Discours civiques de Danton by Georges Jacques Danton
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Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; j'en sortirai
avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont
voulu m'accuser. (_Danton descend de la tribune au milieu des plus
vifs applaudissements d'une très grande partie de l'Assemblée et des
citoyens. Plusieurs membres de l'extrémité gauche se précipitent vers
lui pour l'embrasser. Les applaudissements se prolongent._)
XX
SUR LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC
(3 avril 1793)
Dans la séance permanente de la Convention, commencée le mercredi 3
avril, au matin, Isnard proposa, au nom du Comité de défense générale,
la création d'un nouveau comité d'exécution composé de neuf membres
chargés de remplir les fonctions qui étaient attribuées au Conseil
exécutif, et de prendre toutes les mesures de défense générale que
pouvaient nécessiter les circonstances. Danton, tout en adoptant le
principe, en fit renvoyer le projet de décret au lendemain. Dans sa
séance du vendredi 5 avril, la Convention élut les neuf membres de ce
premier Comité de Salut public: Barère, Delmas, Bréard, Cambon, Jean
Debry, Danton, Guyton, Treilhard, Lacroix (_Moniteur_, no. 98).
* * * * *
Je demande aussi la parole pour une motion d'ordre.
Quelle qu'ait été la divergence des opinions, il n'en est pas moins
vrai que la majorité de la Convention veut la République. Nous voulons
repousser et anéantir la conjuration des rois; nous sentons que telle
est la nature des circonstances, telle est la grandeur du péril qui
nous menace, qu'il nous faut un développement extraordinaire de forces
et de mesures de salut public; nous cherchons à établir une agence
funeste pour les rois; nous sentons que, pour créer des armées,
trouver de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau toujours dans la
main de la Convention, et qu'elle puisse anéantir à volonté; mais je
pense que ce plan doit être médité, approfondi. Je crois qu'une
République, tout en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n'en
a pas moins le pouvoir et même le devoir de créer une autorité
terrible. Telle est la violence de la tempête qui agite le vaisseau de
l'État, qu'il est impossible pour le sauver, d'agir avec les seuls
principes de l'art. Écartons toute idée d'usurpation. Eh! qui donc
pourrait être usurpateur? Vous voyez que cet homme qui avait remporté
quelques victoires va appeler contre lui toutes les forces des
Français. Déjà le département où il est né demande sa tête.
Rapprochons-nous, rapprochons-nous fraternellement; il y va du salut
de tous. Si la conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui aura
porté le nom de patriote, quelles qu'ai en été les nuances. Je demande
le renvoi du projet de décret, et l'ajournement à demain.
XXI
SUR LE PRIX DU PAIN
(5 avril 1793)
Sur la proposition de Lacroix (de l'Eure) la Convention décida, dans
sa séance du vendredi 5 avril, de ne plus admettre aucun ci-devant
privilégié, soit comme officier, soit comme volontaire, dans les
armées révolutionnaires. Danton demanda la création d'une garde
nationale payée par la nation, comme suite logique du précédent
décret. A cette proposition il ajouta celle de l'abaissement du prix
du pain. "Ces deux propositions, dit le Moniteur (n° 99), sont
adoptées au milieu des applaudissements de toute l'Assemblée."
* * * * *
Le décret que vous venez de rendre annoncera à la nation et à
l'univers entier quel est le grand moyen d'éterniser la République;
c'est d'appeler le peuple à sa défense. Vous allez avoir une armée de
sans-culottes; mais ce n'est pas assez; il faut que, tandis que vous
irez combattre les ennemis de l'extérieur, les aristocrates de
l'intérieur soient mis sous la pique des sans-culottes. Je demande
qu'il soit créé une garde du peuple qui sera salariée par la nation.
Nous serons bien défendus, quand nous le serons par les sans-culottes.
J'ai une autre proposition à faire; il faut que dans toute la France
le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du
pauvre: ce qui excédera sera payé par le riche (_On applaudit_). Par
ce seul décret, vous assurerez au peuple et son existence et sa
dignité; vous l'attacherez à la révolution; vous acquerrez son estime
et son amour. Il dira: nos représentants nous ont donné du pain; ils
ont plus fait qu'aucun de nos anciens rois. Je demande que vous
mettiez aux voix les deux propositions que j'ai faites, et qu'elles
soient renvoyées au Comité pour vous en présenter la rédaction.
