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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

F >> Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra

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_Venez! Venez! Venez! Allons! maintenant il est l'heure: allons dans
la nuit!_


3.


O hommes superieurs, il est pres de minuit: je veux donc vous dire
quelque chose a l'oreille, quelque chose que cette vieille cloche m'a
dit a l'oreille, - avec autant de secret, d'epouvante et de cordialite,
qu'a mis a m'en parler cette vieille cloche de minuit qui a plus vecus
qu'un seul homme: - qui compta deja les battements douloureux des
coeurs de vos peres - helas! helas! comme elle soupire! comme elle rit
en reve! la vieille heure de minuit, profonde, profonde!

Silence! Silence! On entend bien des choses qui n'osent pas se dire
de jour; mais maintenant que l'air est pur, que le bruit de vos coeurs
s'est tu, lui aussi, - maintenant les choses parlent et s'entendent,
maintenant elles glissent dans les ames nocturnes dont les veilles se
prolongent: helas! helas! comme elle soupire! comme elle rit en reve! -
n'entends-tu pas comme elle te parle _a toi_ secretement, avec
epouvante et cordialite, la vieille heure de minuit, profonde, profonde!

O homme, prends garde!


4.


Malheur a moi! Ou a passe le temps? Ne suis-je pas tombe dans des
puits profonds? Le monde dort -

Helas! Helas! Le chien hurle, la lune brille. Je prefere mourir,
mourir que de vous dire ce que pense maintenant mon coeur de minuit.

Deja je suis mort. C'en est fait. Araignee, pourquoi tisses-tu ta
toile autour de moi? Veux-tu du sang? Helas! Helas! la rosee tombe,
l'heure vient - l'heure ou je grelotte et ou je gele, l'heure qui
demande, qui demande et qui demande toujours: "Qui a assez de courage
pour cela? - qui doit etre le maitre de la terre? Qui veut dire: c'est
_ainsi_ qu'il vous faut couler, grands et petits fleuves!" - l'heure
approche: o homme, homme superieur prends garde! ce discours s'adresse
aux oreilles subtiles, a tes oreilles - QUE DIT MINUIT PROFOND?


5.


Je suis porte la-bas, mon ame danse. Tache quotidienne! tache
quotidienne! Qui doit etre le maitre du monde?

La lune est fraiche, le vent se tait. Helas! Helas! avez-vous deja
vole assez haut? Vous avez danse: mais une jambe n'est pas une aile.

Bons danseurs, maintenant toute la joie est passee. Le vin s'est
change en levain, tous les gobelets se sont attendris, les tombes
balbutient.

Vous n'avez pas vole assez haut: maintenant les tombes balbutient:
"Sauvez donc les morts! Pourquoi fait-il nuit si longtemps? La lune
ne nous enivre-t-elle pas?"

O hommes superieurs, sauvez donc les tombes, eveillez donc les
cadavres! Helas! pourquoi le ver ronge-t-il encore? L'heure approche,
l'heure approche, - la cloche bourdonne, le coeur rale encore, le ver
ronge le bois, le ver du coeur. Helas! helas LE MONDE EST PROFOND!


6.


Douce lyre! Douce lyre! J'aime le son de tes cordes, ce son enivre de
crapaud flamboyant! - comme ce son me vient de jadis et de loin, du
lointain, des etangs de l'amour!

Vieille cloche! Douce lyre! toutes les douleurs t'ont dechire le
coeur, la douleur du pere, la douleur des ancetres, la douleur des
premiers parents, ton discours est devenu mur, - mur comme l'automne
dore et l'apres-midi, comme mon coeur de solitaire - maintenant tu
parles: le monde lui-meme est devenu mur, le raisin brunit.

- maintenant il veut mourir, mourir de bonheur. O hommes superieurs,
ne le sentez-vous pas? Secretement une odeur monte, - un parfum et une
odeur d'eternite, une odeur de vin dore, bruni et divinement rose de
vieux bonheur, - un bonheur enivre de mourir, un bonheur de minuit qui
chante: le monde est profond ET PLUS PROFOND QUE NE PENSAIT LE JOUR!


