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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

F >> Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra

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Il est venu, mes amis, pour que vous vous fatiguiez des vieilles
paroles que vous avez apprises des menteurs et des insenses:

pour que vous vous fatiguiez des mots "recompense", "represailles',
"punition", "vengeance dans la justice" -

pour que vous vous fatiguiez de dire "une action est bonne, parce
qu'elle est desinteressee".

Helas, mes amis! Que _votre_ "moi" soit dans l'action, ce que la mere
est dans l'enfant: que ceci soit _votre_ parole de vertu!

Vraiment, je vous ai bien arrache cent paroles et les plus chers
hochets de votre vertu; et maintenant vous me boudez comme boudent des
enfants.

Ils jouaient pres de la mer, - et la vague est venue, emportant leurs
jouets dans les profondeurs. Les voila qui se mettent a pleurer.

Mais la meme vague doit leur apporter de nouveaux jouets et repandre
devant eux de nouveaux coquillages barioles.

Ainsi ils seront consoles; et comme eux, vous aussi, mes amis, vous
aurez vos consolations - et de nouveaux coquillages barioles! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA CANAILLE


La vie est une source de joie, mais partout ou la canaille vient boire,
toutes les fontaines sont empoisonnees.

J'aime tout ce qui est propre; puis je ne puis voir les gueules
grimacantes et la soif des gens impurs.

Ils ont jete leur regard au fond du puits, maintenant leur sourire
odieux se reflete au fond du puits et me regarde.

Ils ont empoisonne par leur concupiscence l'eau sainte; et, en appelant
joie leurs reves malpropres, ils ont empoisonne meme le langage.

La flamme s'indigne lorsqu'ils mettent au feu leur coeur humide;
l'esprit lui-meme bouillonne et fume quand la canaille s'approche du
feu.

Le fruit devient douceatre et blet dans leurs mains; leur regard evente
et desseche l'arbre fruitier.

Et plus d'un de ceux qui se detournerent de la vie ne s'est detourne
que de la canaille: il ne voulait point partager avec la canaille
l'eau, la flamme et le fruit.

Et plus d'un s'en fut au desert et y souffrit la soif parmi les betes
sauvages, pour ne points s'asseoir autour de la citerne en compagnie de
chameliers malpropres.

Et plus d'un, qui arrivait en exterminateur et en coup de grele pour
les champs de ble, voulait seulement pousser son pied dans la gueule de
la canaille, afin de lui boucher le gosier.

Et ce n'est point la le morceau qui me fut le plus dur a avaler: la
conviction que la vie elle-meme a besoin d'inimitie, de trepas et de
croix de martyrs: -

Mais j'ai demande un jour, et j'etouffai presque de ma question:
comment? la vie aurait-elle _besoin_ de la canaille?

Les fontaines empoisonnees, les feux puants, les reves souilles et les
vers dans le pain sont-ils necessaires?

Ce n'est pas ma haine, mais mon degout qui devorait ma vie! Helas!
souvent je me suis fatigue de l'esprit, lorsque je trouvais que la
canaille etait spirituelle, elle aussi!

Et j'ai tourne le dos aux dominateurs, lorsque je vis ce qu'ils
appellent aujourd'hui dominer: trafiquer et marchander la puissance -
avec la canaille!

J'ai demeure parmi les peuples, etranger de langue et les oreilles
closes, afin que le langage de leur trafic et leur marchandage pour la
puissance me restassent etrangers.

Et, en me bouchant le nez, j'ai traverse, plein de decouragement, le
passe et l'avenir; en verite, le passe et l'avenir sentent la populace
ecrivassiere!

Semblable a un estropie devenu sourd, aveugle et muet: tel j'ai vecu
longtemps pour ne pas vivre avec la canaille du pouvoir, de la plume et
de la joie.

Peniblement et avec prudence mon esprit a monte des degres; les aumones
de la joie furent sa consolation; la vie de l'aveugle s'ecoulait,
appuyee sur un baton.

