Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.
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6.
Vous, les hommes superieurs, croyez-vous que je sois la pour refaire
bien ce que vous avez mal fait?
Ou bien que je veuille dorenavant vous coucher plus commodement, vous
qui souffrez? Ou vous montrer, a vous qui etes errants, egares et
perdus dans la montagne, des sentiers plus faciles?
Non! Non! Trois fois non! Il faut qu'il en perisse toujours plus et
toujours des meilleurs de votre espece, - car il faut que votre
destinee soit de plus en plus mauvaise et de plus en plus dure. Car
c'est ainsi seulement - ainsi seulement que l'homme grandit vers la
hauteur, la ou la foudre le frappe et le brise: assez haut pour la
foudre!
Mon esprit et mon desir sont portes vers le petit nombre, vers les
choses longues et lointaine: que m'importerait votre misere, petite,
commune et breve!
Pour moi vous ne souffrez pas encore assez! Car c'est de vous que vous
souffrez, vous n'avez pas encore souffert de _l'homme_. Vous mentiriez
si vous disiez le contraire! Vous tous, vous ne souffrez pas de ce que
j'ai souffert. -
7.
Il ne me suffit pas que la foudre ne nuise plus. Je ne veux point la
faire devier, je veux qu'elle apprenne a travailler - pour _moi_ -
Ma sagesse s'amasse depuis longtemps comme un nuage, elle devient
toujours plus tranquille et plus sombre. Ainsi fait toute sagesse qui
doit un jour engendrer la foudre. -
Pour ces hommes d'aujourd'hui je ne veux ni etre _lumiere_, ni etre
appele lumiere. _Ceux-la_ - je veux les aveugler. Foudre de ma
sagesse! creve-leur les yeux!
8.
Ne veuillez rien au-dessus de vos forces: il y a une mauvaise faussete
chez eux qui veulent au-dessus de leurs forces.
Surtout lorsqu'ils veulent de grandes choses! car ils eveillent la
mefiance des grandes choses, ces subtils faux-monnayeurs, ces
comediens: - jusqu'a ce qu'enfin ils soient faux devant eux-memes, avec
les yeux louches, bois vermoulus et revernis, attifes de grand mots et
de vertus d'apparat, par un clinquant de fausses oeuvres.
Soyez pleins de precautions a leur egard, o hommes superieurs! Rien
est pour moi plus precieux et plus rare aujourd'hui que la probite.
Cet aujourd'hui n'appartient-il pas a la populace? La populace
cependant ne sait pas ce qui est grand, ce qui est petit, ce qui est
droit et honnete: elle est innocemment tortueuse, elle ment toujours.
9.
Ayez aujourd'hui une bonne mefiance, hommes superieurs! hommes
courageux! hommes francs! Et tenez secretes vos raisons. Car cet
aujourd'hui appartient a la populace.
Ce que la populace n'a pas appris a croire sans raison, qui pourrait le
renverser aupres d'elle par des raisons?
Sur la place publique on persuade par des gestes. Mais les raisons
rendent la populace mefiante.
Et is la verite a une fois remporte la victoire la-bas, demandez-vous
alors avec une bonne mefiance: "Quelle grande erreur a combattu pour
elle?"
Gardez-vous aussi des savants! Ils vous haissent, car ils sont
steriles! Ils ont des yeux froids et secs, devant eux tout oiseau est
deplume.
Ceux-ci se vantent de ne pas mentir: mais l'incapacite de mentir est
encore bien loin de l'amour de la verite. Gardez-vous!
L'absence de fievre est bien loin d'etre de la connaissance! Je ne
crois paus aux esprits refrigeres. Celui qui ne sait pas mentir, ne
sait pas ce que c'est que la verite.
10.
Si vous voulez monter haut, servez-vous de vos propres jambes! Ne vous
faites pas _porter_ en haut, ne vous asseyez pas sur le dos et la tete
d'autrui!
Mais toi, tu es monte a cheval! Galopes-tu maintenant, avec une bonne
allure vers ton but? Eh bien, mon ami! mais ton pied boiteux est aussi
a cheval!
