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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

F >> Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra

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Ainsi s'ecoulerent pour le solitaire des mois et des annees; mais sa
sagesse grandissait et elle le faisait souffrir par sa plenitude.

Un matin cependant, reveille avant l'aurore, il se mit a reflechir
longtemps, etendu sur sa couche, et finit par dire a son coeur:

"Pourquoi me suis-je tant effraye dans mon reve et par quoi ai-je ete
reveille? Un enfant qui portait un miroir ne s'est-il pas approche de
moi?

"O Zarathoustra - me disait l'enfant - regarde-toi dans la glace!"

Mais lorsque j'ai regarde dans le miroir, j'ai pousse un cri et mon
coeur s'est ebranle: car ce n'etait pas moi que j'y avais vu, mais la
face grimacante et le rire sarcastique d'un demon.

En verite, je comprends trop bien le sens et l'avertissement du reve:
ma _doctrine_ est en danger, l'ivraie veut s'appeler froment.

Mes ennemis sont devenus puissants et ils ont defigure l'image de ma
doctrine, en sorte que mes preferes ont eu honte des presents que je
leur ai faits.

J'ai perdu mes amis; l'heure est venue de chercher ceux que j'ai
perdus!" -

En prononcant ces mots, Zarathoustra se leva en sursaut, non comme
quelqu'un qui est angoisse par la peur, mais plutot comme un
visionnaire et un barde dont s'empare l'Esprit. Etonnes, son aigle et
son serpent regarderent de son cote: car, semblable a l'aurore, un
bonheur prochain reposait sur son visage.

Que m'est-il donc arrive, o mes animaux? - dit Zarathoustra. Ne
suis-je pas transforme! La felicite n'est-elle pas venue pour moi
comme une tempete?

Mon bonheur est fou et il ne dira que des folies: il est trop jeune
encore - ayez donc patience avec lui!

Je suis meurtri par mon bonheur: que tous ceux qui souffrent soient mes
medecins!

Je puis redescendre aupres de mes amis et aussi aupres de mes ennemis!
Zarathoustra peut de nouveau parler et repandre et faire du bien a ses
bien-aimes!

Mon impatient amour deborde comme un torrent, s'ecoulant des hauteurs
dans les profondeurs, du lever au couchant. Mon ame bouillonne dans
les vallees, quittant les montagnes silencieuses et les orages de la
douleur.

J'ai trop longtemps langui et regarde dans le lointain. Trop longtemps
la solitude m'a possede: ainsi j'ai desappris le silence.

Je suis devenu tout entier tel une bouche et tel le mugissement d'une
riviere qui jaillit des hauts rochers: je veux precipiter mes paroles
dans les vallees.

Et que le fleuve de mon amour coule a travers les voies impraticables!
Comment un fleuve ne trouverait-il pas enfin le chemin de la mer?

Il y a bien un lac en moi, un lac solitaire qui se suffit a lui-meme;
mais le torrent de mon amour l'entraine avec lui vers la plaine -
jusqu'a la mer!

Je suis des voies nouvelles et il me vient un langage nouveau; pareil a
tous les createurs je fus fatigue des langues anciennes. Mon esprit ne
veut plus courir sur des semelles usees.

Tout langage parle trop lentement pour moi: - je saute dans ton
carrosse, tempete! Et, toi aussi, je veux encore te fouetter de ma
malice!

Je veux passer sur de vastes mers, comme une exclamation ou un cri de
joie, jusqu'a ce que je trouves les _Iles Bienheureuses_, ou demeurent
mes amis: -

Et mes ennemis parmi eux! Comme j'aime maintenant chacun de ceux a qui
je puis parler! Mes ennemis, eux aussi, contribuent a ma felicite.

Et quand je veux monter sur mon coursier le plus fougueux, c'est ma
lance qui m'y aide le mieux: elle est toujours prete a seconder mon
pied: -

La lance dont je menace mes ennemis! Combien je rends grace a mes
ennemis de pouvoir enfin la jeter!