Que m'est-il donc arrive? Comment me suis-je delivre du degout? Qui a
rajeuni mes yeux? Comment me suis-je envole vers les hauteurs ou il
n'y a plus de canaille assise a la fontaine?

Mon degout lui-meme m'a-t-il cree des ailes et les forces qui
pressentaient les sources? En verite, j'ai du voler au plus haut pour
retrouver la fontaine de la joie!

Oh! je l'ai trouvee, mes freres! Ici, au plus haut jaillit pour moi la
fontaine de la joie! Et il y a une vie ou l'on s'abreuve sans la
canaille!

Tu jaillis presque avec trop de violence, source de joie! Et souvent
tu renverses de nouveau la coupe en voulant la remplir!

Il faut que j'apprenne a t'approcher plus modestement: avec trop de
violence mon coeur afflue a ta rencontre: -

Mon coeur ou se consume mon ete, cet ete court, chaud, melancolique et
bienheureux: combien mon coeur estival desire ta fraicheur, source de
joie!

Passee, l'hesitante affliction de mon printemps! Passee, la mechancete
de mes flocons de neige en juin! Je devins estival tout entier, tout
entier apres-midi d'ete!

Un ete dans les plus grandes hauteurs, avec de froides sources et une
bienheureuse tranquillite: venez, o mes amis, que ce calme grandisse en
felicite!

Car ceci est _notre_ hauteur et notre patrie: notre demeure est trop
haute et trop escarpee pour tous les impurs et la soif des impurs.

Jetez donc vos purs regards dans la source de ma joie, amis! Comment
s'en troublerait-elle? Elle vous sourira avec _sa_ purete.

Nous batirons notre nid sur l'arbre de l'avenir; des aigles nous
apporterons la nourriture, dans leurs becs, a nous autres solitaires!

En verite, ce ne seront point des nourritures que les impurs pourront
partager! Car les impurs s'imagineraient devorer du feu et se bruler
la gueule!

En verite, ici nous ne preparons point de demeures pour les impurs.
Notre bonheur semblerait glacial a leur corps et a leur esprit!

Et nous voulons vivre au-dessus d'eux comme des vents forts, voisins
des aigles, voisins du soleil: ainsi vivent les vents forts.

Et, semblable au vent, je soufflerai un jour parmi eux, a leur esprit
je couperai la respiration, avec mon esprit: ainsi le veut mon avenir.

En verite, Zarathoustra est un vent fort pour tous les bas-fonds; et il
donne ce conseil a ses ennemis et a tout ce qui crache et vomit:
"Gardez-vous de cracher _contre_ le vent!"


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES TARENTULES


Regarde, voici le repaire de la tarentule! Veux-tu voir la tarentule?
Voici la toile qu'elle a tissee: touche-la, pour qu'elle se mette a
s'agiter.

Elle vient sans se faire prier, la voici: sois la bienvenue, tarentule!
Le signe qui est sur ton dos est triangulaire et noir; et je sais
aussi ce qu'il y a dans ton ame.

Il y a de la vengeance dans ton ame: partout ou tu mords il se forme
une croute noire; c'est le poison de ta vengeance qui fait tourner
l'ame!

C'est ainsi que je vous parle en parabole, vous qui faites tourner
l'ame, predicateurs de l'_egalite_! vous etes pour moi des tarentules
avides de vengeances secretes!

Mais je finirai par reveler vos cachettes: c'est pourquoi je vous ris
au visage, avec mon rire de hauteurs!

C'est pourquoi je dechire votre toile pour que votre colere vous fasse
sortir de votre caverne de mensonge, et que votre vengeance jaillisse
derriere vos paroles de "justice".

Car il faut _que l'homme soit sauve de la vengeance:_ ceci est pour moi
le pont qui mene aux plus hauts espoirs. C'est un arc-en-ciel apres de
longs orages.

