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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

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Et comme un jour la vie me demandait: "Qui est-ce donc, la sagesse?"
J'ai repondu avec empressement: "Helas oui! la sagesse!

On la convoite avec ardeur et l'on ne peut se rassasier d'elle, on
cherche a voir sous son voile, on allonge les doigts vers elle a
travers les mailles de son reseau.

Est-elle belle? Que sais-je! Mais les plus vieilles carpes mordent
encore a ses appats.

Elle est variable et entetee; je l'ai souvent vue se mordre les levres
et de son peigne emmeler ses cheveux.

Peut-etre est-elle mauvaise et perfide et femme en toutes choses; mais
lorsqu'elle parle mal d'elle-meme, c'est alors qu'elle seduit le plus."

Quand j'eus parle ainsi a la vie, elle eut un mechant sourire et ferma
les yeux. "De qui parles-tu donc? dit-elle, peut-etre de moi?

Et quand meme tu aurais raison - vient-on vous dire en face de
pareilles choses! Mais maintenant parle donc de ta propre sagesse!"

Helas! tu rouvris alors les yeux, o vie bien-aimee! Et il me semblait
que je retombais dans l'abime insondable. -

Ainsi chantait Zarathoustra. Mais lorsque la danse fut finie, les
jeunes filles s'etant eloignees, il devint triste.

"Le soleil est cache depuis longtemps, dit-il enfin; la prairie est
humide, un souffle frais vient de la foret.

Il y a quelque chose d'inconnu autour de moi qui me jette un regard
pensif. Comment! tu vis encore, Zarathoustra?

Pourquoi? A quoi bon? De quoi? Ou vas-tu? Ou? Comment? N'est-ce
pas folie que de vivre encore? -

Helas! mes amis, c'est le soir qui s'interroge en moi. Pardonnez-moi
ma tristesse!

Le soir est venu: pardonnez-moi que le soir soit venu!"


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE CHANT DU TOMBEAU


"La-bas est l'ile des tombeaux, l'ile silencieuse, la-bas sont aussi
les tombeaux de ma jeunesse. C'est la-bas que je vais porter une
couronne d'immortelles de la vie."

Ayant ainsi decide dans mon coeur - je traversai la mer. -

Vous, images et visions de ma jeunesse! O regards d'amour, moments
divins! comme vous vous etes vite evanouis! Aujourd'hui je songe a
vous comme je songe aux morts que j'aimais.

C'est de vous, mes morts preferes, que me vient un doux parfum qui
soulage le coeur et fait couler les larmes. En verite, il ebranle et
soulage le coeur de celui qui navigue seul.

Je suis toujours le plus riche et le plus enviable - moi le solitaire.
Car je vous _ai possedes_ et vous me possedez encore: dites-moi pour
qui donc sont tombees de l'arbre de telles pommes d'or?

Je suis toujours l'heritier et le terrain de votre amour, je
m'epanouis, en memoire de vous, en une floraison de vertus sauvages et
multicolores, o mes bien-aimes!

Helas! nous etions faits pour demeurer ensemble, etranges et
delicieuses merveilles; et vous ne vous etes pas approchees de moi en
de mon desir, comme des oiseaux timides - mais confiantes en celui qui
avait confiance!

Oui, crees pour la fidelite, ainsi que moi, et pour la tendre eternite:
faut-il maintenant que je vous denomme d'apres votre infidelite, o
regards et moments divins: je n'ai pas encore appris a vous donner un
autre nom.

En verite, vous etes morts trop vite pour moi, fugitifs. Pourtant vous
ne m'avez pas fui et je ne vous ai pas fui; nous ne sommes pas
coupables les uns envers les autres de notre infidelite.

On vous a etrangles pour _me_ tuer, oiseaux de mes espoirs! Oui, c'est
vers vous, mes bien-aimes, que toujours la mechancete decocha ses
fleches - pour atteindre mon coeur!

