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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

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Pieux et silencieux, il passe sur des tapis d'etoiles: - mais je
deteste tous les hommes qui marchent sans bruit, et qui ne font pas
meme sonner leurs eperons.

Les pas d'un homme loyal parlent; mais le chat marche a pas furtifs.
Voyez, la lune s'avance, deloyale comme un chat. -

Je vous donne cette parabole, a vous autres hypocrites sensibles, vous
qui cherchez la "connaissance pure"! C'est vous que j'appelle -
lascifs!

Vous aimez aussi la terre et tout ce qui est terrestre: je vous ai bien
devines! - mais il y a dans votre amour de la honte et de la mauvaise
conscience, - vous ressemblez a la lune.

On a persuade a votre esprit de mepriser tout ce qui est terrestre,
mais on n'a pas persuade vos entrailles: pourtant _elles_ sont ce
qu'il y a de plus fort en vous!

Et maintenant votre esprit a honte d'obeir a vos entrailles et il suit
des chemins derobes et trompeurs pour echapper a sa propre honte.

"Ce serait pour moi la chose la plus haute - ainsi se parle a lui-meme
votre esprit mensonger - de regarder la vie sans convoitise et non
comme les chiens avec la langue pendante.

"Etre heureux dans la contemplation, avec la volonte morte, sans
rapacite et sans envie egoiste - froid et gris sur tout le corps, mais
les yeux enivres de lune.

"Ce serait pour moi la bonne part - ainsi s'econduit lui-meme celui qui
a ete econduit - d'aimer la terre comme l'aime la lune et de ne toucher
sa beaute que des yeux.

"Et voici ce que j'appelle _l'immaculee_ connaissance de toutes choses:
ne rien demander aux choses que de pouvoir s'etendre devant elles,
ainsi qu'un miroir aux cent regards." -

Hypocrites sensibles et lascifs! Il vous manque l'innocence dans le
desir: et c'est pourquoi vous calomniez le desir!

En verite, vous n'aimez pas la terre comme des createurs, des
generateurs, joyeux de creer!

Ou y a-t-il de l'innocence? La ou il y a la volonte d'engendrer. Et
celui qui veut creer au-dessus de lui-meme, celui-la possede a mes yeux
la volonte la plus pure.

Ou a-t-il de la beaute? La ou _il faut que je veuille_ de toute ma
volonte; ou je veux aimer et disparaitre, afin qu'une image ne reste
pas image seulement.

Aimer et disparaitre: ceci s'accorde depuis des eternites. Vouloir
aimer, c'est aussi etre pret a la mort. C'est ainsi que je vous parle,
poltrons!

Mais votre regard louche et effemine veut etre "contemplatif"! Et ce
que l'on peut approcher avec des yeux pusillanimes doit etre appele
"beau"! O vous qui souillez les noms les plus nobles!

Mais ceci doit etre votre malediction, hommes immacules qui cherchez la
connaissance pure, que vous n'arriviez jamais a engendrer: quoique vous
soyez couches a l'horizon lourds et pleins.

En verite, vous remplissez votre bouche de nobles paroles: et vous
voudriez nous faire croire que votre coeur deborde, menteurs?

Mais _mes_ paroles sont des paroles grossieres, meprisees et informes,
et j'aime a recueillir ce qui, dans vos festins, tombe sous la table.

Elles me suffisent toujours - pour dire la verite aux hypocrites! Oui,
mes aretes, mes coquilles et mes feuilles de houx doivent - vous
chatouiller le nez, hypocrites!

Il y a toujours de l'air vicie autour de vous et autour de vos festins:
car vos pensees lascives, vos mensonges et vos dissimulations sont dans
l'air!

Ayez donc tout d'abord le courage d'avoir foi en vous-memes - en
vous-memes et en vos entrailles! Celui qui n'a pas foi en lui-meme
ment toujours.

Vous avez mis devant vous le masque d'un dieu, hommes "purs": votre
affreuse larve rampante s'est cachee sous le masque d'un dieu.

