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La Cite Antique by Fustel de Coulanges

F >> Fustel de Coulanges >> La Cite Antique

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LA CITÉ ANTIQUE
ÉTUDE SUR LE CULTE, LE DROIT, LES INSTITUTIONS DE LA GRÈCE ET DE ROME

PAR
FUSTEL DE COULANGES




INTRODUCTION.

DE LA NÉCESSITÉ D'ÉTUDIER LES PLUS VIEILLES CROYANCES DES ANCIENS POUR
CONNAÎTRE LEURS INSTITUTIONS.


On se propose de montrer ici d'après quels principes et par quelles règles
la société grecque et la société romaine se sont gouvernées. On réunit
dans la même étude les Romains et les Grecs, parce que ces deux peuples,
qui étaient deux branches d'une même race, et qui parlaient deux idiomes
issus d'une même langue, ont eu aussi les mêmes institutions et les mêmes
principes de gouvernement et ont traversé une série de révolutions
semblables.

On s'attachera surtout à faire ressortir les différences radicales et
essentielles qui distinguent à tout jamais ces peuples anciens des
sociétés modernes. Notre système d'éducation, qui nous fait vivre dès
l'enfance au milieu des Grecs et des Romains, nous habitue à les comparer
sans cesse à nous, à juger leur histoire d'après la nôtre et à expliquer
nos révolutions par les leurs. Ce que nous tenons d'eux et ce qu'ils nous
ont légué nous fait croire qu'ils nous ressemblaient; nous avons quelque
peine à les considérer comme des peuples étrangers; c'est presque toujours
nous que nous voyons en eux. De là sont venues beaucoup d'erreurs. Nous ne
manquons guère de nous tromper sur ces peuples anciens quand nous les
regardons à travers les opinions et les faits de notre temps.

Or les erreurs en cette matière ne sont pas sans danger. L'idée que l'on
s'est faite de la Grèce et de Rome a souvent troublé nos générations. Pour
avoir mal observé les institutions de la cité ancienne, on a imaginé de
les faire revivre chez nous. On s'est fait illusion sur la liberté chez
les anciens, et pour cela seul la liberté chez les modernes a été mise en
péril. Nos quatre-vingts dernières années ont montré clairement que l'une
des grandes difficultés qui s'opposent à la marche de la société moderne,
est l'habitude qu'elle a prise d'avoir toujours l'antiquité grecque et
romaine devant les yeux.

Pour connaître la vérité sur ces peuples anciens, il est sage de les
étudier sans songer à nous, comme s'ils nous étaient tout à fait
étrangers, avec le même désintéressement et l'esprit aussi libre que nous
étudierions l'Inde ancienne ou l'Arabie.

Ainsi observées, la Grèce et Rome se présentent à nous avec un caractère
absolument inimitable. Rien dans les temps modernes ne leur ressemble.
Rien dans l'avenir ne pourra leur ressembler. Nous essayerons de montrer
par quelles règles ces sociétés étaient régies, et l'on constatera
aisément que les mêmes règles ne peuvent plus régir l'humanité.

D'où vient cela? Pourquoi les conditions du gouvernement des hommes ne
sont-elles plus les mêmes qu'autrefois? Les grands changements qui
paraissent de temps en temps dans la constitution des sociétés, ne peuvent
être l'effet ni du hasard, ni de la force seule. La cause qui les produit
doit être puissante, et cette cause doit résider dans l'homme. Si les lois
de l'association humaine ne sont plus les mêmes que dans l'antiquité,
c'est qu'il y a dans l'homme quelque chose de changé. Nous avons en effet
une partie de notre être qui se modifie de siècle en siècle; c'est notre
intelligence. Elle est toujours en mouvement, et presque toujours en
progrès, et à cause d'elle, nos institutions et nos lois sont sujettes au
changement. L'homme ne pense plus aujourd'hui ce qu'il pensait il y a
vingt-cinq siècles, et c'est pour cela qu'il ne se gouverne plus comme il
se gouvernait.