Et elle a touche juste! car vous avez toujours ete ce qui m'etait le
plus cher, mon bien, ma possession: c'est _pourquoi_ vous avez du
mourir jeunes et perir trop tot!

C'est vers ce que j'avais de plus vulnerable que l'on a lance la
fleche: vers vous dont la peau est pareille a un duvet, et plus encore
au sourire qui meurt d'un regard!

Mais je veux tenir ce langage a mes ennemis: qu'est-ce que tuer un
homme a cote de ce que vous m'avez fait?

Le mal que vous m'avez fait est plus grand qu'un assassinat; vous
m'avez pris l'irreparable: - c'est ainsi que je vous parle, mes ennemis!

N'avez vous point tue les visions de ma jeunesse et mes plus chers
miracles! Vous m'avez pris mes compagnons de jeu, les esprits
bienheureux! En leur memoire j'apporte cette couronne et cette
malediction.

Cette malediction contre vous, mes ennemis! Car vous avez raccourci
mon eternite, comme une voix se brise dans la nuit glacee! Je n'ai
fait que l'entrevoir comme le regard d'un oeil divin, - comme un clin
d'oeil!

Ainsi a l'heure favorable, ma purete me dit un jour: "Pour moi, tous
les etres doivent etre divins."

Alors vous m'avez assailli de fantomes impurs; helas! ou donc s'est
enfuie cette heure favorable!

"Tous les jours doivent etre sacres pour moi" - ainsi me parla un jour
la sagesse de ma jeunesse: en verite, c'est la parole d'une sagesse
joyeuse!

Mais alors vous, mes ennemis, vous m'avez derobe mes nuits pour les
transformer en insomnies pleines de tourments: helas! ou donc a fui
cette sagesse joyeuse?

Autrefois je demandais des presages heureux: alors vous avez fait
passer sur mon chemin un monstrueux, un nefaste hibou. Helas! ou donc
s'est alors enfui mon tendre desir?

Un jour, j'ai fait voeu de renoncer a tous les degouts, alors vous avez
transforme tout ce qui m'entoure en ulceres. Helas! ou donc
s'enfuirent alors mes voeux les plus nobles?

C'est un aveugle que j'ai parcouru des chemins bienheureux: alors vous
avez jete des immondices sur le chemin de l'aveugle: et maintenant je
suis degoute du vieux sentier de l'aveugle.

Et lorsque je fis la chose qui etait pour moi la plus difficile,
lorsque je celebrai des victoires ou je m'etais vaincu moi-meme: vous
avez pousse ceux qui m'aimaient a s'ecrier que c'etait alors que je
leur faisais le plus mal.

En verite, vous avez toujours agi ainsi, vous m'avez enfielle mon
meilleur miel et la diligence de mes meilleures abeilles.

Vous avez toujours envoye vers ma charite les mendiants les plus
imprudents; autour de ma pitie vous avez fait accourir les plus
incurables effrontes. C'est ainsi que vous avez blesse ma vertu dans
sa foi.

Et lorsque j'offrais en sacrifice ce que j'avais de plus sacre: votre
devotion s'empressait d'y joindre de plus grasses offrandes: en sorte
que les emanations de votre graisse etouffaient ce que j'avais de plus
sacre.

Et un jour je voulus danser comme jamais encore je n'avais danse: je
voulus danser au dela de tous les cieux. Alors vous avez detourne de
moi mon plus cher chanteur.

Et il entonna son chant le plus lugubre et le plus sombre: helas! il
corna a mon oreille des sons qui avaient l'air de venir du cor le plus
funebre!

Chanteur meurtrier, instrument de malice, toi le plus innocent! Deja
j'etais pret pour la meilleure danse: alors de tes accords tu as tue
mon extase!

Ce n'est qu'en dansant que je sais dire les symboles des choses les
plus sublimes: - mais maintenant mon plus haut symbole est reste sans
que mes membres puissent le figurer!