En verite, vous en faites accroire, "contemplatifs"! Zarathoustra, lui
aussi, a ete dupe de vos peaux divines; il n'a pas devine quels
serpents remplissaient cette peau.

Dans vos jeux, je croyais voir jouer l'ame d'un dieu, hommes qui
cherchez la connaissance pure! Je ne connaissais pas de meilleur art
que vos artifices!

La distance qui me separait de vous me cachait des immondices de
serpent et de mauvaises odeurs: et je ne savais pas que la ruse d'un
lezard rodat par ici, lascive.

Mais je me suis _approche_ de vous: alors le jour m'est venu - et
maintenant il vient pour vous, - les amours de la lune sont leur declin!

Regardez-la donc! Elle est la-haut, surprise et pale - devant l'aurore!

Car deja l'aurore monte, ardente, - _son_ amour pour la terre approche!
Tout amour de soleil est innocence et desir de createur.

Regardez donc comme l'aurore passe impatiente sur la mer! Ne
sentez-vous pas la soif et la chaude haleine de son amour?

Elle veut aspirer la mer, et boire ses profondeurs: et le desir de la
mer s'eleve avec ses mille mamelles.

Car la mer _veut_ etre baisee et aspiree par le soleil; elle _veut_
devenir air et hauteur et sentier de lumiere, et lumiere elle-meme!

En verite, pareil au soleil, j'aime la vie et toutes les mers profondes.

Et ceci est pour _moi_ la connaissance: tout ce qui est profond doit
monter - a ma hauteur! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES SAVANTS


Tandis que j'etais endormi, une brebis s'est mise a brouter la couronne
de lierre qui ornait ma tete, - et en mangeant elle disait:
"Zarathoustra n'est plus un savant."

Apres quoi, elle s'en alla, dedaigneuse et fiere. Voila ce qu'un
enfant m'a raconte.

J'aime a etre etendu, la ou jouent les enfants, le long du mur lezarde,
sous les chardons et les rouges pavots.

Je suis encore un savant pour les enfants et aussi pour les chardons et
les pavots rouges. Ils sont innocents, meme dans leur mechancete.

Je ne suis plus un savant pour les brebis: ainsi le veut mon sort. -
Qu'il soit beni!

Car ceci est la verite: je suis sorti de la maison des savants en
claquant la porte derriere moi.

Trop longtemps mon ame affamee fut assise a table, je ne suis pas comme
eux, dresse pour la connaissance comme pour casser des noix.

J'aime la liberte et l'air sur la terre fraiche; j'aime encore mieux
dormir sur les peaux de boeufs que sur leurs honneurs et leurs dignites.

Je suis trop ardent et trop consume de mes propres pensees: j'y perds
souvent haleine. Alors il me faut aller au grand air et quitter les
chambres pleines de poussiere.

Mais ils sont assis au frais, a l'ombre fraiche: ils veulent partout
n'etre que des spectateurs et se gardent bien de s'asseoir ou le soleil
darde sur les marches.

Semblables a ceux qui stationnent dans la rue et qui bouche bee
regardent les gens qui passent: ainsi ils attendent aussi, bouche bee,
les pensees des autres.

Les touche-t-on de la main, ils font involontairement de la poussiere
autour d'eux, comme des sacs de farine; mais qui donc se douterait que
leur poussiere vient du grain et de la jeune felicite des champs d'ete?

S'ils se montrent sages, je suis horripile de leurs petites sentences
et de leurs verites: leur sagesse a souvent une odeur de marecage: et,
en verite, j'ai deja entendu les grenouilles coasser dans leur sagesse!

Ils sont adroits et leurs doigts sont agiles: que veut _ma_ simplicite
aupres de leur complexite! Leurs doigts s'entendent a tout ce qui est
filage et nouage et tissage: ainsi ils tricotent les bas de l'esprit!

Ce sont de bonnes pendules: pourvu que l'on ait soin de les bien
remonter! Alors elles indiquent l'heure sans se tromper et font
entendre en meme temps un modeste tic-tac.