7.


Laisse-moi! Laisse-moi! Je suis trop pur pour toi. Ne me touche pas!
Mon monde ne vient-il pas de s'accomplir?

Ma peau est trop pure pour tes mains. Laisse-moi, jour sombre, bete et
lourd! L'heure de minuit n'est-elle pas plus claire?

Les plus purs doivent etre les maitres du monde, les moins connus, les
plus forts, les ames de minuit qui sont plus claires et plus profondes
que tous les jours.

O jour, tu tatonnes apres moi? Tu tatonnes apres mon bonheur? Je suis
riche pour toi, solitaire, une source de richesse, un tresor?

O monde, tu _me veux_? Suis-je mondain pour toi? Suis-je religieux?
Suis-je devin pour toi? Mais jour et monde, vous etes trop lourds, -
ayez des mains plus sensees, saisissez un bonheur plus profond, un
malheur plus profond, saisissez un dieu quelconque, ne me saisissez pas
- mon malheur, mon bonheur est profond, jour singulier, et pourtant je
ne suis pas un dieu, pas un enfer de dieu: PROFONDE EST SA DOULEUR.


8.


La douleur de Dieu est plus profonde, o monde singulier! Saisis la
douleur de Dieu, ne me saisis pas, moi! Que suis-je? Une douce lyre
pleine d'ivresse, - une lyre de minuit, une cloche-crapaud que personne
ne comprend, mais qui _doit_ parler devant des sourds, o hommes
superieurs! Car vous ne me comprenez pas!

C'en est fait! C'en est fait! O jeunesse! O midi! O apres-midi!
Maintenant le soir est venu et la nuit et l'heure de minuit, - le chien
hurle, et le vent: - le vent n'est-il pas un chien? Il gemit, il
aboie, il hurle. Helas! Helas! comme elle soupire, comme elle rit,
comme elle rale et geint, l'heure de minuit!

Comme elle parle sechement, cette poetesse ivre! a-t-elle depasse son
ivresse? a-t-elle prolonge sa veille, se met-elle a remacher?

- Elle remache sa douleur en reve, la vieille et profonde heure de
minuit, et plus encore sa joie. Car la joie, quand deja la douleur est
profonde: LA JOIE EST PLUS PROFONDE QUE LA PEINE.


9.


Vigne, que me joues-tu? Ne t'ai-je pas coupee? Je suis si cruel, tu
saignes: que veut la louange que tu adresses a ma cruaute ivre?

"Tout ce qui s'est accompli, tout ce qui est mur - veut mourir!" ainsi
parles-tu. Beni soit, beni soit le couteau du vigneron! Mais tout ce
qui n'est pas mur veut vivre: helas!

La douleur dit: "Passe! va-t'en douleur!" Mais tout ce qui souffre
veut vivre, pour murir, pour devenir joyeux et plein de desirs, - plein
de desirs de ce qui est plus lointain, plus haut, plus clair. "Je veux
des heritiers, ainsi parle tout ce qui souffre, je veux des enfants, je
ne me veux pas _moi_." -

Mais la joie ne veut ni heritiers ni enfants, - la joie se veut
elle-meme, elle veut l'eternite, le retour des choses, tout ce qui se
ressemble eternellement.

La douleur dit: "Brise-toi, saigne, coeur! Allez jambes! volez ailes!
Au loin! La-haut, douleur!" Eh bien! Allons! O mon vieux coeur: LA
DOULEUR DIT: PASSE ET FINIS!


10.


O hommes superieurs, que vous en semble? Suis-je un devin? suis-je un
reveur? suis-je un homme ivre? un interprete des songes? une cloche de
minuit?

Une goutte de rosee? une vapeur et un parfum de l'eternite! Ne
l'entendez-vous pas? Ne le sentez-vous pas? Mon monde vient de
s'accomplir, minuit c'est aussi midi.

La douleur est aussi une joie, la malediction est aussi une
benediction, la nuit est aussi un soleil, - eloignez-vous, ou bien l'on
vous enseignera qu'un sage est aussi un fou.

