Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.
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Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra
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Je lui ai repondu: "Il ne faut parler de la femme qu'aux hommes."
"A moi aussi tu peux parler de la femme, dit-elle; je suis assez
vieille pour oublier aussitot tout ce que tu m'auras dit."
Et je condescendis aux desirs de la vieille femme et je lui dis:
Chez la femme tout est une enigme: mais il y a un mot a cet enigme: ce
mot est grossesse.
L'homme est pour la femme un moyen: le but est toujours l'enfant. Mais
qu'est la femme pour l'homme?
L'homme veritable veut deux choses: le danger et le jeu. C'est
pourquoi il veut la femme, le jouet le plus dangereux.
L'homme doit etre eleve pour la guerre, et la femme pour le delassement
du guerrier: tout le reste est folie.
Le guerrier n'aime les fruits trop doux. C'est pourquoi il aime la
femme; une saveur amere reste meme a la femme la plus douce.
Mieux que l'homme, la femme comprend les enfants, mais l'homme est plus
enfant que la femme.
Dans tout homme veritable se cache un enfant: un enfant qui veut jouer.
Allons, femmes, decouvrez-moi l'enfant dans l'homme!
Que la femme soit un jouet, pur et menu, pareil au diamant, rayonnant
des vertus d'un monde qui n'est pas encore!
Que l'eclat d'une etoile resplendisse dans votre amour! Que votre
espoir dise: "Oh! que je mette au monde le Surhumain!"
Qu'il y ait de la vaillance dans votre amour! Armee de votre amour
vous irez au-devant de celui qui vous inspire la peur.
Qu'en votre amour vous mettiez votre honneur. La femme du reste sait
peu de choses de l'honneur. Mais que ce soit votre honneur d'aimer
toujours plus que vous etes aimees, et de ne jamais venir en seconde
place.
Que l'homme redoute la femme, quand elle aime: c'est alors qu'elle
fait tous les sacrifices et toute autre chose lui parait sans valeur.
Que l'homme redoute la femme, quand elle hait: car au fond du coeur
l'homme n'est que mechant, mais au fond du coeur la femme est mauvaise.
Qui la femme hait-elle le plus? - Ainsi parlait le fer a l'aimant:
"Je te hais le plus parce que tu attires, mais que tu n'es pas assez
fort pour attacher a toi."
Le bonheur de l'homme est: je veux; le bonheur de la femme est: il veut.
"Voici, le monde vient d'etre parfait!" - ainsi pense toute femme qui
obeit dans la plenitude de son amour.
Et il faut que la femme obeisse et qu'elle trouve une profondeur a sa
surface. L'ame de la femme est surface, une couche d'eau mobile et
orageuse sur un bas-fond.
Mais l'ame de l'homme est profonde, son flot mugit dans les cavernes
souterraines: la femme pressent la puissance de l'homme, mais elle ne
la comprend pas. -
Alors la vieille femme me repondit: "Zarathoustra a dit mainte chose
gentille, surtout pour celles qui sont assez jeunes pour les entendre.
Chose etrange, Zarathoustra connait peu les femmes, et pourtant il dit
vrai quand il parle d'elles! Serait-ce parce que chez les femmes nulle
chose n'est impossible?
Et maintenant, recois en recompense une petite verite! Je suis assez
vieille pour te la dire!
Enveloppe-la bien et clos-lui le bec: autrement elle criera trop fort,
cette petite verite."
"Donne-moi, femme, ta petite verite!" dis-je. Et voici ce que me dit
la vieille femme:
"Tu vas chez les femmes? N'oublie pas le fouet!" -
Ainsi parlait Zarathoustra.
LA MORSURE ET LA VIPERE
Un jour Zarathoustra s'etait endormi sous un figuier, car il faisait
chaud, et il avait ramene le bras sur son visage. Mais une vipere le
mordit au cou, ce qui fit pousser un cri de douleur a Zarathoustra.
