Discours civiques de Danton by Georges Jacques Danton
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Quant à la question qui nous occupe, je crois qu'il faut prendre des
mesures générales pour tous les départements; il faut qu'il soit
accordé vingt-quatre heures aux administrateurs qui auraient pu être
égarés, sans cependant donner une amnistie aux agitateurs. Il faut
que, dans les départements où les Communes patriotes luttent contre
des administrateurs aristocrates, ces administrateurs soient destitués
et remplacés par de vrais républicains. Je demande enfin que la
Convention déclare que, sans l'insurrection du 31 mai, il n'y aurait
plus de liberté.
Citoyens, pas de faiblesse; faites cette déclaration solennelle au
peuple Français; dites-lui qu'on veut encore le retour des nobles;
dites-lui que la horde scélérate vient de prouver qu'elle ne voulait
pas de constitution; dites-lui de prononcer entre la Montagne et cette
faction; dites aux citoyens français: "Rentrez dans vos droits
imprescriptibles; serrez-vous autour de la Convention; préparez-vous à
accepter la constitution qu'elle va vous présenter; cette
constitution qui, comme je l'ai déjà dit, est une batterie qui fait un
feu à mitraille contre les ennemis de la liberté, et qui les écrasera
tous; préparez une force armée, mais que ce soit contre les ennemis de
la Vendée. Étouffez la rébellion de cette partie de la France et vous
aurez la paix."
Le peuple, instruit sur cette dernière époque de la Révolution, ne se
laissera plus surprendre. On n'entendra plus de calomnies contre une
ville qui a créé la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui
triomphera avec la liberté, et passera avec elle à l'immortalité.
XXXIII
CONTRE LES ASSIGNATS ROYAUX
(31 juillet 1793)
Cambon, dans cette séance du 31 juillet, proposa à la Convention de
démonétiser les assignats royaux d'une valeur au-dessus de cent
livres, tout en gardant la valeur de ceux de cinquante livres. Sur
cette proposition, Bazire demanda la question préalable. Danton se
rangea à l'avis de Cambon, dont la Convention en cette même séance
adopta le décret.
* * * * *
Je demande à parler contre l'ajournement.... Je combats la question
préalable demandée par Bazire. Il y a plus de six mois que j'ai dit
ici qu'il y a trop de signes représentatifs en circulation; il faut
que ceux qui possèdent immensément payent la dette nationale. Quels
sont ceux qui supportent la misère publique, qui versent leur sang
pour la liberté, qui combattent l'aristocratie financière et
bourgeoise? ce sont ceux qui n'ont pas en leur pouvoir un assignat
royal de cent livres. Frappez, que vous importent les clameurs des
aristocrates; lorsque le bien sort en masse de la mesure que vous
prenez, vous obtenez la bénédiction nationale. On a dit que cette loi
aurait un effet rétroactif, c'est ici une loi politique, et toutes les
lois politiques qui ont rasé le despotisme n'ont-elles pas en un effet
rétroactif? Qui de vous peut les blâmer?
On a dit que celui qui n'a qu'un assignat de cent livres sera grevé,
parce qu'il sera obligé de vendre son assignat. Je réponds qu'il y
gagnera, car les denrées baisseront; d'ailleurs, ce ne sont pas les
hommes de la Révolution qui ont ces assignats. Soyez comme la nature,
elle voit la conservation de l'espèce; ne regardez pas les individus.
Si le despotisme triomphait, il ferait disparaître tous les signes de
la liberté. Eh bien, ne souillez pas les yeux des amis de la liberté
de l'image du tyran dont la tête est tombée sous le glaive de la loi.
Les despotes de l'Europe diront: "Quelle est cette nation puissante
qui par un seul décret améliore la fortune publique, soulage le
peuple, fait revivre le crédit national, et prépare de nouveaux moyens
de combattre les ennemis?" Cette mesure n'est pas nouvelle, Cambon l'a
longtemps méditée; il est de votre devoir de l'adopter; si vous ne
l'adoptez pas, la discussion qui vient d'avoir lieu produira des
inconvénients qui peuvent être attachés à la loi, et n'en présentera
aucun avantage. Je ne me connais pas grandement en finances, mais je
suis savant dans le bonheur de mon pays. Les riches frémissent de ce
décret; mais je sais que ce qui est funeste à ces gens est avantageux
pour le peuple. Le renchérissement des denrées vient de la trop grande
masse d'assignats en circulation; que l'éponge nationale épuise cette
grande masse, l'équilibre se rétablira. Je demande que la proposition
de Cambon soit adoptée.