L'histoire de la Grèce et de Rome est un témoignage et un exemple de
l'étroite relation qu'il y a toujours entre les idées de l'intelligence
humaine et l'état social d'un peuple. Regardez les institutions des
anciens sans penser à leurs croyances, vous les trouvez obscures,
bizarres, inexplicables. Pourquoi des patriciens et des plébéiens, des
patrons et des clients, des eupatrides et des thètes, et d'où viennent les
différences natives et ineffaçables que nous trouvons entre ces classes?
Que signifient ces institutions lacédémoniennes qui nous paraissent si
contraires à la nature? Comment expliquer ces bizarreries iniques de
l'ancien droit privé: à Corinthe, à Thèbes, défense de vendre sa terre; à
Athènes, à Rome, inégalité dans la succession entre le frère et la soeur?
Qu'est-ce que les jurisconsultes entendaient par l'_agnation_, par la
_gens_? Pourquoi ces révolutions dans le droit, et ces révolutions dans la
politique? Qu'était-ce que ce patriotisme singulier qui effaçait
quelquefois tous les sentiments naturels? Qu'entendait-on par cette
liberté dont on parlait sans cesse? Comment se fait-il que des
institutions qui s'éloignent si fort de tout ce dont nous avons l'idée
aujourd'hui, aient pu s'établir et régner longtemps? Quel est le principe
supérieur qui leur a donné l'autorité sur l'esprit des hommes?

Mais en regard de ces institutions et de ces lois, placez les croyances;
les faits deviendront aussitôt plus clairs, et leur explication se
présentera d'elle-même. Si, en remontant aux premiers âges de cette race,
c'est-à-dire au temps où elle fonda ses institutions, on observe l'idée
qu'elle se faisait de l'être humain, de la vie, de la mort, de la seconde
existence, du principe divin, on aperçoit un rapport intime entre ces
opinions et les règles antiques du droit privé, entre les rites qui
dérivèrent de ces croyances et les institutions politiques.

La comparaison des croyances et des lois montre qu'une religion primitive
a constitué la famille grecque et romaine, a établi le mariage et
l'autorité paternelle, a fixé les rangs de la parenté, a consacré le droit
de propriété et le droit d'héritage. Cette même religion, après avoir
élargi et étendu la famille, a formé une association plus grande, la cité,
et a régné en elle comme dans la famille. D'elle sont venues toutes les
institutions comme tout le droit privé des anciens. C'est d'elle que la
cité a tenu ses principes, ses règles, ses usages, ses magistratures. Mais
avec le temps ces vieilles croyances se sont modifiées ou effacées; le
droit privé et les institutions politiques se sont modifiées avec elles.
Alors s'est déroulée la série des révolutions, et les transformations
sociales ont suivi régulièrement les transformations de l'intelligence.

Il faut donc étudier avant tout les croyances de ces peuples. Les plus
vieilles sont celles qu'il nous importe le plus de connaître. Car les
institutions et les croyances que nous trouvons aux belles époques de la
Grèce et de Rome, ne sont que le développement de croyances et
d'institutions antérieures; il en faut chercher les racines bien loin dans
le passé. Les populations grecques et italiennes sont infiniment plus
vieilles que Romulus et Homère. C'est dans une époque plus ancienne, dans
une antiquité sans date, que les croyances se sont formées et que les
institutions se sont ou établies ou préparées.

Mais quel espoir y a-t-il d'arriver à la connaissance de ce passé
lointain? Qui nous dira ce que pensaient les hommes, dix ou quinze siècles
avant notre ère? Peut-on retrouver ce qui est si insaisissable et si
fugitif, des croyances et des opinions? Nous savons ce que pensaient les
Aryas de l'Orient, il y a trente-cinq siècles; nous le savons par les
hymnes des Védas, qui sont assurément fort antiques, et par les lois de
Manou, où l'on peut distinguer des passages qui sont d'une époque
extrêmement reculée. Mais, où sont les hymnes des anciens Hellènes? Ils
avaient, comme les Italiens, des chants antiques, de vieux livres sacrés;
mais de tout cela, il n'est rien parvenu jusqu'à nous. Quel souvenir peut-
il nous rester de ces générations qui ne nous ont pas laissé un seul texte
écrit?