Quand tu seras arrive a ton but, quand tu sauteras de ton cheval: c'est
precisement sur ta _hauteur_, homme superieur, - que tu trebucheras!
11.
Vous qui creez, hommes superieurs! Une femme n'est enceinte que son
propre enfant.
Ne vous laissez point induire en erreur! Qui donc est _votre_
prochain? Et agissez-vous aussi "pour le prochain", - vous ne creez
pourtant pas pour lui!
Desapprenez donc ce "pour", vous qui creez: votre vertu precisement
veut que vous ne fassiez nulle chose avec "pour", et "a cause de", et
"parce que". Il faut que vous vous bouchiez les oreilles contre ces
petits mots faux.
Le "pour le prochain" n'est que la vertu des petites gens: chez eux on
dit "egal et egal" et "une main lave l'autre": - ils n'ont ni le droit,
ni la force d _votre_ egoisme!
Dans votre egoisme, vous qui creez, il y a la prevoyance et la
precaution de la femme enceinte! Ce que personne n'a encore vu des
yeux, le fruit: c'est le fruit que protege, et conserve, et nourrit
tout votre amour.
La ou il y a votre amour, chez votre enfant, la aussi il y a toute
votre vertu! Votre oeuvre, votre volonte, c'est la _votre_ "prochain":
ne vous laissez pas induire a de fausses valeurs!
12.
Vous qui creez, hommes superieurs! Quiconque doit enfanter est malade;
mais celui qui a enfante est impur.
Demandez aux femmes: on n'enfante pas parce que cela fait plaisir. La
douleur fait caqueter les poules et les poetes.
Vous qui creez, il y a en vous beaucoup d'impuretes. Car il vous
fallut etre meres.
Un nouvel enfant: o combien de nouvelles impuretes sont venues au
monde! Ecartez-vous! Celui qui a enfante doit laver son ame!
13.
Ne soyez pas vertueux au dela de vos forces! Et n'exigez de vous-memes
rien qui soit invraisemblable.
Marchez sur les traces ou deja la vertu de vos peres a marche. Comment
voudriez-vous monter haut, si la volonte de vos peres ne montait pas
avec vous?
Mais celui qui veut etre le premier, qu'il prenne bien garde a ne pas
etre le dernier! Et la ou sont les vices de vos peres, vous ne devez
pas mettre de la saintete!
Que serait-ce si celui-la exigeait de lui la chastete, celui dont les
peres frequenterent les femmes et aimerent les vins forts et la chair
du sanglier?
Ce serait une folie! Cela me semble beaucoup pour un pareil homme,
s'il n'est l'homme que d'une seule femme, ou de deux, ou de trois.
Et s'il fondait des couvents et s'il ecrivait au-dessus de la porte:
"Ce chemin conduit a la saintete", - je dirais quand meme: A quoi bon!
c'est une nouvelle folie!
Il s'est fonde a son propre usage une maison de correction et un
refuge: que bien lui en prenne! Mais je n'y crois pas.
Dans la solitude grandit ce que chacun y apporte, meme la bete
interieure. Aussi faut-il dissuader beaucoup de gens de la solitude.
Y a-t-il eu jusqu'a present sur la terre quelque chose de plus impur
qu'un saint du desert? Autour de pareils etres le diable n'etait pas
seul a etre dechaine, - mais aussi le cochon.
14.
Timide, honteux, maladroit, semblable a un tigre qui a mange son bond:
c'est ainsi, o hommes superieurs, que je vous ai souvent vus vous
glisser a part. Vous aviez manque un _coup de de_.
Mais que vous importe, a vous autres joueurs de des! Vous n'avez pas
appris a jouer et a narguer comme il faut jouer et narguer! Ne
sommes-nous pas toujours assis a une grande table de moquerie et de jeu?
Et parce que vous avez manque de grandes choses, est-ce une raison pour
que vous soyez vous-memes - manques? Et si vous-etes vous-memes
manques, est-ce une raison pour que - l'homme soit manque? Mais si
l'homme est manque: eh bien! allons!
