja ils seront etendus.

Bienheureux les assoupis: car ils s'endormiront bientot. -

Ainsi parlait Zarathoustra.




DES HALLUCINES DE L'ARRIERE-MONDE


Un jour Zarathoustra jeta son illusion par dela les hommes, pareil a
tous les hallucines de l'arriere-monde. L'oeuvre d'un dieu souffrant
et tourmente, tel lui parut alors le monde.

Le monde me parut etre le reve et l'invention d'un dieu; semblable a
des vapeurs coloriees devant les yeux d'un divin mecontent.

Bien et mal, et joie et peine, et moi et toi, - c'etaient la pour moi
des vapeurs coloriees devant les yeux d'un createur. Le createur
voulait detourner les yeux de lui-meme, - alors, il crea le monde.

C'est pour celui qui souffre une joie enivrante de detourner les yeux
de sa souffrance et de s'oublier. Joie enivrante et oubli de soi,
ainsi me parut un jour le monde.

Ce monde eternellement imparfait, image, et image imparfaite, d'une
eternelle contradiction - une joie enivrante pour son createur
imparfait: tel me parut un jour le monde.

Ainsi, moi aussi, je jetai mon illusion par dela les hommes, pareil a
tous les hallucines de l'arriere-monde. Par dela les hommes, en verite?

Helas, mes freres, ce dieu que j'ai cree etait oeuvre faite de main
humaine et folie humaine, comme sont tous les dieux.

Il n'etait qu'homme, pauvre fragment d'un homme et d'un "moi": il
sortit de mes propres cendres et de mon propre brasier, ce fantome, et
vraiment, il ne me vint pas de l'au-dela!

Qu'arriva-t-il alors, mes freres? Je me suis surmonte, moi qui
souffrais, j'ai porte ma propre cendre sur la montagne, j'ai invente
pour moi une flamme plus claire. Et voici! Le fantome s'est _eloigne_
de moi!

Maintenant, croire a de pareils fantomes ce serait la pour moi une
souffrance et une humiliation. C'est ainsi que je parle aux hallucines
de l'arriere-monde.

Souffrances et impuissances - voila ce qui crea les arriere-mondes, et
cette courte folie du bonheur que seul connait celui qui souffre le
plus.

La fatigue qui d'un seul bond veut aller jusqu'a l'extreme, d'un bond
mortel, cette fatigue pauvre et ignorante qui ne veut meme plus
vouloir: c'est elle qui crea tous les dieux et tous les arriere-mondes.

Croyez-m'en, mes freres! Ce fut le corps qui desespera du corps, - il
tatonna des doigts de l'esprit egare, il tatonna le long des derniers
murs.

Croyez-m'en, mes freres! Ce fut le corps qui desespera de la terre, -
il entendit parler le ventre de l'Etre.

Alors il voulut passer la tete a travers les derniers murs, et non
seulement la tete, - il voulut passer dans "l'autre monde".

Mais "l'autre monde" est bien cache devant les hommes, ce monde
effemine et inhumain qui est un neant celeste; et le ventre de l'Etre
ne parle pas a l'homme, si ce n'est comme homme.

En verite, il est difficile de demontrer l'Etre et il est difficile de
le faire parler. Dites-moi, mes freres, les choses les plus
singulieres ne vous semblent-elles pas les mieux demontrees?

Oui, ce _moi,_ - la contradiction et la confusion de ce _moi_ - affirme
le plus loyalement son Etre, - ce _moi_ qui cree, qui veut et qui donne
la mesure et la valeur des choses.

Et ce _moi,_ l'Etre le plus loyal - parle du corps et veut encore le
corps, meme quand il reve et s'exalte en voletant de ses ailes brisees.

Il apprend a parler toujours plus loyalement, ce _moi:_et plus il
apprend, plus il trouve de mots pour exalter le corps et la terre.

Mon _moi_ m'a enseigne une nouvelle fierte, je l'enseigne aux hommes:
ne plus cacher sa tete dans le sable des choses celestes, mais la
porter fierement, une tete terrestre qui cree le sens de la terre!

J'enseigne aux hommes une volonte nouvelle: suivre volontairement le
chemin qu'aveuglement les hommes ont suivi, approuver ce chemin et ne
plus se glisser a l'ecart comme les malades et les decrepits!

Ce furent des malades et des decrepits qui mepriserent le corps et la
terre, qui inventerent les choses celestes et les gouttes du sang
redempteur: et ces poisons doux et lugubres, c'est encore au corps et a
la terre qu'ils les ont empruntes!

Ils voulaient se sauver de leur misere et les etoiles leur semblaient
trop lointaines. Alors ils se mirent a soupirer: Helas! que n'y-a-t-il
des voies celestes pour que nous puissions nous glisser dans un autre
Etre, et dans un autre bonheur!" - Alors ils inventerent leurs
artifices et leurs petites boissons sanglantes!