Trop grande etait l'impatience de mon nuage: parmi les rires des
eclairs, je veux lancer dans les profondeurs des frissons de grele.

Formidable, se soulevera ma poitrine, formidable elle soufflera sa
tempete sur les montagnes: c'est ainsi qu'elle sera soulagee.

En verite, mon bonheur et ma liberte s'elancent pareils a une tempete!
Mais je veux que mes ennemis se figurent que c'est l'_Esprit du mal_
qui fait rage au-dessus de leurs tetes.

Oui, vous aussi, mes amis, vous serez frappes d'effroi devant ma
sagesse sauvage; et peut-etre fuirez-vous devant elle tout comme mes
ennemis.

Helas! que ne sais-je vous rappeler avec des flutes de bergers! Que ma
lionne sagesse apprenne a rugir avec tendresse! Nous avons appris tant
de choses ensemble!

Ma sagesse sauvage a ete fecondee sur les montagnes solitaires; sur les
pierres arides elle enfanta le plus jeune de ses petits.

Maintenant, dans sa folie, elle parcourt le desert sterile a la
recherche des molles pelouses - ma vieille sagesse sauvage!

C'est sur la molle pelouse de vos coeurs, mes amis! - sur votre amour,
qu'elle aimerait a abriter ce qu'elle a de plus cher! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





SUR LES ILES BIENHEUREUSES


Les figues tombent des arbres, elles sont bonnes et savoureuses; et
tandis qu'elles tombent, leur pelure rouge se dechire. Je suis un vent
du nord pour les figues mures.

Ainsi, semblables a des figues, ces enseignements tombent vers vous,
mes amis: prenez-en la saveur et la chair exquise! Autour de nous
c'est l'automne, et le ciel clair, et l'apres-midi.

Voyez quelle abondance il y a autour de nous! Et qu'y a-t-il de plus
beau, dans le superflu, que de regarder au dehors, sur les mers
lointaines.

Jadis on disait Dieu, lorsque l'on regardait sur les mers lointaines;
mais maintenant je vous ai appris a dire: Surhumain.

Dieu est une conjecture: mais je veux que votre conjecture n'aille pas
plus loin que votre volonte creatrice.

Sauriez-vous _creer_ un Dieu? - Ne me parlez donc plus de tous les
Dieux! Cependant vous pourriez creer le Surhumain.

Ce ne sera peut-etre pas vous-memes, mes freres! Mais vous pourriez
vous transformer en peres et en ancetres du Surhumain: que ceci soit
votre meilleure creation! -

Dieu est une conjecture: mais je veux que votre conjecture soit limitee
dans l'imaginable.

Sauriez-vous _imaginer_ un Dieu? - Mais que ceci signifie pour vous la
volonte du vrai que tout soit transforme pour vous en ce que l'homme
peut imaginer, voir et sentir! Votre imagination doit aller jusqu'a la
limite de vos sens!

Et ce que vous appeliez monde doit etre d'abord cree par vous: votre
raison, votre imagination, votre volonte, votre amour doivent devenir
votre monde meme! Et, vraiment, ce sera pour votre felicite, vous qui
cherchez la connaissance!

Et comment supporteriez-vous la vie sans cet espoir, vous qui cherchez
la connaissance? Vous ne devriez etre inveteres ni dans ce qui est
incomprehensible, ni dans ce qui est irraisonnable.

Mais je veux vous ouvrir entierement mon coeur, o mes amis: _s'il_
existait des Dieux, comment supporterais-je de n'etre point Dieu!
_Donc_ il n'y a point de Dieux.

C'est moi qui ai tire cette consequence, en verite; mais maintenant
elle me tire moi-meme.-

Dieu est une conjecture: mais qui donc absorberait sans en mourir tous
les tourments de cette conjecture? Veut-on prendre sa foi au createur,
et a l'aigle son essor dans l'immensite?

Dieu est une croyance qui brise tout ce qui est droit, qui fait tourner
tout ce qui est debout. Comment? Le temps n'existerait-il plus et
tout ce qui est perissable serait mensonge?

