Discours civiques de Danton by Georges Jacques Danton
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* * * * *
Danton, outre le discours sur le Tribunal révolutionnaire que l'on
trouvera plus loin, intervint dans les débats de cette séance pour
demander la comparution, à la barre de la Convention, du général
Stengel qui, né sujet palatin, se refusait à porter les armes contre
sa patrie et demandait à être employé dans un autre poste.
* * * * *
Je suis bien éloigné de croire Stengel républicain; je ne crois pas
qu'il doive commander nos armées. Mais je pense qu'avant de le
décréter d'accusation, il faut qu'il vous soit fait un rapport ou que
vous l'entendiez vous-mêmes à la barre. Il faut de la raison et de
l'inflexibilité; il faut que l'impunité, portée jusqu'à présent trop
loin, cesse; mais il ne faut pas porter de décret d'accusation au
hasard. Je demande que le ministre de la guerre soit chargé de faire
traduire à la barre Stengel et Lanoue.
* * * * *
La Convention décréta que Stengel et Lanoue comparaîtraient à sa
barre.
XV
SUR L'INSTITUTION D'UN TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
(10 mars 1793)
La conspiration de l'ennemi intérieur se combinant avec les dangers
extérieurs exigeait des mesures sévères, terribles. Tandis que la
nation armée se portait aux frontières, il importait d'empêcher, au
lendemain de possibles désastres, le retour des événements sanglants
qui avaient marqué les premiers jours de septembre, au lendemain de
l'invasion. C'est dans cet esprit que Danton proposa la création d'un
tribunal révolutionnaire.
* * * * *
Je somme tous les bons citoyens de ne pas quitter leurs postes. (_Tous
les membres se remettent en place, un calme profond règne dans toute
l'Assemblée_.) Quoi, citoyens! au moment où notre position est telle,
que si Maranda était battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez
enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous
séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose
publique? Je sens à quel point il est important de prendre des mesures
judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires; car c'est pour
eux que ce tribunal est nécessaire; c'est pour eux que ce tribunal
doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les
ennemis de la liberté lèvent un front audacieux; partout confondus,
ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnête occupé
dans ses foyers, l'artisan occupé dans ses ateliers, ils ont la
stupidité de se croire en majorité: eh bien, arrachez-les vous-mêmes à
la vengeance populaire, l'humanité vous l'ordonne.
Rien n'est plus difficile que de définir un crime politique; mais si
un homme du peuple, pour un crime particulier, en reçoit à l'instant
le châtiment; s'il est si difficile d'atteindre un crime politique,
n'est-il pas nécessaire que des lois extraordinaires, prises hors du
corps social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables?
Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures
terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un
tribunal révolutionnaire. L'histoire atteste cette vérité; et
puisqu'on a osé, dans cette Assemblée, rappeler ces journées
sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que
si un tribunal eût alors existé, le peuple auquel on a si souvent, si
cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je
dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont été les témoins
de ces terribles événements, que nulle puissance humaine n'était dans
le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons
des fautes de nos prédécesseurs.
Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblée législative; soyons terribles
pour dispenser le peuple de l'être; organisons un tribunal, non pas
bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que
le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis.
Ce grand oeuvre terminé, je vous rappelle aux armes, aux commissaires
que vous devez faire partir, au ministère que vous devez organiser;
car nous ne pouvons le dissimuler, il nous faut des ministres; et
celui de la marine, par exemple, dans un pays où tout peut être créé,
parce que tous les éléments s'y trouvent, avec toutes les qualités
d'un bon citoyen, n'a pas créé de marine; nos frégates ne sont pas
sorties et l'Angleterre enlève nos corsaires. Eh bien, le moment est
arrivé, soyons prodigues d'hommes et d'argent; déployons tous les
moyens de la puissance nationale, mais ne mettons la direction de ces
moyens qu'entre les mains d'hommes dont le contact nécessaire et
habituel avec vous vous assure l'ensemble et l'exécution des mesures
que vous avez combinées pour le salut de la République. Vous n'êtes
pas un corps constitué, car vous pouvez tout constituer vous-mêmes.
