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Discours civiques de Danton by Georges Jacques Danton

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Discours Civiques

de

Danton

avec une introduction et des notes

par

Hector Fleischmann





TABLE DES MATIÈRES


INTRODUCTION

1792

I. Sur les devoirs de l'homme public (novembre 1791)
II. Sur les mesures révolutionnaires (26 août 1792)
III. Sur la patrie en danger (2 septembre 1792)
IV. Sur le rôle de la Convention (21 septembre 1792)
V. Sur le choix des juges (22 septembre 1792)
VI. Justification civique (25 septembre 1792)
VII. Contre Roland (29 octobre 1792)
VIII. Pour la liberté des opinions religieuses (7 novembre 1792)

1793

IX. Procès de Louis XVI (janvier 1793)
X. Pour Lepeletier et contre Roland (21 janvier 1793)
XI. Sur la réunion de la Belgique à la France (31 janvier 1793)
XII. Sur les secours à envoyer à Dumouriez (8 mars 1793)
XIII. Sur la libération des prisonniers pour dettes (9 mars 1793)
XIV. Sur les devoirs de chacun envers la patrie en danger (10 mars
1793)
XV. Sur l'institution d'un tribunal révolutionnaire (10 mars 1793)
XVI. Sur la démission de Beurnonville (11 mars 1793)
XVII. Sur le gouvernement révolutionnaire (27 mars 1793)
XVIII. Justification de sa conduite en Belgique (30 mars 1793)
XIX. Sur la trahison de Dumouriez et la mission en Belgique (1er avril
1793)
XX. Sur le Comité de Salut public (3 avril 1793)
XXI. Sur le prix du pain (5 avril 1793)
XXII. Sur le droit de pétition du peuple (10 avril 1793)
XXIII. Sur la peine de mort contre ceux qui transigent avec l'ennemi
(13 avril 1793)
XXIV. Sur la tolérance des cultes 19 avril 1793)
XXV. Sur un nouvel impôt et de nouvelles levées (27 avril 1793)
XXVI. Autre discours sur le droit de pétition du peuple (1er mai 1793)
XXVII. Sur l'envoi de nouvelles troupes en Vendée (8 mai 1793)
XXVIII. Sur une nouvelle loi pour protéger la représentation nationale
(24 mai 1793)
XXIX. Pour le peuple de Paris (26 mai 1793)
XXX. Contre la Commission des Douze (27 mai 1793)
XXXI. Autre discours contre la Commission des Douze (3l mai 1793)
XXXII. Sur la chute des Girondins (13 juin 1793)
XXXIII. Contre les assignats royaux (31 Juillet 1793)
XXXIV. Discours pour que le Comité de Salut public soit érigé en
gouvernement provisoire, (ler août 1793)
XXXV. Sur les suspects (l2 août 1793)
XXXVI. Sur l'instruction gratuite et obligatoire (13 août 1793)
XXXVII. Sur les créanciers de la liste civile et les réquisitions
départementales (14 août 1793)
XXXVIII. Sur de nouvelles mesures révolutionnaires (4 septembre 1793)
XXXIX. Sur les secours à accorder aux prêtres sans ressources (22
novembre 1793)
XL. Contre les mascarades antireligieuses et sur la conspiration de
l'étranger (26 novembre 1793)
XLI. Sur l'instruction publique (26 novembre 1793)
XLII. Sur les arrêtés des représentants en mission en matière
financière (1er décembre 1793)
XLIII. Défense aux Jacobins (3 décembre 1793)
XLIV. Sur les mesures à prendre contre les suspects (7 décembre 1793)
XLV. Sur l'instruction publique (12 décembre 1793)

1794

XLVI. Sur l'égalité des citoyens devant les mesures révolutionnaires
(23 Janvier 1794)
XLVII. Pour le Père Duchesne et Ronsin (2 février 1794)
XLVIII. Sur l'abolition de l'esclavage (6 février 1794)
XLIX. Sur les fonctionnaires publics soumis à l'examen du Comité de
Salut public (9 mars 1794)
L. Sur la dignité de la Convention (19 mars 1794)


MÉMOIRE, écrit en mil huit cent quarante-six, par les deux fils de
Danton, le conventionnel, pour détruire les accusations de
vénalité contre leur père






INTRODUCTION


I


Voici le seul orateur populaire de la Révolution.