De telles pensees ne sont que tourbillon et vertige des ossements
humains et l'estomac en prend des nausees: en verite de pareilles
conjectures feraient avoir le tournis.

J'appelle mechant et inhumain tout cet enseignement d'un etre unique,
et absolu, inebranlable, suffisant et immuable.

Tout ce qui est immuable - n'est que symbole! Et les poetes mentent
trop.

Mais les meilleures paraboles doivent parler du temps et du devenir:
elles doivent etre une louange et une justification de tout ce qui est
perissable!

Creer - c'est la grande delivrance de la douleur, et l'allegement de la
vie. Mais afin que naisse le createur, il faut beaucoup de douleurs et
de metamorphoses.

Oui, il faut qu'il y ait dans votre vie beaucoup de morts ameres, o
createurs! Ainsi vous serez les defenseurs et les justificateurs de
tout ce qui est perissable.

Pour que le createur soit lui-meme l'enfant qui renait, il faut qu'il
ait la volonte de celle qui enfante, avec les douleurs de l'enfantement.

En verite, j'ai suivi mon chemin a travers cent ames, cent berceaux et
cent douleurs de l'enfantement. Mainte fois j'ai pris conge, je
connais les dernieres heures qui brisent le coeur.

Mais ainsi le veut ma volonte creatrice, ma destinee. Ou bien, pour
parler plus franchement: c'est cette destinee que veut ma volonte.

Tous mes sentiments souffrent en moi et sont prisonniers: mais mon
vouloir arrive toujours liberateur et messager de joie.

"Vouloir" affranchit: c'est la la vraie doctrine de la volonte et de la
liberte - c'est ainsi que vous l'enseigne Zarathoustra.

Ne plus vouloir, et ne plus evaluer, et ne plus creer! o que cette
grande lassitude reste toujours loin de moi.

Dans la recherche de la connaissance, ce n'est encore que la joie de la
volonte, la joie d'engendrer et de devenir que je sens en moi; et s'il
y a de l'innocence dans ma connaissance, c'est parce qu'il y a en elle
de la volonte d'engendrer.

Cette volonte m'a attire loin de Dieu et des Dieux; qu'y aurait-il donc
a creer, s'il y avait des Dieux?

Mais mon ardente volonte de creer me pousse sans cesse vers les hommes;
ainsi le marteau est pousse vers la pierre.

Helas! o hommes, une statue sommeille pour moi dans la pierre, la
statue de mes statues! Helas! pourquoi faut-il qu'elle dorme dans la
pierre la plus affreuse et la plus dure!

Maintenant mon marteau frappe cruellement contre cette prison. La
pierre se morcelle: que m'importe?

Je veux achever cette statue: car une ombre m'a visite - la chose la
plus silencieuse et la plus legere est venue aupres de moi!

La beaute du Surhumain m'a visite comme une ombre. Helas, mes freres!
Que m'importent encore - les Dieux! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES MISERICORDIEUX


Mes amis, des paroles moqueuses sont venues aux oreilles de votre ami:
"Voyez donc Zarathoustra! Ne passe-t-il pas au milieu de nous comme si
nous etions des betes?"

Mais vaudrait mieux dire: "Celui qui cherche la connaissance passe au
milieu des hommes, comme on passe parmi les betes."

Celui qui cherche la connaissance appelle l'homme: la bete aux joues
rouges.

Pourquoi lui a-t-il donne ce nom? N'est-ce pas parce l'homme a eu
honte trop souvent?

mes amis! Ainsi parle celui qui cherche la connaissance: honte, honte,
honte - c'est la l'histoire de l'homme!

Et c'est pourquoi l'homme noble s'impose de ne pas humilier les autres
hommes: il s'impose la pudeur de tout ce qui souffre.

En verite, je ne les aime pas, les misericordieux qui cherchent la
beatitude dans leur pitie: ils sont trop depourvus de pudeur.