Ils se crurent ravis loin de leur corps et de cette terre, ces ingrats.
Mais a qui devaient-ils le spasme et la joie de leur ravissement? A
leur corps et a cette terre.

Zarathoustra est indulgent pour les malades. En verite, il ne s'irrite
ni de leurs facons de se consoler, ni de leur ingratitude. Qu'ils
guerissent et se surmontent et qu'ils se creent un corps superieur!

Zarathoustra ne s'irrite pas non plus contre le convalescent qui
regarde avec tendresse son illusion perdue et erre a minuit autour de
la tombe de son Dieu: mais dans les larmes que verse le convalescent,
Zarathoustra ne voit que maladie et corps malade.

Il y eut toujours beaucoup de gens malades parmi ceux qui revent et qui
languissent vers Dieu; ils haissent avec fureur celui qui cherche la
connaissance, ils haissent la plus jeune des vertus qui s'appelle:
loyaute.

Ils regardent toujours en arriere vers des temps obscurs: il est vrai
qu'alors la folie et la foi etaient autre chose. La fureur de la
raison apparaissait a l'image de Dieu et le doute etait peche.

Je connais trop bien ceux qui sont semblables a Dieu: ils veulent qu'on
croie en eux et que le doute soit un peche. Je sais trop bien a quoi
ils croient eux-memes le plus.

Ce n'est vraiment pas a des arriere-mondes et aux gouttes du sang
redempteur: mais eux aussi croient davantage au corps et c'est leur
propre corps qu'ils considerent comme la chose en soi.

Mais le corps est pour eux une chose maladive: et volontiers ils
sortiraient de leur peau. C'est pourquoi ils ecoutent les predicateurs
de la mort et ils prechent eux-memes les arriere-mondes.

Ecoutez plutot, mes freres, la voix du corps gueri: c'est une voix plus
loyale et plus pure.

Le corps sain parle avec plus de loyaute et plus de purete, le corps
complet, carre de la tete a la base: il parle du sens de la terre. -

Ainsi parlait Zarathoustra.




DES CONTEMPTEURS DU CORPS


C'est aux contempteurs du corps que je veux dire leur fait. Ils ne
doivent pas changer de methode d'enseignement, mais seulement dire
adieu a leur propre corps - et ainsi devenir muets.

"Je suis corps et ame" - ainsi parle l'enfant. Et pourquoi ne
parlerait-on pas comme les enfants?

Mais celui qui est eveille et conscient dit: Je suis corps tout entier
et rien autre chose; l'ame n'est qu'un mot pour une parcelle du corps.

Le corps est un grand systeme de raison, une multiplicite avec un seul
sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger.

Instrument de ton corps, telle est aussi ta petite raison que tu
appelles esprit, mon frere, petit instrument et petit jouet de ta
grande raison.

Tu dis "moi" et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est plus grand,
c'est - ce a quoi tu ne veux pas croire - ton corps et son grand
systeme de raison: il ne dit pas _moi,_ mais il est _moi._

Ce que les sens eprouvent, ce que reconnait l'esprit, n'a jamais de fin
en soi. Mais les sens et l'esprit voudraient te convaincre qu'ils sont
la fin de toute chose: tellement ils sont vains.

Les sens et l'esprit ne sont qu'instruments et jouets: derriere eux se
trouve encore le _soi._ Le _soi,_ lui aussi, cherche avec les yeux des
sens et il ecoute avec les oreilles de l'esprit.

Toujours le _soi_ ecoute et cherche: il compare, soumet, conquiert et
detruit. Il regne, et domine aussi le _moi._

Derriere tes sentiments et tes pensees, mon frere, se tient un maitre
plus puisant, un sage inconnu - il s'appelle _soi._ Il habite ton
corps, il est ton corps.

Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. Et
qui donc sait pourquoi ton corps a precisement besoin de ta meilleure
sagesse?

Ton _soi_ rit de ton _moi_ et de ses cabrioles. "Que me sont ces bonds
et ces vols de la pensee? dit-il. Un detour vers mon but. Je suis la
lisiere du _moi_ et le souffleur de ses idees."

Le _soi_ dit au _moi:_ "Eprouve des douleurs!" Et le _moi_ souffre et
reflechit a ne plus souffrir - et c'est a cette fin qu'il _doit_ penser.

Le _soi_ dit au _moi:_ "Eprouve des joies!" Alors le _moi_ se rejouit
et songe a se rejouir souvent encore - et c'est a cette fin qu'il
_doit_ penser.

Je veux dire un mot aux contempteurs du corps. Qu'ils meprisent, c'est
ce qui fait leur estime. Qu'est-ce qui crea l'estime et le mepris et
la valeur et la volonte?