15
Plus une chose est elevee dans son genre, plus est rare sa reussite.
Vous autres hommes superieurs qui vous trouvez ici, n'etes-vous pas
tous - manques?
Pourtant, ayez bon courage, qu'importe cela! Combien de choses sont
encore possibles! Apprenez a rire de vous-memes, comme il faut rire!
Quoi d'etonnant aussi que vous soyez manques, que vous ayez reussi a
moitie, vous qui etes a moitie brises! _L'avenir_ de l'homme ne se
presse et ne se pousse-t-il pas en vous?
Ce que l'homme a de plus lointain, de plus profond, sa hauteur
d'etoiles et sa force immense: tout cela ne se heurte-t-il pas en
ecumant dans votre marmite?
Quoi d'etonnant si plus d'une marmite se casse! Apprenez a rire de
vous-memes comme il faut rire! O hommes superieurs, combien de choses
sont encore possibles!
Et, en verite, combien de choses ont deja reussi! Comme cette terre
abonde en petites choses bonnes et parfaites et bien reussies!
Placez autour de vous de petites choses bonnes et parfaites, o hommes
superieurs. Leur maturite doree guerit le coeur. Les choses parfaites
nous apprennent a esperer.
16.
Quel fut jusqu'a present sur la terre le plus grand peche? Ne fut-ce
pas la parole de celui qui a dit: "Malheur a ceux qui rient ici-bas!"
Ne trouvait-il pas de quoi rire sur la terre? S'il en est ainsi, il a
mal cherche. Un enfant meme trouve de quoi rire.
Celui-la - n'aimait pas assez: autrement il nous aurait aussi aimes,
nous autres rieurs! Mais il nous haissait et nous honnissait, nous
promettant des gemissements et des grincements de dents.
Faut-il donc tout de suite maudire, quand on n'aime pas? Cela - me
parait de mauvais gout. Mais c'est ce qu'il fit, cet intolerant. Il
etait issu de la populace.
Et lui-meme n'aimait pas assez: autrement il aurait ete moins courrouce
qu'on ne l'aimat pas. Tout grand amour ne _veut_ pas l'amour: il veut
davantage.
Ecartez-vous du chemin de tous ces intolerants! C'est la une espece
pauvre et malade, une espece populaciere: elle jette un regard malin
sur cette vie, elle a le mauvais oeil pour cette terre.
Ecartez-vous du chemin de tous ces intolerants! Ils ont les pieds
lourds et les coeurs pesants: ils ne savent pas danser. Comment pour
de tels gens la terre pourrait-elle etre legere!
17.
Toutes les bonnes choses s'approchent de leur but d'une facon
tortueuse. Comme les chats elles font le gros dos, elles ronronnent
interieurement de leur bonheur prochain, - toutes les bonnes choses
rient.
La demarche de quelqu'un laisse deviner s'il marche deja dans sa propre
voie. Regardez-moi donc marcher! Mais celui qui s'approche de son but
- celui-la danse.
Et, en verite, je ne suis point devenu une statue, et je ne me tiens
pas encore la engourdi, hebete, marmoreen comme une colonne; j'aime la
course rapide.
Et bien qu'il y ait sur la terre des marecages et une epaisse detresse:
celui qui a les pieds legers court par-dessus la vase et danse comme
sur de la galce balayee.
Elevez vos coeurs, mes freres, haut, plus haut! Et n'oubliez pas non
plus vos jambes! Elevez aussi vos jambes, bons danseurs, et mieux que
cela: vous vous tiendrez aussi sur la tete!
18.
Cette couronne du rieur, cette couronne de roses: c'est moi-meme qui me
la suis pose sur la tete, j'ai canonise moi-meme mon rire. Je n'ai
trouve personne d'assez fort pour cela aujourd'hui.
Zarathoustra le danseur, Zarathoustra le leger, celui qui agite ses
ailes, pret au vol, faisant signe a tous les oiseaux, pret et agile,
divinement leger: - Zarathoustra le devin, Zarathoustra le rieur, ni
impatient, ni intolerant, quelqu'un qui aime les sauts et les ecarts;
je me suis moi-meme place cette couronne sur la tete!
