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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

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Comme un vent delicieux danse invisiblement sur les scintillantes
paillettes de la mer, leger, leger comme une plume: ainsi - le sommeil
danse sur moi.

Il ne me ferme pas les yeux, il laisse mon ame en eveil. Il est leger,
en verite, leger comme une plume.

Il me persuade, je ne sais comment? il me touche interieurement d'une
main caressante, il me fait violence. Oui, il me fait violence, en
sorte que mon ame s'elargit: - comme elle s'allonge fatiguee, mon ame
singuliere! Le soir d'un septieme jour est-il venu pour elle en plein
midi? A-t-elle erre trop longtemps deja, bienheureuse, parmi les
choses bonnes et mures?

Elle s'allonge, longuement, - dans toute sa longueur! elle est couchee
tranquille, mon ame singuliere. Elle a goute trop de bonnes choses
deja, cette tristesse doree l'oppresse, elle fait la grimace.

- Comme une barque qui est entree dans sa baie la plus calme: - elle
s'adosse maintenant a la terre, fatiguee des longs voyages et des mers
incertaines. La terre n'est-elle pas plus fidele que la mer?

Comme une barque s'allonge et se presse contre la terre: - car alors il
suffit qu'une araignee tisse son fil de la terre jusqu'a elle, sans
qu'il soit besoin de corde plus forte.

Comme une barque fatiguee, dans la baie la plus calme: ainsi, moi
aussi, je repose maintenant pres de la terre fidele, plein de confiance
et dans l'attente, attache a la terre par les fils les plus legers.

O bonheur! O bonheur! Que ne chantes-tu pas, o mon ame? Tu es
couchee dans l'herbe. Mais voici l'heure secrete et solennelle, ou nul
berger je joue de la flute.

Prends garde! La chaleur du midi repose sur les prairies. Ne chante
pas! Garde le silence! Le monde est accompli.

Ne chante pas, oiseau des prairies, o mon ame! Ne murmure meme pas!
Regarde donc - silence! Le vieux midi dort, il remue la bouche: ne
boit-il pas en ce moment une goutte de bonheur - une vieille goutte
brunie, de bonheur dore, de vin dore? son riant bonheur se glisse
furtivement vers lui. C'est ainsi - que rit un dieu. Silence! -

- "Combien il faut peu de chose pour suffire au bonheur!" Ainsi
disais-je jadis, me croyant sage. Mais c'etait la un blaspheme: je
l'ai appris depuis. Les fous sages parlent mieux que cela.

C'est ce qu'il y a de moindre, de plus silencieux, de plus leger, le
bruissement d'un lezard dans l'herbe, un souffle, un _chutt_, un clin
d'oeil - c'est la _petite_ quantite qui fait la qualite de _meilleur_
bonheur. Silence!

- Que m'est-il arrive: Ecoute! Le temps s'est-il donc enfui? Ne
suis-je pas en train de tomber?... Ne suis-je pas tombe - ecoute! -
dans le puits de l'eternite?

- Que m'arrive-t-il?... Silence! Je suis frappe - helas! - au
coeur?... Au coeur! O brise-toi, brise-toi, mon coeur, apres un
pareil bonheur, apres un pareil coup!

- Comment? Le monde me vient-il pas de s'accomplir? Rond et mur? O
balle ronde et doree - ou va-t-elle s'envoler? Est-ce que je lui cours
apres! Chutt!

Silence -" (et en cet endroit Zarathoustra s'etira et il sentit qu'il
dormait.)

"Leve-toi, se dit-il a lui-meme, dormeur! Paresseux! Allons, ouf,
vieilles jambes! Il est temps, il est grand temps! Il vous reste
encore une bonne partie du chemin a parcourir. -

Vous vous etes livrees au sommeil. Pendant combien de temps? Pendant
une demi-eternite! Allons, leve-toi maintenant, mon vieux coeur!
Combien te faudra-t-il de temps, apres un pareil sommeil - pour te
reveiller?"