De tous ceux qui, à la Constituante, à la Législative ou à la
Convention, ont occupé la tribune et mérité le laurier de l'éloquence,
Danton est le seul dont la parole trouva un écho dans la rue et dans
le coeur du peuple. C'est véritablement l'homme de la parole
révolutionnaire, de la parole d'insurrection. Que l'éloquence
noblement ordonnée d'un Mirabeau et les discours froids et électriques
d'un Robespierre, soient davantage prisés que les harangues hagardes
et tonnantes de Danton, c'est là un phénomène qui ne saurait rien
avoir de surprenant. Si les deux premiers de ces orateurs ont pu
léguer à la postérité des discours qui demeurent le testament
politique d'une époque, c'est qu'ils furent rédigés pour cette
postérité qui les accueille. Pour Danton rien de pareil. S'il atteste
quelquefois cette postérité, qui oublie en lui l'orateur pour le
meneur, c'est par pur effet oratoire, parce qu'il se souvient, lui
aussi, des classiques dont il est nourri, et ce n'est qu'un incident
rare. Ce n'est pas à cela qu'il prétend. Il ne sait point "prévoir la
gloire de si loin". Il est l'homme de l'heure dangereuse, l'homme de
la patrie en danger; l'homme de l'insurrection. "Je suis un homme de
Révolution [Note: ÉDOUARD FLEURY. Etudes révolutionnaires: Camille
Desmoulins et Roch Mercandier (la presse révolutionnaire), p. 47;
Paris, 1852]", lui fait-on dire. Et c'est vrai. Telles, ses harangues
n'aspirent point à se survivre. Que sa parole soit utile et écoutée à
l'heure où il la prononce, c'est son seul désir et il estime son
devoir accompli.

On conçoit ce que cette théorie, admirable en pratique, d'abnégation
et de courage civique, peut avoir de défectueux pour la renommée
oratoire de l'homme qui en fait sa règle de conduite, sa ligne
politique. Nous verrons, plus loin, que ce n'est pas le seul sacrifice
fait par Danton à sa patrie.

Ces principes qu'il proclame, qu'il met en oeuvre, sont la meilleure
critique de son éloquence. "Ses harangues sont contre toutes les
règles de la rhétorique: ses métaphores n'ont presque jamais rien de
grec ou de latin (quoiqu'il aimât à parler le latin). Il est moderne,
actuel" [Note: F.A. AULARD. Études et leçons sur la Révolution
française, tome 1, p. 183; Paris, Félix Alcan, 1893.], dit M. Aulard
qui lui a consacré de profondes et judicieuses études. C'est là le
résultat de son caractère politique, et c'est ainsi qu'il se trouve
chez Danton désormais inséparable de son éloquence. Homme d'action
avant tout, il méprise quelque peu les longs discours inutiles.
Apathie déconcertante chez lui. En effet, il semble bien, qu'avocat,
nourri dans la basoche, coutumier de toutes les chicanes, et surtout
de ces effroyables chicanes judiciaires de l'ancien régime, il ait dû
prendre l'habitude de les écouter en silence, quitte à foncer ensuite,
tète baissée, sur l'adversaire. Mais peut-être est-ce de les avoir
trop souvent écoutés, ces beaux discours construits selon les méthodes
de la plus rigoureuse rhétorique, qu'il se révèle leur ennemi le jour
où la basoche le lâche et fait de l'avocat aux Conseils du Roi
l'émeutier formidable rué à l'assaut des vieilles monarchies? Sans
doute, mais c'est surtout parce qu'il n'est point l'homme de la
chicane et des tergiversations, parce que, mêlé à la tourmente la plus
extraordinaire de l'histoire, il comprend, avec le coup d'oeil de
l'homme d'État qu'il fut dès le premier jour, le besoin, l'obligation
d'agir et d'agir vite. Qui ne compose point avec sa conscience, ne
compose point avec les événements. Cela fait qu'au lendemain d'une
nuit démente, encore poudreux, de la bagarre, un avocat se trouve
ministre de la Justice.