XXXIV
DISCOURS POUR QUE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC SOIT ÉRIGÉ EN GOUVERNEMENT
PROVISOIRE
(1er août 1793)
Ce discours est un des plus importants de la carrière politique de
Danton. C'est de lui que sortit la dictature jacobine et terroriste
qui souleva la France et lui assura la victoire. Danton, président
depuis le 25 juillet, descendit du fauteuil à la tribune pour le
prononcer après une motion violente de Couthon. Ce dernier, après
avoir déclaré: "Le gouvernement anglais nous fait une guerre
d'assassins", demanda à la Convention d'infliger aux Français plaçant
des fonds à Londres une amende égale à celle de l'argent déposé, et
d'obliger les déposants, sous peine de la même amende, à déclarer
leurs dépôts dans le mois suivant la publication du décret proposé. Le
discours de Danton suivit aussitôt cette motion.
* * * * *
J'appuie d'autant plus ces propositions que le moment est arrivé
d'être politique. Sans doute un peuple républicain ne fait pas la
guerre à ses ennemis par la corruption, l'assassinat et le poison.
Mais le vaisseau de la raison doit avoir son gouvernail, c'est la
saine politique. Nous n'aurons de succès que lorsque la Convention, se
rappelant que l'établissement du Comité de Salut public est une des
conquêtes de la liberté, donnera à cette institution l'énergie et le
développement dont elle peut être susceptible. Il a, en effet, rendu
assez de services pour qu'elle perfectionne ce genre de gouvernement.
N'en doutez pas, ce Cobourg qui s'avance sur votre territoire rend le
plus grand service à la République. Les mêmes circonstances que
l'année dernière se reproduisent aujourd'hui; les mêmes dangers nous
menacent.... Mais le peuple n'est point usé, puisqu'il a accepté la
Constitution; j'en jure par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de
produire. Il a, par cette acceptation, contracté l'engagement de se
déborder tout entier contre les ennemis. Eh bien, soyons terribles,
faisons la guerre en lions. Pourquoi n'établissons-nous pas un
gouvernement provisoire qui seconde, par de puissantes mesures,
l'énergie nationale? Je le déclare, je n'entrerai dans aucun comité
responsable. Je conserverai ma pensée tout entière, et la faculté de
stimuler sans cesse ceux qui gouvernent, mais je vous donne un
conseil, j'espère que vous en profiterez. Il nous faut les mêmes
moyens qu'emploie Pitt, à l'exception de ceux du crime. Si vous
eussiez, il y a deux mois, éclairé les départements sur la situation
de Paris; si vous eussiez répandu partout le tableau fidèle de votre
conduite; si le ministre de l'Intérieur se fût montré grand et ferme,
et qu'il eût fait pour la Révolution ce que Roland a fait contre elle,
le fédéralisme et l'intrigue n'auraient pas excité de mouvements dans
les départements. Mais rien ne se fait. Le gouvernement ne dispose
d'aucun moyen politique.
Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activité et
pour qu'elle puisse l'être, que votre Comité de Salut public soit
érigé en gouvernement provisoire; que les ministres ne soient que les
premiers agents de ce Comité de gouvernement.
Je sais qu'on objectera que les membres de la Convention ne doivent
pas être responsables. J'ai déjà dit que vous êtes responsables de la
liberté, et que si vous la sauvez, et alors seulement, vous obtiendrez
les bénédictions du peuple. Il doit être mis à la disposition de ce
Comité de gouvernement les fonds nécessaires pour les dépenses
politiques auxquelles nous obligent les perfidies de nos ennemis. La
raison peut être servie à moindres frais que la perfidie; ce Comité
pourra enfin mettre à exécution des mesures provisoires fortes, avant
leur publicité.