La plus haute esperance est demeuree fermee pour moi sans que j'aie pu
en reveler le secret. Et toutes les visions et toutes les consolations
de ma jeunesse sont mortes!

Comment donc ai-je supporte ceci, comment donc ai-je surmonte et assume
de pareilles blessures? Comment mon ame est-elle ressuscitee de ces
tombeaux?

Oui! il y a en moi quelque chose d'invulnerable, quelque chose qu'on ne
peut enterrer et qui fait sauter les rochers: cela s'appelle _ma
volonte._ Cela passe a travers les annees, silencieux et immuable.

Elle veut marcher de son allure, sur mes propres jambes, mon ancienne
volonte; son sens est dur et invulnerable.

Je ne suis invulnerable qu'au talon. Tu subsistes toujours, egale a
toi-meme, toi ma volonte patiente! tu as toujours passe par toutes les
tombes!

C'est en toi que subsiste ce qui ne s'est pas delivre pendant ma
jeunesse, et vivante et jeune tu es assise, pleine d'espoir, sur les
jaunes decombres des tombeaux.

Oui, tu demeures pour moi la destructrice de tous les tombeaux: salut a
toi, ma volonte! Et ce n'est que la ou il y a des tombeaux, qu'il y a
resurrection.-


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA VICTOIRE SUR SOI-MEME


Vous appelez "volonte de verite" ce qui vous pousse et vous rend
ardents, vous les plus sages parmi les sages.

Volonte d'imaginer l'etre: c'est ainsi que j'appelle votre volonte!

Vous voulez _rendre_ imaginable tout ce qui est: car vous doutez avec
une mefiance que ce soit deja imaginable.

Mais tout ce qui est, vous voulez le soumettre et le plier a votre
volonte. Le rendre poli et soumis a l'esprit, comme le miroir et
l'image de l'esprit.

C'est la toute votre volonte, o sages parmi les sages, c'est la votre
volonte de puissance; et aussi quand vous parlez du bien et du mal et
des evaluations de valeurs.

Vous voulez creer un monde devant lequel vous puissiez vous
agenouiller, c'est la votre dernier espoir et votre derniere ivresse.

Les simples, cependant, ceux que l'on appelle le peuple, - sont
semblables au fleuve sur lequel un canot vogue sans cesse en avant: et
dans le canot sont assises, solennelles et masquees, les evaluations
des valeurs.

Vous avez lance votre volonte et vos valeurs sur le fleuve du devenir;
une vieille volonte de puissance me revele ce que le peuple croit bon
et mauvais.

C'est vous, o sages parmi les sages, qui avez place de tels hotes dans
ce canot; vous les avez ornes de parures et de noms somptueux, - vous
et votre volonte dominante!

Maintenant le fleuve porte en avant votre canot: il _faut_ qu'il porte.
Peu importe que la vague brisee ecume et resiste a sa quille avec
colere.

Ce n'est pas le fleuve qui est votre danger et la fin de votre bien et
de votre mal, o sages parmi les sages: mais c'est cette volonte meme,
la volonte de puissance, - la volonte vitale, inepuisable et creatrice.

Mais, afin que vous compreniez ma parole du bien et du mal, je vous
dirai ma parole de la vie et de la coutume de tout ce qui est vivant.

J'ai suivi ce qui est vivant, je l'ai poursuivi sur les grands et sur
les petits chemins, afin de connaitre ses coutumes.

Lorsque la vie se taisait, je recueillais son regard sur un miroir a
cent facettes, pour faire parler son oeil. Et son oeil m'a parle.

Mais partout ou j'ai trouve ce qui est vivant, j'ai entendu les paroles
d'obeissance. Tout ce qui est vivant est une chose obeissante.

Et voici la seconde chose: on commande a celui qui ne sait pas s'obeir
a lui-meme. C'est la la coutume de ce qui est vivant.