Se sent-il capable d'assumer cette lourde charge? Est-il préparé à la
terrible et souveraine fonction? Le sait-il? Il ne discute point avec
lui-même et accepte. Il sait qu'il est avocat du peuple, qu'il
appartient au peuple. Il accepte parce qu'il faut vaincre, et vaincre
sur-le-champ.[Note: "Mon ami Danton est devenu ministre de la Justice
par la grâce du canon: cette journée sanglante devait finir, pour nous
deux surtout, par être élevés ou hissés ensemble. Il l'a dit à
l'Assemblée nationale: Si j'eusse été vaincu, je serais
criminel." Lettre de Camille Desmoulins à son père, 15 août 1792.
Oeuvres de Camille Desmoulins, recueillies et publiées d'après les
textes originaux par M. Jules Claretie, tome II, p. 367-369; Paris,
Pasquelle, 1906.]

Cet homme-là n'est point l'homme de la mûre réflexion, et de là ses
fautes. Il accepte l'inspiration du moment, pourvu, toutefois, qu'elle
s'accorde avec l'idéal politique que, dès les premiers jours, il s'est
proposé d'atteindre.

Il n'a point, comme Mirabeau, le génie de la facilité, cette abondance
méridionale que parent les plus belles fleurs de l'esprit, de
l'intelligence et de la réminiscence. Mirabeau, c'est un phénomène
d'assimilation, extraordinaire écho des pensées d'autrui qu'il fond et
dénature magnifiquement au creuset de sa mémoire, une manière de
Bossuet du plagiat que nul sujet ne trouve pris au dépourvu.

Danton, lui, avoue simplement son ignorance en certaines matières. "Je
ne me connais pas grandement en finances", disait-il un jour [Note:
Séance de la Convention, du 31 juillet 1793.] et il parle cinq
minutes. Mirabeau eût parlé cinq heures. Il n'a point non plus, comme
Robespierre, ce don de l'axiome géométrique, cette logique froide qui
tombe comme le couperet, établit, ordonne, institue, promulgue et ne
discute pas. Quand cela coule des minces lèvres de l'avocat d'Arras,
droit et rigide à la tribune, on ne songe pas que durant des nuits il
s'est penché sur son papier, livrant bataille au mot rebelle, acharné
sur la métaphore, raturant, recommençant, en proie a toutes les affres
du style. Or, Danton n'écrit rien [Note: P. AULARD, oevr. cit., tome
I, p. 172.]. Paresse, a-t-on dit? Peut-être. Il reconnaît: "Je n'ai
point de correspondance." [Note: Séance de la Convention, du 21 août
1793.]. C'est l'aveu implicite de ses improvisations répétées. Qui
n'écrit point de lettres ne rédige point de discours. C'est chose
laissée à l'Incorruptible et à l'Ami du Peuple. Ce n'est point
davantage à Marat qu'on peut le comparer. L'éloquence de celui-ci a
quelque chose de forcené et de lamentatoire, une ardeur d'apostolat
révolutionnaire et de charité, de vengeur et d'implorant à la fois. Ce
sont bien des plaintes où passé, suivant la saisissante expression de
M. Vellay, l'ombre désespérée de Cassandre. [Note: La Correspondance
de Marat, recueillie et publiée par Charles Vellay, intr. xxii; Paris,
Fasquelle, 1896.] Chez Danton, rien de tout cela. Et à qui le comparer
sinon qu'à lui?

