A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Poil De Carotte by Jules Renard

J >> Jules Renard >> Poil De Carotte

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8



--Matin de matin! elle n'est pas morte, dit-il.

En effet, sur la pierre tachee de sang, la taupe se petrit; son ventre
plein de graisse tremble comme une gelee, et, par ce tremblement, donne
l'illusion de la vie.

--Matin de matin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas
encore morte!

Il la ramasse, l'injurie et change de methode.

Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes
ses forces, a bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe
bouge toujours.

Et plus Poil de Carotte enrage tape, moins la taupe lui parait mourir.



La Luzerne


Poil de Carotte et grand frere Felix reviennent de vepres et se hatent
d'arriver a la maison, car c'est l'heure du gouter de quatre heures.

Grand frere Felix aura une tartine de beurre ou de confitures, et
Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire 'homme
trop tot, et declare, devant temoins, qu'il n'est pas gourmand. Il
aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,
ce soir encore, marche plus vite que grand frere Felix, afin d'etre
servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de
Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui
donne des coups de dents, des coups de tete, le morcelle, et fait
voler des eclats. Ranges autour de lui, ses parents le regardent
avec curiosite.

Son estomac d'autruche digerait des pierres, un vieux sou tache de
vert-de-gris. En resume, il ne se montre point difficile a nourrir.
Il pese sur le loquet de la porte. Elle est fermee.

--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.

Grand frere Felix, jurant le nom de Dieu, se precipite sur la lourde
porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,
unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les epaules.

Poil de Carotte:
Decidement, ils n'y sont pas.

Grand frere Felix:
Mais ou sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.

Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une
faim inaccoutumee. Par des baillements, des chocs de poing au creux de
la poitrine, ils en expriment toute la violence.

Grand frere Felix:
S'ils s'imaginent que je les attendrai!

Poil de Carotte:
C'est pourtant ce que nous avons de mieux a faire.

Grand frere Felix:
Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux
manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.

Poil de Carotte:
De l'herbe! c'est une idee, et nos parents seront attrapes.

Grand frere Felix:
Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par
exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans
l'huile et le vinaigre.

Poil de Carotte:
On n'a pas besoin de la retourner.

Grand frere Felix:
Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en mange
pas, toi?

Poil de Carotte:
Pourquoi toi et pas moi?

Grand frere Felix:
Blague a part, veux-tu parier?

Poil de Carotte:
Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain
avec du lait caille pour ecarter dessus?

Grand frere Felix:
Je prefere la luzerne.

Poil de Carotte:
Partons!

Bientot le champ de luzerne deploie sous leurs yeux sa verdeur
appetissante. Des l'entree, ils se rejouissent de trainer les
souliers, d'ecraser les tiges molles, de marquer d'etroits
chemins qui inquieteront longtemps et feront dire:

--Quelle bete a passe par ici?

A travers leurs culottes, une fraicheur penetre jusqu'aux mollets
peu a peu engourdis.

Ils s'arretent au milieu du champ et se laissent tomber a plat ventre.

--On est bien, dit grand fere Felix.

Le visage chatouille, ils rient comme autrefois quand ils couchaient
ensemble dans le meme lit et que M. Lepic leur criait de la chambre
voisine:

--Dormirez-vous, sales gars?

Ils oublient leur faim et se mettent a nager en marin, en chien, en
grenouille. Les deux tetes seules emergent. Ils coupent de la main,
refoulent du pied les petites vagues vertes aisement brisees. Mortes,
elles ne se referment plus.

--J'en ai jusqu'au menton, dit grand fere Felix.

--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.

Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.

Accoudes, ils suivent du regard les galeries soufflees que creusent
les taupes et qui zigzaguent a fleur de sol, comme a fleur de peau
les veines des vieillards. Tantot ils les perdent de vue, tantot
elles debouchent dans une clairiere, ou la cuscute rongeuse, parasite
mechante, cholera des bonnes luzernes, etend sa barbe de filaments
roux. Les taupinieres y forment un minuscule village de huttes
dressees a la mode indienne.

--Ce n'est pas tout ca, dit grand frere Felix, mangeons. Je commence.
Prends garde de toucher a ma portion.