N'arrachons point en ce moment aux travaux de la campagne les bras
nécessaires à la récolte. Prenons une première mesure, c'est de faire
un inventaire rigoureux de tous les grains. Pitt n'a pas seulement
joué sur nos finances; il a accaparé, il a exporté nos denrées. Il
faudrait avant tout assurer tous les Français que, si le ciel et la
terre nous ont si bien servis, nous n'aurons plus à craindre la
disette factice dans une année d'abondance. Il faudra, après la
récolte, que chaque commune fournisse un contingent d'hommes qui
s'enrôleront d'autant plus volontiers que le terme de la campagne
approche. Chez un peuple qui veut être libre, il faut que la nation
entière marche quand sa liberté est menacée. L'ennemi n'a encore vu
que l'avant-garde nationale. Qu'il sente enfin le poids des efforts
réunis de cette superbe nation. Nous donnons au monde un exemple
qu'aucun peuple n'a donné encore. La nation française aura voulu
individuellement, et par écrit, le gouvernement qu'elle a adopté; et
périsse un peuple qui ne saurait pas défendre un gouvernement aussi
solennellement juré!
Remarquez que dans la Vendée on fait la guerre avec plus d'énergie que
nous. On fait marcher de force les indifférents. Nous qui stipulons
pour les générations futures; nous que l'univers contemple; nous qui,
même en périssant tous, laisserions des noms illustres, comment se
fait-il que nous envisageons dans une froide inaction les dangers qui
nous menacent? Comment n'avons-nous pas déjà entraîné sur les
frontières une masse immense de citoyens? Déjà dans plusieurs
départements le peuple s'est indigné de cette mollesse, et a demandé
que le tocsin du réveil général fût sonné. Le peuple a plus d'énergie
que vous. La liberté est toujours partie de sa base. Si vous vous
montrez dignes de lui, il vous suivra; et vos ennemis seront
exterminés.
Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son
Comité de Salut public; que les ministres ne soient que les premiers
commis de ce gouvernement provisoire; qu'il soit mis 50 millions à la
disposition de ce gouvernement, qui en rendra compte à la fin de sa
session, mais qui aura la faculté de les employer tous en un jour,
s'il le juge utile.
Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à
usure. Soyons donc grands et politiques partout. Nous avons dans la
France une foule de traîtres à découvrir et à déjouer. Eh bien, un
gouvernement adroit aurait une foule d'agents: et remarquez que c'est
par ce moyen que vous avez découvert plusieurs correspondances
précieuses. Ajoutez à la force des armes, au développement de la force
nationale, tous les moyens additionnels que les bons esprits peuvent
vous suggérer. Il ne faut pas que l'orgueilleux ministre d'un despote
surpasse en génie et en moyens ceux qui sont chargés de régénérer le
monde.
Je demande, au nom de la postérité, car si vous ne tenez pas d'une
main ferme les rênes du gouvernement, vous affaiblissez plusieurs
générations par l'épuisement de la population; enfin vous les
condamneriez à la servitude et à la misère; je demande, dis-je, que
vous adoptiez sans délai ma proposition.
Après, vous prendrez une mesure pour inventorier toutes les moissons.
Vous ferez surveiller les transports, afin que rien ne puisse
s'écouler par les ports ou par les frontières. Vous ferez faire aussi
l'inventaire des armes. À partir d'aujourd'hui vous mettrez à la
disposition du gouvernement 400 millions pour fondre des canons, faire
des fusils et des piques. Dans toutes les villes un peu considérables,
l'enclume ne doit être frappée que pour la fabrication du fer que vous
devez tourner contre vos ennemis. Dès que la moisson sera finie, vous
prendrez dans chaque commune une force additionnelle, et vous verrez
que rien n'est désespéré. Au moins à présent, vous êtes purgés des
intrigants; vous n'êtes plus gênés dans votre marche; vous n'êtes plus
tiraillés par les factions; et nos ennemis ne peuvent plus se vanter,
comme Dumouriez, d'êtres maîtres d'une partie de la Convention. Le
peuple a confiance en vous. Soyez grands et dignes de lui; car si
votre faiblesse vous empêchait de le sauver, il se sauverait sans vous
et l'opprobre vous resterait.
