Discours civiques de Danton by Georges Jacques Danton
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* * * * *
Je m'oppose à l'espèce de distinction, de privilège, qui semblerait
accordé au beau-père de Desmoulins. Je veux que la Convention ne
s'occupe que d'affaires générales. Si l'on veut un rapport pour ce
citoyen, il en faut aussi pour tous les autres. Je m'élève contre la
priorité de date qu'on cherche à lui donner à leur préjudice. Il
s'agit d'ailleurs de savoir si le Comité de sûreté générale n'est pas
tellement surchargé d'affaires qu'il trouve à peine le temps de
s'occuper de réclamations particulières.
Une révolution ne peut se faire géométriquement. Les bons citoyens qui
souffrent pour la liberté doivent se consoler par ce grand et sublime
motif. Personne n'a plus que moi demandé les comités révolutionnaires;
c'est sur ma proposition qu'ils ont été établis. Vous avez voulu créer
une espèce de dictature patriotique des citoyens les plus dévoués à la
liberté, sur ceux qui se sont rendus suspects. Ils ont été élevés dans
un moment où le fédéralisme prédominait. Il a fallu, il faut encore
les maintenir dans toute leur force; mais prenons garde aux deux
écueils contre lesquels nous pourrions nous briser. Si nous faisions
trop pour la justice, nous donnerions peut-être dans le modérantisme,
et prêterions des armes à nos ennemis. Il faut que la justice soit
rendue de manière à ne point atténuer la sévérité de nos mesures.
Lorsqu'une révolution marche vers son terme quoiqu'elle ne soit pas
encore consolidée, lorsque la République obtient des triomphes, que
ses ennemis sont battus, il se trouve une foule de patriotes tardifs
et de fraîche date; il s'élève des luttes de passions, des
préventions, des haines particulières, et souvent les vrais, les
constants patriotes sont écrasés par ces nouveaux venus. Mais enfin,
là où les résultats sont pour la liberté par des mesures générales,
gardons-nous de les accuser. Il vaudrait mieux outrer la liberté et la
Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre espérance de
rétroaction. N'est-elle pas bien puissante, cette nation? N'a-t-elle
pas le droit comme la force d'ajouter à ses mesures contre les
aristocrates, et de dissiper les erreurs élevées contre les ennemis de
la patrie? Au moment où la Convention peut, sans inconvénient pour la
chose publique, faire justice à un citoyen, elle violerait ses droits,
si elle ne s'empressait de le faire.
La réclamation de mon collègue est juste en elle-même, mais elle
ferait naître un décret indigne de nous. Si nous devions accorder une
priorité, elle appartiendrait aux citoyens qui ne trouvent pas, dans
leur fortune et dans leurs connaissances avec des membres de la
Convention, des espérances et des ressources au milieu de leur
malheur; ce serait aux malheureux, aux nécessiteux, qu'il faudrait
d'abord tendre les mains. Je demande que la Convention médite les
moyens de rendre justice à toutes les victimes des mesures et
arrestations arbitraires, sans nuire à l'action du gouvernement
révolutionnaire. Je me garderai bien d'en prescrire ici les moyens. Je
demande le renvoi de cette question à la méditation du Comité de
sûreté générale, qui se concertera avec le Comité de salut public;
qu'il soit fait un rapport à la Convention, et qu'il soit suivi d'une
discussion large et approfondie; car toutes les discussions de la
Convention ont eu pour résultat le triomphe de la liberté.
La Convention n'a eu de succès que parce qu'elle a été peuple; elle
restera Peuple; elle cherchera et suivra sans cesse l'opinion qui doit
décréter toutes les lois que vous proclamez. En approfondissant ces
grandes questions, vous obtiendrez, je l'espère, des résultats qui
satisferont la justice et l'humanité.