XXII
SUR LE DROIT DE PÉTITION DU PEUPLE
(10 avril 1793)
Ce discours de Danton fut la réponse à une motion de Pétion tendant à
traduire en tribunal révolutionnaire le président et les secrétaires
de la Section de la Halle-aux-Blés. Cette section avait demandé, par
une pétition répandue dans Paris, le décret d'accusation contre
Roland.
* * * * *
C'est une vérité incontestable, que vous n'avez pas le droit d'exiger
du peuple ou d'une portion du peuple plus de sagesse que vous n'en
avez vous-mêmes. Le peuple n'a-t-il pas le droit de sentir des
bouillonnements qui le conduisent à un délire patriotique, lorsque
cette tribune semble continuellement être une arène de gladiateurs?
N'ai-je pas été moi-même, tout à l'heure, assiégé à cette tribune? Ne
m'a-t-on pas dit que je voulais être dictateur?.... Je vais examiner
froidement le projet de décret présenté par Pétion; je n'y mettrai
aucune passion, moi; je conserverai mon immobilité, quels que soient
les flots d'indignation qui me pressent en tous sens. Je sais quel
sera le dénouement de ce grand drame; le peuple restera libre; je veux
la République, je prouverai que je marche constamment à ce but. La
proposition de Pétion est insignifiante. On sait que dans plusieurs
départements on a demandé tour à tour la tête des membres qui
siégeaient dans l'un ou l'autre des côtés de la salle. N'a-t-on pas
aussi demandé la mienne? Tous les jours il arrive des pétitions plus
ou moins exagérées; mais il faut les juger par le fond. J'en appelle à
Pétion lui-même. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il se trouve dans les
orages populaires. Il sait bien que lorsqu'un peuple brise sa
monarchie pour arriver à la République, il dépasse son but par la
force de projection qu'il s'est donnée. Que doit faire la
représentation nationale. Profiter de ces excès mêmes. Dans la
première Assemblée constituante, Marat n'était ni moins terrible aux
aristocrates, ni moins odieux aux modérés. Eh bien! Marat y trouva des
défenseurs; il disait aussi que la majorité était mauvaise, et elle
l'était. Ce n'est pas que je croie qu'il en soit de même de cette
assemblée. Mais que devez-vous répondre au peuple quand il vous dit
des vérités sévères? Vous devez lui répondre en sauvant la République.
Et depuis quand vous doit-on des éloges? Etes-vous à la fin de votre
mission? On parle des calomniateurs: la calomnie dans un État vraiment
libre n'est rien pour l'homme qui a conscience intime de son devoir.
Encore une fois, tout ce qui a rapport à la calomnie ne peut être la
base d'une délibération dans la Convention. Il existe des lois, des
tribunaux; que ceux qui croient devoir poursuivre cette adresse, l'y
poursuivent. Oui, je le déclare, vous seriez indignes de votre
mission, si vous n'aviez pas constamment devant les yeux ces grands
objets: vaincre les ennemis, rétablir l'ordre dans l'intérieur, et
faire une bonne constitution. Nous la voulons tous, la France la veut;
elle sera d'autant plus belle qu'elle sera née au milieu des orages de
la liberté; ainsi un peuple de l'antiquité construisait ses murs, en
tenant d'une main la truelle, et de l'autre l'épée pour repousser les
ennemis. N'allons pas nous faire la guerre, animer les sections, les
mettre en délibération sur des calomnies, tandis que nous devons
concentrer leur énergie pour la diriger contre les Autrichiens.... Que
l'on ne vienne donc plus nous apporter des dénonciations exagérées,
comme si l'on craignait la mort. Voilà l'exemple que vous donnez! Vous
voulez sévir contre le peuple, et vous êtes plus virulents que lui! Je
demande la question préalable et le rapport du Comité de Salut public.
XXIII
SUR LA PEINE DE MORT CONTRE CEUX QUI TRANSIGENT AVEC L'ENNEMI
(13 avril 1793)
Robespierre demanda, dans la séance du 13 avril, de décréter la peine
de mort contre quiconque proposerait, de quelque manière que ce soit,
de transiger avec les ennemis. Danton appuya Robespierre tout en
présentant une autre rédaction que la Convention adopta dans la même
séance, malgré l'opposition de Barbaroux.