Dans son style on entend marcher les événements. Ils enflent son
éloquence, la font hagarde, furieuse, furibonde; chez lui la parole
bat le rappel et bondit armée. Aussi, point de longs discours. Toute
colère tombe, tout enthousiasme faiblit. Les grandes harangues ne sont
point faites de ces passions extrêmes. Si pourtant on les retrouve
dans chacun des discours de Danton, c'est que de jour en jour elles se
chargent de ranimer une vigueur peut-être fléchissante, quand, à
Arcis-sur-Aube, il oublie l'orage qui secoue son pays pour le foyer
qui l'attend, le sourire de son fils, la présence de sa mère, l'amour
de sa femme, la beauté molle et onduleuse des vifs paysages champenois
qui portent alors à l'idylle et à l'églogue ce grand coeur aimant.
Mais que Danton reprenne pied a Paris, qu'il se sente aux semelles ce
pavé brûlant du 14 juillet et du 10 août, que l'amour du peuple et de
la patrie prenne le pas sur l'amour et le souvenir du pays natal,
c'est alors Antée. Il tonne à la tribune, il tonne aux Jacobins, il
tonne aux armées, il tonne dans la rue. Et ce sont les lambeaux
heurtés et déchirés de ce tonnerre qu'il lègue à la postérité.

Ses discours sont des exemples, des leçons d'honnêteté, de foi, de
civisme et surtout de courage. Quand il se sent parler d'abondance,
sur des sujets qui lui sont étrangers, il a comme une excuse à faire.
"Je suis savant dans le bonheur de mon pays", dit-il. [Note: Séance de
la Convention, du 31 juillet 1793.] Cela, c'est pour lui la suprême
excuse et le suprême devoir. Son pays, le peuple, deux choses qui
priment tout. Entre ces deux pôles son éloquence bondit, sur chacun
d'eux sa parole pose le pied et ouvre les ailes. Et quelle parole! Au
moment où Paris et la France vivent dans une atmosphère qui sent la
poudre, la poussière des camps, il ne faut point être surpris de
trouver dans les discours de Danton comme un refrain de Marseillaise
en prose. Sa métaphore, au bruit du canon et du tocsin, devient
guerrière et marque le pas avec les sections en marche, avec les
volontaires levés à l'appel de la patrie en danger. Elle devient
audacieuse, extrême, comme le jour où, dans l'enthousiasme de la
Convention, d'abord abattue par la trahison de Dumouriez, il déclare à
ses accusateurs: "Je me suis retranché dans la citadelle de la raison;
j'en sortirai avec le canon de la vérité et je pulvériserai les
scélérats qui ont voulu m'accuser." [Note: Séance de la Convention, du
1er avril 1793.] Cela, Robespierre ne l'eût point écrit et dit. C'est
chez Danton un mépris de la froide et élégante sobriété, mais faut-il
conclure de là que c'était simplement de l'ignorance? Cette absence
des formes classiques du discours et de la recherche du langage, c'est
à la fièvre des événements, à la violence de la lutte qu'il faut
l'attribuer, déclare un de ses plus courageux biographes. [Note: Dr
ROBINET. Danton, mém. sur sa vie privée, p. 67; Paris, 1884.] On peut
le croire. Mais pour quiconque considère Danton à l'action, cette
excuse est inutile. Son oeuvre politique explique son éloquence. Si
elle roule ces scories, ces éclats de rudes rocs, c'est qu'il méprise
les rhéteurs, c'est, encore une fois, et il faut bien le répéter,
parce qu'il a la religion de l'action; et ce culte seul domine chez
lui. Il ne va point pour ce jusqu'à la grossièreté, cette grossièreté
de jouisseur, de grand mangeur, de matérialiste, qu'on lui attribue si
volontiers. "Aucune de ses harangues ne fournit d'indices de cette
grossièreté", dit le Dr Robinet. [Note: Ibid., p. 67.] Et quand même
cela eût été, quand même elles eussent eu cette violence et cette
exagération que demande le peuple à ses orateurs, en quoi
diminueraient-elles la mémoire du Conventionnel?" Je porte dans mon
caractère une bonne portion de gaieté française", a-t-il répondu.
[Note: Séance de la Convention, du 16 mars 1794.] Mais cette gaieté
française, c'est celle-là même du pays de Rabelais. Si Pantagruel est
grossier, Danton a cette grossièreté-là.

