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Poil De Carotte by Jules Renard

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Poil de Carotte

par Jules Renard




Les Poules


--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublie de fermer les
poules.

C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenetre. La-bas, tout au fond de
la grande cour, le petit toit aux poules decoupe, dans la nuit, le carr
noir de sa porte ouverte.

--Felix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic a l'aine de ses trois
enfants.

--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Felix, garcon pale,
indolent et poltron.

--Et toi, Ernestine?

--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!

Grand frere Felix et soeur Ernestine levent a peine la tete pour repondre.
Ils lisent, tres interesses, les coudes sur la table, presque front contre
front.

--Dieu, que je suis bete! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de
Carotte, va fermer les poules!

Elle donne ce petit nom d'amour a son dernier ne, parce qu'il a les cheveux
roux et la peau tachee. Poil de Carotte, qui joue a rien sous la table, se
dresse et dit avec timidite:

--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.

--Comment? Repond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire.
Depechez-vous, s'il te plait!

--On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.

--Il ne craint rien ni personne, dit Felix, son grand frere.

Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en etre
indigne, il lutte deja contre sa couardise. Pour l'encourager definitivement,
sa mere lui promet une gifle.

--Au moins, eclairez-moi, dit-il.

Madame Lepic hausse les epaules, Felix sourit avec mepris. Seule pitoyable,
Ernestine prend une bougie et accompagne petit frere jusqu'au bout du coridor.

--Je t'attendrai la, dit-elle.

Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiee, parce qu'un fort coup de vent
fait vaciller la lumiere et l'eteint.

Poil de Carotte, les fesses collees, les talons plantes, se met a trembler
dans les tenebres. Elles sont si epaisses qu'il se croit aveugle.
Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glace, pour l'emporter. Des
renards, des loups meme, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa
joue? Le mieux est de se precipiter, au juger, vers les poules, la tete en
avant, afin de trouer l'ombre. Tatonnant, il saisit le crochet de la porte.
Au bruit de ses pas, les poules effarees s'agitent en gloussant sur leur
perchoir. Poil de Carotte leur crie:

--Taisez-vous donc, c'est moi!

Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailes. Quand il
rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumiere, il lui semble
qu'il echange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vetement
neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les
felicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses
parents la trace des inquietudes qu'ils ont eues.

Mais grand frere Felix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur
lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:

--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.



Les Perdrix


Comme a l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassiere. Elle
contient deux perdrix. Grand frere Felix les inscrit sur une ardoise
pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur
Ernestine depouille et plume le gibier. Quant a Poil de Carotte, il est
specialement charge d'achever les pieces blessees. Il doit ce privilege
a la durete bien connue de son coeur sec.

Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.

Madame Lepic:
Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?

Poil de Carotte:
Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, a mon tour.

Madame Lepic:
L'ardoise est trop haute pour toi.

Poil de Carotte:
Alors, j'aimerais autant les plumer.

Madame Lepic:
Ce n'est pas l'affaire des hommes.

Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les
indications d'usage:

--Serre-les la, tu sais bien, au cou, a rebrousse-plume.

Une piece dans chaque main derriere son dos, il commence.

Monsieur Lepic:
Deux a la fois, matin!

Poil de Carotte:
C'est pour aller plus vite.

Madame Lepic:
Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.

Les perdrix se defendent, convulsives, et, les ailes battantes, eparpillent
leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il etranglerait plus
aisement, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,
pour les contenir, et, tantot rouge, tantot blanc, en sueur, la tete haute
afin de ne rien voir, il serre plus fort.

Elles s'obstinent.

Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la
tete sur le bout de son soulier.

--Oh! le bourreau! le bourreau! s'ecrient grand frere Felix et soeur
Ernestine.

--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvre betes! je ne
voudrais pas etre a leur place, entre ses griffes.

M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort ecoeure.

--Voila! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.

Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits cranes brises du sang
coule, un peu de cervelle.

--Il etait temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonne?

Grand Felix dit:
--C'est positif qu'il ne les a pas reussies comme les autres fois.



C'est le Chien


M. Lepic et soeur Ernestine, accoudes sous la lampe, lisent, l'un le
journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frere
Felix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle
des choses.

Tout a coup Pyrame, qui dort sous la paillason, pousse un grognement sourd.

--Chtt! fait M. Lepic.

Pyrame grogne plus fort.

--Imbecile! dit madame Lepic.

Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame
Lepic porte la main a son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,
les dents serrees. Grand frere Felix jure et bientot one s'entend plus.

--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!

Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe
de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par
peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,
il casse sa voix en eclats.

La colere suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien
couche qui leur tient tete.

Les vitres crissent, le tuyau du poele chevrote et soeur Ernestine meme
jappe.

Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est alle voir ce qu'il
y a. Un cheminau attarde passe dans la rue peut-etre et rentre
tranquillement chez lui, a moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour
voler.

Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus
vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il
n'ouvre pas la porte.

Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant
du pied, il s'efforcait d'effrayer l'ennemi.

Aujourd'hui il triche.

Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et
tourne autour de la maison en gardien fidele, il les trompe et reste coll
derriere la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse
lui reussit.

Il na peur que d'eternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il
leve les yeux, il apercoit par une petite fenetre, au-dessus de la porte,
trois ou quatre etoiles dont l'etincelante purete le glace.

Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge
trop. Les soupcons s'eveilleraient.

De nouveau, il secoue avec ses mains freles le lourd verrou qui grince dans
les crampons rouilles et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge.
A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!
Chatouille au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.

Or, comme la derniere fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic
calmes ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien,
Poil de Carotte dit tout de meme par habitude

--C'est le chien qui revait.



Le Cauchemar


Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le derangent, lui
prennent son lit et l'obligent a coucher avec sa mere. Or, si le jour il
possede tous les defauts, la nuit il a principalement celui de ronfler.
Il ronfle expres, sans aucun doute.

La grande chambre, glaciale meme en aout, contient deux lits. L'un est
celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, a cote de
sa mere, au fond.

Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour deblayer sa gorge.
Mais peut-etre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines
afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchees. Il s'exerce a ne point
respirer trop fort.

Mais des qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.

Aussitot madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus
gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.

Le cri de Poil de Carotte reveille brusquement M. Lepic, qui demande:

--Qu'est-ce que tu as?

--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.

Et elle chantonne, a la maniere des nourrices, un air berceur qui semble
indien.

Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les
mains plaquees sur les fesses pour parer le pincon qui va venir au premier
appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit
ou il repose, a cote de sa mere, au fond.



Sauf votre Respect


Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, a l'age ou les autres
communient, blancs de coeur et de corps, est reste malpropre. Une nuit,
il a trop attendu, n'osant demander.

Il esperet, au moyen de tortillements gradues, calmer le malaise.

Quelle pretention!

Une autre nuit, il s'est reve commodement installe contre une borne,
l'ecart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il
s'eveille. Pas plus de borne pres de lui qu'a son etonnement!

Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,
maternelle. Et meme, le lendemain matin, comme un enfant gate, Poil de
Carotte dejeune avant de se lever.

Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignee, ou madame Lepic,
avec une palette de bois, en a delaye un peu, oh! tres peu.

A son chevet, grand frere Felix et soeur Ernestine observent Poil de
Carotte d'un air sournois, prets a eclater de rire au premier signal.
Madame Lepic, petite cuilleree par petite cuilleree, donne la becquee a son
enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire a grand frere Felix et a soeur
Ernestine:

--Attention! preparez-vous!

--Oui, maman.

Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait du inviter
quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aines
comme pour leur demander:

--Y etes-vous?

leve lentement, lentement la derniere cuilleree, l'enfonce jusqu'a la gorge,
dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
dit, a la fois goguenarde et degoutee:

--Ah! ma petite salissure, tu en as mange, tu en as mange, et de la
tienne encore, de celle d'hier.

--Je m'en doutais, repond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure
esperee.

Il s'y habitue, et quand on s'habitue a une chose, elle finit par n'etre
plus drole du tout.



Le Pot

I


Comme il lui est arrive deja plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte
a bien soin de prendre ses precautions chaque soir. En ete, c'est facile.
A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait
volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.

L'hiver, la promenade devient une corvee. Il a beau prendre, des que la
nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premiere precaution, il ne peut
esperer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dine, on veille,
neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va
durer encore une eternite. Il faut que Poil de Carotte prenne une
deuxieme precaution.

Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.

--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?

D'ordinaire il se repond "oui", soit que, sincerement, il ne puisse reculer,
soit que la lune l'encourage par son eclat. Quelquefois M. Lepic et grand
frere Felix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la necessite ne l'oblige
pas toujours a s'eloigner de la maison, jusqu'au fosse de la rue, presque
en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrete au bas de l'escalier;
c'est selon.

Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a eteint les etoiles
et les noyers ragent dans les pres.

--Ca se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apres avoir delibere sans
hate, je n'ai pas envie.

Il dit bonsoir a tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du
corridor, a droite, sa chambre nue et solitaire. Il se deshabille, se
couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serre, d'un
unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie
et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme a clef parce qu'il
est peureux. Poil de Carotte goute d'abord le plaisir d'etre seul. Il
repasse sa journee, se felicite de l'avoir frequemment echappe belle, et
compte, pour demain, sur une chance egale. Il se flatte que, deux jours de
suite, madame Lepic ne fera pas attention a lui, et il essaie de s'endormir
avec ce reve.