Heureusement, le passé ne meurt jamais complètement pour l'homme. L'homme
peut bien l'oublier, mais il le garde toujours en lui. Car, tel qu'il est
à chaque époque, il est le produit et le résumé de toutes les époques
antérieures. S'il descend en son âme, il peut retrouver et distinguer ces
différentes époques d'après ce que chacune d'elles a laissé en lui.

Observons les Grecs du temps de Périclès, les Romains du temps de Cicéron;
ils portent en eux les marques authentiques et les vestiges certains des
siècles les plus reculés. Le contemporain de Cicéron (je parle surtout de
l'homme du peuple) a l'imagination pleine de légendes; ces légendes lui
viennent d'un temps très-antique et elles portent témoignage de la manière
de penser de ce temps-là. Le contemporain de Cicéron se sert d'une langue
dont les radicaux sont infiniment anciens; cette langue, en exprimant les
pensées des vieux âges, s'est modelée sur elles, et elle en a gardé
l'empreinte qu'elle transmet de siècle en siècle. Le sens intime d'un
radical peut quelquefois révéler une ancienne opinion ou un ancien usage;
les idées se sont transformées et les souvenirs se sont évanouis; mais les
mots sont restés, immuables témoins de croyances qui ont disparu. Le
contemporain de Cicéron pratique des rites dans les sacrifices, dans les
funérailles, dans la cérémonie du mariage; ces rites sont plus vieux que
lui, et ce qui le prouve, c'est qu'ils ne répondent plus aux croyances
qu'il a. Mais qu'on regarde de près les rites qu'il observe ou les
formules qu'il récite, et on y trouvera la marque de ce que les hommes
croyaient quinze ou vingt siècles avant lui.




LIVRE PREMIER.

ANTIQUES CROYANCES.




CHAPITRE PREMIER.

CROYANCES SUR L'ÂME ET SUR LA MORT.


Jusqu'aux derniers temps de l'histoire de la Grèce et de Rome, on voit
persister chez le vulgaire un ensemble de pensées et d'usages qui dataient
assurément d'une époque très-éloignée et par lesquels nous pouvons
apprendre quelles opinions l'homme se fit d'abord sur sa propre nature,
sur son âme, sur le mystère de la mort.

Si haut qu'on remonte dans l'histoire de la race indo-européenne, dont les
populations grecques et italiennes sont des branches, on ne voit pas que
cette race ait jamais pensé qu'après cette courte vie tout fût fini pour
l'homme. Les plus anciennes générations, bien avant qu'il y eût des
philosophes, ont cru à une seconde existence après celle-ci. Elles ont
envisagé la mort, non comme une dissolution de l'être, mais comme un
simple changement de vie.

Mais en quel lieu et de quelle manière se passait cette seconde existence?
Croyait-on que l'esprit immortel, une fois échappé d'un corps, allait en
animer un autre? Non; la croyance à la métempsycose n'a jamais pu
s'enraciner dans les esprits des populations gréco-italiennes; elle n'est
pas non plus la plus ancienne opinion des Aryas de l'Orient, puisque les
hymnes des Védas sont en opposition avec elle. Croyait-on que l'esprit
montait vers le ciel, vers la région de la lumière? Pas davantage; la
pensée que les âmes entraient dans une demeure céleste, est d'une époque
relativement assez récente en Occident, puisqu'on la voit exprimée pour la
première fois par le poëte Phocylide; le séjour céleste ne fut jamais
regardé que comme la récompense de quelques grands hommes et des
bienfaiteurs de l'humanité. D'après les plus vieilles croyances des
Italiens et des Grecs, ce n'était pas dans un monde étranger à celui-ci
que l'âme allait passer sa seconde existence; elle restait tout près des
hommes et continuait à vivre sous la terre. [1]

On a même cru pendant fort longtemps que dans cette seconde existence
l'âme restait associée au corps. Née avec lui, la mort ne l'en séparait
pas; elle s'enfermait avec lui dans le tombeau.