Avec son bras comme rayon, il decrit un arc de cercle.

--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.

Les deux tetes disparaissent. Qui les devinerait?

Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de
luzerne, en montre les dessous pales, et le champ tout entier est
parcouru de frissons.

Grand frere Felix arraches des brassees de fourrage, s'en enveloppe
la tete, feint de se bourrer, imite le bruid de machoires d'un veau
inexperimente qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de
devorer tout, les racines memes, car il connait la vie, Poil de
Carotte le prend au serieux, et, plus delicat, ne choisit que les
belles feuilles.

Du bout de son nez il les courbe, les amene a sa bouche et les
mache posement.

Pourquoi se presser?
La table n'est pas louee. La foire n'est pas sur le pont.

Et les dents crissantes, la langue amere, le coeur souleve, il avale,
se regale.



La Timbale


Poil de Carote ne boira plus a table. Il perd l'habitude de boire, en
quelques jours, avec une facilite qui surprend sa famille et ses amis.
D'abord, il dit un matin a madame Lepic qui lui verse du vin comme
d'ordinaire:

--Merci, maman, je n'ai pas soif.

Au repas du soir, il dit encore:

--Merci, maman, je n'ai pas soif.

--Tu deviens economique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.

Ainsi il reste toute cette premiere journee sans boire, parce que la
temperature est douce et que simplement il n'a pas soif.

Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:

--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de CarotteN

--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.

--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras
la chercher dans le placard.

Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir
soi-meme?

On s'etonne deja:

--Tu te perfectionne, dit madame Lepic; te voila une faculte de plus.

--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te
trouves seul, egare dans un desert, sans chameau.

Grand frere Felix et soeur Ernestine parient:

Soeur Ernestine:
Il restera une semaine sans boire.

Grand frere Felix:
Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'a dimanche, ce sera beau.

--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus
jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,
leur trouvez-vous du merite?

-Un cochon d'Inde et toi, ca fait deux, dit grand frere Felix.

Poil de Carotte, pique, leur montrera ce dont il est capable. Madame
Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se defend de la reclamer. Il
accepte avec une egale indifference les ironiques compliments et les
temoignages d'admiration sincere.

--Il est malade ou fou, disent les uns.

Les autres disent:

-Il boit en cachette.

Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte
tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point seche, diminue peu
peu.

Parents et voisins se blasent. Seuls quelques etrangers levent encore
les bras au ciel, quand on les met au courant:

--Vous exagerez: nul n'echappe aux exigences de la nature.

Le medecin consulte declare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en
somme rien n'est impossible.

Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnait qu'avec
un entetement regulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer
une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent
meme pas incommode. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre
sa faim comme sa soif! Il jeunerait, il vivrait d'air.

Il ne se souvient meme plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.
Puis la servante Honorine a l'idee de l'emplir de tripoli rouge pour
nettoyer les chandeliers.



La Mie de Pain


M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dedaigne pas d'amuser lui-meme ses
enfants. Il leur raconte des histoires dans les allees du jardin, et il
arrive que grand frere Felix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant
ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient
leur dire que le dejeuner est servi, et les voila calmes. A chaque
reunion de famille, les visages se renfrognent.

On dejeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et deja rien
n'empecherait de passer la table a d'autres, si elle etait louee, quand
madame Lepic dit:

--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plait, pour finir ma compote?

A qui s'adresse-t-elle?
Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.
Elle le renseigne sur le prix des legumes, et lui explique la difficulte,
par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une
bete.

--Non, dit-elle a Pyrame qui grogne d'amitie et bat le paillason de sa
queue, tu ne sais pas le mal que j'ai a tenir cette maison. Tu te figures,
comme les hommes, qu'une cuisiniere a tout pour rien. Ca t'est bien egal
que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.

Or, cette fois, madame Lepic fait evenement. Par exception, elle s'adresse
a M. Lepic d'une maniere directe. C'est a lui, bien a lui qu'elle demande
une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord
elle le regarde.

Ensuite M. Lepic a le pain pres de lui. Etonne, il hesite, puis, du
bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,
serieux, noir, il la jette a madame Lepic.