Il sait qu'on ne parle point au peuple comme on parle à des magistrats
ou a des législateurs, qu'il faut au peuple le langage rude, simple,
franc et net du peuple. Paris n'a-t-il point bâillé à l'admirable
morceau de froid lyrisme et de noble éloquence de Robespierre pour la
fête de l'Être Suprême? C'est en vain que, sur les gradins du Tribunal
révolutionnaire, Vergniaud déroula les plus harmonieuses périodes
classiques d'une défense à la grande façon. Mais Danton n'eut à dire
que quelques mots, à sa manière, et la salle se dressa tout à coup
vers lui, contre la Convention. Il fallut le bâillon d'un décret pour
museler le grand dogue qui allait réveiller la conscience populaire.

Là seul fut l'art de Danton. La Révolution venait d'en bas, il
descendit vers elle et ne demeura pas, comme Maximilien Robespierre, à
la place où elle l'avait trouvé. Par là, il sut mieux être l'écho des
désirs, des besoins, le cri vivant de l'héroïsme exaspéré, le tonnerre
de la colère portée à son summum. Il fut la Révolution tout entière,
avec ses haines françaises, ses fureurs, ses espoirs et ses illusions.
Robespierre, au contraire, la domina toujours et, jacobin, resta
aristocrate parmi les jacobins. Derrière la guillotine du 10 thermidor
s'érige la Minerve antique, porteuse du glaive et des tables d'airain.
Derrière la guillotine du 16 germinal se dresse la France blessée,
échevelée et libre, la France de 93. Ne cherchons pas plus loin. De là
la popularité de Danton; de là l'hostilité haineuse où le peuple roula
le cadavre sacrifié par la canaille de thermidor à l'idéal jacobin et
français.




II


La Patrie! Point de discours où le mot ne revienne. La Patrie, la
France, la République; point de plus haut idéal proposé à ses efforts,
à son courage, à son civisme. Il aime son pays, non point avec cette
fureur jalouse qui fait du patriotisme un monopole à exploiter, il
l'aime avec respect, avec admiration. Il s'incline devant cette terre
où fut le berceau de la liberté, il s'agenouille devant cette patrie
qui, aux nations asservies, donne l'exemple de la libération. C'est
bien ainsi qu'il se révèle comme imbu de l'esprit des encyclopédistes
[Note: F. AULARD, oevr. cit., tome I, p. 181.], comme le représentant
politique le plus accrédité de l'école de l'Encyclopédie. [Note:
ANTONIN DUBOST. Danton et la politique contemporaine, p. 48; Paris,
Fasquelle, 1880.] Le peuple qui, le premier, conquit sur la tyrannie
la sainte liberté est à ses yeux le premier peuple de l'univers. Il
est de ce peuple, lui. De là son orgueil, son amour, sa dévotion.
Jamais homme n'aima sa race avec autant de fierté et de fougue; jamais
citoyen ne consentit tant de sacrifices à son idéal. En effet, Danton
n'avait pas comme un Fouché, un Lebon, un Tallien, à se tailler une
existence nouvelle dans le régime nouveau; au contraire. Pourvu d'une
charge fructueuse, au sommet de ce Tiers État qui était alors autre
chose et plus que notre grande bourgeoisie contemporaine, la
Révolution ne pouvait que lui apporter la ruine d'une existence
laborieuse mais confortable, aisée, paisible. Elle vint, cette
Révolution attendue, espérée, souhaitée, elle vint et cet homme fut à
elle. Il aimait son foyer, cela nous le savons, on l'a prouvé,
démontré; il quitta ce foyer, et il fut à la chose publique. Nous
connaissons les angoisses de sa femme pendant la nuit du 10 août.
Cette femme, il l'aimait, il l'aima au point de la faire exhumer, huit
jours après sa mort, pour lui donner le baiser suprême de l'adieu; et
pourtant, il laissa là sa femme pour se donner à la neuve République.
Il quitta tout, sa vieille mère (et il l'adorait, on le sait), son
foyer, pour courir dans la Belgique enflammer le courage des
volontaires. Dans tout cela il apportait un esprit d'abnégation sans
exemple. Il sacrifiait sa mémoire, sa gloire, son nom, son honneur à
la Patrie. "Que m'importe d'être appelé buveur de sang, pourvu que la
patrie soit sauvée!" Et il la sauvait. Il était féroce, oui, à la
tribune, quand il parlait des ennemis de son pays. Il en appelait aux
mesures violentes, extrêmes, au nom de son amour pour la France. Il
était terrible parce qu'il aimait la Patrie avant l'humanité.