Si vieilles que soient ces croyances, il nous en est resté des témoins
authentiques. Ces témoins sont les rites de la sépulture, qui ont survécu
de beaucoup à ces croyances primitives, mais qui certainement sont nés
avec elles et peuvent nous les faire comprendre.

Les rites de la sépulture montrent clairement que lorsqu'on mettait un
corps au sépulcre, on croyait en même temps y mettre quelque chose de
vivant. Virgile, qui décrit toujours avec tant de précision et de scrupule
les cérémonies religieuses, termine le récit des funérailles de Polydore
par ces mots: « Nous enfermons l'âme dans le tombeau. » La même expression
se trouve dans Ovide et dans Pline le Jeune; ce n'est pas qu'elle répondît
aux idées que ces écrivains se faisaient de l'âme, mais c'est que depuis
un temps immémorial elle s'était perpétuée dans le langage, attestant
d'antiques et vulgaires croyances. [2]

C'était une coutume, à la fin de la cérémonie funèbre, d'appeler trois
fois l'âme du mort par le nom qu'il avait porté. On lui souhaitait de
vivre heureuse sous la terre. Trois fois on lui disait: Porte-toi bien. On
ajoutait: Que la terre te soit légère. [3] Tant on croyait que l'être
allait continuer à vivre sous cette terre et qu'il y conserverait le
sentiment du bien-être et de la souffrance! On écrivait sur le tombeau que
l'homme reposait là; expression qui a survécu à ces croyances et qui de
siècle en siècle est arrivée jusqu'à nous. Nous l'employons encore, bien
qu'assurément personne aujourd'hui ne pense qu'un être immortel repose
dans un tombeau. Mais dans l'antiquité on croyait si fermement qu'un homme
vivait là, qu'on ne manquait jamais d'enterrer avec lui les objets dont on
supposait qu'il avait besoin, des vêtements, des vases, des armes. On
répandait du vin sur sa tombe pour étancher sa soif; on y plaçait des
aliments pour apaiser sa faim. On égorgeait des chevaux et des esclaves,
dans la pensée que ces êtres enfermés avec le mort le serviraient dans le
tombeau, comme ils avaient fait pendant sa vie. Après la prise de Troie,
les Grecs vont retourner dans leur pays; chacun d'eux emmène sa belle
captive; mais Achille, qui est sous la terre, réclame sa captive aussi, et
on lui donne Polyxène. [4]

Un vers de Pindare nous a conservé un curieux vestige de ces pensées des
anciennes générations. Phryxos avait été contraint de quitter la Grèce et
avait fui jusqu'en Colchide. Il était mort dans ce pays; mais tout mort
qu'il était, il voulait revenir en Grèce. Il apparut donc à Pélias et lui
prescrivit d'aller en Colchide pour en rapporter son âme. Sans doute cette
âme avait le regret du sol de la patrie, du tombeau de la famille; mais
attachée aux restes corporels, elle ne pouvait pas quitter sans eux la
Colchide. [5]