(Mais deja il s'endormait de nouveau, et son ame lui resistait et se
defendait et se recouchait tout de son long) - "Laisse-moi donc!
Silence! Le monde ne vient-il pas de s'accomplir? O cette balle ronde
et doree!" -

"Leve-toi, dit Zarathoustra, petite voleuse, petite paresseuse!
Comment? Toujours s'etirer, bailler, soupirer, tomber au fond des
puits profonds?

Qui es-tu donc? O mon ame!" (et en ce moment, il s'effraya, car un
rayon de soleil tombait du ciel sur son visage.)

"O ciel au-dessus de moi, dit il avec un soupir, en se mettant sur son
seant, tu me regardes? Tu ecoutes mon ame singuliere?

Quand boiras-tu cette goutte de rosee qui est tombee sur toutes les
choses de ce monde, - quand boiras-tu cette ame singuliere - quand
cela, puits de l'eternite! joyeux abime de midi qui fait fremir! quand
absorberas-tu mon ame en toi?

Ainsi parlait Zarathoustra et il se leva de sa couche au pied de
l'arbre, comme d'une ivresse etrange, et voici le soleil etait encore
au-dessus de sa tete. On pourrait en conclure, avec raison, que ce
jour-la Zarathoustra n'avait pas dormi longtemps.





LA SALUTATION


Il etait deja tres tard dans l'apres-midi, lorsque Zarathoustra, apres
de longues recherches infructueuses et de vaines courses, revint a sa
caverne. Mais lorsqu'il se trouva en face d'elle, a peine eloigne de
vingt pas, il arriva ce a quoi il s'attendait le moins a ce moment: il
entendit de nouveau le grand _cri de detresse_. Et, chose etrange! a
ce moment le cri venait de sa propre caverne. Mais c'etait un long
cri, singulier et multiple, et Zarathoustra distinguait parfaitement
qu'il se composait de beaucoup de voix: quoique, a distance, il
ressemblat au cri d'une seule bouche.

Alors Zarathoustra s'elanca vers sa caverne et quel ne fut pas le
spectacle qui l'attendait apres ce concert! Car ils etaient tous assis
les uns pres des autres, ceux aupres desquels il avait passe dans la
journee: le roi de droite et le roi de gauche, le vieil enchanteur, le
pape, le mendiant volontaire, l'ombre, le consciencieux de l'esprit, le
triste devin et l'ane; le plus laid des hommes cependant s'etait mis
une couronne sur la tete et avait ceint deux echarpes de pourpre, - car
il aimait a se deguiser et a faire le beau, comme tous ceux qui sont
laids. Mais au milieu de cette triste compagnie, l'aigle de
Zarathoustra etait debout, inquiet et les plumes herissees, car il
devait repondre a trop de choses auxquelles sa fierte n'avait pas de
reponse; et le serpent ruse s'etait enlace autour de son cou.

C'est avec un grand etonnement que Zarathoustra regarda tout cela; puis
il devisagea l'un apres l'autre chacun de ses hotes, avec une curiosite
bienveillante, lisant dans leurs ames et s'etonnant derechef. Pendant
ce temps, ceux qui etaient reunis s'etaient leves de leur siege, et ils
attendaient avec respect que Zarathoustra prit la parole. Zarathoustra
cependant parla ainsi:

"Vous qui desesperez, hommes singuliers! C'est donc votre cri de
detresse que j'ai entendu? Et maintenant je sais aussi ou il faut
chercher celui que j'ai cherche en vain aujourd'hui: _l'homme
superieur_: - il est assis dans ma propre caverne, l'homme superieur!
Mais pourquoi m'etonnerais-je! N'est-ce pas moi-meme qui l'ai attire
vers moi par des offrandes de miel et par la maligne tentation de mon
bonheur?

Il me semble pourtant que vous vous entendez tres mal, vos coeurs se
rendent moroses les uns les autres lorsque vous vous trouvez reunis
ici, vous qui poussez des cris de detresse? Il fallut d'abord qu'il
vint quelqu'un, - quelqu'un qui vous fit rire de nouveau, un bon
jocrisse joyeux, un danseur, un ouragan, une girouette etourdie,
quelque vieux fou: - que vous en semble?