Lorsqu'il eut
enleve le bras de son visage, il regarda le serpent: alors le serpent
reconnut les yeux de Zarathoustra, il se tordit maladroitement et
voulut s'eloigner. "Non point, dit Zarathoustra, je ne t'ai pas encore
remercie! Tu m'as eveille a temps, ma route est encore longue." "Ta
route est courte encore, dit tristement la vipere; mon poison tue."
Zarathoustra se prit a sourire. "Quand donc un dragon mourut-il du
poison d'un serpent? - dit-il. Mais reprends ton poison! Tu n'en pas
assez riche pour m'en faire hommage." Alors derechef la vipere
s'enroula autour de son cou et elle lecha sa blessure.
Un jour, comme Zarathoustra racontait ceci a ses disciples, ceux-ci lui
demanderent: "Et quelle est la morale de ton histoire, o Zarathoustra?"
Zarathoustra leur repondit:
Les bons et les justes m'appellent le destructeur de la morale: mon
histoire est immorale.
Mais si vous avez un ennemi, ne lui rendez pas le bien pour le mal; car
il en serait humilie. Demontrez-lui, au contraire, qu'il vous a fait
du bien.
Et plutot que d'humilier, mettez-vous en colere. Et lorsque l'on vous
maudit, il ne me plait pas que vous vouliez benir. Maudissez plutot un
peu de votre cote!
Et si l'on vous inflige une grande injustice, ajoutez-en vite cinq
autres petites. Celui qui n'est opprime que par l'injustice est
affreux a voir.
Saviez-vous deja cela? Injustice partagee est demi-droit. Et celui
qui peut porter l'injustice doit prendre l'injustice sur lui!
Il est plus humain de se venger un peu que de s'abstenir de la
vengeance. Et si la punition n'est pas aussi un droit et un honneur
accordes au transgresseur, je ne veux pas de votre punition.
Il est plus noble de se donner tort que de garder raison, surtout quand
on a raison. Seulement il faut etre assez riche pour cela.
Je n'aime pas votre froide justice; dans les yeux de vos juges passe
toujours le regard du bourreau et son couperet glace.
Dites-moi donc ou se trouve la justice qui est l'amour avec des yeux
clairvoyants.
Inventez-moi donc l'amour qui porte non seulement toutes les punitions,
mais aussi toutes les fautes!
Inventez-moi donc la justice qui acquitte chacun sauf celui qui juge!
Voulez-vous que je vous dise encore cela? Chez celui qui veut etre
juste au fond de l'ame, le mensonge meme devient philanthropie.
Mais comment saurais-je etre juste au fond de l'ame? Comment
pourrais-je donner a chacun _le sien?._ Que ceci me suffise: je donne
a chacun _le mien._
Enfin, mes freres, gardez-vous d'etre injustes envers les solitaires.
Comment un solitaire pourrait-il oublier? Comment pourrait-il rendre?
Un solitaire est comme un puits profond. Il est facile d'y jeter une
pierre; mais si elle est tombee jusqu'au fond, dites-moi donc, qui
voudra la chercher?
Gardez-vous d'offenser le solitaire. Mais si vous l'avez offense, eh
bien! tuez-le aussi!
Ainsi parlait Zarathoustra.
DE L'ENFANT ET DU MARIAGE
J'ai une question pour toi seul, mon frere. Je jette cette question
comme une sonde dans ton ame, afin de connaitre sa profondeur.
Tu es jeune et tu desires femme et enfant. Mais je te demande: es-tu
un homme qui ait _le droit_ de desirer un enfant?
Es-tu le victorieux, vainqueur de lui-meme, souverain des sens, maitre
de ses vertus? C'est ce que je te demande.
Ou bien ton voeu est-il le cri de la bete et de l'indigence? Ou la
peur de la solitude? Ou la discorde avec toi-meme?
Je veux que ta victoire et ta liberte aspirent a se perpetuer par
l'enfant. Tu dois construire des monuments vivants a ta victoire et a
ta delivrance.