De cette croyance primitive dériva la nécessité de la sépulture. Pour que
l'âme fût fixée dans cette demeure souterraine qui lui convenait pour sa
seconde vie, il fallait que le corps, auquel elle restait attachée, fût
recouvert de terre. L'âme qui n'avait pas son tombeau n'avait pas de
demeure. Elle était errante. En vain aspirait-elle au repos, qu'elle
devait aimer après les agitations et le travail de cette vie; il lui
fallait errer toujours, sous forme de larve ou de fantôme, sans jamais
s'arrêter, sans jamais recevoir les offrandes et les aliments dont elle
avait besoin. Malheureuse, elle devenait bientôt malfaisante. Elle
tourmentait les vivants, leur envoyait des maladies, ravageait leurs
moissons, les effrayait par des apparitions lugubres, pour les avertir de
donner la sépulture à son corps et à elle-même. De là est venue la
croyance aux revenants. Toute l'antiquité a été persuadée que sans la
sépulture l'âme était misérable, et que par la sépulture elle devenait à
jamais heureuse. Ce n'était pas pour l'étalage de la douleur qu'on
accomplissait la cérémonie funèbre, c'était pour le repos et le bonheur du
mort. [6]

Remarquons bien qu'il ne suffisait pas que le corps fût mis en terre. Il
fallait encore observer des rites traditionnels et prononcer des formules
déterminées. On trouve dans Plaute l'histoire d'un revenant; [7] c'est une
âme qui est forcément errante, parce que son corps a été mis en terre sans
que les rites aient été observés. Suétone raconte que le corps de Caligula
ayant été mis en terre sans que la cérémonie funèbre fût accomplie, il en
résulta que son âme fut errante et qu'elle apparut aux vivants, jusqu'au
jour où l'on se décida à déterrer le corps et à lui donner une sépulture
suivant les règles. Ces deux exemples montrent clairement quel effet on
attribuait aux rites et aux formules de la cérémonie funèbre. Puisque sans
eux les âmes étaient errantes et se montraient aux vivants, c'est donc que
par eux elles étaient fixées et enfermées dans leurs tombeaux. Et de même
qu'il y avait des formules qui avaient cette vertu, les anciens en
possédaient d'autres qui avaient la vertu contraire, celle d'évoquer les
âmes et de les faire sortir momentanément du sépulcre.

On peut voir dans les écrivains anciens combien l'homme était tourmenté
par la crainte qu'après sa mort les rites ne fussent pas observés à son
égard. C'était une source de poignantes inquiétudes. On craignait moins la
mort que la privation de sépulture. C'est qu'il y allait du repos et du
bonheur éternel. Nous ne devons pas être trop surpris de voir les
Athéniens faire périr des généraux qui, après une victoire sur mer,
avaient négligé d'enterrer les morts. Ces généraux, élèves des
philosophes, distinguaient nettement l'âme du corps, et comme ils ne
croyaient pas que le sort de l'une fût attaché au sort de l'autre, il leur
semblait qu'il importait assez peu à un cadavre de se décomposer dans la
terre ou dans l'eau. Ils n'avaient donc pas bravé la tempête pour la vaine
formalité de recueillir et d'ensevelir leurs morts. Mais la foule qui,
même à Athènes, restait attachée aux vieilles croyances, accusa ses
généraux d'impiété et les fit mourir. Par leur victoire ils avaient sauvé
Athènes; mais par leur négligence ils avaient perdu des milliers d'âmes.
Les parents des morts, pensant au long supplice que ces âmes allaient
souffrir, étaient venus au tribunal en vêtements de deuil et avaient
réclamé vengeance.

Dans les cités anciennes la loi frappait les grands coupables d'un
châtiment réputé terrible, la privation de sépulture. On punissait ainsi
l'âme elle-même, et on lui infligeait un supplice presque éternel.