Le _soi_ createur crea, pour lui-meme, l'estime et le mepris, la joie
et la peine. Le corps createur crea pour lui-meme l'esprit comme une
main de sa volonte.

Meme dans votre folie et dans votre mepris, vous servez votre _soi,_
vous autres contempteurs du corps. Je vous le dis: votre _soi_
lui-meme veut mourir et se detourner de la vie.

Il n'est plus capable de faire ce qu'il prefererait: - creer au-dessus
de lui-meme. Voila son desir prefere, voila toute son ardeur.

Mais il est trop tard pour cela: - ainsi votre _soi_ veut disparaitre,
o contempteurs du corps.

Votre _soi_ veut disparaitre, c'est pourquoi vous etes devenus
contempteurs du corps! Car vous ne pouvez plus creer au-dessus de vous.

C'est pourquoi vous en voulez a la vie et a la terre. Une envie
inconsciente est dans le regard louche de votre mepris.

Je ne marche pas sur votre chemin, contempteurs du corps! Vous n'etes
point pour moi des ponts vers le Surhumain! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES JOIES ET DES PASSIONS


Mon frere, quand tu as une vertu, et quand elle est ta vertu, tu ne
l'as en commun avec personne.

Il est vrai que tu voudrais l'appeler par son nom et la caresser; tu
voudrais la prendre par l'oreille et te divertir avec elle.

Et voici! Maintenant elle aura en commun avec le peuple le nom que tu
lui donnes, tu es devenu peuple et troupeau avec la vertu!

Tu ferais mieux de dire: "Ce qui fait le tourment et la douceur de mon
ame est inexprimable et sans nom, et c'est aussi ce qui cause la faim
de mes entrailles."

Que ta vertu soit trop haute pour la familiarite des denominations: et
s'il te faut parler d'elle, n'aie pas honte de balbutier.

Parle donc et balbutie: "Ceci est _mon_ bien que j'aime, c'est ainsi
qu'il me plait tout a fait, ce n'est qu'ainsi que _je_ veux le bien.

Je ne le veux point tel le commandement d'un dieu, ni tel une loi et
une necessite humaine: qu'il ne me soit point un indicateur vers des
terres superieures et vers des paradis.

C'est une vertu terrestre que j'aime: il y a en elle peu de sagesse et
moins encore de sens commun.

Mais cet oiseau s'est construit son nid aupres de moi: c'est pourquoi
je l'aime avec tendresse, - maintenant il couve chez moi ses oeufs
dores."

C'est ainsi que tu dois balbutier, et louer ta vertu.

Autrefois tu avais des passions et tu les appelais des maux. Mais
maintenant tu n'as plus que tes vertus: elles naquirent de tes passions.

Tu apportas dans ces passions ton but le plus eleve: alors elles
devinrent tes vertus et tes joies.

Et quand meme tu serais de la race des coleriques ou des voluptueux,
des sectaires ou des vindicatifs:

Toutes tes passions finiraient par devenir des vertus, tous tes demons
des anges.

Jadis tu avais dans ta cave des chiens sauvages: mais ils sont devenus
des oiseaux et d'aimables chanteurs.

C'est avec tes poisons que tu t'est prepare ton baume; tu as trait la
vache _Affliction,_ - maintenant tu bois le doux lait de ses mamelles.

Et rien de mal ne nait plus de toi, si ce n'est le mal qui nait de la
lutte de tes vertus.

Mon frere, quand tu as du bonheur, c'est que tu as une vertu et rien
autre chose: tu passes ainsi plus facilement sur le pont.

C'est une distinction que d'avoir beaucoup de vertus, mais c'est un
sort bien dur; et il y en a qui sont alles se tuer dans le desert parce
qu'ils etaient fatigues de servir de champs de bataille aux vertus.

Mon frere, la guerre et les batailles sont-elles des maux? Ce sont des
maux necessaires; l'envie, et la mefiance, et la calomnie ont une place
necessaire parmi tes vertus.

Regarde comme chacune de tes vertus desire ce qu'il y a de plus haut:
elle veut tout ton esprit, afin que ton esprit soit _son_ heraut, elle
veut toute ta force dans la colere, la haine et l'amour.

Chaque vertu est jalouse de l'autre vertu et la jalousie est une chose
terrible. Les vertus, elles aussi, peuvent perir par la jalousie.

Celui qu'enveloppe la flamme de la jalousie, pareil au scorpion, finit
par tourner contre lui-meme le dard empoisonne.

Helas! mon frere, ne vis-tu jamais une vertu se calomnier et se
detruire elle-meme?

L'homme est quelque chose qui doit etre surmonte: c'est pourquoi il te
faut aimer tes vertus - car tu periras par tes vertus.

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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