Tu dois construire plus haut que toi-meme. Mais il faut d'abord que tu
sois construit toi-meme, carre de la tete a la base.
Tu ne dois pas seulement propager ta race plus loin, mais aussi plus
haut. Que le jardin du mariage te serve a cela.
Tu dois creer un corps d'essence superieure, un premier mouvement, une
roue qui roule sur elle-meme, - tu dois creer un createur.
Mariage: c'est ainsi que j'appelle la volonte a deux de creer l'unique
qui est plus que ceux qui l'ont cree. Respect mutuel, c'est la le
mariage, respect de ceux qui veulent d'une telle volonte.
Que ceci soit le sens et la verite de ton mariage. Mais ce que les
inutiles appellent mariage, la foule des superflus! - comment
appellerai-je cela?
Helas! cette pauvrete de l'ame a deux! Helas! cette impurete de l'ame
a deux! Helas, ce miserable contentement a deux!
Mariage, c'est ainsi qu'ils appellent tout cela; et ils disent que
leurs unions ont ete scellees dans le ciel.
Eh bien, je n'en veux pas de ce ciel des superflus! Non, je n'en veux
pas de ces betes empetrees dans le filet celeste!
Loin de moi aussi le Dieu qui vient en boitant pour benir ce qu'il n'a
pas uni!
Ne riez pas de pareils mariages! Quel est l'enfant qui n'aurait pas
raison de pleurer sur ses parents?
Cet homme me semblait respectable et mur pour saisir le sens de la
terre: mais lorsque je vis sa femme, la terre me sembla une demeure
pour les insenses.
Oui, je voudrais que la terre fut secouee de convulsions quand je vois
un saint s'accoupler a une oie.
Tel partit comme un heros en quete de verites, et il ne captura qu'un
petit mensonge pare. Il appelle cela son mariage.
Tel autre etait reserve dans ses relations et difficile dans son choix.
Mais d'un seul coup il a gate a tout jamais sa societe. Il appelle
cela son mariage.
Tel autre encore cherchait une servante avec les vertus d'un ange.
Mais soudain il devint la servante d'une femme, et maintenant il lui
faudrait devenir ange lui-meme.
Je n'ai vu partout qu'acheteurs pleins de precaution et tous ont des
yeux ruses. Mais le plus ruse lui-meme achete sa femme comme chat en
poche.
Beaucoup de courtes folies - c'est la ce que vous appelez amour. Et
votre mariage met fin a beaucoup de courtes folies, par une longue
sottise.
Votre amour de la femme et l'amour de la femme pour l'homme: oh! que ce
soit de la pitie pour des dieux souffrants et voiles! Mais presque
toujours c'est une bete qui devine l'autre.
Cependant votre meilleur amour n'est qu'une metaphore extasiee et une
douloureuse ardeur. Il est un flambeau qui doit eclairer pour vous les
chemins superieurs.
Un jour vous devrez aimer par dela vous-memes! _Apprenez_ donc d'abord
a aimer! C'est pourquoi il vous fallut boire l'amer calice de votre
amour.
Il y a de l'amertume dans le calice, meme dans le calice du meilleur
amour. C'est ainsi qu'il eveille en toi le desir du Surhumain, c'est
ainsi qu'il eveille en toi la soif, o createur!
Soif du createur, fleche et desir du Surhumain: dis-moi, mon frere,
est-ce la ta volonte du mariage?
Je sanctifie telle volonte et un tel mariage. -
Ainsi parlait Zarathoustra.
DE LA MORT VOLONTAIRE
Il y en a beaucoup qui meurent trop tard et quelques-uns qui meurent
trop tot. La doctrine qui dit: "Meurs a temps!" semble encore etrange.
Meurs a temps: voila ce qu'enseigne Zarathoustra.
Il est vrai que celui qui n'a jamais vecu a temps ne saurait mourir a
temps. Qu'il ne soit donc jamais ne! - Voila ce que je conseille aux
superflus.