Avez-vous jamais approuve une joie? O mes amis, alors vous avez aussi
approuve _toutes_ les douleurs. Toutes les choses sont enchainees,
enchevetrees, amoureuses, - vouliez-vous jamais qu'une meme fois
revienne deux fois? Avez-vous jamais dit: "Tu me plais, bonheur!
moment! clin d'oeil!" C'est _ainsi_ que vous voudriez que _tout_
revienne! - tout de nouveau, tout eternellement, tout enchaine,
enchevetre, amoureux, o c'est ainsi que vous avez _aime_ le monde, -
vous qui etes eternels, vous l'aimez eternellement et toujours: et vous
dites aussi a la douleur: passe, mais reviens: CAR TOUTE JOIE VEUT -
L'ETERNITE!


11.


Toute joie veut l'eternite de toutes choses, elle veut du miel, du
levain, une heure de minuit pleine d'ivresse, elle veut la consolation
des larmes versees sur les tombes, elle veut le couchant dore - _que_
ne veut-elle pas, la joie! Elle est plus assoiffee, plus cordiale, plus
affamee, plus epouvantable, plus secrete que toute douleur, elle se
veut _elle meme_, elle se mord _elle-meme_, la volonte de l'anneau
lutte en elle, - elle veut de l'amour, elle veut de la haine, elle est
dans l'abondance, elle donne, elle jette loin d'elle, elle mendie pour
que quelqu'un veuille la prendre, elle remercie celui qui la prend.
Elle aimerait etre haie, - la joie est tellement riche qu'elle a soif
de douleur, d'enfer, de haine, de honte, de ce qui est estropie, soif
du _monde_, - car ce monde, oh vous le connaissez!

O hommes superieurs, c'est apres vous qu'elle languit, la joie,
l'effrenee, la bienheureuse, - elle languit, apres votre douleur, vous
qui etes manques! Toute joie eternelle languit apres les choses
manquees.

Car toute joie se veut elle-meme, c'est pourquoi elle veut la peine! O
bonheur, o douleur! Oh brise-toi, coeur! Hommes superieurs,
apprenez-le donc, la joie veut l'eternite, - la joie veut l'eternite de
_toutes_ choses, VEUT LA PROFONDE ETERNITE!


12.


Avez-vous maintenant appris mon chant? Avez-vous devine ce qu'il veut
dire? Eh bien! Allons! Hommes superieurs, chantez mon chant, chantez
a la ronde!

Chantez maintenant vous-memes le chant, dont le nom est "encore une
fois", dont le sens est "dans toute eternite"! - chantez, o hommes
superieurs, chantez a la ronde le chant de Zarathoustra!

O homme! Prends garde!
Que dit minuit profond?
"J'ai dormi, j'ai dormi, -
"D'un profond sommeil je me suis eveille: -
"Le monde est profond,
"et plus profond que ne pensait le jour
"Profonde est sa douleur, -
"La joie plus profonde que la peine.
"La douleur dit: passe et finis!
"Mais toute joie veut l'eternite,
" - veut la profonde eternite!"





LE SIGNE


Le matin cependant, au lendemain de cette nuit, Zarathoustra sauta de
sa couche, se ceignit les reins et sortit de sa caverne, ardent et fort
comme le soleil du matin qui sort des sombres montagnes.

"Grand astre, dit-il, comme il avait parle jadis, profond oeil de
bonheur, que serait tout ton bonheur, si tu n'avais pas _ceux_ que tu
eclaires!

Et s'ils restaient dans leurs chambres, tandis que deja tu es eveille
et que tu viens donner et repandre: comme ta fiere pudeur s'en
facherait!

Eh bien! ils dorment encore, ces hommes superieurs, tandis que _moi_ je
suis eveille: ce ne sont pas _la_ mes veritables compagnons! Ce n'est
pas eux que j'attends ici dans mes montagnes.

Je veux me mettre a mon oeuvre et commencer ma journee: mais ils ne
comprennent pas quels sont les signes de mon matin, le bruit de mon pas
n'est point pour eux - le signal du lever.