Pardonnez-moi donc, vous qui desesperez, que je parle devant vous avec
des paroles aussi pueriles, indignes, en verite, de pareils hotes!
Mais vous ne devinez pas ce qui rend mon coeur petulant: - c'est
vous-memes et le spectacle que vous m'offrez, pardonnez-moi! Car en
regardant un desespere chacun reprend courage. Pour consoler un
desespere - chacun se croit assez fort.

C'est a moi-meme que vous avez donne cette force, - un don precieux, o
mes hotes illustres! Un veritable present d'hotes! Eh bien, ne soyez
pas faches si je vous offre aussi de ce qui m'appartient.

Ceci est mon royaume et mon domaine: mais je vous l'offre pour ce soir
et cette nuit. Que mes animaux vous servent: que ma caverne soit votre
lieu de repos!

Heberges par moi, aucun de vous ne doit s'adonner au desespoir, dans
mon district je protege chacun contre ses betes sauvages. Securite:
c'est la la premiere chose que je vous offre!

La seconde cependant, c'est mon petit doigt. Et si vous avez mon petit
doigt, vous prendrez bientot la main tout entiere. Eh bien! je vous
donne mon coeur en meme temps! Soyez les bien-venus ici, salut a vous,
mes hotes!"

Ainsi parlait Zarathoustra et il riait d'amour et de mechancete. Apres
cette salutation ses hotes s'inclinerent de nouveau, silencieusement et
pleins de respect; mais le roi de droite lui repondit au nom de tous.

"A la facon dont tu nous as presente ta main et ton salut, o
Zarathoustra, nous reconnaissons que tu es Zarathoustra. Tu t'es
abaisse devant nous; un peu plus tu aurais blesse notre respect - :
mais qui donc saurait comme toi s'abaisser avec une telle fierte?
_Ceci_ nous redresse nous-memes, reconfortant nos yeux et nos coeurs.

Rien que pour en etre spectateurs nous monterions volontiers sur des
montagnes plus hautes que celle-ci. Car nous sommes venus, avides de
spectacle, nous voulions voir ce qui rend clair des yeux troubles.

Et voici, deja c'en est fini de tous nos cris de detresse. Deja nos
sens et nos coeurs s'epanouissent pleins de ravissement. Il ne s'en
faudrait pas de beaucoup que notre courage ne se mette en rage.

Il n'y a rien de plus rejouissant sur la terre, o Zarathoustra, qu'une
volonte haute et forte. Une volonte haute et forte est la plus belle
plante de la terre. Un paysage tout entier est reconforte par un
pareil arbre.

Je le compare a un pin, o Zarathoustra, celui qui grandit comme toi:
elance, silencieux, dur, solitaire, fait du meilleur bois et du bois le
plus flexible, superbe, - voulant enfin, avec des branches fortes et
vertes, toucher a sa _propre_ domination, posant de fortes questions
aux vents et aux tempetes et a tout ce qui est familier des hauteurs, -
repondant plus fortement encore, ordonnateur, victorieux: ah! qui ne
monterait pas sur les hauteurs pour contempler de pareilles plantes?

Tout ce qui est sombre et manque se reconforte a la vue de ton arbre, o
Zarathoustra, ton aspect rassure l'instable et guerit le coeur de
l'instable.

Et en verite, beaucoup de regards se dirigent aujourd'hui vers ta
montagne et ton arbre; un grand desir s'est mis en route et il y en a
beaucoup qui se sont pris a demander: qui est Zarathoustra?

Et tous ceux a qui tu as jamais distille dans l'oreille ton miel et ta
chanson: tous ceux qui sont caches, solitaires et solitaires a deux,
ils ont tout a coup dit a leur coeur:

"Zarathoustra vit-il encore? Il ne vaut plus la peine de vivre. Tout
est egal, tout en vain: a moins que - nous ne vivions avec
Zarathoustra!"