Mais les superflus eux-memes font les importants avec leur mort, et la
noix la plus creuse pretend etre cassee.
Ils accordent tous de l'importance a la mort: mais pour eux la mort
n'est pas encore une fete. Les hommes ne savent point encore comment
on consacre les plus belles fetes.
Je vous montre la mort qui consacre, la mort qui, pour les vivants,
devient un aiguillon et une promesse.
L'accomplisseur meurt de _sa_ mort, victorieux, entoure de ceux qui
esperent et qui promettent.
C'est ainsi qu'il faudrait apprendre a mourir; et il ne devrait pas y
avoir de fete, sans qu'un tel mourant ne sanctifie les serments des
vivants!
Mourir ainsi est la meilleure chose; mais la seconde est celle-ci:
mourir au combat et repandre une grande ame.
Mais haie tant par le combattant que par le victorieux et votre mort
grimacante qui s'avance en rampant, comme un voleur - et qui pourtant
vient en maitre.
Je vous fait l'eloge de ma mort, de la mort volontaire, qui me vient
puisque _je_ veux.
Et quand voudrais-je? - Celui qui a un but et un heritier, veut pour
but et heritier la mort a temps.
Et, par respect pour le but et l'heritier, il ne suspendra plus de
couronnes fanees dans le sanctuaire de la vie.
En verite, je ne veux pas ressembler aux cordiers: ils tirent leur fils
en longueur et vont eux-memes toujours en arriere.
Il y en a aussi qui deviennent trop vieux pour leurs verites et leurs
victoires; une bouche edentee n'as plus droit a toutes les verites.
Et tous ceux qui cherchent la gloire doivent au bon moment prendre
conge de l'honneur, et exercer l'art difficile de s'en aller a temps.
Il faut cesser de se faire manger, au moment ou l'on vous trouve le
plus de gout: ceux-la le savent qui veulent etre aimes longtemps.
Il y a bien aussi des pommes aigres dont la destinee est d'attendre
jusqu'au dernier jour de l'automne. Et elles deviennent en meme temps
mures jaunes et ridees.
Chez les uns le coeur vieillit d'abord, chez d'autres l'esprit. Et
quelques-uns sont vieux dans leur jeunesse: mais quand on est jeune
tres tard, on reste jeune tres longtemps.
Il y en a qui manquent leur vie: un ver venimeux leur ronge le coeur.
Qu'ils tachent au moins de mieux reussir dans leur mort.
Il y en a qui ne prennent jamais de saveur, ils pourrissent deja en
ete. C'est la lachete qui les retient a leur branche.
Il y en a beaucoup trop qui vivent et trop longtemps ils restent
suspendus a leur branche. Qu'une tempete vienne et secoue de l'arbre
tout ce qui est pourri et mange par le ver?
Viennent les predicateurs de la mort _rapide!_ Ce seraient eux les
vraies tempetes qui secoueraient l'arbre de la vie! Mais je n'entends
precher que la mort lente et la patience avec tout ce qui est
"terrestre".
Helas! vous prechez la patience avec ce qui est terrestre? C'est le
terrestre qui a trop de patience avec vous, blasphemateurs!
En verite, il est mort trop tot, cet Hebreu qu'honorent les
predicateurs de la mort lente, et pour un grand nombre, depuis, ce fut
une fatalite qu'il mourut trop tot.
Il ne connaissait encore que les larmes et la tristesse de l'Hebreu,
ainsi que la haine des bons et des justes, - cet Hebreu Jesus: et
voici que le desir de la mort le saisit a l'improviste.
Pourquoi n'est-il pas reste au desert, loin des bons et des justes!
Peut-etre aurait-il appris a vivre et a aimer la terre - et aussi le
rire!
Croyez-m'en, mes freres! Il est mort trop tot; il aurait lui-meme
retracte sa doctrine, s'il avait vecu jusqu'a mon age! Il etait assez
noble pour se retracter!