Ils dorment encore dans ma caverne, leur reve boit encore a mes chants
de minuit. L'oreille qui m'ecoute, - l'oreille qui _obeit_ manque a
leurs membres."

- Zarathoustra avait dit cela a son coeur tandis que le soleil se
levait: alors il jeta un regard interrogateur vers les hauteurs, car il
entendait au-dessus de lui l'appel percant de son aigle. "Eh bien!
cria-t-il la-haut, cela me plait et me convient ainsi. Mes animaux
sont eveilles, car je suis eveille.

Mon aigle est eveille et, comme moi, il honore le soleil. Avec des
griffes d'aigle il saisit la nouvelle lumiere. Vous etes mes
veritables animaux; je vous aime.

Mais il me manque encore mes hommes veritables!" -

Ainsi parlait Zarathoustra; mais alors il arriva qu'il se sentit
soudain entoure, comme par des oiseaux innombrables qui voltigeaient
autour de lui, - le bruissement de tant d'ailes et la poussee autour de
sa tete etaient si grands qu'il ferma les yeux. Et, en verite, il
sentait tomber sur lui quelque chose comme une nuee de fleches, lancees
sur un nouvel ennemi. Mais voici, ici c'etait une nuee d'amour, sur un
ami nouveau.

"Que m'arrive-t-il? pensa Zarathoustra dans son coeur etonne, et il
s'assit lentement sur la grosse pierre qui se trouvait a l'entree de sa
caverne. Mais en agitant ses mains autour de lui, au-dessus et
au-dessous de lui, pour se defendre de la tendresse des oiseaux, voici,
il lui arriva quelque chose de plus singulier encore: car il mettait
inopinement ses mains dans des touffes de poils epaisses et chaudes; et
en meme temps retentissait devant lui un rugissement, - un doux et long
rugissement de lion.

"_Le signe vient_", dit Zarathoustra et son coeur se transforma. Et,
en verite, lorsqu'il vit clair devant lui, une enorme bete jaune etait
couchee a ses pieds, inclinant la tete contre ses genoux, ne voulant
pas le quitter dans son amour, semblable a un chien qui retrouve son
vieux maitre. Les colombes cependant n'etaient pas moins empressees
dans leur amour que le lion, et, chaque fois qu'une colombe voltigeait
sur le nez du lion, le lion secouait la tete avec etonnement et se
mettait a rire.

En voyant tout cela, Zarathoustra ne dit qu'une seule parole: "_Mes
enfants sont proches, mes enfants_", - puis il devint tout a fait muet.
Mais son coeur etait soulage, et de ses yeux coulaient des larmes qui
tombaient sur ses mains. Et il ne prenait garde a aucune chose, et il
se tenait assis la, immobile, sans se defendre davantage contre les
animaux. Alors les colombes voleterent ca et la, se placerent sur son
epaule, en caressant ses cheveux blancs, et elles ne se fatiguerent
point dans leur tendresse et dans leur felicite. Le vigoureux lion,
cependant, lechait sans cesse les larmes qui tombaient sur les mains de
Zarathoustra en rugissant et en grondant timidement. Voila ce que
firent ces animaux. -

Tout cela dura longtemps ou bien tres peu de temps: car veritablement
il n'y a _pas_ de temps sur la terre pour de pareilles choses. - Mais
dans l'intervalle les hommes superieurs s'etaient reveilles dans la
caverne de Zarathoustra, et ils se preparaient ensemble a aller en
cortege au devant de Zarathoustra, afin de lui presenter leur
salutation matinale: car en se reveillant ils avaient remarque qu'il
n'etait deja plus parmi eux. Mais lorsqu'ils furent arrives a la porte
de la caverne, precedes par le bruit de leurs pas, le lion dressa les
oreilles vivement et, se detournant tout a coup de Zarathoustra, sauta
vers la caverne, avec des hurlements furieux; les hommes superieurs
cependant, en l'entendant hurler, se mirent tous a crier d'une seule
voix et, fuyant en arriere, ils disparurent en un clin d'oeil.