* * * * *
Il faut bien saisir le véritable objet de la motion qui vient d'être
faite, et ne pas lui donner une étendue que n'a pas voulu lui
attribuer son auteur. Je demande qu'elle soit ainsi posée: "La peine
de mort est décrétée contre quiconque proposerait à la République de
transiger avec des ennemis qui, pour préliminaire, ne reconnaîtraient
pas la souveraineté du peuple." II est temps, citoyens, que la
Convention nationale fasse connaître à l'Europe que la France sait
allier à la politique les vertus républicaines. Vous avez rendu, dans
un moment d'enthousiasme, un décret dont le motif était beau sans
doute, puisque vous vous êtes obligés à donner protection aux peuples
qui voudraient résister à l'oppression de leurs tyrans. Ce décret
semblerait vous engager à secourir quelques patriotes qui voudraient
faire une révolution en Chine. Il faut, avant tout, songer à la
conservation de notre corps politique, et fonder la grandeur
française. Que la République s'affermisse, et la France, par ses
lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples.
Mais voyez ce que votre position a d'avantageux malgré les revers que
nous avons éprouvés. La trahison de Dumouriez nous donne l'occasion de
faire un nouveau scrutin épuratoire de l'armée. L'ennemi va être forcé
de reconnaître que la nation veut absolument la liberté, puisqu'un
général victorieux qui avait promis à nos ennemis de leur livrer et
son armée tout entière et une partie de la nation ne leur a porté que
son _misérable individu_. Citoyens, c'est le génie de la liberté qui a
lancé le char de la révolution. Le peuple tout entier le tire, et il
s'arrêtera aux termes de la raison. Décrétons que nous ne nous
mêlerons pas de ce qui se passe chez nos voisins; mais décrétons aussi
que la République vivra, et condamnons à mort celui qui proposerait
une transaction autre que celle qui aurait pour base les principes de
notre liberté.
XXIV
SUR LA TOLÉRANCE DES CULTES
(19 avril 1793)
A propos de la discussion sur l'article IX de la Déclaration des
droits de l'homme [Note: Cet article était ainsi conçu: "Tout homme
est libre dans l'exercice de son culte." (_Moniteur_, n° 111.)], lu
par Barère, dans la séance du vendredi 19 avril, Danton prit la parole
après quelques mots de Vergniaud.
* * * * *
Rien ne doit plus nous faire préjuger le salut de la patrie que la
disposition actuelle. Nous avons paru divisés entre nous, mais au
moment où nous nous occupons du bonheur des hommes nous sommes
d'accord.
Vergniaud vient de vous dire de bien grandes et d'éternelles vérités.
L'Assemblée constituante, embarrassée par un roi, par les préjugés qui
enchaînaient encore la nation, par l'intolérance qui s'était établie,
n'a pu heurter de front les principes reçus, et a fait encore beaucoup
pour la liberté en consacrant celui de la tolérance. Aujourd'hui le
terrain de la liberté est déblayé, nous devons au peuple français de
donner à son gouvernement des bases éternelles et pures! Oui! nous
leur dirons: Français, vous avez la liberté d'adorer la divinité qui
vous paraît digne de vos hommages; la liberté de culte que vos lois
peuvent avoir pour objet ne peut être que la liberté de la réunion des
individus assemblés pour rendre, à leur manière, hommage à la
divinité. Une telle liberté ne peut être atteinte que par des lois
réglementaires et de police; or, sans doute, vous ne voudrez pas
insérer dans une déclaration des droits une loi réglementaire. Le
droit de la liberté du culte, droit sacré, sera protégé par vos lois,
qui, en harmonie avec les principes, n'auront pour but que de les
garantir. La raison humaine ne peut rétrograder; nous sommes trop
avancés pour que le peuple puisse croire n'avoir pas la liberté de son
culte, parce qu'il ne verra pas le principe de cette liberté gravé sur
la table de vos lois.
Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui
agitent la République, c'est que la politique de nos ennemis l'a
toujours employée; mais regardez que partout le peuple, dégagé des
impulsions de la malveillance, reconnaît que quiconque veut
s'interposer entre lui et la divinité est un imposteur. Partout on a
demandé la déportation des prêtres fanatiques et rebelles. Gardez-vous
de mal présumer de la raison nationale; gardez-vous d'insérer un
article qui contiendrait cette présomption injuste; en passant à
l'ordre du jour, adoptez une espèce de question préalable sur les
prêtres qui vous honore aux yeux de vos concitoyens et de la
postérité.