Ils travaillent, semblables a des moulins et a des pilons: qu'on leur
jette seulement du grain! - ils s'entendent a moudre le grain et a le
transformer en blanche farine.

Avec mefiance, ils se surveillent les doigts les uns aux autres.
Inventifs et petites malices, ils epient ceux dont la science est
boiteuse - ils guettent comme des araignees.

Je les ai toujours vu preparer leurs poisons avec precaution; et
toujours ils couvraient leurs doigts de gants de verre.

Ils savent aussi jouer avec des des pipes; et je les ai vus jouer avec
tant d'ardeur qu'ils en etaient couverts de sueur.

Nous sommes etrangers les uns aux autres et leurs vertus me sont encore
plus contraires que leurs faussetes et leurs des pipes.

Et lorsque je demeurais parmi eux, je demeurais au-dessus d'eux. C'est
pour cela qu'ils m'en ont voulu.

Ils ne veulent pas qu'on leur dise que quelqu'un marche au-dessus de
leurs tetes; et c'est pourquoi ils ont mis du bois, de la terre et des
ordures, entre moi et leurs tetes.

Ainsi ils ont etouffe le bruit de mes pas; et jusqu'a present ce sont
les plus savants qui m'ont le moins bien entendu.

Ils ont mis entre eux et moi toutes les faiblesses et toutes les fautes
des hommes: - dans leurs demeures ils appellent cela "faux plancher".

Mais malgre tout je marche _au-dessus_ de leur tete avec mes pensees;
et si je voulais meme marcher sur mes propres defauts, je marcherais
encore au-dessus d'eux et de leur tete.

Car les hommes ne sont _point_ egaux: ainsi parle la justice. Et ce
que je veux ils n'auraient pas le droit de le vouloir! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES POETES


"Depuis que je connais mieux le corps, - disait Zarathoustra a l'un de
ses disciples - l'esprit n'est plus pour moi esprit que dans une
certaine mesure; et tout ce qui est "imperissable" - n'est aussi que
symbole."

"Je t'ai deja entendu parler ainsi, repondit le disciple; et alors tu
as ajoute: "Mais les poetes mentent trop." Pourquoi donc disais-tu que
les poetes mentent trop?"

"Pourquoi? dit Zarathoustra. Tu demandes pourquoi? Je ne suis pas de
ceux qu'on a le droit de questionner sur leur pourquoi.

Ce que j'ai vecu est-il donc d'hier? Il y a longtemps que j'ai vecu
les raisons de mes opinions.

Ne faudrait-il pas que je fusse un tonneau de memoire pour pouvoir
garder avec moi mes raisons?

J'ai deja trop de peine a garder mes opinions; il y a bien des oiseaux
qui s'envolent.

Et il m'arrive aussi d'avoir dans mon colombier une bete qui n'est pas
de mon colombier et qui m'est etrangere; elle tremble lorsque j'y mets
la main.

Pourtant que tu disais un jour Zarathoustra? Que les poetes mentent
trop. - Mais Zarathoustra lui aussi est un poete.

Crois-tu donc qu'en cela il ait dit la verite? Pourquoi le crois-tu?"

Le disciple repondit: "Je crois en Zarathoustra." Mais Zarathoustra
secoua la tete et se mit a sourire.

La foi ne me sauve point, dit-il, la foi en moi-meme moins que toute
autre.

Mais, en admettant que quelqu'un dise serieusement que les poetes
mentent trop: il aurait raison, - _nous_ mentons trop.

Nous savons aussi trop peu de choses et nous apprenons trop mal: donc
il faut que nous mentions.

Et qui donc, parmi nous autres poetes, n'aurait pas falsifie son vin?
Bien des mixtures empoisonnees ont ete faites dans nos caves,
l'indescriptible a ete realise.

Et puisque nous savons peu de choses, nous aimons du fond du coeur les
pauvres d'esprit, surtout quand ce sont des jeunes femmes!