Mais Zarathoustra lui-meme, abasourdi et distrait, se leva de son
siege, regarda autour de lui, se tenant debout, etonne, il interrogea
son coeur, reflechit et demeura seul. "Qu'est-ce que j'ai entendu?
dit-il enfin, lentement, que vient-il de m'arriver?"

Et deja le souvenir lui revenait et il comprit d'un coup d'oeil tout ce
qui s'etait passe entre hier et aujourd'hui. "Voici la pierre, dit-il
en se caressant la barbe, c'est _la_ que j'etais assis hier matin: et
c'est la que le devin s'est approche de moi, c'est la que j'entendis
pour la premiere fois le cri que je viens d'entendre, c'est _votre_
detresse que me predisait hier matin ce vieux devin, - c'est vers votre
detresse qu'il voulut me conduire pour me tenter: o Zarathoustra,
m'a-t-il dit, je viens pour t'induire a ton dernier peche.

A mon dernier peche? s'ecria Zarathoustra en riant avec colere de sa
propre parole: qu'est-ce qui m'a ete reserve comme mon dernier peche?"

- Et encore une fois Zarathoustra se replia sur lui-meme, en s'asseyant
de nouveau sur la grosse pierre pour reflechir. Soudain il se
redressa: -

"_Pitie! La pitie pour l'homme superieur!_ s'ecria-t-il et son visage
devint de bronze. Eh bien! _Cela_ - a eu son temps!

Ma passion et ma compassion -qu'importent d'elles? Est-ce que je
recherche _le bonheur_? Je recherche mon _oeuvre_.

Eh bien! Le lion est venu, mes enfants sont proches, Zarathoustra a
muri, mon heure est venue: - Voici _mon_ aube matinale, _ma_ journee
commence, _leve-toi donc, leve-toi, o grand midi_!" -

Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent et fort
comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes.





APPENDICE


Les fragments qui suivent sont empruntes aux _Oeuvres posthumes de
Frederic Nietzsche et peuvent aider a la comprehension d'_Ainsi parlait
Zarathoustra_. Le philosophe lui-meme semble avoir eu l'intention
d'ecrire un jour un glossaire a cet ouvrage, mais il ne parvint jamais
a mettre son projet a execution. Plusieurs notes tracees sur ses
carnets, au hasard de l'inspiration, sont de simples resumes ou des
aide-memoire, par quoi il entendait fixer le sens de tel ou tel
chapitre. D'autres, au contraire, donnent veritablement des
eclaircissements et seront, pour le lecteur attentif, d'un secours
precieux. Tels qu'ils se presentent ici et malgre leur caractere
inacheve, ces quatre-vingt-deux aphorismes permettront en tous les cas
de jeter un coup d'oeil dans le laboratoire intellectuel de Nietzsche.
- H.A.


1.


Tous les buts sont detruits: les evaluations se tournent les unes
contre les autres;
on appelle bon celui qui suit son coeur, mais aussi celui qui n'obeit
qu'a son devoir;
on appelle bon l'homme doux, conciliant, mais aussi l'homme brave
inflexible, severe;
on appelle bon celui qui n'exerce aucune contrainte sur lui-meme, mais
aussi le heros de la domination de soi;
on appelle bon l'ami absolu de la verite, mais aussi l'homme rempli de
piete qui transfigure les choses;
on appelle bon celui qui s'obeit a lui-meme, mais aussi l'homme pieux;
on appelle bon l'homme distingue et noble, mais aussi celui qui ne
meprise ni ne regarde de haut;
on appelle bon l'homme charitable qui evite la lutte, mais aussi celui
qui est avide de combats de victoires;
on appelle bon celui qui veut toujours etre le premier, mais aussi
celui qui ne veut etre avantage au detriment de personne.


2.


Nous avons en nous une force enorme de sentiments moraux, mais _aucun
but_ qui pourrait les satisfaire tous. Ces sentiments se contredisent
les uns les autres: ils ont pour origine des tables de valeurs
_differentes_.
Il y a une force morale prodigieuse, mais il n'y a plus de _but_, ou
toute la force pourrait etre utilisee.