Mais il n'etait pas encore mur. L'amour du jeune homme manque de
maturite, voila pourquoi il hait les hommes et la terre. Chez lui
l'ame et les ailes de la pensee sont encore liees et pesantes.
Mais il y a de l'enfant dans l'homme plus que dans le jeune homme, et
moins de tristesse: l'homme comprend mieux la mort et la vie.
Libre pour la mort et libre dans la mort, divin negateur, s'il n'est
plus temps d'affirmer: ainsi il comprend la vie et la mort.
Que votre mort ne soit pas un blaspheme sur l'homme et la terre, o mes
amis: telle est la grace que j'implore du miel de votre ame.
Que dans votre agonie votre esprit et votre vertu jettent encore une
derniere lueur, comme la rougeur du couchant enflamme la terre: si non,
votre mort vous aura mal reussi.
C'est ainsi que je veux mourir moi-meme, afin que vous aimiez davantage
la terre a cause de moi, o mes amis; et je veux revenir a la terre pour
que je retrouve mon repos en celle qui m'a engendre.
En verite, Zarathoustra avait un but, il a lance sa balle; maintenant,
o mes amis, vous heritez de mon but, c'est a vous que je lance la balle
doree.
Plus que toute autre chose, j'aime a vous voir lancer la balle doree, o
mes amis! Et c'est pourquoi je demeure encore un peu sur la terre:
pardonnez-le-moi!
Ainsi parlait Zarathoustra.
DE LA VERTU QUI DONNE
1
Lorsque Zarathoustra eut pris conge de la ville que son coeur aimait,
et dont le nom est "la Vache multicolore", - beaucoup de ceux qui
s'appelaient ses disciples l'accompagnerent et lui firent la
reconduite. C'est ainsi qu'ils arriverent a un carrefour: alors
Zarathoustra leur dit qu'il voulait continuer seul la route, car il
etait ami des marches solitaires. Ses disciples, cependant, en lui
disant adieu, lui firent hommage d'un baton dont la poignee d'or etait
un serpent s'enroulant autour du soleil. Zarathoustra se rejouit du
baton et s'appuya dessus; puis il dit a ses disciples:
Dites-moi donc, pourquoi l'or est-il devenu la plus haute valeur? C'est
parce qu'il est rare et inutile, etincelant et doux dans son eclat: il
se donne toujours.
Ce n'est que comme symbole de la plus haute vertu que l'or atteignit la
plus haute valeur. Luisant comme de l'or est le regard de celui qui
donne. L'eclat de l'or conclut la paix entre la lune et le soleil.
La plus haute vertu est rare et inutile, elle est etincelante et d'un
doux eclat: une vertu qui donne est la plus haute vertu.
En verite, je vous devine, mes disciples: vous aspirez comme moi a la
vertu qui donne. Qu'auriez-vous de commun avec les chats et les loups?
Vous avez soif de devenir vous-memes des offrandes et des presents:
c'est pourquoi vous avez soif d'amasser toutes les richesses dans vos
ames.
Votre ame est insatiable a desirer des tresors et des joyaux, puisque
votre vertu est insatiable dans sa volonte de donner.
Vous contraignez toutes choses a s'approcher et a entrer en vous, afin
qu'elles rejaillissent de votre source, comme les dons de votre amour.
En verite, il faut qu'un tel amour qui donne se fasse le brigand de
toutes les valeurs; mais j'appelle sain et sacre cet egoisme.
Il y a un autre egoisme, trop pauvre celui-la, et toujours affame, un
egoisme qui veut toujours voler, c'est l'egoisme des malades, l'egoisme
malade.
Avec les yeux du voleur, il garde tout ce qui brille, avec l'avidite de
la faim, il mesure celui qui a largement de quoi manger, et toujours il
rampe autour de la table de celui qui donne.
Une telle envie est la voix de la maladie, la voix d'une invisible
degenerescence; dans cet egoisme l'envie de voler temoigne d'un corps
malade.