S'il faut que je sois misericordieux, je ne veux au moins pas que l'on
dise que je le suis; et quand je le suis que ce soit a distance
seulement.

J'aime bien aussi a voiler ma face et a m'enfuir avant d'etre reconnu:
faites de meme, mes amis!

Que ma destinee m'amene toujours sur mon chemin de ceux qui, comme
vous, ne souffrent pas, et de ceux aussi avec qui je _puisse_ partager
espoirs, repas et miel!

En verite, j'ai fait ceci et cela pour ceux qui souffrent: mais il m'a
toujours semble faire mieux, quand j'apprenais a mieux me rejouir.

Depuis qu'il y a des hommes, l'homme s'est trop peu rejoui. Ceci seul,
mes freres, est notre peche originel.

Et lorsque nous apprenons a mieux nous rejouir, c'est alors que nous
desapprenons de faire du mal aux autres et d'inventer des douleurs.

C'est pourquoi je me lave les mains quand elles ont aide celui qui
souffre. C'est pourquoi je m'essuie aussi l'ame.

Car j'ai honte, a cause de sa honte, de ce que j'ai vu souffrir celui
qui souffre; et lorsque je lui suis venu en aide, j'ai blesse durement
sa fierte.

De grandes obligations ne rendent pas reconnaissant, mais vindicatif;
et si l'on n'oublie pas le petit bienfait, il finit par devenir un ver
rongeur.

"N'acceptez qu'avec reserve! Distinguez en prenant!" - c'est ce que je
conseille a ceux qui n'ont rien a donner.

Mais moi je suis de ceux qui donnent: j'aime a donner, en ami, aux
amis. Pourtant que les etrangers et les pauvres cueillent eux-memes le
fruit de mon arbre: cela est moins humiliant pour eux.

Mais on devrait entierement supprimer les mendiants! En verite, on se
fache de leur donner et l'on se fache de ne pas leur donner.

Il en est de meme des pecheurs et des mauvaises consciences!
Croyez-moi, mes amis, les remords poussent a mordre.

Mais ce qu'il y a de pire, ce sont les pensees mesquines. En verite,
il vaut mieux faire mal que de penser petitement.

Vous dites, il est vrai: "La joie des petites mechancetes nous epargne
mainte grande mauvaise action." Mais en cela on ne devrait pas vouloir
economiser.

La mauvaise action est comme un ulcere: elle demange et irrite et fait
irruption, - elle parle franchement.

"Voici, je suis une maladie" - ainsi parle la mauvaise action; ceci est
sa franchise.

Mais la petite pensee est pareille au champignon; elle se derobe et se
cache et ne veut etre nulle part - jusqu'a ce que tout le corps soit
ronge et fletri par les petits champignons.

Cependant, je glisse cette parole a l'oreille de celui qui est possede
du demon: "Il vaut mieux laisser grandir ton demon! Pour toi aussi, il
existe un chemin de la grandeur!"

Helas, mes freres! Chez chacun il vaudrait mieux ignorer quelque
chose? Et il y en a qui deviennent transparents pour nous, mais ce
n'est pas encore une raison pour que nous puissions penetrer leurs
desseins.

Il est difficile de vivre avec les hommes, puisqu'il est difficile de
garder le silence.

Et ce n'est pas envers celui qui nous est antipathique que nous sommes
le plus injustes, mais envers celui qui ne nous regarde en rien.

Cependant, si tu as un ami qui souffre, sois un asile pour sa
souffrance, mais sois en quelque sorte un lit dur, un lit de camp:
c'est ainsi que tu lui seras le plus utile.

Et si un ami te fait du mal, dis-lui: "Je te pardonne ce que tu m'as
fait; mais que tu te le sois fait _a toi,_ comment saurais-je pardonner
cela!"

Ainsi parle tout grand amour: il surmonte meme le pardon et la pitie.

Il faut contenir son coeur; car si on le laisse aller, combien vite on
perd la tete!