Voici ce que j'entendis en troisieme lieu: commander est plus difficile
qu'obeir. Car celui qui commande porte aussi le poids de tous ceux qui
obeissent, et parfois cette charge l'ecrase: -

Dans tout commandement j'ai vu un danger et un risque. Et toujours,
quand ce qui est vivant commande, ce qui est vivant risque sa vie.

Et quand ce qui est vivant se commande a soi-meme, il faut que ce qui
est vivant expie son autorite et soit juge, vengeur, et victime de ses
propres lois.

D'ou cela vient-il donc? me suis-je demande. Qu'est-ce qui decide ce
qui est vivant a obeir, a commander et a etre obeissant, meme en
commandant?

Ecoutez donc mes paroles, o sages parmi les sages! Examinez
serieusement si je suis entre au coeur de la vie, jusqu'aux racines de
son coeur!

Partout ou j'ai trouve quelque chose de vivant, j'ai trouve de la
volonte de puissance; et meme dans la volonte de celui qui obeit j'ai
trouve la volonte d'etre maitre.

Que le plus fort domine le plus faible, c'est ce que veut sa volonte
qui veut etre maitresse de ce qui est plus faible encore. C'est la la
seule joie dont il ne veuille pas etre prive.

Et comme le plus petit s'abandonne au plus grand, car le plus grand
veut jouir du plus petit et le dominer, ainsi le plus grand s'abandonne
aussi et risque sa vie pour la puissance.

C'est la l'abandon du plus grand: qu'il y ait temerite et danger et que
le plus grand joue sa vie.

Et ou il y a sacrifice et service rendu et regard d'amour, il y a aussi
volonte d'etre maitre. C'est sur des chemins detournes que le plus
faible se glisse dans la forteresse et jusque dans le coeur du plus
puissant - c'est la qu'il vole la puissance.

Et la vie elle-meme m'a confie ce secret: "Voici, m'a-t-elle dit, je
suis _ce qui doit toujours se surmonter soi-meme._

"A vrai dire, vous appelez cela volonte de creer ou instinct du but, du
plus sublime, du plus lointain, du plus multiple: mais tout cela n'est
qu'une seule chose et un seul secret.

"Je prefere disparaitre que de renoncer a cette chose unique, et, en
verite, ou il y a declin et chute des feuilles, c'est la que se
sacrifie la vie - pour la puissance!

"Qu'il faille que je sois lutte, devenir, but et entrave du but: helas!
celui qui devine ma volonte, celui-la devine aussi les chemins
_tortueux_ qu'il lui faut suivre!

"Quelle que soit la chose que je cree et la facon dont j'aime cette
chose, il faut que bientot j'en sois l'adversaire et l'adversaire de
mon amour: ainsi le veut ma volonte.

"Et toi aussi, toi qui cherches la connaissance, tu n'es que le sentier
et la piste de ma volonte: en verite, ma volonte de puissance marche
aussi sur les traces de ta volonte du vrai!

"Il n'a assurement pas rencontre la verite, celui qui parlait de la
"volonte de vie", cette volonte - n'existe pas.

"Car: ce qui n'est pas ne peut pas vouloir; mais comment ce qui est
dans la vie pourrait-il encore desirer la vie!

"Ce n'est que la ou il y a de la vie qu'il y a de la volonte: pourtant
ce n'est pas la volonte de vie, mais - ce que j'enseigne - la volonte
de puissance.

"Il y a bien des choses que le vivant apprecie plus haut que la vie
elle-meme; mais c'est dans les appreciations elles-memes que parle - la
volonte de puissance!"

Voila l'enseignement que la vie me donna un jour: et c'est par cet
enseignement, o sages parmi les sages, que je resous l'enigme de votre
coeur.

En verite, je vous le dis: le bien et le mal qui seraient imperissables
- n'existent pas! Il faut que le bien et le mal se surmontent toujours
de nouveau par eux-memes.