XLVII
POUR LE PÈRE DUCHESNE ET RONSIN
(2 février 1794)
Dans la nuit du 19 décembre 1793, Hébert et Ronsin avaient été
arrêtés. Le Comité de sûreté générale proposa à la Convention, le 2
février, de décréter leur mise en liberté. Lecointre, Philippeaux et
Bourdon (de l'Oise) s'opposèrent à cette mesure que Danton réclama en
ce discours:
* * * * *
Ce devrait être un principe incontestable parmi les patriotes que, par
provision, on ne traitât pas comme suspects des vétérans
révolutionnaires qui, de l'aveu public, ont rendu des services
constants à la liberté. Je sais que le caractère violent et impétueux
de Vincent et de Ronsin a pu leur donner des torts particuliers
vis-à-vis de tel ou tel individu; mais, de même que dans toutes les
grandes affaires, je conserverai l'inaltérabilité de mon opinion, et
que j'accuserai mon meilleur ami si ma conscience me dit qu'il est
coupable, de même je veux aujourd'hui défendre Ronsin et Vincent
contre des préventions que je pourrais reprocher à quelques-uns de mes
collègues, et contre des faits énoncés postérieurement à l'arrestation
de deux détenus, ou bien antérieurement, mais alors peu soigneusement
conservés dans les circonstances dont on les a environnés. Car enfin,
sur ces derniers, vous venez d'entendre l'explication de Levasseur;
quant aux autres, quelles probabilités les accompagnent? combien de
signataires en attestent la vérité? qui les garantit à celui qui a
signé la dénonciation? Lui-même est-il témoin et témoin oculaire? Si
aucun des signataires n'a été le témoin de ce qu'il a avancé, s'il n'a
que de simples soupçons, je répète qu'il est très dangereux et très
impolitique d'assigner comme suspect un homme qui a rendu de grands
services à la révolution.
Je suppose que Ronsin et Vincent, s'abandonnant aussi à des
préventions individuelles, voulussent voir dans les erreurs où
Philippeaux a pu tomber, le plan formé d'une contre-révolution;
immuable, comme je le suis, je déclare que je n'examinerais que les
faits, et que je laisserais de côté le caractère qu'on aurait voulu
leur donner.
Ainsi donc, quand je considère que rien, en effet, n'est parvenu au
Comité de sûreté générale contre Vincent et Ronsin, que, d'un autre
côté, je vois une dénonciation signée d'un seul individu, qui
peut-être ne déclare qu'un ouï-dire, je rentre alors dans mes
fonctions de législateur; je me rappelle le principe que je posais
tout à l'heure, qui est qu'il faut être bien sûr des faits pour prêter
des intentions contre-révolutionnaires à des amis ardents de la
liberté, ou pour donner à leurs erreurs un caractère de gravité qu'on
ne supporterait pas pour les siennes propres. Je dis alors qu'il faut
être aussi prompt à démêler les intentions évidentes d'un aristocrate
qu'à rechercher le véritable délit d'un patriote; je dis ce que je
disais à Fabre lui-même lorsqu'il arracha à la Convention le décret
d'arrestation contre Vincent et Ronsin: "vous prétendez que la
Convention a été grande lorsqu'elle a rendu ce décret, et moi je
soutiens qu'elle a eu seulement une bonne intention et qu'il la
fallait bien éclairer".
Ainsi je défends Ronsin et Vincent contre des préventions, de même que
je défendrai Fabre et mes autres collègues, tant qu'on n'aura pas
porté dans mon âme une conviction contraire à celle que j'en ai.
L'exubérance de chaleur qui nous a mis à la hauteur des circonstances,
et qui nous a donné la force de déterminer les événements et de les
faire tourner au profit de la liberté, ne doit pas devenir profitable
aux ennemis de la liberté! Mon plus cruel ennemi, s'il avait été utile
à la République, trouverait en moi un défenseur ardent quand il serait
arrêté, parce que je me défierais d'autant plus de mes préventions
qu'il aurait été plus patriote.