Prenez-y garde, citoyens, vous répondez au peuple de nos armées, de
son sang, de ses assignats; car si ses défaites atténuaient tellement
la valeur de cette monnaie que les moyens d'existence fussent anéantis
dans ses mains, qui pourrait arrêter les effets de son ressentiment et
de sa vengeance? Si, dès le moment que je vous l'ai demandé, vous
eussiez fait le développement de forces nécessaires, aujourd'hui
l'ennemi serait repoussé loin de nos frontières.
Je demande donc que le tribunal révolutionnaire soit organisé, séance
tenante, que le pouvoir exécutif, dans la nouvelle organisation,
reçoive les moyens d'action et d'énergie qui lui sont nécessaires. Je
ne demande pas que rien soit désorganisé, je ne propose que des moyens
d'amélioration.
Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les
qualifications injurieuses et flétrissantes qu'on ose me donner. Je
demande qu'aussitôt que les mesures de sûreté générale seront prises,
vos commissaires partent à l'instant, qu'on ne reproduise plus
l'objection qu'ils siègent dans tel ou tel côté de cette salle. Qu'ils
se répandent dans les départements, qu'ils y échauffent les citoyens,
qu'ils y raniment l'amour de la liberté, et que, s'ils ont regret de
ne pas participer à des décrets utiles, ou de ne pouvoir s'opposer à
des décrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a été le
salut de la patrie.
Je me résume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du
pouvoir exécutif; demain, mouvement militaire; que, demain, vos
commissaires soient partis; que la France entière se lève, coure aux
armes, marche à l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la
Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruiné; que les
amis de la liberté triomphent de cette contrée; que nos armes,
partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le
bonheur; que le monde soit vengé.
XVI
SUR LA DÉMISSION DE BEURNONVILLE
(11 mars 1793)
Nommé ministre de la Guerre le 4 février 1793, Beurnonville donna sa
démission le 11 mars suivant. A ce propos, plusieurs membres de la
Convention voulurent lui demander les motifs de son départ. Danton s'y
opposa, insistant dans son discours sur la cohésion et l'unité
réclamées par le gouvernement républicain, faisant appel au civisme de
tous pour le salut public. On sait qu'envoyé à la suite de sa
démission auprès de Dumouriez, Beurnonville fut livré par lui aux
Autrichiens qui le retinrent en otage jusqu'au 12 brumaire an IV.
* * * * *
Avant de rendre au ministre de la Guerre la justice que lui doit tout
Français qui aime son pays, et qui sait apprécier ceux qui ont
combattu vaillamment pour lui, je dois cette déclaration positive de
mes principes et de mes sentiments: que, s'il est dans mes opinions
que la nature des choses et les circonstances exigent que la
Convention se réserve la faculté de prendre partout, et même dans son
sein, des ministres, je déclare en même temps, et je le jure par la
patrie, que, moi, je n'accepterai jamais une place dans le ministère,
tant que j'aurai l'honneur d'être membre de la Convention nationale.
Je le déclare, dis-je, sans fausse modestie; car, je l'avoue, je crois
valoir un autre citoyen français. Je le déclare avec le désir ardent
que mon opinion individuelle ne devienne pas celle de tous mes
collègues; car je tiens pour incontestable que vous feriez une chose
funeste à la chose publique, si vous ne vous réserviez pas cette
faculté. Après un tel aveu, je vous somme tous, citoyens, de descendre
dans le fond de votre conscience. Quel est celui d'entre vous qui ne
sent pas la nécessité d'une plus grande cohésion, de rapports plus
directs, d'un rapprochement plus immédiat, plus quotidien, entre les
agents du pouvoir exécutif révolutionnaire, chargé de défendre la
liberté contre toute l'Europe, et vous qui êtes chargés de la
direction suprême de la législation civile et de la défense de là
République? Vous avez la nation à votre disposition, vous êtes une
Convention nationale, vous n'êtes pas un corps constitué, mais un
corps chargé de constituer tous les pouvoirs, de fonder tous les
principes de notre République; vous n'en violerez donc aucun, rien ne
sera renversé, si, exerçant toute la latitude de vos pouvoirs, vous
prenez le talent partout où il existe pour le placer partout où il
peut être utile. Si je me récuse dans les choix que vous pourrez
faire, c'est que, dans mon poste, je me crois encore utile à pousser,
à faire marcher la Révolution; c'est que je me réserve encore la
faculté de dénoncer les ministres qui, par malveillance et par
impéritie, trahiraient notre confiance. Ainsi mettons-nous donc bien
tous dans la tête que presque tous, que tous, nous voulons le salut
public. Que les défiances particulières ne nous arrêtent pas dans
notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant à moi, je ne
calomnierai jamais personne; je suis sans fiel, non par vertu, mais
par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère.... Je n'en ai
pas besoin; ainsi je ne puis être suspect, même à ceux qui ont fait
profession de me haïr. Je vous rappelle à l'infinité de vos devoirs.