Helas! ou fit-on sur la terre plus de folies que parmi les
misericordieux, et qu'est-ce qui fit plus de mal sur la terre que la
folie des misericordieux?

Malheur a tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus
de leur pitie!

Ainsi me dit un jour le diable: "Dieu aussi a son enfer: c'est son
amour des hommes."

Et dernierement je l'ai entendu dire ces mots: "Dieux est mort; c'est
sa pitie des hommes qui a tue Dieux." -

Gardez-vous donc de la pitie: c'est _elle_ qui finira par amasser sur
l'homme un lourd nuage! En verite, je connais les signes du temps!

Retenez aussi cette parole: tout grand amour est au-dessus de sa pitie:
car ce qu'il aime, il veut aussi le - creer!

"Je m'offre moi-meme a mon amour, _et mon prochain tout comme moi_" -
ainsi parlent tous les createurs.

Cependant, tous les createurs sont durs. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES PRETRES


Un jour Zarathoustra fit une parabole a ses disciples et il leur parla
ainsi:

"Voici des pretres: et bien que ce soient mes ennemis, passez devant
eux silencieusement et l'epee au fourreau!

Parmi eux aussi il y a des heros; beaucoup d'entre eux ont trop
souffert -: c'est pourquoi ils veulent faire souffrir les autres.

Ils sont de dangereux ennemis: rien n'est plus vindicatif que leur
humilite. Et il peut arriver que celui qui les attaque se souille
lui-meme.

Mais mon sang est parent du leur; et je veux que mon sang soit honore
meme dans le leur." -

Et lorsqu'ils eurent passe, Zarathoustra fut saisi de douleur; puis,
apres avoir lutte quelque temps avec sa douleur, il commenca a parler
ainsi:

Ces pretres me font pitie. Ils me sont encore antipathiques: mais
depuis que je suis parmi les hommes, c'est la pour moi la moindre des
choses.

Pourtant je souffre et j'ai souffert avec eux: prisonniers, a mes yeux,
ils portent la marque des reprouves. Celui qu'ils appellent Sauveur
les a mis aux fers: -

Aux fers des valeurs fausses et des paroles illusoires! Ah, que
quelqu'un les sauve de leur Sauveur!

Alors que la mer les demontait, ils crurent un jour atterrir a une ile;
mais voici, c'etait un monstre endormi!

Les fausses valeurs et les paroles illusoires: voila, pour les mortels,
les monstres les plus dangereux, - longtemps la destinee sommeille et
attend en eux.

Mais enfin elle s'est eveillee, elle s'approche et devore ce qui sur
elle s'est construit des demeures.

Oh! voyez donc les demeures que ces pretres se sont construites! Ils
appellent eglises leurs cavernes aux odeurs fades.

Oh! cette lumiere factice, cet air epaissi! Ici l'ame ne _peut_ pas
s'elever jusqu'a sa propre hauteur.

Car leur croyance ordonne ceci: "Montez les marches a genoux, vous qui
etes pecheurs!"

En verite, je prefere voir un regard impudique, que les yeux battus de
leur honte et de leur devotion.

Qui donc s'est cree de pareilles cavernes et de tels degres de
penitence? N'etait-ce pas ceux qui voulaient se cacher et qui avaient
honte du ciel pur?

Et ce n'est que quand le ciel pur traversa les voutes brisees, quand il
contemplera l'herbe et les pavots rouges qui croissent sur les murs en
ruines, que j'inclinerai de nouveau mon coeur vers les demeures de ce
Dieu.

Ils penserent vivre en cadavres, ils draperent de noir leurs cadavres;
et meme dans leurs discours je sens la mauvaise odeur des chambres
mortuaires.

Et celui qui habite pres d'eux habite pres de noirs etangs, d'ou l'on
entend chanter la douce melancolie du crapaud sonneur.

Il faudrait qu'ils me chantassent de meilleurs chants pour que
j'apprenne a croire en leur Sauveur: il faudrait que ses disciples
aient un air plus sauve!