19.
Elevez vos coeurs, mes freres, haut! plus haut! Et n'oubliez pas non
plus vos jambes! Elevez aussi vos jambes, bons danseurs, et mieux que
cela: vous vous tiendrez aussi sur la tete!
Il y a aussi dans le bonheur des animaux lourds, il y a des pieds-bots
de naissance. Ils s'efforcent singulierement, pareils a un elephant
qui s'efforcerait de se tenir sur la tete.
Il vaut mieux encore etre fou de bonheur que fou de malheur, il vaut
mieux danser lourdement que de marcher comme un boiteux. Apprenez donc
de moi la sagesse: meme la pire des choses a deux bons revers, - meme
la pire des choses a de bonnes jambes pour danser: apprenez donc
vous-memes, o hommes superieurs, a vous placer droit sur vos jambes!
Desapprenez donc la melancolie et toutes les tristesses de la populace!
O comme les arlequins populaires me paraissent tristes aujourd'hui!
Mais cet aujourd'hui appartient a la populace.
20.
Faites comme le vent quand il s'elance des cavernes de la montagne: il
veut danser a sa propre maniere. Les mers fremissent et sautillent
quand il passe.
Celui qui donne des ailes aux anes et qui trait les lionnes, qu'il soit
loue, cet esprit bon et indomptable qui vient comme un ouragan, pour
tout ce qui est aujourd'hui et pour toute la populace, - celui qui est
l'ennemi de toutes les tetes de chardons, de toutes les tetes felees,
et de toutes les feuilles fanees et de toute ivraie: loue soit cet
esprit de tempete, cet esprit sauvage, bon et libre, qui danse sur les
marecages et les tristesses comme sur des prairies!
Celui qui hait les chiens etioles de la populace et toute cette
engeance manquee et sombre: beni soit cet esprit de tous les esprits
libres, la tempete riante qui souffle la poussiere dans les yeux de
tous ceux qui voient noir et qui sont ulceres!
O hommes superieurs, ce qu'il y a de plus mauvais en vous: c'est que
tous vous n'avez pas appris a danser comme il faut danser, - a danser
par-dessus vos tetes! Qu'importe que vous n'ayez pas reussi!
Combien de choses sont encore possibles! _Apprenez_ donc a rire
par-dessus vos tetes! Elevez vos coeurs, haut, plus haut! Et
n'oubliez pas non plus le bon rire!
Cette couronne du rieur, cette couronne de roses a vous, mes freres, je
jette cette couronne! J'ai canonise le rire; hommes superieurs,
_apprenez_ donc - a rire!
LE CHANT DE LA MELANCOLIE
1.
Lorsque Zarathoustra prononca ces discours, il se trouvait a l'entree
de sa caverne; mais apres les dernieres paroles, il s'echappa de ses
hotes et s'enfuit pour un moment en plein air.
"O odeurs pures autour de moi, s'ecria-t-il, o tranquillite
bienheureuse autour de moi! Mais ou sont mes animaux? Venez, venez,
mon aigle et mon serpent!
Dites-moi donc, mes animaux: tous ces hommes superieurs, - ne
_sentent_-ils peut-etre pas bon? O odeurs pures autour de moi!
Maintenant je sais et je sens seulement combien je vous aime, mes
animaux."
- Et Zarathoustra dit encore une fois: "Je vous aime, mes animaux!"
L'aigle et le serpent cependant se presserent contre lui, tandis qu'il
prononcait ces paroles et leurs regards s'eleverent vers lui. Ainsi ils
se tenaient ensemble tous les trois, silencieusement, aspirant le bon
air les uns aupres des autres. Car la-dehors l'air etait meilleur que
chez les hommes superieurs.
2.
Mais a peine Zarathoustra avait-il quitte la caverne, que le vieil
enchanteur se leva et, regardant malicieusement autour de lui, il dit:
"Il est sorti!