Cependant les tarentules veulent qu'il en soit autrement. "C'est
precisement ce que nous appelons justice, quand le monde se remplit des
orages de notre vengeance" - ainsi parlent entre elles les tarentules.

"Nous voulons exercer notre vengeance sur tous ceux qui ne sont pas a
notre mesure et les couvrir de nos outrages" - c'est ce que jurent en
leurs coeurs les tarentules.

Et encore: "Volonte d'egalite - c'est ainsi que nous nommerons
dorenavant la vertu; et nous voulons elever nos cris contre tout ce qui
est puissant!"

Pretres de l'egalite, la tyrannique folie de votre impuissance reclame
a grands cris l'"egalite": votre plus secrete concupiscence de tyrans
se cache derriere des paroles de vertu!

Vanite aigrie, jalousie contenue, peut-etre est-ce la vanite et la
jalousie de vos peres, c'est de vous que sortent ces flammes et ces
folies de vengeance.

Ce que le pere a tu, le fils le proclame; et souvent j'ai trouve revele
par le fils le secret du pere.

Ils ressemblent aux enthousiastes; pourtant ce n'est pas le coeur qui
les enflamme, - mais la vengeance. Et s'ils deviennent froids et
subtils, ce n'est pas l'esprit, mais l'envie, qui les rend froids et
subtils.

Leur jalousie les conduit aussi sur le chemin des penseurs; et ceci est
le signe de leur jalousie - ils vont toujours trop loin: si bien que
leur fatigue finit par s'endormir dans la neige.

Chacune de leurs plaintes a des accents de vengeance et chacune de
leurs louanges a l'air de vouloir faire mal; pouvoir s'eriger en juges
leur apparait comme le comble du bonheur.

Voici cependant le conseil que je vous donne, mes amis, mefiez-vous de
tous ceux dont l'instinct de punir est puissant!

C'est une mauvaise engeance et une mauvaise race; ils ont sur leur
visage les traits du bourreau et du ratier.

Mefiez-vous de tous ceux qui parlent beaucoup de leur justice! En
verite, ce n'est pas seulement le miel qui manque a leurs ames.

Et s'ils s'appellent eux-memes "les bons et les justes", n'oubliez pas
qu'il ne leur manque que la puissance pour etre des pharisiens!

Mes amis, je ne veux pas que l'on me mele a d'autres et que l'on me
confonde avec eux.

Il en a qui prechent ma doctrine de la vie: mais ce sont en meme temps
des predicateurs de l'egalite et des tarentules.

Elles parlent en faveur de la vie, ces araignees venimeuses:
quoiqu'elles soient accroupies dans leurs cavernes et detournees de la
vie, car c'est ainsi qu'elles veulent faire mal.

Elles veulent faire mal a ceux qui ont maintenant la puissance: car
c'est a ceux-la que la predication de la mort est le plus familiere.

S'il en etait autrement, les tarentules enseigneraient autrement: car
c'est elles qui autrefois surent le mieux calomnier le monde et allumer
les buchers.

C'est avec ces predicateurs de l'egalite que je ne veux pas etre mele
et confondu. Car ainsi _me_ parle la justice: "Les hommes ne sont pas
egaux."

Il ne faut pas non plus qu'ils le deviennent. Que serait donc mon
amour du Surhumain si je parlais autrement?

C'est sur mille ponts et sur mille chemins qu'ils doivent se hater vers
l'avenir, et il faudra mettre entre eux toujours plus de guerres et
d'inegalites: c'est ainsi que me fait parler mon grand amour!

Il faut qu'ils deviennent des inventeurs de statues et de fantomes par
leurs inimities, et, avec leurs statues et leurs fantomes, ils
combattront entre eux le plus grand combat!

Bon et mauvais, riche et pauvre, haut et bas et tous les noms de
valeurs: autant d'armes et de symboles cliquetants pour indiquer que la
vie doit toujours a nouveau se surmonter elle-meme!