* * * * *
Après une courte intervention de Saint-André, de Cambon et de Barère,
Danton, répondant à ce dernier offrant sa démission de membre d'un
comité chargé du maniement des fonds, dit:
* * * * *
Ce n'est pas être homme public que de craindre la calomnie. Lorsque
l'année dernière, dans le conseil exécutif, je pris seul sur ma
responsabilité les moyens nécessaires pour donner la grande impulsion,
pour faire marcher la nation sur les frontières; je me dis: qu'on me
calomnie, je le prévois, il ne m'importe; dût mon nom être flétri, je
sauverai la liberté. Aujourd'hui la question est de savoir s'il est
bon que le Comité de gouvernement ait des moyens de finances, des
agents, etc., etc. Je demande qu'il ait à sa disposition 50 millions,
avec cet amendement, que les fonds resteront à la trésorerie nationale
et n'en seront tirés que sur des arrêtés du Comité.
* * * * *
Robespierre, Couthon, Lacroix et Thiriot prirent ensuite part à la
discussion, qui fut clôturée par cette déclaration de Danton:
* * * * *
Je déclare que, puisqu'on a laissé à moi seul le poids de la
proposition que je n'ai faite qu'après avoir eu l'avis de plusieurs de
mes collègues, même des membres du Comité de salut public, je déclare,
comme étant un de ceux qui ont toujours été les plus calomniés, que je
n'accepterai jamais de fonctions dans ce Comité; j'en jure par la
liberté de ma patrie.
XXXV
SUR LES SUSPECTS
(12 août 1793)
Les Assemblées primaires envoyèrent à la Convention nationale une
pétition que celle-ci accueillit dans sa séance du 12 août.
L'arrestation des suspects y était demandée sur tout le territoire de
la République. Danton appuya la demande et proposa, en outre, de
conférer aux commissaires des assemblées primaires le droit de mettre
en réquisition 400.000 hommes contre les ennemis du Nord.
* * * * *
Les députés des assemblées primaires viennent d'exercer parmi nous
l'initiative de la terreur contre les ennemis de l'intérieur.
Répondons à leurs voeux; non, pas d'amnistie à aucun traître. L'homme
juste ne fait point de grâce au méchant. Signalons la vengeance
populaire par le glaive de la loi sur les conspirateurs de
l'intérieur; mais sachons donc mettre à profit cette mémorable
journée. On vous a dit qu'il fallait se lever en masse; oui, sans
doute, mais il faut que ce soit avec ordre.
C'est une belle idée que celle que Barère vient de nous donner, quand
il vous a dit que les commissaires des assemblées primaires devaient
être des espèces de représentants du peuple, chargés d'exciter
l'énergie des citoyens pour la défense de la constitution. Si chacun
d'eux pousse à l'ennemi vingt hommes armés, et ils doivent être à peu
près huit mille commissaires, la patrie est sauvée. Je demande qu'on
les investisse de la qualité nécessaire pour faire cet appel au
peuple; que, de concert avec les autorités constituées et les bons
citoyens, ils soient chargés de faire l'inventaire des grains, des
armes, la réquisition des hommes, et que le Comité de salut public
dirige ce sublime mouvement. C'est à coups de canon qu'il faut
signifier la constitution à nos ennemis. J'ai bien remarqué l'énergie
des hommes que les sections nationales nous ont envoyés, j'ai la
conviction qu'ils vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs
foyers, cette impulsion à leurs concitoyens.
Je demande donc qu'on mette en état d'arrestation tous les hommes
vraiment suspects; mais que cette mesure s'exécute avec plus
d'intelligence que jusqu'à présent, où, au lien de saisir les grands
scélérats, les vrais conspirateurs, on a arrêté des hommes plus
qu'insignifiants. Ne demandez pas qu'on les mène à l'ennemi, ils
seraient dans nos armées plus dangereux qu'utiles. Enfermons-les, ils
seront nos otages. Je demande que la Convention nationale, qui doit
être maintenant pénétrée de toute sa dignité, car elle vient d'être
revêtue de toute la force nationale, je demande qu'elle décrète
qu'elle investit les commissaires des assemblées primaires du droit de
dresser l'état des armes, des subsistances, des munitions, et de
mettre en réquisition 400.000 hommes contre nos ennemis du Nord.
XXXVI
SUR L'INSTRUCTION GRATUITE ET OBLIGATOIRE
(13 août 1793)
C'est dans ce discours qu'on a, fort heureusement, pris une des
épigraphes qui ornent la statue de Danton. C'est que jamais plus
nobles paroles et plus nobles pensées ne furent exprimées dans la
grande tourmente révolutionnaire. C'est à elles que la démocratie
moderne doit l'instruction dont elle jouit.