Et deja, o homme superieurs - permettez-moi de vous chatouiller de ce
nom de louange et de flatterie, comme il fit lui-meme - deja mon esprit
malin et trompeur, mon esprit d'enchanteur, s'empare de moi, mon demon
de melancolie, - qui est, jusqu'au fond du coeur, l'adversaire de ce
Zarathoustra: pardonnez-lui! Maintenant il _veut_ faire devant vous
ses enchantements, c'est justement _son_ heure; je lutte en vain avec
ce mauvais esprit.
A vous tous, quels que soient les honneurs que vous vouliez preter, que
vous vous appeliez les "esprits libres" ou bien "les veridiques", ou
bien "les expiateurs de l'esprit", "les dechaines", ou bien "ceux du
grand desir" - a vous tous qui souffrez comme moi du _grand degout_,
pour qui le Dieu ancien est mort, sans qu'un Dieu nouveau soit encore
au berceau, enveloppe de linges, - a vous tous, mon mauvais esprit, mon
demon enchanteur, est favorable.
Je vous connais, o hommes superieurs, je le connais, - je le connais
aussi, ce lutin que j'aime malgre moi, ce Zarathoustra: il me semble le
plus souvent semblables a une belle larve de saint, - semblable a un
nouveau deguisement singulier, ou se plait mon esprit mauvais, le demon
de melancolie: - souvent il me semble que j'aime Zarathoustra a cause
de mon mauvais esprit. -
Mais deja il s'empare de moi et il me terrasse, ce mauvais esprit, cet
esprit de melancolie, ce demon du crepuscule: et en verite, o hommes
superieurs, il est pris d'une envie - ouvrez les yeux! - il est pris
d'une envie de venir _nu_, en homme ou en femme, je ne le sais pas
encore: mais il vient, il me terrasse, malheur a moi! ouvrez vos sens!
Le jour baisse, pour toutes choses le soir vient maintenant, meme pour
les meilleures choses; ecoutez donc et voyez, o hommes superieurs, quel
demon, homme ou femme, est cet esprit de la melancolie du soir!
Ainsi parlait le vieil enchanteur, puis il regarda malicieusement
autour de lui et saisit sa harpe.
3.
Dans l'air clarifie,
quand deja la consolation de la rosee
descend sur terre,
invisible, sans qu'on l'entende,
- car la rosee consolatrice porte
des chaussures fines, comme tous les doux consolateurs -
songes-tu alors, songes-tu, coeur chaud,
comme tu avais soif jadis,
soif de larmes divines, de gouttes de rosee,
altere et fatigue, comme tu avais soif,
puisque dans l'herbe, sur des sentes jaunies,
des rayons du soleil couchant, mechamment,
au travers des arbres noirs, couraient autour de toi,
des rayons de soleil, ardents et eblouissants, malicieux.
"Le pretendant de la _verite_? toi? - ainsi se moquaient-ils -
Non! Poete seulement!
Une bete rusee, sauvage, rampante,
qui doit mentir:
qui doit mentir sciemment, volontairement,
envieuse de butin,
masquee de couleurs,
.....masque pour elle-meme,
butin pour elle-meme -
_Ceci_ - le pretendant de la verite!...
Non! Fou seulement! poete seulement!
parlant en images coloriees,
criant sous un masque multicolore de fou,
errant sur de mensongers ponts de paroles,
sur des arcs-en-ciel mensongers,
parmi de faux ciels
errant, planant ca et la, -
fou _seulement_! poete _seulement_!...
_Ceci_ - le pretendant de la verite?...
ni silencieux, ni rigide, lisse et froid,
change en image,
en statue divine,
ni place devant les temples,
gardien du seuil d'un Dieu:
non! ennemi de tous ces monuments de la vertu,
plus familier de tous les deserts que de l'entree des temples,
plein de chatteries temeraires,
sautant par toutes les fenetres,
vlan! Dans tous les hasards,
reniflant dans toutes les forets vierges,
reniflant d'envie et de desirs!