Je crois Philippeaux profondément convaincu de ce qu'il avance, sans
que pour cela je partage son opinion; mais, ne voyant pas de danger
pour la liberté dans l'élargissement de deux citoyens qui, comme lui
et comme nous, veulent la République, je suis convaincu qu'il ne s'y
opposera pas; qu'il se contentera d'épier leur conduite et de saisir
les occasions de prouver ce qu'il avance; à plus forte raison la
Convention, ne voyant pas de danger dans la mesure que lui propose le
Comité de sûreté générale, doit se hâter de l'adopter.
Si, quand il fallait être électrisé autant qu'il était possible pour
opérer et maintenir la révolution; si, quand il a fallu surpasser en
chaleur et en énergie tout ce que l'histoire rapporte de tous les
peuples de la terre; si, alors, j'avais vu un seul moment de douceur,
même envers les patriotes, j'aurais dit: notre énergie baisse, notre
chaleur diminue. Ici, je vois que la Convention a toujours été ferme,
inexorable envers ceux qui ont été opposés à l'établissement de la
liberté; elle doit être aujourd'hui bienveillante envers ceux qui
l'ont servie, et ne pas se départir de ce système qu'elle ne soit
convaincue qu'il blesse la justice. Je crois qu'il importe à tous que
l'avis du Comité soit adopté; préparez-vous à être plus que jamais
impassibles envers vos vieux ennemis, difficiles à accuser vos anciens
amis. Voilà, je déclare, ma profession de foi, et j'invite mes
collègues à la faire dans leur coeur. Je jure de me dépouiller
éternellement de toute passion, lorsque j'aurai à prononcer sur les
opinions, sur les écrits, sur les actions de ceux qui ont servi la
cause du peuple et de la liberté. J'ajoute qu'il ne faut pas oublier
qu'un premier tort conduit toujours à un plus grand. Faisons d'avance
cesser ce genre de division que nos ennemis, sans doute, cherchent à
jeter au milieu de nous; que l'acte de justice que vous allez faire
soit un germe d'espérance jeté dans le coeur des citoyens qui, comme
Vincent et Ronsin, ont souffert un instant pour la cause commune, et
nous verrons naître pour la liberté des jours aussi brillants et aussi
purs que vous lui en avez déjà donné de victorieux.
XLVIII
SUR L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE
(6 février 1794)
C'est en alliant l'humanité aux principes politiques que Danton
appuya, le 6 février, l'abolition de l'esclavage.
Il voyait dans cette mesure généreuse, digne du nouveau régime, un des
moyens d'abattre l'Angleterre ennemie. "C'est aujourd'hui que
l'Anglais est mort", dit-il, persuadé que la liberté était le meilleur
adversaire à opposer à la tyrannie.
* * * * *
Représentants du peuple français, jusqu'ici nous n'avions décrété la
liberté qu'en égoïstes et pour nous seuls. Mais aujourd'hui nous
proclamons à la face de l'univers, et les générations futures
trouveront leur gloire dans ce décret, nous proclamons la liberté
universelle. Hier, lorsque le président donna le baiser fraternel aux
députés de couleur, je vis le moment où la Convention devait décréter
la liberté de nos frères. La séance était trop nombreuse. La
Convention vient de faire son devoir. Mais après avoir accordé le
bienfait de la liberté, il faut que nous en soyons pour ainsi dire les
modérateurs. Renvoyons au Comité de salut public et des colonies, pour
combiner les moyens de rendre ce décret utile à l'humanité, sans aucun
danger pour elle.
Nous avions déshonoré noire gloire en tronquant nos travaux. Les
grands principes développés par le vertueux Las Cases avaient été
méconnus. Nous travaillons pour les générations futures, lançons la
liberté dans les colonies: c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort.
En jetant la liberté dans le Nouveau Monde, elle y portera des fruits
abondants, elle y poussera des racines profondes. En vain Pitt et ses
complices voudront par des considérations politiques écarter la
jouissance de ce bienfait, ils vont être entraînés dans le néant, la
France va reprendre le rang et l'influence que lui assurent son
énergie, son sol et sa population. Nous jouirons nous-mêmes de notre
générosité, mais nous ne l'entendrons point au delà des bornes de la
sagesse. Nous abattrons les tyrans comme nous avons écrasé les hommes
perfides qui voulaient faire rétrograder la révolution. Ne perdons
point notre énergie, lançons nos frégates, soyons sûrs des
bénédictions de l'univers et de la postérité, et décrétons le renvoi
des mesures à l'examen du Comité.