A peine a-t-il ferme les yeux qu'il eprouve un malaise connu.

--C'etait inevitable, se dit Poil de Carotte.

Un autre se leverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot
sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie
toujours d'en mettre un. D'ailleurs, a quoi bon ce pot, puisque Poil de
Carotte prend ses precautions?

Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.

--Tot ou tard, il faudra que je cede, se dit-il. Or, plus je resiste,
plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes
draps auront le temps de secher a la chaleur de mon corps. Je suis sur, par
experience, que maman n'y verra goutte.

Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute securite et commence un
bon somme.



II

Brusquement il s'eveille et ecoute son ventre.

--Oh! oh! dit-il, ca se gate!

Tout a l'heure il se croyait quitte. C'etait trop de veine. Il a pech
par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.

Il s'assied sur son lit et tache de reflechir. La porte est fermee a clef.
La fenetre a des barreaux. Impossible de sortir.

Pourtant is se leve et va tater la porte et les barreaux de la fenetre.
Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit a la recherche d'un pot
qu'il sait absent.

Il se couche et se leve encore. Il aime mieux remuer, marcher, trepigner
que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.

--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'etre entendu,
car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, gueri net, aurait l'air
de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
qu'il appelait.

Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent a retarder le desastre.
Bientot une douleur supreme met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au
mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne a la chaise, il
se cogne a la cheminee dont il leve violemment le tablier et il s'abat
entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.

Le noir de la chambre s'epaissit.



III

Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
matinee, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
reniflait de travers.

--Quelle drole d'odeur! dit-elle.

--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.

Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
pas longue a trouver.

--J'etais malade et il n'y avait pas de pot, se depeche de dire Poil de
Carotte, qui juge que c'est la son meilleur moyen de defense.

--Menteur! menteur! dit madame Lepic.

Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'ecrie:

--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?

Et tantot elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
cheminee comme si elle etaignait le feu, elle secoue la literie et elle
demande de l'air! de l'air! affairee et plaintive.

Et tantot elle gesticule au nez de Poil de Carotte:

--Miserable! tu perds donc le sens! Te voila donc denature! Tu vis donc
comme les betes! On donnerait un pot a une bete, qu'elle saurait s'en
servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminees. Dieu
m'est t emoin que tu me rends imbecile, et que je mourrai folle, folle,
folle!

Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il
n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, la, au pied du lit.
Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore a ne rien voir,
il aurait du toupet.

Et, comme sa famille desolee, les voisins goguenards qui defilent, le
facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:

--Parole d'honneur! repond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
moi je ne sais plus. Arrangez vous.



Les Lapins


--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es
comme moi, tu ne l'aimes pas.

--Ca se trouve bien, se dit Poil de Carotte.

On lui impose ainsi des gouts et des degouts. En principe, il doit aimer
seulement ce qu'aime sa mere. Quand arrive le fromage:

--Je suis bien sure, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas.

Et Poil de Carotte pense:

--Puisqu'elle en est sure, ce n'est pas la peine d'essayer.

En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de
satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?
Au dessert, madame Lepic lui dit:

--Va porter ces tranches de melon a ces lapins.

Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'essiette bien
horizontale afin de ne rien renverser.

A son entree sous leur toit, les lapins, coiffes en tapageurs, les oreilles
sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils
allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.

--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plait, partageons.

S'etant assis d'abord sur un tas de crottes, de senecon ronge jusqu'a la
racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les
graines de melon et boit le jus lui-meme: c'est doux comme du vin doux.

Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laisse aux tranches de
jaune sucre, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux
lapins en rond sur leur derriere.

La porte du petit toit est fermee. Le soleil des siestes enfile les trous
des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraiche.



La Pioche


Grand frere Felix et Poil de Carotte travaillent cote a cote. Chacun a sa
pioche. Celle du grand frere Felix a ete faite sur mesure, chez le
marechal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout
seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent
d'ardeur. Soudain, au moment ou il s'y attend le moins (c'est toujours
a ce moment precis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte recoit un coup
de pioche en plein front.

Quelques instants apres, il faut transporter, coucher avec precaution, sur le
lit, grand frere Felix qui vient de se trouver mal a la vue du sang de son
petit frere. Toute la famille est la, debout, sur la pointe du pied, et
soupire apprehensive:

--Ou sont les sels?

--Un peu d'eau bien fraiche, s'il vous plait, pour mouiller les tempes.

Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les epaules,
entre les tetes. Il a le front bande d'un linge deja rouge, ou le sang
suinte et s'ecarte.