3.


Tous les buts sont detruits. Il faut que les hommes s'en _assignent_
un. C'etait une erreur de croire qu'ils en _possedent_ un: ils se les
ont tout donnes. Mais les _conditions premieres_ pour tous les buts
d'autrefois sont aujourd'hui detruites.
La science montre le cours a suivre, mais non pas le but: elle pose
cependant les conditions premieres auxquelles le nouveau but devra
correspondre.


4.


La _profonde sterilite_ du dix-neuvieme siecle.
Je n'ai jamais rencontre d'homme qui eut vraiment apporte un nouvel
ideal. C'est le caractere de la musique allemande qui m'a le plus
longtemps induit a _esperer_. Un _type plus_ fort, ou nos forces
seraient liees synthetiquement - ce fut la ma croyance.
A premiere vue tout est decadence. Il faut diriger la destruction de
telle sorte qu'elle rende possible, aux plus forts, une nouvelle forme
de l'existence.


5.


La dissolution de la morale conduit, dans ses consequences pratiques, a
l'individu atomique et aussi a la division de l'individu en
multiplicites - fluctuation absolue.
C'est pourquoi, plus que jamais, un but est necessaire et un amour, un
_nouvel_ amour.


6.


"Aussi longtemps que votre morale etait suspendue au-dessus de ma tete,
je respirais comme quelqu'un qui etouffe. Des lors, il me fallut
etrangler ce serpent. Je voulais vivre, c'est pourquoi je devais
mourir."


7.


Tant que l'on devra encore agir, par consequent tant que l'on
_commandera_, il n'y aura pas encore de synthese (la _suppression_ de
l'homme moral). _Ne pas pouvoir faire autrement_. Les instincts et la
raison qui commande ne sauraient autrement aller au dela du but.
Jouir de soi-meme dans l'action.


8.


Tous, ils ne veulent pas porter le fardeau de ce qui n'est pas
commande; mais ils font ce qu'il y a de plus difficile, lorsque tu le
leur commandes.


9.


Surmonter le passe en nous-memes: combiner a nouveau les instincts et
les diriger tous ensembles vers un seul but: - cela est extremement
difficile! Il n'y a pas que les mauvais instincts qu'il faut
surmonter, - il faut aussi faire table rase de ce que l'on appelle les
bons instincts, afin de les sanctifier a nouveau!


10.


Il ne faut pas faire de _bonds_ dans la vertu! Mais il faut que chacun
suive un chemin different! Pourtant chacun ne doit pas vouloir
parvenir au plus haut! Par contre, chacun peut servir de _pont_ et
_d'enseignement_ pour les autres!


11.


Pour la bonne volonte d'aider, de compatir, de se soumettre, de
renoncer aux attaques personnelles, les hommes insignifiants et
superficiels deviendront peut-etre pour l'oeil quelque chose de
supportable: il ne faut a aucun prix leur oter l'idee que cette volonte
est "la vertu meme".


12.


L'homme rend precieuse une action: mais comment une action
rendrait-elle precieux un homme?


13.


La morale est affaire de ceux qui ne peuvent se liberer d'elle: c'est
pourquoi elle fait partie pour ceux-la des "conditions d'existence".
On ne peut pas refuter des conditions d'existence: on peut seulement...
ne pas les posseder.


14.


S'il etait vrai que la vie ne vaut pas d'etre affirmee, l'homme moral
_abuserait_ de son prochain, precisement par son oubli de soi et par
ses vertus secourables - et cela a son benefice personnel.


15.


"Aime ton prochain" - cela veut dire avant tout: "ne t'occupe pas de
ton prochain!" - Et c'est precisement ce cote de la vertu qui est le
plus difficile.


16.


L'homme mauvais considere comme un parasite. Dans la vie nous ne
devons pas seulement etre des jouisseurs: cela manque de noblesse.


17.