Et pourtant, on l'a dit, cet homme "sous des formes âprement
révolutionnaires, cachait des pensées d'ordre social et d'union entre
les patriotes". Qui, aujourd'hui, après les savants travaux de feu A.
Bougeart [Note: ALFRED BOUGEART. Danton, documents authentiques pour
servir à l'histoire de la Révolution française; 1861, in-8°.] et du Dr
Robinet, ne saurait souscrire a cette opinion d'Henri Martin? Son
idéal, en effet, était l'ordre, la concorde entre les républicains.
Jusque dans son dernier discours à la Convention, alors que déjà à
l'horizon en déroute montait l'aube radieuse et terrible du 16
germinal, alors encore il faisait appel à la concorde, à la
fraternité, à l'ordre. Sorti de la classe qui l'avait vu naître, il ne
pouvait être un anarchiste, un destructeur de toute harmonie. Il
aimait trop son pays pour n'avoir point l'orgueil de construire sur
les ruines de la monarchie la cité nouvelle promise au labeur et à
l'effort de la race libérée. Était-il propre à cette tâche? L'ouvrier
de la première heure aurait-il moins de mérite que celui de la
dernière? "C'était un homme bien extraordinaire, fait pour tout",
disait de lui l'empereur exilé, revenu au jacobinisme auquel il avait
dû de retrouver une France neuve. [Note: BARON GOURGAUD. Journal
inédit de Sainte-Hélène (1815-1818), avec préface et notes de MM. le
vicomte de Grouchy et Antoine Guillois.]

La réorganisation, l'organisation faudrait-il dire, fut son grand but.
Qu'on lise ces discours, on y verra cette préoccupation constante:
satisfaire les besoins de la République, les devancer, l'organiser.
Cela, certes, est indéniable.

Ainsi que Carnot organisa la victoire, il médita d'organiser la
République. Ce qui est non moins incontestable, c'est que le temps et
les moyens lui firent défaut, et que, lassé du trop grand effort
donné, son courage fléchit. Le jour où il souhaita le repos fut la
veille de sa ruine.

Son programme politique, M. Antonin Dubost l'a exposé avec une sobre
netteté dans son bel ouvrage sur la politique dantoniste. "Repousser
l'invasion étrangère, écrit-il, briser les dernières résistances
rétrogrades et constituer un gouvernement républicain en le fondant
sur le concours de toutes les nuances du parti progressif,
indépendamment de toutes vues particulières, de tout système
quelconque, dans l'unique but de permettre au pays de poursuivre son
libre développement intellectuel, moral et pratique entravé depuis si
longtemps par la coalition rétrograde; mettre au service de cette
oeuvre une énergie terrible, nécessaire pour conquérir notre
indépendance nationale et pour rompre les fils de la conspiration
royaliste, et une opiniâtreté comme on n'en avait pas encore vu à
établir entre tous les républicains un accord étroit sans lequel la
fondation de la république était impossible, tel était le programme de
Danton à son entrée au pouvoir. Ce programme, il en a poursuivi
l'application jusqu'à son dernier jour, à travers des résistances
inouïes et avec un esprit de suite, une souplesse, une appropriation
des moyens aux circonstances qui étonneront toujours des hommes doués
de quelque aptitude politique." [Note: ANTONIN DUBOST, vol. cit., p.
56.]