Ah! que tu coures dans les forets vierges,
parmi les fauves bigarres,
bien portant, colorie et beau comme le peche,
avec les levres lascives,
divinement moqueur, divinement infernal, divinement sanguin
que tu coures sauvage, rampeur, _menteur_: -
Ou bien, semblable aux aigles, qui regardent longtemps,
longtemps, le regard fixe dans les abimes,
dans leur abimes: -
o comme ils planent en cercle,
descendant toujours plus bas,
au fond de l'abime toujours plus profond! -
puis
soudain,
d'un trait droit,
les ailes ramenees,
fondant sur des _agneaux_,
d'un vol subit, affames,
pris de l'envie de ces agneaux,
detestant toutes les ames d'agneaux,
haineux de tout ce qui a le regard
de l'agneau, l'oeil de la brebis, la laine frisee
et grise, avec la bienveillance de l'agneau!
Tels sont,
comme chez l'aigle et la panthere,
les desirs du poete,
tels sont _tes_ desirs, entre mille masques,
toi qui es fou, toi qui es poete!...
Toi qui vis l'homme,
tel _Dieu_, comme un _agneau -:
_Dechirer_ Dieu dans l'homme,
comme l'agneau dans l'homme,
_rire_ en le dechirant -
_Ceci, ceci est ta felicite_!
La felicite d'un aigle et d'une panthere,
la felicite d'un poete et d'un fou!"...
Dans l'air clarifie,
quand deja le croissant de la lune
glisse ses rayons verts,
envieusement, parmi la pourpre du couchant:
- ennemi du jour,
glissant a chaque pas, furtivement,
devant les bosquets de roses,
jusqu'a ce qu'ils s'effondrent
pales dans la nuit: -
ainsi je suis tombe moi-meme jadis
de ma folie de verite,
de mes desirs du jour,
fatigue du jour, malade de lumiere,
- je suis tombe plus bas, vers le couchant et l'ombre:
par une verite
brule et assoiffe:
- t'en souviens-tu, t'en souviens-tu, coeur chaud,
comme alors tu avais soif? -
_Que je sois banni
de toutes les verites!
Fou seulement, poete seulement!_
DE LA SCIENCE
Ainsi chantait l'enchanteur; et tous ceux qui etaient assembles furent
pris comme des oiseaux, au filet de sa volupte rusee et melancolique.
Seul le consciencieux de l'esprit ne s'etait pas laisse prendre: il
enleva vite la harpe de la main de l'enchanteur et s'ecria: "De l'air!
Faites entrer de bon air! Faites entrer Zarathoustra! Tu rends l'air
de cette caverne lourd et empoisonne, vieil enchanteur malin!
Homme faux et raffine, ta seduction conduit a des desirs et a des
deserts inconnus. Et malheur a nous si des gens comme toi parlent de
la verite et lui donnent de l'importance!
Malheur a tous les esprits libres qui ne sont pas en garde contre
_pareils_ enchanteurs! C'en sera fait de leur liberte: tu enseignes le
retour dans les prisons et tu y ramenes, - vieux demon melancolique, ta
plainte contient un appel, tu ressembles a ceux dont l'eloge de la
chastete invite secretement a des voluptes!"
Ainsi parlait le consciencieux; mais le vieil enchanteur regardait
autour de lui, jouissant de sa victoire, ce qui faisait rentrer en lui
le depit que lui causait le consciencieux. "Tais-toi, dit-il d'une
voix modeste, de bonnes chansons veulent avoir de bons echos; apres de
bonnes chansons, il faut se taire longtemps.
C'est ainsi qu'ils font tous, ces hommes superieurs. Mais toi tu n'as
probablement pas compris grand'chose a mon poeme? En toi il n'y a rien
moins qu'un esprit enchanteur."
"Tu me loues, repartit le consciencieux, en me separant de toi; cela
est tres bien! Mais vous autres, que vois-je! Vous etes encore assis
la avec des regards de desir - :
O ames libres, ou donc s'en est allee votre liberte? Il me semble
presque que vous ressemblez a ceux qui ont longtemps regarde danser les
filles perverses et nues: vos ames memes se mettent a danser!