XLIX
SUR LES FONCTIONNAIRES PUBLICS SOUMIS A L'EXAMEN DU COMITÉ DE SALUT
PUBLIC
(9 mars 1794)
Bouchotte était accusé devant la Convention. Danton, intervenant aux
débats, réclama l'examen de la conduite de tous les fonctionnaires
publics. L'homme qui seize jours plus tard devait mourir jetait un
suprême appel à la confiance en le Comité:
* * * * *
La représentation nationale, appuyée de la force du peuple, déjouera
tous les complots. Celui qui devait, ces jours derniers, perdre la
liberté est déjà presque en totalité anéanti. Le peuple et la
Convention veulent que tous les coupables soient punis de mort. Mais
la Convention doit prendre une marche digne d'elle. Prenez garde qu'en
marchant par saccade, on ne confonde le vrai patriote avec ceux qui
s'étaient couverts du masque du patriotisme pour assassiner le peuple.
Le décret dont on vient de lire la rédaction n'est rien; il s'agit de
dire au Comité de salut public: examinez le complot dans toutes ses
ramifications; scrutez la conduite de tous les fonctionnaires publics;
voyez si leur mollesse ou leur négligence a concouru, même malgré eux,
à favoriser les conspirateurs. Un homme qui affectait l'empire de la
guerre se trouve au nombre des coupables. Eh bien, le ministre est, à
mon opinion, dans le cas d'être accusé de s'être au moins laissé
paralyser. Le Comité de salut public veille jour et nuit; que les
membres de la Convention s'unissent tous; que les révolutionnaires qui
ont les premiers parlé de République, face à face, avec Lafayette,
apportent ici leur tête et leurs bras pour servir la patrie. Nous
sommes tous responsables au peuple de sa liberté. Français, ne vous
effrayez pas, la liberté doit bouillonner jusqu'à ce que l'écume soit
sortie.
Nos comités sont l'avant-garde politique; les armées doivent vaincre
quand l'avant-garde est en surveillance. Jamais la République ne fut,
à mon sens, plus grande. Voici le nouveau temps marqué pour cette
sublime révolution. Il fallait vaincre ceux qui singeaient le
patriotisme pour tuer la liberté; nous les avons vaincus.
Je demande que le Comité de salut public se concerte avec celui de
sûreté générale pour examiner la conduite de tous les fonctionnaires.
Il faut que chacun de nous se prononce. J'ai demandé le premier le
gouvernement révolutionnaire. On rejeta d'abord mon idée, on l'a
adoptée ensuite; ce gouvernement révolutionnaire a sauvé la
République; ce gouvernement, c'est vous.
Union, vigilance, méditation, parmi les membres de la Convention.
L
SUR LA DIGNITÉ DE LA CONVENTION
(19 mars 1794)
Dans cette même séance de la Convention, Pache vint, avec le conseil
général, protester de son dévouement au gouvernement. Ruhl, qui
présidait, lui reprocha de venir "un peu tard faire cette
protestation". L'inscription de cette réponse au procès-verbal ayant
été demandée par quelques membres, Danton protesta au nom de la
dignité de la Convention nationale. Ce fut son dernier discours.
* * * * *
Je demande la parole sur cette proposition. La représentation
nationale doit toujours avoir une marche digne d'elle. Elle ne doit
pas avilir un corps entier, et frapper d'une prévention collective une
administration collective, parce que quelques individus de ce corps
peuvent être coupables. Si nous ne réglons pas nos mouvements, nous
pouvons confondre des patriotes énergiques avec des scélérats qui
n'avaient que le masque de patriotisme. Je suis convaincu que la
grande majorité du conseil général de la Commune de Paris est digne de
toute la confiance du peuple et de ses représentants; qu'elle est
composée d'excellents patriotes, d'ardents révolutionnaires.