"Pourquoi ne vient-il pas, celui qui s'est annonce si longtemps? ainsi
demandent beaucoup de gens; la solitude l'a-t-elle devore? Ou bien
est-ce nous qui devons venir aupres de lui?"

Il arrive maintenant que la solitude elle-meme s'attendrisse et se
brise, semblable a une tombe qui s'ouvre et qui ne peut plus tenir ses
morts. Partout on voit des ressuscites.

Maintenant, les vagues montent et montent autour de ta montagne, o
Zarathoustra. Et malgre l'elevation de ta hauteur, il faut que
beaucoup montent aupres de toi; ta barque ne doit plus rester longtemps
a l'abri.

Et que nous nous soyons venus vers ta caserne, nous autres hommes qui
desesperions et qui deja ne desesperions plus: ce n'est qu'un signe et
un presage qu'il y en a de meilleurs que nous en route, - car il est
lui-meme en route vers toi, le dernier reste de Dieu parmi les hommes;
c'est-a-dire: tous les hommes du grand desir, du grand degout, de la
grande satiete, - tous ceux qui ne veulent vivre sans qu'ils puissent
de nouveau apprendre a _esperer_ apprendre de toi, o Zarathoustra, le
_grand_ espoir!"

Ainsi parlait le roi de droite en saisissant la main de Zarathoustra
pour l'embrasser; mais Zarathoustra se defendit de sa veneration et se
recula effraye, silencieux, et fuyant soudain comme dans le lointain.
Mais, apres peu d'instants, il fut de nouveau de retour aupres de ses
hotes et, les regardant avec des yeux clairs et scrutateurs, il dit:

"Hommes superieurs, vous qui etes mes hotes, je vais vous parler
allemand et clairement. Ce n'est pas _vous_ que j'attendais dans ces
montagnes."

("Allemand et clairement?" Que Dieu ait pitie! dit alors a part lui le
roi de gauche; on voit qu'il ne connait pas ces bons Allemands, ce sage
d'Orient! Mais il veut dire "allemand et grossierement" - eh bien! Ce
n'est pas la ce qu'il y a de plus mauvais aujourd'hui!")

"Il se peut que vous soyez tous, les uns comme les autres, des hommes
superieurs, continua Zarathoustra: pour moi cependant - vous n'etes ni
assez grands ni assez forts.

Pour moi, je veux dire: pour la volonte inexorable qui se tait en moi,
qui se tait, mais qui ne se taira pas toujours. Et si vous etes miens,
vous n'etes cependant point mon bras droit.

Car celui qui comme vous marche sur des jambes malades et freles, veut
avant tout etre _menage_, qu'il le sache ou qu'il se le cache.

Mais moi je ne menage pas mes bras et mes jambes, _je ne menage pas mes
guerriers_ : comment pourriez-vous etre bons pour faire _ma_ guerre?

Avec vous je gacherais meme mes victoires. Et plus d'un parmi vous
tomberait a la renverse au seul roulement de mes tambours.

Aussi bien n'etes-vous pas assez beaux a mon gre, ni d'assez bonne
race. J'ai besoin de miroirs purs et lisses pour recevoir ma doctrine;
refletee par votre surface, ma propre image serait deformee.

Sur vos epaules pesent maint fardeau, maint souvenir: et maint kobold
mechant se tapit en vos recoins. En vous aussi il y a encore de la
populace cachee. Bien que bons et de bonne race, vous etes tors et
difformes a maints egards, et il n'est pas de forgeron au monde qui put
vous rajuster et vous redresser.

Vous n'etes que des ponts: puissent de meilleurs que vous passer de
l'autre cote! Vous representez des degres: ne vous irritez donc pas
contre celui qui vous franchit pour escalader _sa_ hauteur!

Il se peut que, de votre semence, il naisse un jour, pour moi, un fils
veritable, un heritier parfait: mais ce temps est lointain. Vous
n'etes point ceux a qui appartiennent mon nom et mes biens de ce monde.