Et nous desirons meme les choses que les vieilles femmes se racontent
le soir. C'est ce que nous appelons en nous-meme l'eternel feminin.

Et, en nous figurant qu'il existe un chemin secret qui mene au savoir
et qui se _derobe_ a ceux qui apprennent quelque chose, nous croyons au
peuple et a sa "sagesse".

Mais les poetes croient tous que celui qui est etendu sur l'herbe, ou
sur un versant solitaire, en dressant l'oreille, apprend quelque chose
de ce qui se passe entre le ciel et la terre.

Et s'il leur vient des emotions tendres, les poetes croient toujours
que la nature elle-meme est amoureuse d'eux:

Et qu'elle se glisse a leur oreille pour y murmurer des choses secretes
et des paroles caressantes. Ils s'en vantent et s'en glorifient devant
tous les mortels!

Helas! il y a tant de choses entre le ciel et la terre que les poetes
sont les seuls a avoir revees!

Et surtout _au-dessus_ du ciel: car tous les dieux sont des symboles et
des artifices de poete.

En verite, nous sommes toujours attires vers les regions superieures -
c'est-a-dire vers le pays des nuages: c'est la que nous placons nos
ballons multicolores et nous les appelons Dieux et Surhumains.

Car ils sont assez legers pour ce genre de sieges! - tous ces Dieux et
ces Surhumains.

Helas! comme je suis fatigue de tout ce qui est insuffisant et qui veut
a toute force etre evenement! Helas! comme je suis fatigue des poetes!

Quand Zarathoustra eut dit cela, son disciple fut irrite contre lui,
mais il se tut. Et Zarathoustra se tut aussi; et ses yeux s'etaient
tournes a l'interieur comme s'il regardait dans le lointain. Enfin il
se mit a soupirer et a prendre haleine.

Je suis d'aujourd'hui et de jadis, dit-il alors; mais il y a quelque
chose en moi qui est de demain, et d'apres-demain, et de l'avenir.

Je suis fatigue des poetes, des anciens et des nouveaux. Pour moi ils
sont tous superficiels et tous des mers dessechees.

Ils n'ont pas assez pense en profondeur: c'est pourquoi leur sentiment
n'est pas descendu jusque dans les trefonds.

Un peu de volupte et un peu d'ennui: c'est ce qu'il y eut encore de
meilleur dans leurs meditations.

Leurs arpeges m'apparaissent comme des glissements des fuites de
fantomes; que connaissaient-ils jusqu'a present de l'ardeur qu'il y a
dans les sons! -

Ils ne sont pas non plus assez propres pour moi: ils troublent tous
leurs eaux pour les faire paraitre profondes.

Ils aiment a se faire passer pour conciliateurs, mais ils restent
toujours pour moi des gens de moyens-termes et de demi-mesures,
troubleurs et mal-propres! -

Helas! j'ai jete mon filet dans leurs mers pour attraper de bons
poissons, mais toujours j'ai retire la tete d'un dieu ancien.

C'est ainsi que la mer a donne une pierre a l'affame. Et ils semblent
eux-memes venir de la mer.

Il est certain qu'on y trouve des perles: c'est ce qui fait qu'ils
ressemblent d'autant plus a de durs crustaces. Chez eux j'ai souvent
trouve au lieu d'ame de l'ecume salee.

Ils ont pris a la mer sa vanite; la mer n'est-elle pas le paon le plus
vain entre tous les paons?

Meme devant le buffle le plus laid, elle etale sa roue; elle deploie
sans se lasser la soie et l'argent de son eventail de dentelles.

Le buffle regarde avec colere, son ame est tout pres du sable, plus
pres encore du fourre, mais le plus pres du marecage.

Que lui importe la beaute et la mer et la splendeur du paon! Tel est
le symbole que je dedie aux poetes.

En verite leur esprit lui-meme est le paon le plus vain entre tous les
paons et une mer de vanite!