Dites-moi, mes freres, quelle chose nous semble mauvaise pour nous et
la plus mauvaise de toutes? N'est-ce pas la _degenerescence?_ - Et
nous concluons toujours a la degenerescence quand l'ame qui donne est
absente.
Notre chemin va vers les hauteurs, de l'espece a l'espece superieure.
Mais nous fremissons lorsque parle le sens degenere, le sens qui dit:
"Tout pour moi."
Notre sens vole vers les hauteurs: c'est ainsi qu'il est un symbole de
notre corps, le symbole d'une elevation. Les symboles de ces
elevations portent les noms des vertus.
Ainsi le corps traverse l'histoire, il devient et lutte. Et l'esprit -
qu'est-il pour le corps? Il est le heraut des luttes et des victoires
du corps, son compagnon et son echo.
Tous les noms du bien et du mal sont des symboles: ils n'exprimaient
point, ils font signe. Est fou qui veut leur demander la connaissance!
Mes freres, prenez garde aux heures ou votre esprit veut parler en
symboles: c'est la qu'est l'origine de votre vertu.
C'est la que votre corps est eleve et ressuscite; il ravit l'esprit de
sa felicite, afin qu'il devienne createur, qu'il evalue et qu'il aime,
qu'il soit le bienfaiteur de toutes choses.
Quand votre coeur bouillonne, large et plein, pareil au grand fleuve,
benediction et danger pour les riverains: c'est alors l'origine de
votre vertu.
Quand vous vous elevez au-dessus de la louange et du blame, et quand
votre volonte, la volonte d'un homme qui aime, veut commander a toutes
choses: c'est la l'origine de votre vertu.
Quand vous meprisez ce qui est agreable, la couche molle, et quand vous
ne pouvez pas vous reposer assez loin de la mollesse: c'est la
l'origine de votre vertu.
Quand vous n'avez plus qu'une seule volonte et quand ce changement de
toute peine s'appelle necessite pour vous: c'est la l'origine de votre
vertu.
En verite, c'est la un nouveau "bien et mal"! En verite, c'est un
nouveau murmure profond et la voix d'une source nouvelle!
Elle donne la puissance, cette nouvelle vertu; elle est une pensee
regnante et, autour de cette pensee, une ame avisee: un soleil dore et
autour de lui le serpent de la connaissance.
2
Ici Zarathoustra se tut quelque temps et il regarda ses disciples avec
amour. Puis il continua a parler ainsi, - et sa voix s'etait
transformee:
Mes freres, restez fideles a la terre, avec toute la puissance de votre
vertu! Que votre amour qui donne et votre connaissance servent le sens
de la terre. Je vous en prie et vous en conjure.
Ne laissez pas votre vertu s'envoler des choses terrestres et battre
des ailes contre des murs eternels! Helas! il y eut toujours tant de
vertu egaree!
Ramenez, comme moi, la vertu egaree sur la terre - oui, ramenez-la vers
le corps et vers la vie; afin qu'elle donne un sens a la terre, un sens
humain!
L'esprit et la vertu se sont egares et mepris de mille facons
differentes. Helas! dans notre corps habite maintenant encore cette
folie et cette meprise: elles sont devenues corps et volonte!
L'esprit et la vertu se sont essayes et egares de mille facons
differentes. Oui, l'homme etait une tentative. Helas! combien
d'ignorances et d'erreurs se sont incorporees en nous!
Ce n'est pas seulement la raison des millenaires, c'est aussi leur
folie qui eclate en nous. Il est dangereux d'etre heritier.
Nous luttons encore pied a pied avec le geant hasard et, sur toute
l'humanite, jusqu'a present le non-sens regnait encore.
Que votre esprit et votre vertu servent le sens de la terre, mes
freres: et la valeur de toutes choses se renouvellera par vous! C'est
pourquoi vous devez etre des createurs.
Le corps se purifie par le savoir; il s'eleve en essayant avec science;
pour celui qui cherche la connaissance tous les instincts se
sanctifient; l'ame de celui qui est eleve se rejouit.