Farce ou drame? Qui le sait?
Soeur Ernestine, humiliee pour sa mere, a vaguement le trac.

--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frere Felix qui
galope, effrene, sur les batons de sa chaise.

Quant a Poil de Carotte, hermetique, des bousilles aux levres, l'oreille
pleine de rumeurs et les joues gonflees de pommes cuites, il se contient,
mais il va peter, si madame Lepic ne quitte a l'instant la table, parce
qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la derniere des
dernieres.



Le Trompette


M. Lepic arrive de Paris ce matin meme. Il ouvre sa malle. Des cadeaux
en sortent pour grand freres Felix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux,
dont precisement (comme c'est drole!) ils ont reve toute la nuit. Ensuite
M. Lepic, les mains derriere son dos, regarde malignement Poil de Carotte
et lui dit:

--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?

En verite, Poil de Carotte est plutot prudent que temeraire. Il
prefererait une trompette, parce que ca ne part pas dans les mains; mais
il a toujours entendu dire qu'un garcon de sa taille ne peut jouer
serieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
L'age lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
Son pere connait les enfants: il a apporte ce qu'il faut.

--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sur de deviner.

Il va meme au peu loin et ajoute:

--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!

--Ah! dit monsieur Lepic embarasse, tu aimes mieux un pistolet! tu as
donc bien change?

Tout de suite Poil de Carotte se reprend:

--Mais non, va, non, papa, c'etait pour rire. Sois tranquille, je les
deteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
comme ca m'amuse de souffler dedans.

Madame Lepic:
--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine a ton pere, n'est-ce
pas? Quand on aime les strompettes, on ne dit pas qu'on aime les
pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
a franges d'or. Tu l'as assez regardee. Maintenant, va voir a la
cuisine si j'y suis; deguerpis, trotte et flute dans tes doigts.

Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulee dans
ses trois pompons rouge et son drapeau a franges d'or, la trompette de
Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme
celle du jugement dernier.



La Meche


Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent a la messe. On
les fait beaux et soeur Ernestine preside elle-meme a leur toilette,
au risque d'etre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,
lime les ongles, distirbue les paroissiens et donne le plus gros
Poil de Carotte. Mais surout elle pommade ses freres.

C'est une rage qu'elle a.
Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frere
Felix previent sa soeur qu'il finira par se facher aussi elle triche:

--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliee, je ne l'ai pas fait expres,
et je te jure qu'a partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.

Et toujours elle reussit a lui en mettre un doigt.

--Il arrivera malheur, dit grand frere Felix.

Ce matin, roule dans sa serviette, la tete basse, comme soeur Ernestine
ruse encore, il ne s'apercoit de rien.

--La, dit-elle, je t'obeis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferm
sur la cheminee. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun merite.
Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est
unitile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tete ressemble
a un chou-fleur et cette raie durera jusqu'a la nuit.

--Je te remercie, dit grand frere Felix.

Il se leve sans defiance. Il neglige de verifier comme d'ordinaire, en
passant sa main sur ses cheveux.

Soeur Ernestine acheve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de
filoselle blanche.

--Ca y est? dit grand frere Felix.

--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que
ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.

Mais grand frere Felix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court
au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa
tete, avec tranquillite.

--Je t'avais prevenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque
de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
Si jamais tu recommence, j'irai noyer ta pommade dans la riviere.

Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruissellant, et tout trempe,
il attend qu'on le change ou que le soleil le seche, au choix: ca luit
est egal.

--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne crain
personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut
laisser croire que je ne deteste pas la pommade.

Mais tandis que Poil de Carotte se resigne d'un coeur habitue, ses
cheveux le vengent a son insu.

Couche de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;
puis ils se degourdissent, et par une invisible poussee bossellent leur
leger moule luisant, le fendillent, le crevent.

On dirait un chaume qui degele. Et bientot la premiere meche se dresse
en l'air, droite, libre.



Le Bain


Comme quatre heures vont bientot sonner, Poil de Carotte, febrile,
reveille M. Lepic et grand frere Felix qui dorment sous les noisetiers
du jardin.

--Partons-nous? dit-il.