L'esprit du poete veut des spectateurs: ne fut-ce que des buffles! -

Pourtant je me suis fatigue de cet esprit: et je vois venir un temps ou
il sera fatigue de lui-meme.

J'ai deja vu les poetes se transformer et diriger leur regard contre
eux-memes.

J'ai vu venir des expiateurs de l'esprit: c'est parmi les poetes qu'ils
sont nes. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES GRANDS EVENEMENTS


Il y a une ile dans la mer - non loin des Iles Bienheureuses de
Zarathoustra - ou se dresse un volcan perpetuellement empanache de
fumee. Le peuple, et surtout les vieilles femmes parmi le peuple,
disent de cette ile qu'elle est placee comme un rocher devant la porte
de l'enfer: mais la voie etroite qui descend a cette porte traverse
elle-meme le volcan.

A cette epoque donc, tandis que Zarathoustra sejournait dans les Iles
Bienheureuses, il arriva qu'un vaisseau jeta son ancre dans l'ile ou se
trouve la montagne fumante; et son equipage descendit a terre pour
tirer des lapins. Pourtant a l'heure de midi, tandis que le capitaine
et ses gens se trouvaient de nouveau reunis, ils virent soudain un
homme traverser l'air en s'approchant d'eux et une voix prononca
distinctement ces paroles: "Il est temps il est grand temps!" Lorsque
la vision fut le plus pres d'eux - elle passait tres vite pareille a
une ombre dans la direction du volcan - ils reconnurent avec un grand
effarement que c'etait Zarathoustra; car ils l'avaient tous deja vu,
excepte le capitaine lui-meme, ils l'aimaient, comme le peuple aime,
melant a parties egales l'amour et la crainte.

"Voyez donc! dit le vieux pilote, voila Zarathoustra qui va en enfer!"
-

Et a l'epoque ou ces matelots atterrissaient a l'ile de flammes, le
bruit courut que Zarathoustra avait disparu; et lorsque l'on s'informa
aupres de ses amis, ils raconterent qu'il avait pris le large pendant
la nuit, a bord d'un vaisseau, sans dire ou il voulait aller.

Ainsi se repandit une certaine inquietude; mais apres trois jours cette
inquietude s'augmenta de l'histoire des marins - et tout le peuple se
mit a raconter que le diable avait emporte Zarathoustra. Il est vrai
que ses disciples ne firent que rire de ces bruits et l'un d'eux dit
meme: "Je crois plutot encore que c'est Zarathoustra qui a emporte le
diable." Mais, au fond de l'ame, ils etaient tous pleins d'inquietude
et de langueur: leur joie fut donc grande lorsque, cinq jours apres,
Zarathoustra parut au milieu d'eux.

Et ceci est le recit de la conversation de Zarathoustra avec le chien
de feu:

La terre, dit-il, a une peau; et cette peau a des maladies. Une de ces
maladies s'appelle par exemple: "homme".

Et une autre de ces maladies s'appelle "chien de feu": c'est a propos
de ce chien que les hommes se sont dit et se sont laisse dire bien des
mensonges.

C'est pour approfondir ce secret que j'ai passe la mer: et j'ai vu la
verite nue, en verite! pieds nus jusqu'au cou.

Je sais maintenant ce qui en est du chien de feu; et aussi de tous les
demons de revolte et d'immondice, dont les vieilles femmes ne sont pas
seules a avoir peur.

Sors de ta profondeur, chien de feu! me suis-je ecrie, et avoue combien
ta profondeur est profonde! D'ou tires-tu ce que tu craches sur nous?

Tu bois abondamment a la mer: c'est ce que revele le sel de ta faconde!
En verite, pour un chien des profondeurs, tu prends trop ta nourriture
de la surface!

Je te tiens tout au plus pour le ventriloque de la terre, et toujours,
lorsque j'ai entendu parler les demons de revolte et d'immondice, je
les ai trouves semblables a toi, avec ton sel, tes mensonges et ta
platitude.