* * * * *
Citoyens, après la gloire de donner la liberté à la France, après
celle de vaincre ses ennemis, il n'en est pas de plus grande que de
préparer aux générations futures une éducation digne de la liberté;
tel fut le but que Lepeletier se proposa. Il partit de ce principe que
tout ce qui est bon pour la société doit être adopté par ceux qui ont
pris part au contrat social. Or, s'il est bon d'éclairer les hommes,
notre collègue, assassiné par la tyrannie, mérita bien de l'humanité.
Mais que doit faire le législateur? Il doit concilier ce qui convient
aux principes et ce qui convient aux circonstances. On a dit contre le
plan que l'amour paternel s'oppose à son exécution: sans doute il faut
respecter la nature même dans ses écarts. Mais, si nous ne décrétons
pas l'éducation impérative, nous ne devons pas priver les enfants du
pauvre de l'éducation.
La plus grande objection est celle de la finance; mais j'ai déjà dit
qu'il n'y a point de dépense réelle là où est le bon emploi pour
l'intérêt public, et j'ajoute ce principe, que l'enfant du peuple sera
élevé aux dépens du superflu des hommes à fortunes scandaleuses. C'est
à vous, républicains célèbres, que j'en appelle; mettez ici tout le
feu de votre imagination, mettez-y toute l'énergie de votre caractère,
c'est le peuple qu'il faut doter de l'éducation nationale. Quand vous
semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter
le prix de cette semence. Après le pain, l'éducation est le premier
besoin du peuple. Je demande qu'on pose la question: sera-t-il formé
aux dépens de la nation des établissements où chaque citoyen aura la
faculté d'envoyer ses enfants pour l'instruction publique?
Après une intervention de Charlier, Guyomard et Robespierre, Danton
continua:
C'est aux moines, cette espèce misérable, c'est au siècle de Louis
XIV, où les hommes étaient grands par leurs connaissances, que nous
devons le siècle de la philosophie, c'est-à-dire de la raison mise à
la portée du peuple; c'est aux jésuites, qui se sont perdus par leur
ambition politique, que nous devons ces élans sublimes qui font naître
l'admiration. La République était dans les esprits vingt ans au moins
avant sa proclamation. Corneille faisait des épîtres dédicatoires à
Montoron, mais Corneille avait fait le Cid, Cinna; Corneille avait
parlé en Romain, et celui qui avait dit: "Pour être plus qu'un roi, tu
te crois quelque chose", était un vrai républicain.
Allons donc à l'instruction commune; tout se rétrécit dans l'éducation
domestique, tout s'agrandit dans l'éducation commune. On a fait une
objection en présentant le tableau des affections paternelles; et moi
aussi, je suis père, et plus que les aristocrates qui s'opposent à
l'éducation commune, car ils ne sont pas sûrs de leur paternité. Eh
bien, quand je considère ma personne relativement au bien général, je
me sens élevé; mon fils ne m'appartient pas, il est à la République;
c'est à elle à lui dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien.
On a dit qu'il répugnerait aux coeurs des cultivateurs de faire le
sacrifice de leurs enfants. Eh bien, ne les contraignez pas,
laissez-leur-en la faculté seulement. Qu'il y ait des classes où il
n'enverra ses enfants que le dimanche seulement, s'il le veut. Il faut
que les institutions forment les moeurs. Si vous attendiez pour l'État
une régénération absolue, vous n'auriez jamais d'instruction. Il est
nécessaire que chaque homme puisse développer les moyens moraux qu'il
a reçus de la nature. Vous devez avoir pour cela des maisons communes,
facultatives, et ne point vous arrêter à toutes les considérations
secondaires. Le riche payera, et il ne perdra rien s'il veut profiter
de l'instruction pour son fils. Je demande que, sauf les modifications
nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissements nationaux
où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des
classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux
pourront les envoyer s'instruire.