Il doit y avoir en vous, o hommes superieurs, beaucoup plus de ce que
l'enchanteur appelle son mauvais esprit d'enchantement et de duperie: -
il faut bien que nous soyons differents.
Et, en verite, nous avons assez parle et pense ensemble, avant que
Zarathoustra revint a sa taverne, pour que je sache que nous _sommes_
differents.
Nous _cherchons_ des choses differentes, la-haut aussi, vous et moi.
Car moi je cherche plus de _certitude_, c'est pourquoi je suis venu
aupres de Zarathoustra. Car c'est lui qui est le rempart le plus
solide et la volonte la plus dure - aujourd'hui que tout chancelle, que
la terre tremble. Mais vous autres, quand je vois les yeux que vous
faites, je croirais presque que vous cherchez _plus d'incertitude_, -
plus de frissons, plus de dangers, plus de tremblements de terre. Il
me semble presque que vous ayez envie, pardonnez-moi ma presomption, o
hommes superieurs - envie de la vie la plus inquietante et la plus
dangereuse, qui m'inspire le plus de crainte _a moi_, la vie des betes
sauvages, envie de forets, de cavernes, de montagnes abruptes et de
labyrinthes.
Et ce ne sont pas ceux qui vous conduisent _hors_ du danger qui vous
plaisent le plus, ce sont ceux qui vous econduisent, qui vous eloignent
de tous les chemins, les seducteurs. Mais si de telles envies sont
_veritables_ en vous, elles me paraissent quand meme _impossibles_.
Car la crainte - c'est le sentiment inne et primordial de l'homme; par
la crainte s'explique toute chose, le peche originel et la vertu
originelle. _Ma_ vertu, elle aussi, est nee de la crainte, elle
s'appelle: science.
Car la crainte des animaux sauvages - c'est cette crainte que l'homme
connut le plus longtemps, y compris celle de l'animal que l'homme cache
et craint en lui-meme: - Zarathoustra l'appelle "la bete interieure".
Cette longue et vieille crainte, enfin affinee et spiritualisee, -
aujourd'hui il me semble qu'elle s'appelle _Science_." -
Ainsi parlait le consciencieux; mais Zarathoustra, qui rentrait au meme
instant dans sa caverne et qui avait entendu et devine la derniere
partie du discours, jeta une poignee de roses au consciencieux en riant
de ses "verites". "Comment! s'ecria-t-il, qu'est-ce que je viens
d'entendre? En verite, il me semble que tu es fou ou bien que je le
suis moi-meme: et je me hate de placer ta verite sur la tete d'un seul
coup.
Car la _crainte_ - est notre exception. Le courage cependant, l'esprit
d'aventure et la joie de l'incertain, de ce qui n'a pas encore ete
hasarde, - le _courage_, voila ce qui me semble toute l'histoire
primitive de l'homme.
Il a eu envie de toutes les vertues des betes les plus sauvages et les
plus courageuses, et il les leur a arrachees: ce n'est qu'ainsi qu'il
est devenu homme.
_Ce_ courage, enfin affine, enfin spiritualise, ce courage humain, avec
les ailes de l'aigle et la ruse du serpent: _ce_ courage, me
semble-t-il, s'appelle aujourd'hui - "
"Zarathoustra!" s'ecrierent tous ceux qui etaient reunis, comme d'une
seule voix, en parlant d'un grand eclat de rire; mais quelque chose
s'eleva d'eux qui ressemblait a un nuage noir. L'enchanteur, lui
aussi, se mit a rire et il dit d'un ton ruse: "Eh bien! il s'en est
alle mon mauvais esprit!
Et ne vous ai-je pas moi-meme mis en defiance contre lui, lorsque je
disais qu'il est un imposteur, un esprit de mensonge et de tromperie?
Surtout quand il se montre nu. Mais que puis-je faire a ses malices,
_moi_! Est-ce _moi_ qui l'ai cree et qui ai cree le monde?
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