Ce n'est pas vous que j'attends ici dans ces montagnes, ce n'est pas
avec vous que je descendrai vers les hommes une derniere fois. Vous
n'etes que des avant-coureurs, venus vers moi pour m'annoncer que
d'autres, de plus grands, sont en route vers moi, - non point les
hommes du grand desir, du grand degout, de la grande satiete, ni ce que
vous avez appele "ce qui reste de Dieu sur la terre".

- Non, non! Trois fois non! J'en attends _d'autres_ ici sur ces
montagnes et je ne veux point, sans eux, porter mes pas loin d'ici, -
d'autres qui seront plus grands, plus forts, plus victorieux, des
hommes plus joyeux, batis d'aplomb et carres de la tete a la base: il
faut qu'ils viennent, _les lions rieurs_!

O mes hotes, hommes singuliers, - n'avez-vous pas encore entendu parler
de mes enfants? et dire qu'ils sont en route pour venir vers moi?

Parlez-moi donc de mes jardins, de mes Iles Bienheureuses, de ma belle
et nouvelle espece, - pourquoi ne m'en parlez-vous pas?

J'implore votre amour de recompenser mon hospitalite en me parlant de
mes enfants. C'est pour eux que je me suis fait riche, c'est pour eux
que je me suis appauvri: que n'ai-je pas donne, - que ne donnerais-je
pour avoir _une_ chose: _ces_ enfants, _ces_ plantations vivantes,
_ces_ arbres de la vie de mon plus haut espoir!"

Ainsi parlait Zarathoustra et il s'arreta soudain dans son discours:
car il fut surpris par son desir, et il ferma les yeux et la bouche,
tant etait grand le mouvement de son coeur. Et tous ses hotes, eux
aussi, se turent, immobiles et accables: si ce n'est que le vieux devin
se mit a gesticuler des bras.





LA CENE


Car, en cet endroit, le devin interrompit la salutation de Zarathoustra
et de ses hotes: il se pressa en avant, comme quelqu'un qui n'a pas de
temps a perdre, saisit la main de Zarathoustra et s'ecria:
"Mais, Zarathoustra!

Une chose est plus necessaire que l'autre, c'est ainsi que tu parles
toi-meme: eh bien! il y a maintenant une chose qui m'est plus
necessaire que toutes les autres.

Je veux dire un mot au bon moment: ne m'as-tu pas invite a un _repas_?
Et il y en a ici beaucoup qui ont fait de longs chemins. Tu ne veux
pourtant pas nous rassasier de paroles?

Aussi avez-vous tous deja trop parle de mourir de froid, de se noyer,
d'etouffer et d'autres miseres du corps: mais personne ne s'est souvenu
de ma misere _a moi_: la crainte de mourir de faim -"

(Ainsi parla le devin; mais quand les animaux de Zarathoustra
entendirent ces paroles, ils s'enfuirent de frayeur. Car ils voyaient
que tout ce qu'ils avaient rapporte dans la journee ne suffirait pas a
gorger le devin a lui tout seul.)

"Personne ne s'est souvenu de la crainte de mourir de soif, continua
le devin. Et, bien que j'entende ruiseler l'eau, comme les discours de
la sagesse, abondamment et infatigablement: moi, je - veux du _vin_!

Tout le monde n'est pas, comme Zarathoustra, buveur d'eau invetere.
L'eau n'est pas bonne non plus pour les gens fatigues et fletris:
_nous_ avons besoin de vin, - le vin seul amene une guerison subite et
une sante improvisee!"

A cette occasion, tandis que le devin demandait du vin, il arriva que
le roi de gauche, le roi silencieux, prit, lui aussi, la parole.
"_Nous_ avons pris soin du vin, dit-il, moi et mon frere, le roi de
droite: nous avons assez de vin, - toute une charge, il ne manque donc
plus que de pain."

"Du pain? repliqua Zarathoustra en riant. C'est precisement du pain
que n'ont point les solitaires. Mais l'homme ne vit pas seulement de
pain, mais aussi de bonne viande d'agneau et j'ai ici deux agneaux.