La vie veut elle-meme s'elever dans les hauteurs avec des piliers et
des degres: elle veut scruter les horizons lointains et regarder au
dela des beautes bienheureuses, - _c'est pourquoi_ il lui faut des
hauteurs!

Et puisqu'il faut des hauteurs, il lui faut des degres et de
l'opposition a ces degres, l'opposition de ceux qui s'elevent! La vie
veut s'elever et, en s'elevant, elle veut se surmonter elle-meme.

Et voyez donc, mes amis! voici la caverne de la tarentule, c'est ici
que s'elevent les ruines d'un vieux temple, - regardez donc avec des
yeux illumines!

En verite Celui qui assembla jadis ses pensees en un edifice de pierre,
dresse vers les hauteurs, connaissait le secret de la vie, comme le
plus sage d'entre tous!

Il faut que dans la beaute, il y ait encore de la lutte et de
l'inegalite et une guerre de puissance et de suprematie, c'est ce qu'Il
nous enseigne ici dans le symbole le plus lumineux.

Ici les voutes et les arceaux se brisent divinement dans la lutte: la
lumiere et l'ombre se combattent en un divin effort.-

De meme, avec notre certitude et notre beaute, soyons ennemis, nous
aussi, mes amis! Assemblons divinement nos efforts les uns _contre_
les autres! -

Malheur! voila que j'ai ete moi-meme mordu par la tarentule, ma vieille
ennemie! Avec sa certitude et sa beaute divine elle m'a mordu au doigt!

"Il faut que l'on punisse, il faut que justice soit faite - ainsi
pense-t-elle: ce n'est pas en vain que tu chantes ici des hymnes en
l'honneur de l'inimitie!"

Oui, elle s'est vengee! Malheur! elle va me faire tourner l'ame avec
de la vengeance!

Mais, afin que je ne me tourne _point_, mes amis, liez-moi fortement a
cette colonne! J'aime encore mieux etre un stylite qu'un tourbillon de
vengeance!

En verite, Zarathoustra n'est pas un tourbillon et une trombe; et s'il
est danseur, ce n'est pas un danseur de tarentelle! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES SAGES ILLUSTRES


Vous avez servi le peuple et la superstition du peuple, vous tous,
sages illustres! - vous n'avez _pas_ servi la verite! Et c'est
precisement pourquoi l'on vous a honores.

Et c'est pourquoi aussi on a supporte votre incredulite, puisqu'elle
etait un bon mot et un detour vers le peuple. C'est ainsi que le
maitre laisse faire ses esclaves et il s'amuse de leur petulance.

Mais celui qui est hai par le peuple comme le loup par les chiens:
c'est l'esprit libre, l'ennemi des entraves, celui qui n'adore pas et
qui hante les forets.

Le chasser de sa cachette - c'est ce que le peuple appela toujours le
"sens de la justice": toujours il excite encore contre l'esprit libre
ses chiens les plus feroces.

"Car la verite est la: puisque le peuple est la! Malheur! malheur a
celui qui cherche!" - C'est ce que l'on a repete de tout temps.

Vous vouliez donner raison a votre peuple dans sa veneration: c'est ce
que vous avez appele "volonte de verite", o sages celebres!

Et votre coeur s'est toujours dit: "Je suis venu du peuple: c'est de la
aussi que m'est revenue la voix de Dieu."

Endurants et ruses, pareils a l'ane, vous avez toujours intercede pour
le peuple.

Et maint puissant qui voulait accorder l'allure de son char au gout du
peuple attela devant ses chevaux - un petit ane, un sage illustre!

Et maintenant, o sages illustres, je voudrais que vous jetiez enfin
tout a fait loin de vous la peau du lion!

La peau bigarree de la bete fauve, et les touffes de poil de
l'explorateur, du chercheur et du conquerant.

Helas! pour apprendre a croire a votre "veracite", il me faudrait vous
voir briser d'abord votre volonte veneratrice.

Veridique - c'est ainsi que j'appelle celui qui va dans les deserts
sans Dieu, et qui a brise son coeur venerateur.