Je voudrais les voir nus: car seule la beaute devrait precher le
repentir. Mais qui donc pourrait etre convaincu par cette affliction
masquee!

En verite, leurs sauveurs eux-memes n'etaient pas issus de la liberte
et du septieme ciel de la liberte! En verite, ils ne marcherent jamais
sur les tapis de la connaissance.

L'esprit de ces sauveurs etait fait de lacunes; mais dans chaque lacune
ils avaient place leur folie, leur bouche-trou qu'ils ont appele Dieu.

Leur esprit etait noye dans la pitie et quand ils enflaient et se
gonflaient de pitie, toujours une grande folie nageait a la surface.

Ils ont chasse leur troupeau dans le sentier, avec empressement, en
poussant des cris: comme s'il n'y avait qu'un seul sentier qui mene a
l'avenir! En verite, ces bergers, eux aussi, faisaient encore partie
des brebis!

Ces bergers avaient des esprits etroits et des ames spacieuses; mais,
mes freres, quels pays etroits furent, jusqu'a present, meme les ames
les plus spacieuses!

Sur le chemin qu'ils suivaient, ils ont inscrit les signes du sang, et
leur folie enseignait qu'avec le sang on temoigne de la verite.

Mais le sang est le plus mauvais temoin de la verite; le sang
empoisonne la doctrine la plus pure et la transforme en folie et en
haine des coeurs.

Et lorsque quelqu'un traverse le feu pour sa doctrine, - qu'est-ce que
cela prouve? C'est bien autre chose, en verite, quand du propre
incendie surgit la propre doctrine.

Le coeur en ebullition et la tete froide: quand ces deux choses se
rencontrent, nait le tourbillon que l'on appelle "Sauveur".

En verite, il y eut des hommes plus grands et de naissance plus haute
que ceux que le peuple appelle sauveurs, ces tourbillons entrainants!

Et il faut que vous soyez sauves et delivres d'hommes plus grands
encore que de ceux qui etaient les sauveurs, mes freres, si vous voulez
trouver le chemin de la liberte.

Jamais encore il n'y a eu de Surhumain. Je les ai vu nus tous les
deux, le plus grand et le plus petit homme: -

Ils se ressemblent encore trop. En verite, j'ai trouve que meme le
plus grand etait - trop humain!


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES VERTUEUX


C'est a coups de tonnerre et de feux d'artifice celestes qu'il faut
parler aux sens flasques et endormis.

Mais la voix de la beaute parle bas: elle ne s'insinue que dans les
ames les plus eveillees.

Aujourd'hui mon bouclier s'est mis a vibrer doucement et a rire,
c'etait le frisson et le rire sacre de la beaute!

C'est de vous, o vertueux, que ma beaute riait aujourd'hui! Et ainsi
m'arrivait sa voix: "Ils veulent encore etre - payes!"

Vous voulez encore etre payes, o vertueux! Vous voulez etre
recompenses de votre vertu, avoir le ciel en place de la terre, et
l'eternite en place de votre aujourd'hui?

Et maintenant vous m'en voulez de ce que j'enseigne qu'il n'y a ni
retributeur ni comptable? Et, en verite, je n'enseigne meme pas que la
vertu soit sa propre recompense.

Helas! c'est la mon chagrin: astucieusement on a introduit au fond des
choses la recompense et le chatiment - et meme encore au fond de vos
ames, o vertueux!

Mais, pareille au boutoir de sanglier, ma parole doit dechirer le fond
de vos ames; je veux etre pour vous un soc de charrue.

Que tous les secrets de votre ame paraissent a la lumiere; et quand
vous serez etendus au soleil, depouilles et brises, votre mensonge
aussi sera separe de votre verite.

Car ceci est votre verite: vous etes trop _propres_ pour la souillure
de ces mots: vengeance, punition, recompense, represailles.

Vous aimez votre vertu, comme la mere aime son enfant; mais quand donc
entendit-on qu'une mere voulut etre payee de son amour?