Je n'entends pas désorganiser le ministère; je ne parle pas de la
nécessité de prendre des ministres dans votre sein, mais de la
nécessité de vous en réserver la faculté.
---J'arrive à la discussion particulière qui s'est élevée sur la
lettre de démission envoyée par le ministre de la Guerre.
On veut lui demander les motifs de sa démission: certes, jamais on ne
pourra dire que c'est par faiblesse. Celui qui a combattu si bien les
ennemis, braverait l'erreur populaire avec le même courage; il
mourrait à son poste sans sourciller; tel est Beurnonville, tel nous
devons le proclamer. Mais la nature, variée dans ses faveurs,
distribue aux hommes différents genres de talents; tel est capable de
commander une armée, d'échauffer le soldat, de maintenir la discipline
qui n'a pas les formes populaires conciliatrices, nécessaires dans les
circonstances critiques et orageuses, quand on veut le bien. Celui qui
donne sa démission a dû se consulter sous ces différents rapports; il
ne serait pas même de la dignité de la Convention de lui faire les
questions qu'on propose. Beurnonville a su se juger; il peut encore
vaincre nos ennemis sur le champ de bataille; mais il n'a pas les
formes familières qui, dans les places administratives, appellent la
confiance des hommes peu éclairés; car le peuple est ombrageux, et
l'expérience de nos révolutions lui a bien acquis le droit de craindre
pour sa liberté.
Je ne doute pas que Beurnonville n'ait géré en bon citoyen; il doit
être excepté de la rigueur de la loi qui défend à tout ministre de
quitter Paris, avant d'avoir rendu ses comptes; et nous ne perdrons
pas l'espérance de voir Beurnonville allant aux armées, y conduisant
des renforts, remporter avec elles de nouveaux triomphes.
XVII
SUR LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
(27 mars 1793)
Créé le 10 mars, le Tribunal criminel extraordinaire n'était pas
encore entré en activité. Danton s'éleva avec force contre ce retard
et rappela dans son discours les devoirs assumés par le gouvernement
révolutionnaire. Le lendemain, 28 mars, la Convention décrétait que le
Tribunal entrerait en activité le même jour et pour ce l'autorisait à
juger au nombre de dix jurés.
* * * * *
Je déclare avoir recommandé aux ministres d'excellents patriotes,
d'excellents révolutionnaires. Il n'y a aucune loi qui puisse ôter à
un représentant du peuple sa pensée. La loi ancienne qu'on veut
rappeler était absurde; elle a été révoquée par la révolution. Il faut
enfin que la Convention nationale soit un corps révolutionnaire; il
faut qu'elle soit peuple; il est temps qu'elle déclare la guerre aux
ennemis intérieurs. Quoi! la guerre civile est allumée de toutes
parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal révolutionnaire a
été créé qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n'est
pas encore en activité! Que dira donc ce peuple! car il est prêt à se
lever en masse; il le doit, il le sent. Il dira: Quoi donc! des
passions misérables agitent nos représentants, et cependant les
contre-révolutionnaires tuent la liberté.