Vous vous entendez a hurler et a obscurcir avec des cendres! Vous etes
les plus grands vantards et vous connaissez l'art de faire entrer la
fange en ebullition.

Partout ou vous etes, il faut qu'il y ait de la fange aupres de vous,
et des choses spongieuses, oppressees et etroites. Ce sont elles qui
veulent etre mises en liberte.

"Liberte!" c'est votre cri prefere: mais j'ai perdu la foi aux "grands
evenements", des qu'il y a beaucoup de hurlements et de fumee autour
d'eux.

Crois-moi, demon aux eruptions tapageuses et infernales! les plus
grands evenements - ce ne sont pas nos heures les plus bruyantes, mais
nos heures les plus silencieuses.

Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des
inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde; il gravite, _en
silence._

Et avoue-le donc! Mince etait le resultat lorsque se dissipaient ton
fracas et ta fumee! Qu'importe qu'une ville se soit transformee en
momie et qu'une colonne soit couchee dans la fange!

Et j'ajoute encore ces paroles pour les destructeurs de colonnes.
C'est bien la la plus grande folie que de jeter du sel dans la mer et
des colonnes dans la fange.

La colonne etait couchee dans la fange de votre mepris: mais sa loi
veut que pour elle renaisse du mepris la vie nouvelle et la beaute
vivifiante!

Elle se releve maintenant avec des traits plus divins et une souffrance
plus seduisante; et en verite! elle vous remerciera encore de l'avoir
renversee, destructeurs!

Mais c'est le conseil que je donne aux rois et aux Eglises, et a tout
ce qui s'est affaibli par l'age et par la vertu - laissez-vous donc
renverser, afin que vous reveniez a la vie et que la vertu vous
revienne! -

C'est ainsi que j'ai parle devant le chien de feu: alors il
m'interrompit en grommelant et me demanda: "Eglise? Qu'est-ce donc
cela?"

"Eglise? repondis-je, c'est une espece d'Etat, et l'espece la plus
mensongere. Mais, tais-toi, chien de feu, tu connais ton espece mieux
que personne!

L'Etat est un chien hypocrite comme toi-meme, comme toi-meme il aime a
parler en fumee et en hurlements, - pour faire croire, comme toi, que
sa parole vient du fond des choses.

Car l'Etat veut absolument etre la bete la plus importante sur la
terre; et tout le monde croit qu'il l'est." -

Lorsque j'eus ainsi parle, le chien de feu parut fou de jalousie.
"Comment? s'ecria-t-il, la bete la plus importante sur terre? Et l'on
croit qu'il l'est". Et il sortit de son gosier tant de vapeurs et de
bruits epouvantables que je crus qu'il allait etouffer de colere et
d'envie.

Enfin, il finit par se taire et ses hoquets diminuerent; mais des
qu'il se fut tu, je dis en riant: "Tu te mets en colere, chien de feu:
donc j'ai raison contre toi!

Et, afin que je garde raison, laisse-moi t'entretenir d'un autre chien
de feu: celui-la parle reellement du coeur de la terre.

Son haleine est d'or et une pluie d'or, ainsi le veut son coeur. Les
cendres et la fumee et l'ecume chaude que sont-elles encore pour lui?

Un rire voltige autour de lui comme une nuee coloree; il est hostile a
tes gargouillements, a tes crachats, a tes intestins delabres!

Cependant l'or et le rire - il les prend au coeur de la terre, car,
afin que tu le saches, - _le coeur de la terre est d'or!_"

Lorsque le chien de feu entendit ces paroles, il lui fut impossible de
m'ecouter davantage. Honteusement il rentra sa queue et se mit a dire
'un ton decontenance: "Ouah! Ouah!" en rampant vers sa caverne. -

Ainsi racontait Zarathoustra. Mais ses disciples l'ecouterent a peine:
tant etait grande leur envie de lui parler des matelots, des lapins et
de l'homme volant.

"Que dois-je penser de cela? dit Zarathoustra. Suis-je donc un fantome?