Avec vos valeurs et vos paroles du bien et du mal, vous exercez la
force, vous, les appreciateurs de valeur: ceci est votre amour cache,
l'eclat, l'emotion et le debordement de votre ame.

Mais une puissance plus forte grandit dans vos valeurs, une nouvelle
victoire sur soi-meme qui brise les oeufs et les coquilles d'oeufs.

Et celui qui doit etre createur dans le bien et dans le mal: en verite,
celui-la commencera par detruire et par briser les valeurs.

Ainsi la plus grande malignite fait partie de la plus grande benignite:
mais cette benignite est la benignite du createur. -

_Parlons-en_, o sages parmi les sages, quoi qu'il nous en coute; car il
est plus dur de se taire; toutes les verites que l'on a passees sous
silence deviennent venimeuses.

Et que soit brise tout ce qui peut etre brise par nos verites! Il y a
encore bien des maisons a construire! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES HOMMES SUBLIMES


Il y a une mer en moi, son fond est tranquille: qui donc devinerait
qu'il cache des monstres plaisants!

Inebranlable est ma profondeur, mais elle brille d'enigmes et d'eclats
de rire.

J'ai vu aujourd'hui un homme sublime, un homme solennel un expiateur de
l'esprit: comme mon ame s'est ri de sa laideur!

La poitrine en avant, semblable a ceux qui aspirent: il demeurait
silencieux l'homme sublime:

Orne d'horribles verites, son butin de chasse, et riche de vetements
dechires; il y avait aussi sur lui beaucoup d'epines - mais je ne vis
point de roses.

Il n'a pas encore appris le rire et la beaute. Avec un air sombre, ce
chasseur est revenu de la foret de la connaissance.

Il est rentre de la lutte avec des betes sauvages: mais son air serieux
reflete encore la bete sauvage - une bete insurmontee!

Il demeure la, comme un tigre qui veut faire un bond; mais je n'aime
pas les ames tendues comme la sienne; leurs reticences me deplaisent.

Et vous me dites, amis, que "des gouts et des couleurs il ne faut pas
discuter". Mais toute vie est lutte pour les gouts et les couleurs!

Le gout, c'est a la fois le poids, la balance et le peseur; et malheur
a toute chose vivante qui voudrait vivre sans la lutte a cause des
poids, des balances et des peseurs!

S'il se fatiguait de sa sublimite, cet homme sublime: c'est alors
seulement que commencerait sa beaute, - et c'est alors seulement que je
voudrais le gouter, que je lui trouverais du gout.

Ce ne sera que lorsqu'il se detournera de lui-meme, qu'il sautera
par-dessus son ombre, et, en verite, ce sera dans _son_ soleil.

Trop longtemps il etait assis a l'ombre, l'expiateur de l'esprit a vu
palir ses joues; et l'attente l'a presque fait mourir de faim.

Il y a encore du mepris dans ses yeux et le degout se cache sur ses
levres. Il est vrai qu'il repose maintenant, mais son repos ne s'est
pas encore etendu au soleil.

Il devrait faire comme le taureau; et son bonheur devrait sentir la
terre et non le mepris de la terre.

Je voudrais le voir semblable a un taureau blanc, qui souffle et mugit
devant la charrue: et son mugissement devrait chanter la louange de
tout ce qui est terrestre!

Son visage est obscur; l'ombre de la main se joue sur son visage. Son
regard est encore dans l'ombre.

Son action elle-meme n'est encore qu'une ombre projetee sur lui: la
main obscurcit celui qui agit. Il n'a pas encore surmonte son acte.

Je goute beaucoup chez lui l'echine du taureau: mais maintenant
j'aimerais voir aussi le regard de l'ange.

Il faut aussi qu'il desapprenne sa volonte de heros: je veux qu'il soit
un homme eleve et non pas seulement un homme sublime: - l'ether a lui
seul devrait se soulever, cet homme sans volonte!