Dans le sable jaune brule par le soleil, il lui arrive de regarder avec
envie vers les iles aux sources abondantes ou, sous les sombres
feuillages, la vie se repose.

Mais sa soif ne le convainc pas de devenir pareil a ces satisfaits; car
ou il y a des oasis il y a aussi des idoles.

Affamee, violente, solitaire, sans Dieu: ainsi se veut la volonte du
lion.

Libre du bonheur des esclaves, delivree des dieux et des adorations,
sans epouvante et epouvantable, grande et solitaire: telle est la
volonte du veridique.

C'est dans le desert qu'ont toujours vecu les veridiques, les esprits
libres, maitres du desert; mais dans les villes habitent les sages
illustres et bien nourris, - les betes de trait.

Car ils tirent toujours comme des anes - le chariot du _peuple!_

Je ne leur en veux pas, non point: mais ils restent des serviteurs et
des etres atteles, meme si leur attelage reluit d'or.

Et souvent ils ont ete de bons serviteurs, dignes de louanges. Car
ainsi parle la vertu: "S'il faut que tu sois serviteur, cherche celui a
qui tes services seront le plus utiles!

L'esprit et la vertu de ton maitre doivent grandir parce que tu es a
son service: c'est ainsi que tu grandiras toi-meme avec son esprit et
sa vertu!"

Et vraiment, sages illustres, serviteurs du peuple! Vous avez
vous-memes grandi avec l'esprit et la vertu du peuple - et le peuple a
grandi par vous! Je dis cela a votre honneur!

Mais vous restez peuple, meme dans vos vertus, peuple aux yeux faibles,
- peuple qui ne sait point ce que c'est _l'esprit!_

L'esprit, c'est la vie qui incise elle-meme la vie: c'est par sa propre
souffrance que la vie augmente son propre savoir, - le saviez-vous deja?

Et ceci est le bonheur de l'esprit: etre oint par les larmes, etre
sacre victime de l'holocauste, - le saviez-vous deja?

Et la cecite de l'aveugle, ses hesitations et ses tatonnements rendront
temoignage de la puissance du soleil qu'il a regarde, - le saviez-vous
deja?

Il faut que ceux qui cherchent la connaissance apprennent a
_construire_ avec des montagnes! c'est peu de chose quand l'esprit
deplace des montagnes, - le saviez-vous deja?

Vous ne voyez que les etincelles de l'esprit: mais vous ignorez quelle
enclume est l'esprit et vous ne connaissez pas la cruaute de son
marteau!

En verite, vous ne connaissez pas la fierte de l'esprit! mais vous
supporteriez encore moins la modestie de l'esprit, si la modestie de
l'esprit voulait parler!

Et jamais encore vous n'avez pu jeter votre esprit dans des gouffres de
neige: vous n'etes pas assez chauds pour cela! Vous ignorez donc aussi
les ravissements de sa fraicheur.

Mais en toutes choses vous m'avez l'air de prendre trop de familiarite
avec l'esprit; et souvent vous avez fait de la sagesse un hospice et un
refuge pour de mauvais poetes.

Vous n'etes point des aigles: c'est pourquoi vous n'avez pas appris le
bonheur dans l'epouvante de l'esprit. Celui qui n'est pas un oiseau ne
doit pas planer sur les abimes.

Vous me semblez tiedes: mais un courant d'air froid passe dans toute
connaissance profonde. Glaciales sont les fontaines interieures de
l'esprit et delicieuses pour les mains chaudes de ceux qui agissent.

Vous voila devant moi, honorables et rigides, l'echine droite, o sages
illustres! - Vous n'etes pas pousses par un vent fort et une volonte
vigilante.

N'avez-vous jamais vu une voile passer sur la mer tremblante, arrondie
et gonflee par l'impetuosite du vent?

Pareille a la voile que fait trembler l'impetuosite de l'esprit, ma
sagesse passe sur la mer - ma sagesse sauvage!