Mais c'etait peut-etre mon ombre. Vous avez entendu parler deja du
voyageur et de son ombre?

Une chose est certaine: il faut que je la tienne plus severement,
autrement elle finira par me gater ma reputation."

Et encore une fois Zarathoustra secoua la tete avec etonnement: "Que
dois-je penser de cela? repeta-t-il.

Pourquoi donc le fantome a-t-il crie: "Il est temps! Il est grand
temps!"

_Pour quoi_ peut-il etre - grand temps?" -


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE DEVIN


"... et je vis une grande tristesse descendre sur les hommes. Les
meilleurs se fatiguerent de leurs oeuvres.

Une doctrine fut mise en circulation et a cote d'elle une croyance:
"Tout est vide, tout est pareil, tout est passe!"

Et de toutes les collines resonnait la reponse: "Tout est vide, tout
est pareil, tout est passe!"

Il est vrai que nous avons moissonne: mais pourquoi nos fruits ont-ils
pourri et bruni? Qu'est-ce qui est tombe la nuit derniere de la
mauvaise lune.

Tout travail a ete vain, notre vin a tourne, il est devenu du poison,
le mauvais oeil a jauni nos champs et nos coeurs.

Nous avons tous desseche; et si le feu tombe sur nous, nos cendres s'en
iront en poussiere: - Oui, nous avons fatigue meme le feu.

Toutes les fontaines se sont dessechees pour nous et la mer s'est
retiree. Tout sol veut se fendre, mais les abimes ne veulent pas nous
engloutir!

"Helas! ou y a-t-il encore une mer ou l'on puisse se noyer?" ainsi
resonne notre plainte - cette plainte qui passe sur les plats marecages.

En verite, nous nous sommes deja trop fatigues pour mourir, maintenant
nous continuons a vivre eveilles - dans des caveaux funeraires!"



Ainsi Zarathoustra entendit parler un devin; et sa prediction lui alla
droit au coeur et elle le transforma. Il erra triste et fatigue; et il
devint semblable a ceux dont avait parle le devin.

En verite, dit-il a ses disciples, il s'en faut de peu que ce long
crepuscule ne descende. Helas! comment ferai-je pour sauver ma lumiere
au dela de ce crepuscule!

Comment ferai-je pour qu'elle n'etouffe pas dans cette tristesse? Il
faut qu'elle soit la lumiere des mondes lointains et qu'elle eclaire
les nuits les plus lointaines!

Ainsi, preoccupe dans son coeur, Zarathoustra erra ca et la; et pendant
trois jours il ne prit ni nourriture ni boisson, il n'eut point de
repos et perdit la parole. Enfin il arriva de tomber dans un profond
sommeil. Mais ses disciples passaient de longues veilles, assis autour
de lui, et ils attendaient avec inquietude qu'il se reveillat pour se
remettre a parler et pour guerir de sa tristesse.

Mais voici le discours que leur tint Zarathoustra lorsqu'il se
reveilla; cependant sa voix leur semblait venir du lointain:

Ecoutez donc le reve que j'ai fait, mes amis, et aidez-moi a en deviner
le sens!

Il est encore une enigme pour moi, ce reve; son sens est cache en lui
et voile; il ne vole pas encore librement au-dessus de lui.

J'avais renonce a toute espece de vie; tel fut mon reve. J'etais
devenu veilleur et gardien des tombes, la-bas sur la solitaire montagne
du chateau de la Mort.

C'est la-haut que je gardais les cercueils de la Mort: les sombres
voutes s'emplissaient de ces trophees de victoire. A travers les
cercueils de verre les existences vaincues me regardaient.

Je respirais l'odeur d'eternites en poussieres: mon ame etait la,
lourde et poussiereuse. Et qui donc eut ete capable d'alleger son ame?

La clarte de minuit etait toujours autour de moi et, accroupie a ses
cotes, la solitude; et aussi un silence de mort, coupe de rales, le
pire de mes amis.

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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