Votre vertu, c'est votre "moi" qui vous est le plus cher. Vous avez en
vous le desir de l'anneau: c'est pour revenir sur lui-meme que tout
anneau s'annelle et se tord.

Et toute oeuvre de votre vertu est semblable a une etoile qui s'eteint:
sa lumiere est encore en route, parcourant sa voie stellaire, - et
quand ne sera-t-elle plus en route?

Ainsi la lumiere de votre vertu est encore en route, meme quand
l'oeuvre est accomplie. Que l'oeuvre soit donc oubliee et morte: son
rayon de lumiere persiste toujours.

Que votre vertu soit identique a votre "moi" et non pas quelque chose
d'etranger, un epiderme et un manteau: voila la verite sur le fond de
votre ame, o vertueux! -

Mais il y en a certains aussi pour qui la vertu s'appelle un spasme
sous le coup de fouet: et vous avez trop ecoute les cris de ceux-la!

Et il en est d'autres qui appellent vertu la paresse de leur vice; et
quand une fois leur haine et leur jalousie s'etirent les membres, leur
"justice" se reveille et se frotte les yeux pleins de sommeil.

Et il en est d'autres qui sont attires vers en bas: leurs demons les
attirent. Mais plus ils enfoncent, plus ils ont l'oeil brillant et
plus leur desir convoite leur Dieu.

Helas! le cri de ceux-la parvint aussi a votre oreille, o vertueux, le
cri de ceux qui disent: "Tout ce que je ne suis _pas_, est pour moi
Dieu et vertu!"

Et il en est d'autres qui s'avancent lourdement et en grincant comme
des chariots qui portent des pierres vers la vallee: ils parlent
beaucoup de dignite et de vertu, - c'est leur frein qu'ils appellent
vertu.

Et il en est d'autres qui sont semblables a des pendules que l'on
remonte; ils font leur tic-tac et veulent que l'on appelle tic-tac -
vertu.

En verite, ceux-ci m'amusent: partout ou je rencontrerai de ces
pendules, je leur en remontrerai avec mon ironie; et il faudra bien
qu'elles se mettent a dodiner.

Et d'autres sont fiers d'une parcelle de justice, et a cause de cette
parcelle, ils blasphement toutes choses: de sorte que le monde se noie
dans leur injustice.

Helas, quelle nausee, quand le mot vertu leur coule de la bouche! Et
quand ils disent: "Je suis juste", cela sonne toujours comme: "Je suis
venge!"

Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu; et ils ne
s'elevent que pour abaisser les autres.

Et il en est d'autres encore qui croupissent dans leur marecage et qui,
tapis parmi les roseaux, se mettent a dire: "Vertu - c'est se tenir
tranquille dans le marecage."

Nous ne mordons personne et nous evitons celui qui veut mordre; et en
toutes choses nous sommes de l'avis que l'on nous donne."

Et il en est d'autres encore qui aiment les gestes et qui pensent: la
vertu est une sorte de geste.

Leurs genoux sont toujours prosternes et leurs mains se joignent a la
louange de la vertu, mais leur coeur ne sait rien de cela.

Et il en est d'autres de nouveau qui croient qu'il est vertueux de
dire: "La vertu est necessaire"; mais au fond ils ne croient qu'une
seule chose, c'est que la police est necessaire.

Et quelques-uns, qui ne savent voir ce qu'il y a d'eleve dans l'homme,
parlent de vertu quand ils voient de trop pres la bassesse de l'homme:
ainsi ils appellent "vertu" leur mauvais oeil.

Les uns veulent etre edifies et redresses et appellent cela de la vertu
et les autres veulent etre renverses - et cela aussi ils l'appellent de
la vertu.

Et ainsi presque tous croient avoir quelque part a la vertu; et tous
veulent pour le moins s'y connaitre en "bien" et en "mal".

Mais Zarathoustra n'est pas venu pour dire a tous ces menteurs et a ces
insenses: "Que savez-_vous_ de la vertu? Que _pourriez_-vous savoir de
la vertu?" -

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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