Ces moyens, on le sait, furent souvent violents, mais ici encore ils
étaient, reprenons l'expression de M. Dubost, appropriés aux
circonstances. Or, jamais pays ne se trouva en pareille crise, en
présence de telles circonstances. Terribles, elles durent être
combattues terriblement. À la Terreur prussienne répondit la Terreur
française. L'arme se retourna contre ceux qui la brandissaient. C'est
là l'explication et la justification--nous ne disons pas excuse,--du
système. Cette explication est vieille, nul ne l'ignore, mais c'est la
seule qui puisse être donnée, c'est la seule qui ait été combattue.

En effet, enlevez à la Terreur la justification des circonstances, et
c'est là un régime de folie et de sauvagerie. Thème facile aux
déclarations réactionnaires, on ne s'arrête que là. C'est un argument
qui semble péremptoire et sans réplique; le lieu commun qui autorise
les pires arguties et fait condamner, pêle-mêle, Danton, Robespierre,
Fouquier-Tinville, Carrier, Lebon et Saint-Just. Cette réprobation,
Danton, par anticipation, l'assuma. Il consentit à charger sa mémoire
de ce qui pouvait sembler violent, excessif et inexorable dans les
mesures qu'il proposait.

Le salut de la Patrie primait sa justification devant la postérité.

Or, il n'échappe à quiconque étudie avec son âme, avec sa raison,
l'heure de cette crise, que c'est précisément là qu'il importe de
chercher la glorification de Danton. Ces mesures contre les suspects,
le tribunal révolutionnaire, l'impôt sur les grosses fortunes, la
Terreur enfin, ce fut lui qui la proposa. Et la Terreur sauva la
France. Si quelque bien-être et quelque liberté sont notre partage
aujourd'hui dans le domaine politique et matériel, c'est à la Terreur
que nous les devons. La responsabilité était terrible. Danton l'assuma
devant l'Histoire, courageusement, franchement, sans arrière-pensée,
car, on l'a avoué, l'ombre de la trahison et de la lâcheté effrayait
cet homme. [Note: Mémoires de R. Levasseur (de la Sarthe), tome II.]
Il se révéla l'incarnation vibrante et vivante de la défense nationale
à l'heure la plus tragique de la race française.

Cette défense, la Terreur l'assura à l'intérieur et à l'extérieur. À
l'instant même où elle triomphait de toutes résistances, Danton
faiblit. Pour la première fois il recula, il se sentit fléchir sous
l'énorme poids de cette responsabilité et il douta de lui-même et de
la justice de la postérité. Et celui que Garat appelait un grand
seigneur de la Sans-culotterie [Note: Louis BLANC, Histoire de là
Révolution française, t. VII, p. 97.] eut comme honte de ce qui lui
allait assurer une indéfectible gloire. Et c'est l'heure que la
réaction guette, dans cette noble et courageuse vie, pour lui impartir
sa dédaigneuse indulgence; c'est l'heure où elle est tentée d'absoudre
Danton des coups qu'il lui porta, au nom d'une clémence qui ne fut
chez lui que de la lassitude.




III


C'est contre cet outrageant éloge de la clémence de Danton qu'il faut
défendre sa mémoire. La réaction honore en lui la victime de la pitié
et de Robespierre. C'est pour avoir tenté d'arrêter la marche de la
Terreur qu'il succomba, répète le thème habituel des apologistes
malgré eux.

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