Mais, vous qui etes serviteurs du peuple, sages illustres, - comment
_pourriez-vous_ venir avec moi? -


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE CHANT DE LA NUIT


Il fait nuit: voici que s'eleve plus haut la voix des fontaines
jaillissantes. Et mon ame, elle aussi, est une fontaine jaillissante.

Il fait nuit: voici que s'eveillent tous les chants des amoureux. Et
mon ame, elle aussi, est un chant d'amoureux.

Il y a en moi quelque chose d'inapaise et d'inapaisable qui veut elever
la voix. Il y a en moi un desir d'amour qui parle lui-meme le langage
de l'amour.

Je suis lumiere: ah! si j'etais nuit! Mais ceci est ma solitude d'etre
enveloppe de lumiere.

Helas! que ne suis-je ombre et tenebres! Comme j'etancherais ma soif
aux mamelles de la lumiere!

Et vous-memes, je vous benirais, petits astres scintillants, vers
luisants du ciel! et je me rejouirais de la lumiere que vous me
donneriez.

Mais je vis de ma propre lumiere, j'absorbe en moi-meme les flammes qui
jaillissent de moi.

Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent; et souvent j'ai reve
que voler etait une volupte plus grande encore que prendre.

Ma pauvrete, c'est que ma main ne se repose jamais de donner; ma
jalousie, c'est de voir des yeux pleins d'attente et des nuits
illuminees de desir.

Misere de tous ceux qui donnente! O obscurcissement de mon soleil! O
desir de desirer! O faim devorante dans la satiete!

Ils prennent ce que je leur donne: mais suis-je encore en contact avec
leurs ames? Il y a un abime entre donner et prendre; et le plus petit
abime est le plus difficile a combler.

Une faim nait de ma beaute: je voudrais faire du mal a ceux que
j'eclaire; je voudrais depouiller ceux que je comble de mes presents: -
c'est ainsi que j'ai soif de mechancete.

Retirant la main, lorsque deja la main se tend; hesitant comme la
cascade qui dans sa chute hesite encore: - c'est ainsi que j'ai soif de
mechancete.

Mon opulence medite de telles vengeances: de telles malices naissent de
ma solitude.

Mon bonheur de donner est mort a force de donner, ma vertu s'est
fatiguee d'elle-meme et de son abondance!

Celui qui donne toujours court le danger de perdre la pudeur; celui qui
toujours distribue, a force de distribuer, finit par avoir des
callosites a la main et au coeur.

Mes yeux ne fondent plus en larmes sur la honte des suppliants; ma main
est devenue trop dure pour sentir le tremblement des mains pleines.

Que sont devenus les larmes de mes yeux et le duvet de mon coeur? O
solitude de tous ceux qui donnent! O silence de tous ceux qui luisent!

Bien des soleils gravitent dans l'espace desert: leur lumiere parle a
tout ce qui est tenebres, - c'est pour moi seul qu'ils se taisent.

Helas! telle est l'inimitie de la lumiere pour ce qui est lumineux!
Impitoyablement, elle poursuit sa course.

Injustes au fond du coeur contre tout ce qui est lumineux, froids
envers les soleils - ainsi tous les soleils poursuivent leur course.

Pareils a l'ouragan, les soleils volent le long de leur voie; c'est la
leur route. Ils suivent leur volonte inexorable; c'est la leur
froideur.

Oh! c'est vous seuls, etres obscurs et nocturnes qui creez la chaleur
par la lumiere! Oh! c'est vous seuls qui buvez un lait reconfortant
aux mamelles de la lumiere!

Helas! la glace m'environne, ma main se brule a des contacts glaces!
Helas la soif est en moi, une soif alteree de votre soif!

Il fait nuit: helas! pourquoi me faut-il etre lumiere! et soif de
tenebres! et solitude!

Il fait nuit: voici que mon desir jaillit comme une source, - mon desir
veut elever la voix.