Je dois enfin vous dire la vérité, je vous la dirai sans mélange; que
m'importent toutes les chimères que l'on peut répandre contre moi,
pourvu que je puisse servir la patrie! Oui, citoyens; vous ne faites
pas votre devoir. Vous dites que le peuple est égaré; mais pourquoi
vous éloignez-vous de ce peuple? Rapprochez-vous de lui, il entendra
la voix de la raison. La révolution ne peut marcher, ne peut être
consolidée qu'avec le peuple. Le peuple en est l'instrument, c'est à
vous de vous en servir. En vain dites-vous que les sociétés populaires
fourmillent de dénonciateurs absurdes, de dénonciateurs atroces. Eh
bien, que n'y allez-vous? Une nation en révolution est comme l'airain
qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté n'est
pas fondue. Ce métal bouillonne; si vous n'en surveillez le fourneau,
vous serez tous brûlés. Comment se fait-il que vous ne sentiez pas que
c'est aujourd'hui qu'il faut que la Convention décrète que tout homme
du peuple aura une pique aux frais de la nation. Les riches la
paieront, ils la paieront en vertu d'une loi; les propriétés ne seront
pas violées. Il faut décréter encore que, dans les départements où la
révolution s'est manifestée, quiconque a l'audace d'appeler cette
contre-révolution sera mis hors la loi. A Rome, Valerius Publicola eut
le courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre
quiconque appellerait la tyrannie. Eh bien, moi, je déclare que,
puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont
insultés; puisque, dans les spectacles, on applaudit avec fureur aux
applications qui se rapportent avec les malheurs de la patrie; je
déclare, dis-je, que quiconque oserait appeler la destruction de la
liberté, ne périra que de ma main, dusse-je après porter ma tête sur
l'échafaud, heureux d'avoir donné un exemple de vertu à ma patrie. Je
demande qu'on passe à l'ordre du jour sur la motion qui m'a donné lieu
de parler. Je demande que, dans toute la République, un citoyen ait
une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal
extraordinaire soit mis en activité. Je demande que la Convention
déclare au peuple français, à l'Europe, à l'univers qu'elle est un
corps révolutionnaire, qu'elle est résolue de maintenir la liberté,
d'étouffer les serpents qui déchirent le sein de la patrie.
Montrez-vous révolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la
liberté n'est plus en péril. Les nations qui veulent être grandes
doivent, comme les héros, être élevées à l'école du malheur. Sans
doute nous avons eu des revers; mais si, au mois de septembre, on vous
eût dit: "la tête du tyran tombera sous le glaive des lois, l'ennemi
sera chassé du territoire de la République; 100.000 hommes seront à
Mayence; nous aurons une armée à Tournai", vous eussiez vu la liberté
triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons
perdu un temps précieux. Il faut le réparer. On a cru que la
révolution était faite. On a crié aux factieux. Eh bien, ce sont ces
factieux qui tombent sous le poignard des assassins.
Et toi, Lepeletier, quand tu périssais victime de ta haine pour les
tyrans, on criait aussi que tu étais un factieux. Il faut sortir de
cette léthargie politique. Marseille sait déjà que Paris n'a jamais
voulu opprimer la République, n'a jamais voulu que la liberté.
Marseille s'est déclarée la montagne de la République. Elle se
gonflera, cette montagne, elle roulera les rochers de la liberté, et
les ennemis de la liberté seront écrasés. Je ne veux pas rappeler de
fâcheux débats. Je ne veux pas faire l'historique des haines dirigées
contre les patriotes. Je ne dirai qu'un mot.
Je vous dirai que Roland écrivait à Dumouriez (et c'est ce général qui
nous a montré la lettre, à Lacroix et à moi): "Il faut vous liguer
avec nous pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton." Jugez
si une imagination frappée au point de tracer de pareils tableaux a dû
avoir une grande influence sur toute la République. Mais tirons le
rideau sur le passé. Il faut nous réunir. C'est cette réunion qui
devrait établir la liberté d'un pôle à l'autre, aux deux tropiques et
sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d'ambassades
particulières. Quant à moi, je fais serment de mourir pour défendre
mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacré enflamme
toutes les âmes. Il faut tuer les ennemis intérieurs pour triompher
des ennemis extérieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de
votre ignorance, si vous ne sauvez la République. La République, elle
est immortelle! L'ennemi pourra bien faire encore quelques progrès; il
pourrait prendre encore quelques-unes de nos places, mais il s'y
consumerait lui-même. Que nos échecs tournent à notre avantage! que le
Français, en touchant la terre de son pays, comme le géant de la
fable, reprenne de nouvelles forces.