J'aime à saisir cette occasion pour lui faire individuellement hommage
de mon estime. Le conseil général est venu déclarer qu'il fait cause
commune avec vous. Le président de la Convention a senti vivement sa
dignité; la réponse qu'il a faite est, par le sens qu'elle renferme et
par l'intention dans laquelle elle est rédigée, digne de la majesté du
peuple que nous représentons. L'accent patriarcal et le ton solennel
dont il l'a prononcée, donnaient à ces paroles un caractère plus
auguste encore. Cependant ne devons-nous pas craindre, dans ce moment,
que les malveillants n'abusent des expressions de Ruhl, dont
l'intention ne nous est point suspecte, et qui ne veut sûrement pas
que des citoyens qui viennent se mettre dans les rangs, sous les
drapeaux du peuple et de la liberté, remportent de notre sein la
moindre amertume? Au nom de la patrie, ne laissons pas aucune prise à
la dissension. Si jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la
victoire nous est assurée, si jamais des passions particulières
pouvaient prévaloir sur l'amour de la patrie, si elles tentaient de
creuser un nouvel abîme pour la liberté, je voudrais m'y précipiter
tout le premier. Mais loin de nous tout ressentiment....
Le temps est venu où l'on ne jugera plus que les actions. Les masques
tombent, les masques ne séduiront plus. On ne confondra plus ceux qui
veulent égorger les patriotes avec les véritables magistrats du
peuple, qui sont peuple eux-mêmes. N'y eût-il parmi tous les
magistrats qu'un seul homme qui eût fait son devoir, il faudrait tout
souffrir plutôt que de lui faire boire le calice d'amertume; mais ici
on ne doute pas du patriotisme de la plus grande majorité de la
Commune. Le président lui a fait une réponse où règne une sévère
justice; mais elle peut être mal interprétée. Épargnons à la Commune
la douleur de croire qu'elle a été censurée avec aigreur.
LE PRÉSIDENT.--Je vais répondre à la tribune; viens, mon cher
collègue, occupe toi-même le fauteuil.
DANTON.--Président, ne demande pas que je monte au fauteuil, tu
l'occupes dignement. Ma pensée est pure; si mes expressions l'ont mal
rendue, pardonne-moi une inconséquence involontaire; je te
pardonnerais moi-même une pareille erreur. Vois en moi un frère qui a
exprimé librement son opinion.
_Ruhl descend de la tribune et se jette dans les bras de Danton. Cette
scène excite le plus vif enthousiasme dans l'Assemblée_.
MÉMOIRE
ÉCRIT EN MIL HUIT CENT QUARANTE-SIX PAR LES DEUX FILS DE DANTON, LE
CONVENTIONNEL, POUR DÉTRUIRE LES ACCUSATIONS DE VÉNALITÉ CONTRE LEUR
PÈRE
MÉMOIRE DES FILS DE DANTON
Rien au monde ne nous est plus cher que la mémoire de notre père. Elle
a été, elle est encore tous les jours calomniée, outragée d'une
manière affreuse; aussi notre désir le plus ardent a-t-il toujours été
de voir l'histoire lui rendre justice.
Georges-Jacques Danton, notre père, se maria deux fois. Il épousa
d'abord, en juin 1787, Antoinette-Gabrielle Charpentier, qui mourut le
10 février 1793. Dans le cours de la même année 1793, nous ne
pourrions pas indiquer l'époque précise, il épousa en secondes noces
Mlle Sophie Gély, qui vivait encore il y a deux ans (nous ne savons
pas si elle est morte depuis). Notre père, en mourant, ne laissa que
deux fils issus de son premier mariage. Nous sommes nés, l'un le 18
juin 1790, et l'autre le 17 février 1792. Notre père mourut le 5 avril
1794; nous n'avons donc pas pu avoir le bonheur de recevoir ses
enseignements, ses confidences, d'être initiés à ses pensées, à ses
projets. Au moment de sa mort, tout chez lui a été saisi, confisqué,
et plus tard aucun de ses papiers, à l'exception de ses titres de
propriété, ne nous a été rendu. Nous avons été élevés par M.