Il fait nuit: voici que s'eleve plus haut la voix des fontaines
jaillissantes. Et mon ame, elle aussi, est une fontaine jaillissante.

Il fait nuit: voici que s'eveillent tous les chants des amoureux. Et
mon ame, elle aussi, est un chant d'amoureux.-

Ainsi parlait Zarathoustra.





LE CHANT DE LA DANSE


Un soir Zarathoustra traversa la foret avec ses disciples; et voici
qu'en cherchant une fontaine il parvint sur une verte prairie, bordee
d'arbres et de buissons silencieux: et dans cette clairiere des jeunes
filles dansaient entre elles. Des qu'elles eurent reconnu
Zarathoustra, elles cesserent leurs danses; mais Zarathoustra
s'approcha d'elles avec un geste amical et dit ces paroles:

"Ne cessez pas vos danses, charmantes jeunes filles! Ce n'est point un
trouble-fete au mauvais oeil qui est venu parmi vous, ce n'est point un
ennemi des jeunes filles!

Je suis l'avocat de Dieu devant le Diable: or le Diable c'est l'esprit
de la lourdeur. Comment serais-je l'ennemi de votre grace legere?
1'ennemi de la danse divine, ou encore des pieds mignons aux fines
chevilles?

Il est vrai que je suis une foret pleine de tenebres et de grands
arbres sombres; mais qui ne craint pas mes tenebres trouvera sous mes
cypres des sentiers fleuris de roses.

Il trouvera bien aussi le petit dieu que les jeunes filles preferent:
il repose pres de la fontaine, en silence et les yeux clos.

En verite, il s'est endormi en plein jour, le faineant! A-t-il voulu
prendre trop de papillons?

Ne soyez pas fachees contre moi, belles danseuses, si je corrige un peu
le petit dieu! il se mettra peut-etre a crier et a pleurer, - mais il
prete a rire, meme quand il pleure!

Et c'est les yeux pleins de larmes qu'il doit vous demander une danse;
et moi-meme j'accompagnerai sa danse d'une chanson:

Un air de danse et une satire sur l'esprit de la lourdeur, sur ce demon
tres haut et tout puissant, dont ils disent qu'il est le "maitre du
monde". -

Et voici la chanson que chanta Zarathoustra, tandis que Cupidon et les
jeunes filles dansaient ensemble:

Un jour j'ai contemple tes yeux, o vie! Et il me semblait tomber dans
un abime insondable!

Mais tu m'as retire avec des hamecons dores; tu avais un rire moqueur
quand je te nommais insondable.

"Ainsi parlent tous les poissons, disais-tu; ce qu'_ils_ ne peuvent
sonder est insondable.

Mais je ne suis que variable et sauvage et femme en toute chose, je ne
suis pas une femme vertueuse:

Quoique je sois pour vous autres hommes "l'infinie" ou "la fidele",
"l'eternelle", "la mysterieuse".

Mais, vous autres hommes, vous nous pretez toujours vos propres vertus,
helas! vertueux que vous etes!"

C'est ainsi qu'elle riait, la decevante, mais je me defie toujours
d'elle et de son rire, quand elle dit du mal d'elle-meme.

Et comme je parlais un jour en tete-a-tete a ma sagesse sauvage, elle
me dit avec colere: "Tu veux, tu desires, tu aimes la vie et voila
pourquoi tu la _loues_!"

Peu s'en fallut que je ne lui fisse une dure reponse et ne dise la
verite a la querelleuse; et l'on ne repond jamais plus durement que
quand on dit "ses verites" a sa sagesse.

Car s'est sur ce pied-la que nous sommes tous les trois. Je n'aime du
fond du coeur que la vie - et, en verite, je ne l'aime jamais tant que
quand je la deteste!

Mais si je suis porte vers la sagesse et souvent trop porte vers elle,
c'est parce qu'elle me rappelle trop la vie!

Elle a ses yeux, son rire et meme son hamecon dore; qu'y puis-je si
elles se ressemblent tellement toutes deux?

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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