J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi, sur ce que la nécessité vous
commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son coeur
une étincelle de liberté, ne s'éloigne pas du peuple. Nous ne sommes
pas ses pères, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et
ses ressources, disons qu'il sera inviolable, s'il veut être uni.
Qu'on se rappelle l'époque mémorable et terrible du mois d'août.
Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses
murs. J'ai, moi, car il faut bien quelquefois se citer, j'ai amené le
conseil exécutif à se réunir à la mairie avec tous les magistrats du
peuple. Le peuple vit notre réunion, il la seconda, et l'ennemi a été
vaincu. Si on se réunit, si on aime les sociétés populaires, si on y
assiste, malgré ce qu'il peut y avoir en elles de défectueux, car il
n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force,
redeviendra victorieuse, et bientôt les despotes se repentiront de ces
triomphes éphémères qui n'auront été que plus funestes pour eux.
XVIII
JUSTIFICATION DE SA CONDUITE EN BELGIQUE
(30 mars 1793)
Dans la séance du 30 mars, un membre [Note: Le Moniteur du 1er avril,
n° 91, qui rend compte de la séance du 30 mars ne donne pas le nom de
ce membre.] de la Convention demanda l'exécution du décret ordonnant à
Danton de rendre compte de l'état de la Belgique au moment de son
départ. "Il importe, ajoutait-il, que nous connaissions toutes les
opérations de nos commissaires Gironde contre le conventionnel". Il
demanda aussitôt la parole et prononça ce long discours où il se
justifia d'une façon éclatante des reproches sournois et hypocrites
que Mme Roland réédita depuis dans son libelle.
* * * * *
Citoyens, vous aviez, par un décret, ordonné que, Camus et moi, seuls
des commissaires près l'armée de la Belgique, qui se trouvent
actuellement dans la Convention, rendions compte de ce que nous avions
vu et fait dans la Belgique. Le changement des circonstances, les
lettres nouvelles parvenues à votre Comité de défense générale, ont
rendu ce rapport moins important, quant à ce qui concerne la situation
des armées, puisque cette situation a changé; elles ont nécessité des
mesures provisoires que vous avez décrétées. J'étais prêt et je le
suis encore à m'expliquer amplement, et sur l'historique de la
Belgique, et sur les généraux, et sur l'armée, et sur la conduite des
commissaires. Il est temps que tout soit connu. Si la saine raison, si
le salut de la patrie et celui de l'armée a obligé vos commissaires
d'être en quelque sorte stationnaires, aujourd'hui le temps de bannir
toute espèce de politique est arrivé; il l'est d'autant plus que je
m'aperçois qu'on a insinué dans l'Assemblée que les malheurs de la
Belgique pouvaient avoir été plus ou moins amenés par l'influence, les
fautes et même les crimes de vos commissaires.
Eh bien, je prends à cette tribune l'engagement solennel de tout dire,
de tout révéler, de répondre à tout. J'appellerai tous les
contradicteurs possibles d'un bout de la République à l'autre;
j'appellerai le Conseil exécutif, les commissaires nationaux;
j'appellerai tous mes collègues en témoignage. Et après cette vaste
explication, quand on aura bien sondé l'abîme dans lequel on a voulu
nous plonger, on reconnaîtra que ceux-là qui ont travaillé la réunion,
qui ont demandé des renforts, qui se sont empressés de vous annoncer
nos échecs pour hâter l'envoi des secours, s'ils n'obtiennent pas
l'honorable fruit de leurs travaux, sont au moins bien fortement in
inculpables. Je rendrai, je pourrai me tromper sur quelques détails,
les comptes qui me sont demandés; mais je puis annoncer à l'avance
qu'il y aura unanimité dans le témoignage de vos commissaires sur les
principaux objets de ces rapports.