François-Jérôme Charpentier, notre grand-père maternel et notre
tuteur. Il ne parlait jamais sans attendrissement de Danton, son
gendre. M. Charpentier, qui habitait Paris, y mourut en 1804, à une
époque où, sans doute, il nous trouvait encore trop jeunes pour que
nous puissions bien apprécier ce qu'il aurait pu nous raconter de la
vie politique de notre père, car il s'abstint de nous en parler. Du
reste, il avait environ quatre-vingts ans quand il mourut, et, dans
ses dernières années, son esprit paraissait beaucoup plus occupé de
son avenir dans un autre monde que de ce qui s'était passé dans
celui-ci. Après la mort de notre grand-père Charpentier, M. Victor
Charpentier, son fils, fut nommé notre tuteur. Il mourut en 1810.
Quoiqu'il habitât Paris, nous revînmes en 1805 à Arcis, pour ne plus
le quitter. La fin de notre enfance et le commencement de notre
jeunesse s'y écoulèrent auprès de la mère de notre père. Elle était
affaiblie par l'âge, les infirmités et les chagrins. C'était toujours
les yeux remplis de larmes qu'elle nous entretenait de son fils, des
innombrables témoignages d'affection qu'il lui avait donnés, des
tendres caresses dont il l'accablait. Elle fit de fréquents voyages à
Paris; il aimait tant à la voir à ses côtés! Il avait en elle une
confiance entière; elle en était digne, et, s'il eût eu des secrets,
elle les eût connus, et nous les eussions connus par elle. Très
souvent, elle nous parlait de la Révolution; mais, en embrasser tout
l'ensemble d'un seul coup d'oeil, en apprécier les causes, en suivre
la marche, en juger les hommes et les événements, en distinguer tous
les partis, deviner leur but, démêler les fils qui les faisaient agir,
tout cela n'était pas chose facile, on en conviendra: aussi, quoique
la mère de Danton eût beaucoup d'intelligence et d'esprit, on ne sera
pas surpris que, d'après ses récits, nous n'ayons jamais connu la
Révolution que d'une manière extrêmement confuse.
Jusqu'ici nous n'avons parlé que des choses qui se rapportent à nous;
cela, de notre part, peut paraître ridicule, mais cesse véritablement
de l'être quand on considère qu'il nous a fallu entrer dans ces
explications pour faire comprendre comment il se fait que nous,
enfants de Danton, nous ne puissions pas donner le moindre
éclaircissement sur aucun des grands événements dans lesquels il a
figuré. Sa mère, d'accord avec tous ceux qui nous ont si souvent parlé
de lui pour l'avoir connu, et que notre position sociale ne fera,
certes, pas suspecter de flatterie, sa mère nous l'a toujours dépeint
comme le plus honnête homme que l'on puisse rencontrer, comme l'homme
le plus aimant, le plus franc, le plus loyal, le plus désintéressé, le
plus généreux, le plus dévoué à ses parents, à ses amis, à son pays
natal et à sa patrie. Quoi d'étonnant, nous dira-t-on? Dans la bouche
d'une mère, que prouve un pareil éloge? Rien, sinon qu'elle adorait
son fils. On ajoutera: Est-ce que, pour juger un homme, la postérité
devra s'en rapporter aux déclarations de la mère et des fils de cet
homme? Non, sans doute, elle ne le devra pas, nous en convenons. Mais
aussi, pour juger ce même homme, devra-t-elle s'en rapporter aux
déclarations de ses ennemis? Elle ne le devra pas davantage. Et
pourtant, que ferait-elle, si, pour juger Danton, elle ne consultait
que les Mémoires de ceux qu'il a toujours combattus?