Il a vaincu des monstres, il a devine des enigmes: mais il lui faudrait
sauver aussi ses monstres et ses enigmes; il lui faudrait les
transformer en enfants divins.

Sa connaissance n'a pas encore appris a sourire et a etre sans
jalousie; son flot de passion ne s'est pas encore calme dans la beaute.

En verite, ce n'est pas dans la satiete que son desir doit se taire et
sombrer, mais dans la beaute. La grace fait partie de la generosite de
ceux qui ont la pensee elevee.

Le bras passe sur la tete: c'est ainsi que le heros devrait se reposer,
c'est ainsi qu'il devrait surmonter son repos.

Mais c'est pour le heros que la _beaute_ est la chose la plus
difficile. La beaute est insaisissable pour tout etre violent.

Un peu plus, un peu moins, c'est peu de chose et c'est beaucoup, c'est
meme l'essentiel.

Rester les muscles inactifs et la volonte dechargee: c'est ce qu'il y a
de plus difficile pour vous autres hommes sublimes.

Quand la puissance se fait clemente, quand elle descend dans le
visible: j'appelle beaute une telle condescendance.

Je n'exige la beaute de personne autant que de toi, de toi qui es
puissant: que ta bonte soit ta derniere victoire sur toi-meme.

Je te crois capable de toutes les mechancetes, c'est pourquoi j'exige
de toi le bien.

En verite, j'ai souvent ri des debiles qui se croient bons parce que
leur patte est infirme!

Tu dois imiter la vertu de la colonne: elle devient toujours plus belle
et plus fine a mesure qu'elle s'eleve, mais plus resistante
interieurement.

Oui, homme sublime, un jour tu seras beau et tu presenteras le miroir a
ta propre beaute.

Alors ton ame fremira de desirs divins; et il y aura de l'adoration
dans ta vanite!

Car ceci est le secret de l'ame: quand le heros a abandonne l'ame, c'est
alors seulement que s'approche en reve - le super-heros. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DU PAYS DE LA CIVILISATION


J'ai vole trop loin dans l'avenir: un frisson d'horreur m'a assailli.

Et lorsque j'ai regarde autour de moi, voici, le temps etait mon seul
contemporain.

Alors je suis retourne, fuyant en arriere - et j'allais toujours plus
vite: c'est ainsi que je suis venu aupres de vous, vous les hommes
actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.

Pour la premiere fois, je vous ai regardes avec l'oeil qu'il fallait,
et avec de bons desirs: en verite je suis venu avec le coeur
languissant.

Et que m'est-il arrive? Malgre la peu que j'ai eue - j'ai du me mettre
a rire! Mon oeil n'a jamais rien vu d'aussi bariole!

Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon coeur
tremblait, lui aussi: "Est-ce donc ici le pays de tous les pots de
couleurs?" - dis-je.

Le visage et les membres peinturlures de cinquante facons: c'est ainsi
qu'a mon grand etonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels!

Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui
flattaient et imitaient votre jeu de couleurs!

En verite, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre
visage, hommes actuels! Qui donc saurait vous - _reconnaitre_?

Barbouilles des signes du passe que recouvrent de nouveaux signes:
ainsi que vous etes bien caches de tous les interpretes!

Et si l'on savait scruter les entrailles, a qui donc feriez-vous croire
que vous avez des entrailles? Vous semblez petris de couleurs et de
bouts de papier colles ensemble.

Tous les temps et tous les peuples jettent pele-mele un regard a
travers vos voiles; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent
pele-mele a travers vos attitudes.

Celui qui vous oterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos
attitudes n'aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.

En verite, je suis moi-meme un oiseau effraye qui, un jour, vous a vus
nus et sans couleurs; et je me suis enfui lorsque ce squelette m'a fait
des gestes d'amour.

Car je prefererais etre manoeuvre dans l'enfer et chez les ombres du
passe! - Les habitants de l'enfer ont plus de consistance que vous!