GENSONNÉ.--Les principes développés pour retirer l'article me
paraissent incontestables, je conviens qu'il ne doit pas se trouver
dans la Déclaration des droits; il trouvera sa place dans le chapitre
particulier de la Constitution, destiné à poser les bases
fondamentales de la liberté civile.
_(On demande à aller aux voix.)_
DURAND-MAILLANE.--Écoutons tout le monde.
DANTON.--Eussions-nous ici un cardinal je voudrais qu'il fût entendu.
XXV
SUR UN NOUVEL IMPOT ET DE NOUVELLES LEVÉES
(27 avril 1793)
Cambon ayant, dans la séance du 27 avril, donné connaissance de
l'heureux résultat des mesures prises par les commissaires du
département de l'Hérault, la Convention décréta la mention honorable
au procès-verbal pour le mémoire lu par Cambon, et l'envoi aux
départements. Danton monta aussitôt à la tribune pour demander
l'application à Paris et à la France entière de ces mêmes mesures. Il
conclut en demandant une nouvelle levée de 20.000 hommes à envoyer en
Vendée. "La proposition de Danton est décrétée à l'unanimité."
(_Moniteur_, n° 119.)
* * * * *
Vous venez de décréter la mention honorable de ce qu'a cru faire pour
le salut public le département de l'Hérault. Ce décret autorise la
République entière à adopter les mêmes mesures; car votre décret
ratifie celles qu'on vient de vous faire connaître. Si partout les
mêmes mesures sont adoptées, la République est sauvée; on ne traitera
plus d'agitateurs et d'anarchistes les amis ardents de la liberté,
ceux qui mettent la nation en mouvement, et l'on dira: Honneur aux
agitateurs qui tournent la vigueur du peuple contre ses ennemis. Quand
le temple de la liberté sera assis, le peuple saura bien le décorer.
Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur
esclavage! mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares après
avoir fondé la liberté; nous l'embellirons. Les despotes nous
porteront envie; mais tant que le vaisseau de l'État est battu par la
tempête, ce qui est à chacun est à tous.
On ne parle plus de lois agraires; le peuple est plus sage que ses
calomniateurs ne le prétendent, et le peuple en masse a plus de génie
que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple on ne
compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une vaste
forêt. On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette idée
pourrait faire naître des soupçons sur les mesures adoptées par le
département de l'Hérault; sans doute, on empoisonnera ses intentions
et ses arrêtés; il a, dit-on, imposé les riches; mais, citoyens,
imposer les riches, c'est les servir; c'est un véritable avantage pour
eux qu'un sacrifice considérable; plus le sacrifice sera grand sur
l'usufruit, plus le fonds de la propriété est garanti contre
l'envahissement des ennemis. C'est un appel à tout homme qui a les
moyens de sauver la République. Cet appel est juste. Ce qu'a fait le
département de l'Hérault, Paris et toute la France veulent le faire.
Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des
richesses considérables; eh bien, par ce décret, cette éponge va être
pressée. Et, par une singularité satisfaisante, il va se trouver que
le peuple fera la révolution aux dépens de ses ennemis intérieurs. Ces
ennemis eux-mêmes apprendront le prix de la liberté; ils désireront la
posséder lorsqu'ils reconnaîtront qu'elle aura conservé leurs
jouissances. Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son
contingent, il nous donnera les moyens d'étouffer les troubles de la
Vendée; car, à quelque prix que ce soit, il faut que nous étouffions
ces troubles. À cela seul tient votre tranquillité extérieure. Déjà
les départements du Nord ont appris aux despotes coalisés que votre
territoire ne pouvait être entamé; et bientôt peut-être vous
apprendrez la dissolution de cette ligue formidable de rois; car, en
s'unissant contre vous, ils n'ont pas oublié leur vieille haine et
leurs prétentions respectives, et peut-être, si le conseil exécutif
eût eu plus de latitude dans ses moyens, cette ligue serait
entièrement dissoute.
Il faut donc diriger Paris sur la Vendée; il faut que les hommes
requis dans cette ville pour former le camp de réserve se portent sur
la Vendée. Cette mesure prise, les rebelles se dissiperont, et, comme
les Autrichiens, commenceront à se retrancher eux-mêmes, comme
eux-mêmes à cette heure sont en quelque sorte assiégés. Si le foyer
des discordes civiles est éteint, on nous demandera la paix, et nous
la ferons honorablement.