C'est le sentiment noble qui nous _interdit_ de n'etre que des
jouisseurs de la vie. Ce sentiment se revolte contre toute espece
d'hedonisme. Nous devons nous acquitter de quelque chose en retour. -
Mais la croyance fondamentale de la masse, c'est qu'il faut vivre pour
rien, - c'est la sa _vulgarite_.


18.


Pour l'homme _bas_ les evaluations contraires sont applicables: il
importe de lui implanter les vertus. Il faut l'arracher a la vie par
des commandements absolus, par de terribles tyrans.


19.


_Revendication_: la nouvelle loi doit pouvoir etre accomplie - et de
son accomplissement doit sortir l'aneantissement et la loi superieure.
Zarathoustra se pose en face de la loi, en _supprimant_ la "loi des
lois", la morale.
Les lois considerees comme epines dorsales. Il faut travailler aux
lois et en creer, en les executant. Jusqu'a present c'etait l'instinct
d'esclavage qui faisait obeir aux lois.


20.


La victoire sur soi-meme chez Zarathoustra doit servir d'exemple a la
victoire sur soi-meme dans l'humanite - en faveur du surhumain. C'est
en vue de cela que la victoire sur la morale est necessaire.


21.


_Type du legislateur_, son evolution et ses souffrances. Quel sens
cela a-t-il, d'une facon generale, d'edicter des lois?
Zarathoustra est le heraut qui appelle beaucoup de legislateurs.


22.


DIFFERENTS INSTRUMENTS

1. Ceux qui _commandent_, les puissants qui n'aiment pas, si ce n'est
les images d'apres lesquelles ils creent. Les etres abondants,
multiples, absolus, qui surmontent ce qui existe.

2. Ceux qui sont _obeissants_, les "liberes" - l'amour et la veneration
sont leur bonheur; ils ont le sens de ce qui est superieur.
(Suppression de ce qu'ils ont d'imparfait par la contemplation!)

3._Les esclaves_, l'espece "serve" - : il faut leur creer du bien-etre;
la compassion des uns pour les autres.


23.


Celui qui donne, celui qui cree, celui qui enseigne - voila les
precurseurs de celui qui domine.


24.


Toute vertu, toute victoire sur soi-meme n'ont de sens que comme
preparation de ce qui domine!

25.


Tout sacrifice que fait le dominateur sera compte au centuple.


26.


Quand le chef d'armee, le prince, celui qui est responsable devant
lui-meme, fait un sacrifice, il faut le venerer hautement.


27.


La tache prodigieuse du dominateur qui s'eduque lui-meme; - l'espece
d'homme et de peuple qu'il veut dominer doit trouver en lui son
_image_: c'est la qu'il doit etre devenu le maitre!


28.


Le grand educateur est comme la nature: il doit accumuler des
_obstacles_ pour que ces obstacles soient _surmontes_.


29.


Les nouveaux maitres sont le premier degre du supreme imagier (ils
impriment leur type).


30.


Les institutions sont les _effets_ des grands individus et servent de
moyen pour _incruster_ et _enraciner_ les grands individus - jusqu'a ce
qu'ils portent enfin des fruits.


31.


De fait, les hommes essayent toujours de _pouvoir se passer_ des grands
individus, par des corporations, etc... Mais ils dependent d'une facon
absolue de ces modeles.


32.


L'ideal eudemonique et social ramene les hommes en arriere - il cree
peut-etre une espece ouvriere tres utile - il invente _l'esclave ideal
de l'avenir_, la caste inferieure _qui est indispensable_!


33.


Droits egaux pour tous - c'est la plus merveilleuse injustice; car ce
sont les hommes superieurs qui patissent de ce regime.


34.


Il ne s'agit pas du tout d'un droit du plus fort, car les plus forts et
les plus faibles sont tous egaux en ceci: ils etendent leur puissance
autant qu'ils le peuvent.


35.


_Nouvelle taxation_ de l'homme: en premiere ligne les questions:
combien de puissance y a-t-il en lui?
Combien de multiplicite d'instincts?
Combien de facultes communicantes et receptives?
Le dominateur comme type superieur.

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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