Justifier la vie politique de notre père, défendre sa mémoire, c'est
pour nous un devoir sacré. Pourquoi ne l'avons-nous pas rempli? C'est
parce que nous n'avons eu en notre possession aucun document,
absolument aucun, et que nous ne pourrions mettre en avant que des
allégations sans preuves écrites; mais nous allons réfuter une
accusation excessivement grave qui se rattache à sa vie privée. Nous
croyons qu'il nous sera facile de le faire victorieusement, car nos
principaux arguments auront pour base des actes authentiques.
Voici cette accusation. On a reproché à Danton d'avoir exploité la
Révolution pour amasser scandaleusement une fortune énorme. Nous
allons prouver d'une manière incontestable, que c'est à très grand
tort qu'on lui a adressé ce reproche. Pour atteindre ce but, nous
allons comparer l'état de sa fortune au commencement de la Révolution
avec l'état de sa fortune au moment de sa mort.
Au moment où la Révolution éclata, notre père était avocat aux
conseils du roi. C'est un fait dont il n'est pas nécessaire de fournir
la preuve: ses ennemis eux-mêmes ne le contestent pas. Nous ne pouvons
pas établir d'une manière précise et certaine ce qu'il possédait à
cette époque. Cependant nous disons que, s'il ne possédait rien autre
chose (ce qui n'est pas prouvé), _il possédait au moins sa charge_, et
voici sur ce point notre raisonnement:
1° Quelques notes qui sont en notre possession nous prouvent que
Jacques Danton, notre grand-père, décédé à Arcis, le 24 février 1762,
laissa des immeubles sur le finage de Plancy et sur celui d'Arcis; il
est donc présumable que notre père, né le 26 octobre 1759, et par
conséquent resté mineur en très bas âge, a dû posséder un patrimoine
quelconque, si modique qu'on veuille le supposer.
2° Si, avant la Révolution, on pouvait être reçu avocat quand on avait
vingt et un ans accomplis (ce que nous ignorons), notre père aura pu
être avocat vers 1780; en admettant qu'il fallût avoir vingt-cinq ans,
il aura pu être avocat vers la fin de 1784. Il devint ensuite avocat
aux conseils du roi en 1787; il était donc possible que, avant 1789,
il eût déjà fait quelques bénéfices, tant comme avocat au Parlement,
que comme avocat aux conseils, et que, sur ces bénéfices, il eût fait
quelques économies.
3° Il y a lieu de penser qu'en épousant notre mère, il reçut une dot
quelconque. Eh bien, nous avons toujours cru qu'il paya sa charge aux
conseils du roi, tant avec cette dot qu'avec le peu d'économies qu'il
pouvait avoir faites sur ce qu'il avait pu gagner d'abord comme avocat
au Parlement, ensuite comme avocat aux conseils, et qu'avec le peu de
patrimoine qu'il devait posséder. Vous faites une supposition, nous
dira-t-on? C'est vrai, c'est une supposition, puisque nous n'apportons
pas les preuves de ce que nous venons d'avancer; mais si ses ennemis
ne veulent pas admettre avec nous que notre supposition soit une
réalité, il faudra que, de leur côté, ils supposent que notre père
n'avait pas le moindre patrimoine, qu'il n'avait fait aucun bénéfice,
tant en qualité d'avocat au Parlement qu'en qualité d'avocat aux
conseils; que, s'il avait fait des bénéfices il n'avait pas fait
d'économies; enfin qu'ils supposent que sa femme en l'épousant ne lui
a pas apporté de dot. A moins qu'ils ne prouvent tout cela, ils feront
aussi une supposition. Or, nous le demandons à toutes les personnes
qui sont de bonne foi et sans prévention, notre supposition est-elle
plus vraisemblable que celle des ennemis de notre père? Oui, sans
doute. Nous l'admettons donc comme un fait prouvé, et nous disons:
Danton n'était pas riche au commencement de la Révolution, mais, s'il
ne possédait rien autre chose (ce qui n'est pas prouvé), il possédait
au moins sa charge d'avocat aux conseils du roi. Maintenant Danton
est-il riche au moment de sa mort? c'est ce que nous allons examiner.
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