Je demande que la Convention nationale décrète que sur les forces
additionnelles au recrutement voté par les départements, 20.000 hommes
seront portés par le ministre de la guerre sur les départements de la
Vendée, de la Mayenne et de la Loire.
XXVI
AUTRE DISCOURS SUR LE DROIT DE PÉTITION
(1er mai 1793)
Une députation du faubourg Saint-Antoine vint, le 1er mai, réclamer à
la barre de la Convention le _maximum_, un impôt sur les riches et le
départ des troupes de Paris aux frontières. Ayant exposé ces mesures,
les orateurs conclurent: "Si vous ne les adoptez pas, nous vous
déclarons... que nous sommes en état d'insurrection; dix mille hommes
sont à la porte de la salle...." (_Moniteur_, n° 123). Boyer-Fonfrède
ayant, après un assez vif débat, demandé l'arrestation des
pétitionnaires, Danton intervint en leur faveur, comme il était déjà
intervenu, précédemment, le 10 avril. La Convention, revenue au calme,
adopta la proposition de Danton.
* * * * *
Sans doute, la Convention nationale peut éprouver un mouvement
d'indignation quand on lui dit qu'elle n'a rien fait pour la liberté;
je suis loin de désapprouver ce sentiment; je sais que la Convention
peut répondre qu'elle a frappé le tyran, qu'elle a déjoué les projets
d'un ambitieux, qu'elle a créé un tribunal révolutionnaire pour juger
les ennemis de la patrie, enfin, qu'elle dirige l'énergie française
contre les révoltés; voilà ce que nous avons fait. Mais ce n'est pas
par un sentiment d'indignation que nous devons prononcer sur une
pétition bonne en elle-même. Je sais qu'on distingue la pétition du
dernier paragraphe, mais on aurait dû considérer ce qu'était la
plénitude du droit de pétition. Lorsqu'on répète souvent ici que nous
sommes incapables de sauver la chose publique, ce n'est pas un crime
de dire que, si telles mesures ne sont pas adoptées, la nation a le
droit de s'insurger....
PLUSIEURS VOIX.--Les pétitionnaires ne sont pas la nation.
DANTON.--On conviendra sans doute que la volonté générale ne peut se
composer en masse que de volontés individuelles. Si vous m'accordez
cela, je dis que tout Français a le droit de dire que, si telle mesure
n'est pas adoptée, le peuple a le droit de se lever en masse. Ce n'est
pas que je ne sois convaincu que de mauvais citoyens égarent le
peuple, ce n'est pas que j'approuve la pétition qui vous a été
présentée; mais j'examine le droit de pétition en lui-même, et je dis
que cet asile devrait être sacré, que personne ne devrait se permettre
d'insulter un pétitionnaire, et qu'un simple individu devrait être
respecté par les représentants du peuple comme le peuple tout entier.
_(Quelques rumeurs.)_ Je ne tirerais pas cette conséquence de ce que
je viens de dire, que vous assuriez l'impunité à quiconque semblerait
être un conspirateur dangereux, dont l'arrestation serait nécessaire à
l'intérêt public; mais je dis que, quand il est probable que le crime
d'un individu ne consiste que dans des phrases mal digérées, vous
devez vous respecter vous-mêmes. Si la Convention sentait sa force,
elle dirait avec dignité et non avec passion, à ceux qui viennent lui
demander des comptes et lui déclarer qu'ils sont dans un état
d'insurrection: "Voilà ce que nous avons fait, et vous, citoyens, qui
croyez avoir l'initiative de l'insurrection, la hache de la justice
est là pour vous frapper si vous êtes coupables." Voilà comme vous
devez leur répondre. Les habitants du faubourg Saint-Antoine vous ont
dit qu'ils vous feraient un rempart de leur corps; après cette
déclaration, comment n'avez-vous pas répondu aux pétitionnaires:
"Citoyens, vous avez été dans l'erreur", ou bien: "Si vous êtes
coupables, la loi est là pour vous punir." Je demande l'ordre du jour,
et j'observe que, quand il sera notoire que la Convention a passé à
l'ordre du jour motivé sur l'explication qui lui a été donnée, il n'y
aura pas de pusillanimité dans sa conduite; croyez qu'un pareil décret
produira plus d'effet sur l'âme des citoyens qu'un décret de rigueur.