Qu'on les depece vite et qu'on les apprete, aromatises de sauge: c'est
ainsi que j'aime la viande d'agneaux. Et nous ne manquons pas de
racines et de fruits, qui suffiraient meme pour les gourmands et les
delicats, nous ne manquons pas non plus de noix ou d'autres enigmes a
briser.

Nous allons donc bientot faire un bon repas. Mais celui qui veut
manger avec nous doit aussi mettre la main a la besogne et les rois
tout comme les autres. Car, chez Zarathoustra, un roi meme peut etre
cuisinier."

Cette proposition etait faite selon le coeur de chacun: seul le
mendiant volontaire repugnait a la viande, au vin et aux epices.

"Ecoutez-moi donc ce viveur de Zarathoustra! dit-il en plaisantant:
va-t-on dans les cavernes et sur les hautes montagnes pour faire un
pareil festin?

Maintenant, en verite, je comprends ce qu'il nous enseigna jadis:
"Benie soit la petite pauvrete!" Et je comprends aussi pourquoi il
veut supprimer les mendiants."

"Sois de bonne humeur, repondit Zarathoustra, comme je suis de bonne
humeur. Garde tes habitudes, excellent homme! machonne ton grain, bois
ton eau, vante ta cuisine, pourvu qu'elle te rende joyeux!

Je ne suis pas une loi pour les miens, je ne suis pas une loi pour tout
le monde. Mais celui qui est des miens doit avoir des os vigoureux et
des jambes legeres, - joyeux pour les guerres et les festins, ni sombre
ni reveur, pret aux choses les plus difficiles, comme a sa fete, bien
portant et sain.

Ce qu'il y a de meilleur appartient aux miens et a moi, et si on ne
nous le donne pas, nous nous en emparons: - la meilleure nourriture, le
ciel le plus clair, les pensees les plus fortes, les plus belles
femmes!" -

Ainsi parlait Zarathoustra; mais le roi de droite repondit: "C'est
singulier, a-t-on jamais entendu des choses aussi judicieuses de la
bouche d'un sage?

Et en verite, c'est la pour un sage la chose la plus singuliere, d'etre
avec tout cela intelligent et de ne point etre une ane."

Ainsi parla le roi de droite avec etonnement; l'ane cependant conclut
mechamment son discours par un I-A. Mais ceci fut le commencement de
ce long repas qui est appele "la Cene" dans les livres de l'histoire.
Pendant ce repas il ne fut pas parle d'autre chose que de _l'homme
superieur_.





DE L'HOMME SUPERIEUR


1.


Lorsque je vins pour la premiere fois parmi les hommes, je fis la folie
du solitaire, la grande folie: je me mis sur la place publique.

Et comme je parlais a tous, je ne parlais a personne. Mais le soir des
danseurs de corde et des cadavres etaient mes compagnons; et j'etais
moi-meme presque un cadavre.

Mais, avec le nouveau matin, une nouvelle verite vint vers moi: alors
j'appris a dire: "Que m'importe la place publique et la populace, le
bruit de la populace et les longues oreilles de la populace!"

Hommes superieurs, apprenez de moi ceci: sur la place publique personne
ne croit a l'homme superieur. Et si vous voulez parler sur la place
publique, a votre guise! Mais la populace cligne de l'oeil: "Nous
sommes tous egaux."

"Hommes superieurs, - ainsi cligne de l'oeil la populace, - il n'y pas
d'hommes superieurs, nous sommes tous egaux, un homme vaut un homme,
devant Dieu - nous sommes tous egaux!"

Devant Dieu! - Mais maintenant ce Dieu est mort. Devant la populace,
cependant, nous ne voulons pas etre egaux. Hommes superieurs,
eloignez-vous de la place publique!


2.


Devant Dieu! - Mais maintenant ce Dieu est mort! Hommes superieurs, ce
Dieu a ete votre plus grand danger.

Vous n'etes ressuscite que depuis qu'il git dans la tombe. C'est
maintenant seulement que revient le grand midi, maintenant l'homme
superieur devient - maitre!