Il faut observer qu'il s'est établi chez les anciens une autre opinion sur
le séjour des morts. Ils se sont figuré une région, souterraine aussi,
mais infiniment plus vaste que le tombeau, où toutes les âmes, loin de
leur corps, vivaient rassemblées, et où des peines et des récompenses
étaient distribuées suivant la conduite que l'homme avait menée pendant la
vie. Mais les rites de la sépulture, tels que nous venons de les décrire,
sont manifestement en désaccord avec ces croyances-là: preuve certaine
qu'à l'époque où ces rites s'établirent, on ne croyait pas encore au
Tartare et aux champs Élysées. L'opinion première de ces antiques
générations fut que l'être humain vivait dans le tombeau, que l'âme ne se
séparait pas du corps et qu'elle restait fixée à cette partie du sol où
les ossements étaient enterrés. L'homme n'avait d'ailleurs aucun compte à
rendre de sa vie antérieure. Une fois mis au tombeau, il n'avait à
attendre ni récompenses ni supplices. Opinion grossière assurément, mais
qui est l'enfance de la notion de la vie future.

L'être qui vivait sous la terre n'était pas assez dégagé de l'humanité
pour n'avoir pas besoin de nourriture. Aussi à certains jours de l'année
portait-on un repas à chaque tombeau. Ovide et Virgile nous ont donné la
description de cette cérémonie dont l'usage s'était conservé intact
jusqu'à leur époque, quoique les croyances se fussent déjà transformées.
Ils nous montrent qu'on entourait le tombeau de vastes guirlandes d'herbes
et de fleurs, qu'on y plaçait des gâteaux, des fruits, du sel, et qu'on y
versait du lait, du vin, quelquefois le sang d'une victime. [8]

On se tromperait beaucoup si l'on croyait que ce repas funèbre n'était
qu'une sorte de commémoration. La nourriture que la famille apportait,
était réellement pour le mort, exclusivement pour lui. Ce qui le prouve,
c'est que le lait et le vin étaient répandus sur la terre du tombeau;
qu'un trou était creusé pour faire parvenir les aliments solides jusqu'au
mort; que, si l'on immolait une victime, toutes les chairs en étaient
brûlées pour qu'aucun vivant n'en eût sa part; que l'on prononçait
certaines formules consacrées pour convier le mort à manger et à boire;
que, si la famille entière assistait à ce repas, encore ne touchait-elle
pas aux mets; qu'enfin, en se retirant, on avait grand soin de laisser un
peu de lait, et quelques gâteaux dans des vases, et qu'il y avait grande
impiété à ce qu'un vivant touchât à cette petite provision destinée aux
besoins du mort. [9]

Ces usages sont attestés de la manière la plus formelle. « Je verse sur la
terre du tombeau, dit Iphigénie dans Euripide, le lait, le miel, le vin;
car c'est avec cela qu'on réjouit les morts. » [10] Chez les Grecs, en
avant de chaque tombeau il y avait un emplacement qui était destiné à
l'immolation de la victime et à la cuisson de sa chair. [11] Le tombeau
romain avait de même sa _culina_, espèce de cuisine d'un genre particulier
et uniquement à l'usage du mort. [12] Plutarque raconte qu'après la
bataille de Platée les guerriers morts ayant été enterrés sur le lieu du
combat, les Platéens s'étaient engagés à leur offrir chaque année le repas
funèbre. En conséquence, au jour anniversaire, ils se rendaient en grande
procession, conduits par leurs premiers magistrats, vers le tertre sous
lequel reposaient les morts. Ils leur offraient du lait, du vin, de
l'huile, des parfums, et ils immolaient une victime. Quand les aliments
avaient été placés sur le tombeau, les Platéens prononçaient une formule
par laquelle ils appelaient les morts à venir prendre ce repas. Cette
cérémonie s'accomplissait encore au temps de Plutarque, qui put en voir le
six-centième anniversaire. [13]

Un peu plus tard, Lucien, en se moquant de ces opinions et de ces usages,
faisait voir combien ils étaient fortement enracinés chez le vulgaire.
« Les morts, dit-il, se nourrissent des mets que nous plaçons sur leur
tombeau et boivent le vin que nous y versons; en sorte qu'un mort à qui
l'on n'offre rien, est condamné à une faim perpétuelle. » [14]

Voilà des croyances bien vieilles et qui nous paraissent bien fausses et
ridicules. Elles ont pourtant exercé l'empire sur l'homme pendant un grand
nombre de générations. Elles ont gouverné les âmes; nous verrons même
bientôt qu'elles ont régi les sociétés, et que la plupart des institutions
domestiques et sociales des anciens sont venues de cette source.