Je demande qu'en accordant les honneurs de la séance aux
pétitionnaires, l'Assemblée passe à l'ordre du jour sur le tout.
XXVII
SUR L'ENVOI DE NOUVELLES TROUPES EN VENDÉE
(8 mai 1793)
Au moment où la guerre de Vendée redoublait de violence, l'envoi de
nouvelles troupes fut décidé. A propos de leur départ, Danton revint à
l'idée d'appliquer de nouveaux impôts sur les riches demeurés à Paris.
L'inspiration de ce discours du 8 mai fut la même que celle qui dicta
la harangue fougueuse du 27 avril; le conventionnel y suit strictement
la même ligne de politique intérieure.
* * * * *
C'est une vérité puisée dans l'histoire et dans le coeur humain,
qu'une grande nation en révolution, ou même en guerre civile, n'en est
pas moins redoutable à ses ennemis. Ainsi donc, loin de nous effrayer
de notre situation, nous n'y devons voir que le développement de
l'énergie nationale, que nous pouvons tourner encore au profit de la
liberté. La France entière va s'ébranler. Douze mille hommes de troupe
de ligne, tirés de vos armées où ils seront aussitôt remplacés par des
recrues, vont s'acheminer vers la Vendée. Avec cette force va se
joindre la force parisienne. Eh bien, combinons avec ces moyens de
puissance les moyens politiques. C'est de faire connaître à ceux que
des traîtres ont égarés, que la nation ne veut pas verser leur sang,
mais qu'elle veut les éclairer et les rendre à la patrie.
Les despotes ne sont pas toujours malhabiles dans leurs moyens. Dans
la Belgique, l'empereur traite les peuples avec la plus grande
douceur, et semble même flatter ceux qui s'étaient déclarés contre lui
avec le plus d'énergie; pourquoi n'agirions-nous pas de même pour
rendre des hommes à la liberté? Il faut donc créer une commission
ayant pouvoir de faire grâce à ceux des rebelles qui se soumettraient
volontairement avant l'action de la force armée.
Cette mesure prise, il faut faire marcher la force de Paris. Deux
choses se sont un moment opposées à son recrutement: les intrigues des
aristocrates et les inquiétudes des patriotes eux-mêmes. Ceux-ci n'ont
pas considéré que Paris a une arrière-garde bien formidable; elle est
composée de 150.000 citoyens que leurs occupations quotidiennes ont
éloignés jusqu'ici des affaires publiques, mais que vous devez engager
à se porter dans les sections, sauf à les indemniser de la perte de
temps qu'ils essuieront. Ce sont ces citoyens qui, dans un grand jour,
se débordant sur nos ennemis, les feront disparaître de la terre de la
liberté.
Que le riche paye, puisqu'il n'est pas digne, le plus souvent, de
combattre pour la liberté; qu'il paye largement et que l'homme du
peuple marche dans la Vendée.
Il y a telle section où se trouvent des groupes de capitalistes, il
n'est pas juste que ces citoyens profitent seuls de ce qui sortira de
ces éponges. Il faut que la Convention nationale nomme deux
commissaires par sections pour s'informer de l'état du recrutement.
Dans les sections où le contingent est complet, ils annonceront que
l'on répartira également les contributions des riches. Dans les
sections qui, dans trois jours, n'auront point fourni leur contingent,
ils assembleront les citoyens et les feront tirer au sort.
Ce mode, je le sais, a des inconvénients, mais il en a moins encore
que tous les autres. Il est un décret que vous avez rendu en principe
et dont je demande l'exécution pratique. Vous avez ordonné la
formation d'une garde soldée dans toutes les grandes villes. Cette
institution soulagera les citoyens que n'a pas favorisés la fortune.
Je demande qu'elle soit promptement organisée, et j'annonce à la
Convention nationale qu'après avoir opéré le recrutement de Paris, si
elle veut revenir à l'unité d'action, si elle veut mettre à
contribution les malheurs même de la patrie, elle verra que les
machinations de nos ennemis pour soulever la France n'auront servi
qu'à son triomphe. La force nationale va se développer; si vous savez
diriger son énergie, la patrie sera sauvée, et vous verrez les rois
coalisés vous proposer une paix honorable.
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