Medecin, aide-toi toi-meme et tu sauras secourir ton malade. Que ce
soit son meilleur secours de voir, de ses propres yeux, celui qui se
guerit lui-meme.
Il y a mille sentiers qui n'ont jamais ete parcourus, mille santes et
mille terres cachees de la vie. L'homme et la terre des hommes n'ont
pas encore ete decouverts et epuises.
Veillez et ecoutez, solitaires. Des souffles aux essors secrets
viennent de l'avenir; un joyeux messager cherche de fines oreilles.
Solitaires d'aujourd'hui, vous qui vivez separes, vous serez un jour un
peuple. Vous qui vous etes choisis vous-memes, vous formerez un jour
un peuple choisi - et c'est de ce peuple que naitra le Surhumain.
En verite, la terre deviendra un jour un lieu de guerison! Et deja une
odeur nouvelle l'enveloppe, une odeur salutaire, - et un nouvel espoir!
3
Quand Zarathoustra eut prononce ces paroles, il se tut, comme quelqu'un
qui n'a pas dit son dernier mot. Longtemps il soupesa son baton avec
hesitation. Enfin il parla ainsi et sa voix etait transformee:
Je m'en vais seul maintenant, mes disciples! Vous aussi, vous partirez
seuls! Je le veux ainsi.
En verite, je vous conseille: eloignez-vous de moi et defendez-vous de
Zarathoustra! Et mieux encore: ayez honte de lui! Peut-etre vous
a-t-il trompes.
L'homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer
ses ennemis, mais aussi hair ses amis.
On n'a que peu de reconnaissance pour un maitre, quand on reste
toujours eleve. Et pourquoi ne voulez-vous pas dechirer ma couronne?
Vous me venerez; mais que serait-ce si votre veneration s'ecroulait un
jour? Prenez garde a ne pas etre tues par une statue!
Vous dites que vous croyez en Zarathoustra? Mais qu'importe
Zarathoustra! Vous etes mes croyants: mais qu'importent tous les
croyants!
Vous ne vous etiez pas encore cherches: alors vous m'avez trouve.
Ainsi font tous les croyants; c'est pourquoi la foi est si peu de chose.
Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-memes;
et ce n'est que quand vous m'aurez tous renie que je reviendrai parmi
vous.
En verite, mes freres, je chercherai alors d'un autre oeil mes brebis
perdues; je vous aimerai alors d'un autre amour.
Et un jour vous devrez etre encore mes amis et les enfants d'une seule
esperance: alors je veux etre aupres de vous, une troisieme fois, pour
feter, avec vous, le grand midi.
Et ce sera le grand midi, quand l'homme sera au milieu de sa route
entre la bete et le Surhumain, quand il fetera, comme sa plus haute
esperance, son chemin qui mene a un nouveau matin.
Alors celui qui disparait se benira lui-meme, afin de passer de l'autre
cote; et le soleil de sa connaissance sera dans son midi.
"_Tous les dieux sont morts: nous voulons, maintenant, que le surhumain
vive!_" Que ceci soit un jour, au grand midi, notre derniere volonte! -
Ainsi parlait Zarathoustra.
DEUXIEME PARTIE
"_-et ce n'est que quand vous m'aurez tous renie que je reviendrai
parmi vous.
En verite, mes freres, je chercherai alors d'un autre oeil mes brebis
perdues; je vous aimerai alors d'un autre amour._"
_Zarathoustra,_
_De la vertu qui donne._
L'ENFANT AU MIROIR
Alors Zarathoustra retourna dans les montagnes et dans la solitude de
sa caverne pour se derober aux hommes, pareil au semeur qui, apres
avoir repandu sa graine dans les sillons, attend que la semence leve.
Mais son ame s'emplit d'impatience et du desir de ceux qu'il aimait,
car il avait encore beaucoup de choses a leur donner. Or, voici la
chose la plus difficile: fermer par amour la main ouverte et garder la
pudeur en donnant.
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