XXXVII
SUR LES CRÉANCIERS DE LA LISTE CIVILE ET LES RÉQUISITIONS
DÉPARTEMENTALES
(14 août 1793)
Mallarmé, dans la séance du 14 août, proposa à la Convention de payer
aux boulanger, boucher et autres employés de la liste civile ce qui
leur demeurait dû. Il n'exceptait de cette mesure que les créanciers
ayant prêté de l'argent "au ci-devant roi pour l'aider à étouffer la
liberté naissante". (_Moniteur_, n° 227.) Danton s'opposa en ces
termes à la proposition de Mallarmé:
* * * * *
Il doit paraître étonnant à tout bon républicain que l'on propose de
payer les créanciers de la ci-devant liste civile, tandis que le
décret qui accorde des indemnités aux femmes et enfants des citoyens
qui versent leur sang pour la patrie reste sans exécution. Aucun homme
de bonne foi ne peut disconvenir que les créanciers de la liste civile
ne fussent les complices du tyran dans le projet qu'il avait formé
d'écraser le peuple français. La distinction faite par Mallarmé est
nulle pour des hommes clairvoyants. On sait qu'il y avait des
aristocrates qui prêtaient des sommes d'argent au tyran, duquel ils
recevaient des reconnaissances portant qu'ils lui avaient fourni telle
quantité de telle ou telle marchandise. Je demande que la Convention
décrète que la nation ne paiera aucun créancier du ci-devant roi. Je
demande aussi que la liste de ses créanciers soit imprimée, afin que
le peuple les connaisse.
* * * * * Les propositions de Danton furent adoptées. Barère
monta aussitôt à la tribune et demanda, au nom du Comité de salut
public, d'étendre les devoirs des envoyés des assemblées primaires et
de les charger de faire un appel au peuple. Danton proposa de les
obliger, en outre, à de nouvelles réquisitions.
* * * * *
En parlant à l'énergie nationale, en faisant appel au peuple, je crois
que vous avez pris une grande mesure, et le Comité de salut public a
fait un rapport digne de lui, en faisant le tableau des dangers que
court la patrie, et des ressources qu'elle a, en parlant des
sacrifices que devaient faire les riches, mais il ne nous a pas tout
dit. Si les tyrans mettaient notre liberté en danger, nous les
surpasserions en audace, nous dévasterions le sol français avant
qu'ils pussent le parcourir, et les riches, ces vils égoïstes,
seraient les premiers la proie de la fureur populaire. Vous qui
m'entendez, répétez ce langage à ces mêmes riches de vos communes;
dites-leur: "Qu'espérez-vous, malheureux? Voyez ce que serait la
France si l'ennemi l'envahissait, prenez le système le plus favorable.
Une régence conduite par un imbécile, le gouvernement d'un mineur,
l'ambition des puissances étrangères, le morcellement du territoire
dévoreraient vos biens; vous perdriez plus par l'esclavage que par
tous les sacrifices que vous pourriez faire pour soutenir la liberté."
Il faut qu'au nom de la Convention nationale, qui a la foudre
populaire entre les mains, il faut que les envoyés des assemblées
primaires, là où l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en
attendre, fassent des réquisitions à la première classe. En réunissant
la chaleur de l'apostolat de la liberté à la rigueur de la loi, nous
obtiendrons pour résultat une grande masse de forces. Je demande que
la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus étendus aux
commissaires des assemblées primaires, et qu'ils puissent faire
marcher la première classe en réquisition. Je demande qu'il soit nommé
des commissaires pris dans le sein de la Convention pour se concerter
avec les délégués des assemblées primaires, afin d'armer cette force
nationale, de pourvoir à sa subsistance, et de la diriger vers un même
but. Les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime, seront saisis
d'effroi, et la terreur que répandra la marche de cette grande masse
nous en fera justice. Je demande que mes propositions soient mises aux
voix et adoptées.
* * * * *
"Les propositions de Danton sont décrétées au milieu des
applaudissements." (_Moniteur_, n° 227.)
XXXVIII
SUR DE NOUVELLES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES
(4 septembre 1793)
C'est, une nouvelle fois, le plus vif amour du peuple qui inspira ce
discours de Danton en réponse à la dénonciation de Bazire d'une
contre-révolution sectionnaire. Grâce à lui, une indemnité de deux
francs par jour fut accordée aux citoyens assistant aux assemblées de
sections. Ce ne fut que par un décret du 4 fructidor an II que cette
mesure fut abolie. Les propositions de Danton furent toutes trois
adoptées dans cette séance.
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