Avez-vous compris cette parole, o mes freres? Vous etes effrayes:
votre coeur est-il pris de vertige? L'abime s'ouvre-t-il ici pour
vous? Le chien de l'enfer aboie-t-il contre vous?

Eh bien! Allons! Hommes superieurs! Maintenant seulement la montagne
de l'avenir humain va enfanter. Dieu est mort: maintenant _nous_
voulons - que le Surhumain vive.


3.


Les plus soucieux demandent aujourd'hui: Comment l'homme se
conserve-t-il?" Mais Zarathoustra demande, ce qu'il est le seul et le
premier a demander: "Comment l'homme sera-t-il _surmonte_?"

Le Surhumain me tient au coeur, c'est _lui_ qui est pour moi la chose
unique, - et _non point_ l'homme: non pas le prochain, non pas le plus
pauvre, non pas le plus afflige, non pas le meilleur. -

O mes freres, ce que je puis aimer en l'homme, c'est qu'il est une
transition et un declin. Et, en vous aussi, il y a beaucoup de choses
qui me font aimer et esperer.

Vous avez meprise, o hommes superieurs, c'est ce qui me fait esperer.
Car les grands meprisants sont aussi les grands venerateurs.

Vous avez desespere, c'est ce qu'il y a lieu d'honorer en vous. Car
vous n'avez pas appris comment vous pourriez vous rendre, vous n'avez
pas appris les petites prudences.

Aujourd'hui les petites gens sont devenus les maitres, ils prechent
tous la resignation, et la modestie, et la prudence, et l'application,
et les egards et le long ainsi-de-suite des petites vertus.

Ce qui ressemble a la femme et au valet, ce qui est de leur race, et
surtout le micmac populacier: _cela_ veut maintenant devenir maitre de
toutes les destinees humaines - o degout! degout! degout!

_Cela_ demande et redemande, et n'est pas fatigue de demander: "Comment
l'homme se conserve-t-il le mieux, le plus longtemps, le plus
agreablement?" C'est ainsi - qu'ils sont les maitres d'aujourd'hui.

Ces maitres d'aujourd'hui, surmontez-les-moi, o mes freres, - ces
petites gens: c'est _eux_ qui sont le plus grand danger du Surhumain!

Surmontez-moi, hommes superieurs, les petites vertus, les petites
prudences, les egards pour les grains de sable, le fourmillement des
fourmis, le miserable contentement de soi, le "bonheur du plus grand
nombre" - !

Et desesperez plutot que de vous rendre. Et, en verite, je vous aime,
parce que vous ne savez pas vivre aujourd'hui, o hommes superieurs!
Car c'est ainsi que _vous_ vivez - le mieux!


4.

Avez-vous du courage, o mes freres? Etes-vous resolus? _Non pas_ du
courage devant des temoins, mais du courage de solitaires, le courage
des aigles dont aucun dieu n'est plus spectateur?

Les ames froides, les mulets, les aveugles, les hommes ivres n'ont pas
ce que j'appelle du coeur. Celui-la a du coeur qui connait la peur,
mais qui _contraint_ la peur; celui qui voit l'abime, mais avec
_fierte_.

Celui qui voit l'abime, mais avec des yeux d'aigle, - celui qui
_saisit_ l'abime avec des serres d'aigle: celui-la a du courage.-


5.


"L'homme est mechant" - ainsi parlaient pour ma consolation tous les
plus sages. Helas! si c'etait encore vrai aujourd'hui! Car le mal est
la meilleure force de l'homme.

"L'homme doit devenir meilleur et plus mechant" - c'est ce que
j'enseigne, _moi_. Le plus grand mal est necessaire pour le plus grand
bien du Surhumain.

Cela pouvait etre bon pour ce predicateur des petites gens de souffrir
et de porter les peches des hommes. Mais moi, je me rejouis du grand
peche comme de ma grande _consolation_. -

Ces sortes de choses cependant ne sont point dites pour les longues
oreilles: toute parole ne convient point a toute gueule. Ce sont la
des choses subtiles et lointaines: les pattes de moutons ne doivent pas
les saisir!

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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