Je demande que la séance de demain soit consacrée à un rapport
préliminaire, car il y aura beaucoup de personnes a entendre, beaucoup
de chefs à interroger. On verra si nous avons manqué d'amour pour le
peuple, lorsque nous n'avons pas voulu tout à coup priver l'armée des
talents militaires dont elle avait besoin, dans des hommes dont
cependant nous combattions les opinions politiques, ou si nous n'avons
pas au contraire sauvé cette armée.
On verra, par exemple, que, si nous avions donné à cette fameuse
lettre qui a été lue partout, excepté dans cette enceinte, les suites
que nous aurions pu lui donner, dès qu'elle nous a été connue, on
verra que, si nous n'avions pas, dans cette circonstance, mis dans
notre conduite la prudence que nous dictaient les événements, l'armée,
dénuée de chefs, se serait repliée sur nos frontières avec un tel
désordre, que l'ennemi serait entré avec elle dans nos places fortes.
Je ne demande ni grâce, ni indulgence. J'ai fait mon devoir dans ce
moment de nouvelle révolution, comme je l'ai fait au 10 août. Et, à
cet égard, comme je viens d'entendre des hommes qui, sans doute sans
connaître les faits, mettant en avant des opinions dictées par la
prévention, me disent que je rende mes comptes, je déclare que j'ai
rendu les miens et que je suis prêt à les rendre encore. Je demande
que le Conseil exécutif soit consulté sur toutes les parties de ma
conduite ministérielle. Qu'on me mette en opposition avec ce ci-devant
ministre qui, par des réticences, a voulu jeter des soupçons sur moi.
J'ai fait quelques instants le sacrifice de ma réputation pour mieux
payer mon contingent à la République, en ne m'occupant que de la
servir. Mais j'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications,
tous les genres d'accusation, car je suis résolu à tout dire.
Ainsi préparez-vous à être aussi francs jusque dans vos haines, et
francs dans vos passions, car je les attends. Toutes ces discussions
pourront peut-être tourner encore au profit de la chose publique. Nos
maux viennent de nos divisions; eh bien, connaissons-nous tous. Car
comment se fait-il qu'une portion des représentants du peuple traite
l'autre de conjurés? Que ceux-ci accusent les premiers de vouloir les
faire massacrer? Il a été un temps pour les passions; elles sont
malheureusement dans l'ordre de la nature; mais il faut enfin que tout
s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple, il
faut le dire, ne sait plus où reposer sa confiance; faites donc que
l'on sache si vous êtes un composé de deux partis, une assemblée
d'hommes travaillés de soupçons respectifs, ou si vous tendez tous au
salut de la patrie. Voulez-vous la réunion? Concourez d'un commun
accord aux mesures sévères et fermes que réclame le peuple indigné des
trahisons dont il a été si longtemps victime. Instruisez, armez les
citoyens; ce n'est pas assez d'avoir des armées aux frontières, il
faut au sein de la République une colonne centrale qui fasse front aux
ennemis du dedans, pour reporter ensuite la guerre au dehors.
Non seulement je répondrai catégoriquement aux inculpations qui m'ont
été et me seront faites ici, dans cette Assemblée qui a l'univers pour
galerie, mais je dirai tout ce que je sais sur les opérations de la
Belgique, persuadé que la connaissance approfondie du mal peut seule
nous en faire découvrir le remède. Ainsi, s'il est un seul d'entre
vous qui ait le moindre soupçon sur ma conduite, comme ministre; s'il
en est un seul qui désire des comptes itératifs, lorsque déjà toutes
les pièces sont déposées dans vos comités; s'il en est un seul qui ait
des soupçons sur mon administration, relativement aux dépenses
secrètes de révolution, qu'il monte demain à la tribune, que tout se
découvre, que tout soit mis à nu, et, libres de défiances, nous
passerons ensuite à l'examen de notre situation politique [Note: A.
AULARD (_Oeuvr. cit._, tome I, p. 137 et suiv.) a prouvé, pièces en
mains, que, contrairement à l'assertion de la femme Roland et de
presque tous les historiens, Danton avait rendu les comptes de son
ministère dans la séance de la Convention du 6 octobre 1792.].
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