M. Lepic lui a dit:

--Tu t'es joliment fait moucher!

Et sa soeur Ernestine qui a panse la blessure:

--C'est entre comme dans du beurre.

Il n'a pas crie, car on lui a fait observer que cela ne sert a rien.

Mais voici que grand frere Felix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est
quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,
l'inquietude, l'effroi se retirent des coeurs.

--Toujours le meme, donc! dit madame Lepic a Poil de Carotte; tu ne pouvais
pas faire attention, petit imbecile!



La Carabine


M. Lepic dit a ses fils:

--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des freres qui s'aiment
mettent tout en commun.

--Oui, papa, repond grand frere Felix, nous nous partagerons la carabine.
Et meme il suffira que Poil de Carotte me la prete de temps en temps.

Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se mefie.

M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:

--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit etre l'aine.

Grand frere Felix:
Je cede l'honneur a Poil de Carotte. Qu'il commence!

Monsieur Lepic:
Felix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.

M. Lepic installe la carabine sur l'epaule de Poil de Carotte.

Monsieur Lepic:
Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.

Poil de Carotte:
Emmene-t-on le chien?

Monsieur Lepic:
Inutile. Vous ferez le chien chacun a votre tour. D'ailleurs, des
chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.

Poil de Carotte et grand frere Felix s'eloignent. Leur costume simple
est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais
M. Lepic leur declare souvent que le vrai chasseur les meprise. La culotte
de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche
ainsi dans la patouille, les terres labourees, et des bottes se forment
bientot, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la
consigne de respecter.

--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frere Felix.

--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.

Il eprouve une demangeaison au defaut de l'epaule et se refuse d'y coller
la crosse de son arme a feu.

--Hein! dit grand frere Felix, je te la laisse porter tout ton soul!

--Tu es mon frere, dit Poil de Carotte.

Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrete et fait signe a grand
frere Felix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie a l'autre.
Le dos voute, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les
moineaux dormaient. La bande tient mal, et pepiante, va se poser ailleurs.
Les deux chasseurs se redressent; grand frere Felix jette des insultes.
Poil de Carotte, bien que son coeur batte, parait moins impatient. Il
redoute l'instant ou il devra prouver son adresse. S'il manquait!
Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.

Grand frere Felix:
Ne tire pas, tu es trop loin.

Poil de Carotte:
Crois-tu?

Grand frere Felix:
Pardine! Ca trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en
est tres loin.

Et grand frere Felix se demasque afin de montrer qu'il a raison. Les
moineaux, effrayes, repartent.

Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il
hoche la queue, remue la tete, offre son ventre.

Poil de Carotte:
Vraiment, je peux le tirer, celui-la, j'en suis sur.

Grand frere Felix:
Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prete-moi ta carabine.

Et deja Poil de Carotte, les mains vides, desarme, baille: a sa place,
devant lui, grand frere Felix epaule, vise, tire, et le moineau tombe.

C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout a l'heure serrait
la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il
la retrouve, car grand frere Felix vient de la lui rendre, puis, faisant
le chien, court ramasser le moineau et dit:

--Tu n'en finis pas, il faut te depecher un peu.

Poil de Carotte:
Un peu beaucoup.

Grand fere Felix:
Bon, tu boudes!

Poil de Carotte:
Dame, veux-tu que je chante?

Grand frere Felix:
Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que
nous pouvions le manquer.

Poil de Carotte:
Oh! moi...

Grand frere Felix:
Toi ou moi, c'est la meme chose. Je l'ai tue aujourd'hui, tu le tueras
demain.

Poil de Carotte:
Ah! demain.

Grand frere Felix:
Je te le promets.

Poil de Carotte:
Je sais? tu me le promets, la veille.

Grand frere Felix:
Je te le jure; es-tu content?

Poil de Carotte:
Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;
j'essaierais la carabine.

Grand frere Felix:
Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.
Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bete, et laisse passer
le bec.

Les deux chasseurs retournent a la maison. Parfois il rencontrent un
paysan qui les salue et dit:

--Garcons, vous n'avez pas tue le pere, au moins?

Poil de Carotte, flatte, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodes,
triomphants, et M. Lepic, des qu'il les apercoit, s'etonne:

--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc
portee tout le temps?

--Presque, dit Poil de Carotte.



La Taupe


Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un
ramonat. Quand il a bien joue avec, il se decide a la tuer. Il la
lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse
retomber sur une pierre.

D'abord, tout va bien et rondement.

Deja la taupe s'est brise les pattes, fendu la tete, casse le dos, et
elle semble n'avoir pas la vie dure.

Puis, stupefait, Poil de Carotte s'apercoit qu'elle s'arrete de mourir.
Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ca
n'avance plus.

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