C'est pour moi l'amertume de mes entrailles de ne pouvoir vous
supporter ni nus, ni habilles, vous autres hommes actuels!

Tout ce qui est inquietant dans l'avenir, et tout ce qui a jamais
epouvante des oiseaux egares, inspire en verite plus de quietude et
plus de calme que votre "realite".

Car c'est ainsi que vous parlez: "Nous sommes entierement faits de
_realite_, sans croyance et sans superstition." C'est ainsi que vous
vous rengorgez, sans meme avoir de gorge!

Oui, comment _pourriez_-vous croire, barioles comme vous l'etes! - vous
qui etes des peintures de tout ce qui a jamais ete cru.

Vous etes des refutations mouvantes de la foi elle-meme; et la rupture
de toutes les pensees. _Etres ephemeres_, c'est ainsi que je vous
appelle. Vous les "hommes de la realite"!

Toutes les epoques deblaterent les unes contre les autres dans vos
esprits; et les reves et les bavardages de toutes les epoques etaient
plus reels encore que votre raison eveillee!

Vous etes steriles: c'est _pourquoi_ vous manquez de foi. Mais celui
qui devait creer possedait toujours ses reves et ses etoiles - et il
avait foi en la foi! -

Vous etes des portes entr'ouvertes ou attendent les fossoyeurs. Et
cela es _votre_ realite: "Tout vaut la peine de disparaitre."

Ah! comme vous voila debout devant moi, hommes steriles, squelettes
vivants! Et il y en a certainement parmi vous qui s'en sont rendu
compte eux-memes.

Ils disaient: "Un dieu m'aurait-il enleve quelque chose pendant que je
dormais? En verite, il y aurait de quoi en faire une femme!

La pauvrete de mes cotes est singuliere!" ainsi parla deja maint homme
actuel.

Oui, vous me faites rire, hommes actuels! et surtout quand vous vous
etonnez de vous-memes!

Malheur a moi si je ne pouvais rire de votre etonnement et s'il me
fallait avaler tout ce que vos ecuelles contiennent de repugnant!

Mais je vous prends a la legere, puisque j'ai des _choses lourdes_ a
porter; et que m'importe si des mouches se posent sur mon fardeau!

En verite mon fardeau n'en sera pas plus lourd! Et ce n'est pas de
vous, mes contemporains, que me viendra la grande fatigue. -

Helas! ou dois-je encore monter avec mon desir? Je regarde du haut de
tous les sommets pour m'enquerir de patries et de terres natales.

Mais je n'en ai trouve nulle part: je suis errant dans toutes les
villes, et, a toutes les portes, je suis sur mon depart.

Les hommes actuels vers qui tout a l'heure mon coeur etait pousse sont
maintenant pour moi des etrangers qu'excitent mon rire; je suis chasse
des patries et des terres natales.

Je n'aime donc plus que le _pays de mes enfants_, la terre inconnue
parmi les mers lointaines: c'est elle que ma voile doit chercher sans
cesse.

Je veux me racheter aupres de mes enfants d'avoir ete le fils de mes
peres: je veux racheter de tout l'avenir - _ce_ present! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE L'IMMACULEE CONNAISSANCE


Lorsque hier la lune s'est levee, il me semblait qu'elle voulut mettre
au monde un soleil, tant elle s'etalait a l'horizon, lourde et pleine.

Mais elle mentait avec sa grossesse; et plutot encore je croirais a
l'homme dans la lune qu'a la femme.

Il est vrai qu'il est tres peu homme lui aussi, ce timide noctambule.
En verite, il passe sur les toits avec une mauvaise conscience.

Car il est plein de convoitise et de jalousie, ce moine dans la lune;
il convoite la terre et toutes les joies de ceux qui aiment.

Non, je ne l'aime pas, ce chat de gouttieres; ils me degoutent, tous
ceux qui epient les fenetres entr'ouvertes.

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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