NOTES

[1] _Sub terra censebant reliquam vitam agi mortuorum_. Cicéron, _Tusc._,
I, 16. Euripide, _Alceste_, 163; _Hécube_, passim.

[2] Ovide, _Fastes_, V, 451. Pline, _Lettres_, VII, 27. Virgile, _En._,
III, 67. La description de Virgile se rapporte à l'usage des cénotaphes;
il était admis que lorsqu'on ne pouvait pas retrouver le corps d'un
parent, on lui faisait une cérémonie qui reproduisait exactement tous les
rites de la sépulture, et l'on croyait par là enfermer, à défaut du corps,
l'âme dans le tombeau. Euripide, _Hélène_, 1061, 1240. Scholiast. _ad
Pindar. Pyth._, IV, 284. Virgile, VI, 505; XII, 214.

[3] _Iliade_, XXIII, 221. Pausanias, II, 7, 2. Euripide, _Alc._, 463.
Virgile, _En._, III, 68. Catulle, 98, 10. Ovide, _Trist._, III, 3, 43;
_Fast._, IV, 852; _Métam._, X, 62. Juvénal, VII, 207. Martial, I, 89; V,
35; IV, 30. Servius, _ad Aen._, II, 644; III, 68; XI, 97. Tacite,
_Agric._, 46.

[4] Euripide, _Héc._, passim; _Alc._, 618; _Iphig._, 162. _Iliade_, XXIII,
166. Virgile, _Én._, V, 77; VI, 221; XI, 81. Pline, _H. N._, VIII, 40.
Suétone, _Caesar_, 84; Lucien, _De luctu_, 14.

[5] Pindare, _Pythiq._, IV, 284, édit. Heyne; voir le Scholiaste.

[6] _Odyssée_, XI, 72. Euripide, _Troad._, 1085. Hérodote, V, 92. Virgile,
VI, 371, 379. Horace, _Odes_, I, 23. Ovide, _Fast._, V, 483. Pline,
_Epist._, VII, 27. Suétone, _Calig._, 59. Servius, _ad Aen._, III, 68.

[7] Plaute, _Mostellaria_.

[8] Virgile, _Én._, III, 300 et seq.; V, 77. Ovide, _Fast._, II, 535-542.

[9] Hérodote, II, 40. Euripide, _Hécube_, 536. Pausanias, II, 10. Virgile,
V, 98. Ovide, _Fast._, II, 566. Lucien, _Charon_.

[10] Eschyle, _Choéph._, 476. Euripide, _Iphigénie_, 162.

[11] Euripide, _Électre_, 513.

[12] Festus, v. _Culina_.

[13] Plutarque, _Aristide_, 21.

[14] Lucien, _De luctu_.




CHAPITRE II.

LE CULTE DES MORTS


Ces croyances donnèrent lieu de très-bonne heure à des règles de conduite.
Puisque le mort avait besoin de nourriture et de breuvage, on conçut que
c'était un devoir pour les vivants de satisfaire à ce besoin. Le soin de
porter aux morts les aliments ne fut pas abandonné au caprice ou aux
sentiments variables des hommes; il fut obligatoire. Ainsi s'établit toute
une religion de la mort, dont les dogmes ont pu s'effacer de bonne heure,
mais dont les rites ont duré jusqu'au triomphe du christianisme.

Les morts passaient pour des êtres sacrés. Les anciens leur donnaient les
épithètes les plus respectueuses qu'ils pussent trouver; ils les
appelaient bons, saints, bienheureux. Ils avaient pour eux toute la
vénération que l'homme peut avoir pour la divinité qu'il aime ou qu'il
redoute. Dans leur pensée chaque mort était un dieu. [1]

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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