Grand frere Felix:
Allons-y, porte les calecons?

Monsieur Lepic:
Il doit faire encore trop chaud.

Grand frere Felix:
Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.

Poil de Carotte:
Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras
sur l'herbe.

Monsieur Lepic:
Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.

Mais Poil de Carotte modere son allure a grand peine et se sent des
fourmis dans les pieds. Il porte sur l'epaule son calecon severe et
sans dessin et le calecon rouge et bleu de grand frere Felix. La
figure animee, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute apres
les branches. Il nage dans l'air et il dit a grand frere Felix:

--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!

--Un malin! repond grand frere Felix, dedaigneux et fixe.

En effet, Poil de Carotte se calme tout a coup.

Il vient d'enjamber, le premier, avec legerete, un petit mur de pierres
seches, et la riviere brusquement apparue coule devant lui. L'instant
est passe de rire.

De reflets glaces miroitent sur l'eau enchantee. Elle clapote comme
des dents claquent et exhale une odeur fade.

Il s'agit d'entrer la dedans, d'y sejourner et de s'y occuper, tandis
que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes reglementaires.
Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait
pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,
attirante de loin, le met en detresse.

Poil de Carotte commence de se deshabiller, a l'ecart. Il veut moins
cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.

Il ote ses vetements un a un et les plie avec soin sur l'herbe. Il
noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les denouer. Il met
son calecon, enleve sa chemise courte et, comme il transpire, pareil
au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend
encore un peu.

Deja grand frere Felix a pris possession de la riviere et la saccage
en maitre. Il la bat a tour de bras, la frappe du talon, la fait
ecumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des
vagues courroucees.

--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.

--Je me sechais, dit Poil de Carotte. Enfin il se decide, il s'assied
par terre, et tate l'eau d'un orteil que ses chaussures trop etroites
ont ecrase. En meme temps, il se frotte l'estomac qui peut-etre n'a
pas fini de digerer. Puis il se laisse glisser le long des racines.

Elles lui egratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a
de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble
qu'une ficelle mouillee s'enroule peu a peu autour de son corps, comme
autour d'une toupie. Mais la motte ou il s'appuie cede, et Poil de
Carotte tombe, disparait, barbote et se redresse, toussant, crachant,
suffoque, aveugle, etourdi.

--Tu plonges bien, mon garcon, lui dit monsieur Lepic.

--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ca. L'eau
reste dans mes oreilles, et j'aurai mal a la tete.

Il cherche un endroit ou il puisse apprendre a nager, c'est-a-dire
faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.

--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings
fermes, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui
ne font rien.

--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de
Carotte.

Mais grand frere Felix l'empeche de s'appliquer et le derange toujours.

--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,
j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois
plus. A present, mets-toi la vers le saule. Ne bouge pas. Je parie
de te rejoindre en dix brassees.

--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les epaules hors de l'eau,
immobile comme une vraie borne.

De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frere Felix lui grimpe
sur le dos, pique une tete et dit:

--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.

--Laisse-moi prendre ma lecon tranquille, dit Poil de Carotte.

--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.

-Deja! dit Poil de Carotte.

Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profite de son
bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout
a l'heure, a present de plume, il s'y debat avec une sorte de vaillance
frenetique, defiant le danger, pret a risquer sa vie pour sauver quelqu'un,
et il disparait meme volontairement sous l'eau, afin de gouter l'angoisse
de ceux qui se noient.

--Depeche-toi, s'ecrie M. Lepic, ou grand frere Felix boira tout le rhum.

Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:

--Je ne donne ma part a personne.

Et il boit comme un vieux soldat.

Monsieur Lepic:
Tu t'es mal lave, il rest de la crasse a tes chevilles.

Poil de Carotte:
C'est de la terre, papa.

Monsieur Lepic:
Non, c'est de la crasse.

Poil de Carotte:
Veux-tu que je retourne, papa?

Monsieur Lepic:
Tu oteras ca demain, nous reviendrons.

Poil de Carotte:
Veine! Pourvu qu'il fasse beau!

Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que
grand frere Felix n'as pas mouilles, et la tete lourde, la gorge raclee,
il rit aux eclats, tant son frere et M. Lepic plaisantent drolement ses
orteils boudines.



Honrine


Madame Lepic:
Auel age avez-vous donc, deja, Honorine?

Honorine:
Soixante-sept ans depuis le Toussaint, madame Lepic.

Madame Lepic:
Vous voila vieille, ma pauvre vieille!

Honorine:
Ca ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai ete malade.
Je crois les chevaux moins durs que moi.

Madame Lepic:
Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un
coup. Quelque soir, en revenant de la riviere, vous sentirez votre hotte
plus ecrasante, votre brouette plus lourde a pousser que les autres soirs;
vous tomberez a genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouille,
et vous serez perdue. On vous relevera morte.

Honrine:
Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras
vont encore.

Madame Lepic:
Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on
lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue
baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.

Honorine:
Oh! j'y vois clair comme a mon mariage.

Madame Lepic:
Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.
Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buee?

Honorine:
Il y a de l'humidite dans le placard.

Madame Lepic:
Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promenent sur les
assiettes? Regardez cette trace.

Honorine:
Ou donc, s'il vous plait, madame? je ne vois rien.

Madame Lepic:
C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas
que vous vous relachez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au
pays qui vous vaille par l'energie; seulement vous vieillissez. Moi
aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne
volonte ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espece de
toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.

Honorine:
Pourtant, je les ecarquille bien et je ne vois pas trouble comme si
j'avais la tete dans un seau d'eau.

Madame Lepic:
Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donn
a monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous
chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a
rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui echappe. On s'imagine
qu'il est indifferent: erreur! Il observe, et tout se grave derriere
son front. Il a simplement repousse du doigt votre verre, et il a eu le
courage de dejeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.

Honorine:
Diable aussi que monsieur Lepic se gene avec sa domestique! Il n'avait
qu'a parler et je lui changeais son verre.

Madame Lepic:
Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler
monsieur Lepic decide a ce taire. J'y ai renonce moi-meme. D'ailleurs
la question n'est pas la. Je me resume: votre vue faiblit chaque jour
un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une
lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgre le
surcroit de depense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...

Honorine:
Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame
Lepic.

Madame Lepic:
J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?

Honorine:
Ca marchera bien ainsi jusqu'a ma mort.

Madame Lepic:
Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,
comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?

Honorine:
Vous n'avez peut-etre pas l'intention de me renvoyer a cause d'un coup
de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous
me jetez a la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?

Madame Lepic:
Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voila toute rouge. Nous
causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fachez, vous
dites des betises plus grosses que l'eglise.

Honorine:
Dame! est-ce que je sais, moi?

Madame Lepic:
Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.
J'espere que le medecin vous guerira. Ca arrive. En attendant, laquelle
de nous deux est la plus embarassee. Vous ne soupconnez meme pas que
vos yeux prennent la maladie. Le menge en souffre. Je vous avertis par
charite, pour prevenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit,
il me semble, de faire, avec douceur, une observation.

Honorine:
Tant que vous voudrez. Faites a votre aise, madame Lepic. Un moment je
me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon cote, je surveillerai
mes assiettes, je le garantis.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8

Saba Salman on a living library project showing why you shouldn't judge a book by its cover

The original manuscript of one of the most important American novels of the last century, Jack Kerouac's On the Road, went on display in the UK for the first time yesterday.

Kerouac wrote it in just three weeks, furiously tapping away on his typewriter on 3.6-metre (12ft) reels of paper.

The scroll, of eight reels taped together, was unfurled at the Barber Institute in Birmingham, 50 years after the novel was published in Britain.

"We're very excited," said the exhibition's curator Dick Ellis. He said there had been a lot of competition to get the scroll, which is on something of a world tour. "This is an iconic manuscript. It is a record of the huge effort Kerouac put into composing it."

About six metres of the scroll will be on display in a cabinet and while visitors will have to tilt their heads, Ellis believes they will get a much deeper knowledge of Kerouac.

It comes to Birmingham courtesy of Jim Irsay, owner of the Indianapolis Colts football team, who bought it for $2.4m in 2001. In the published novel, there are paragraph breaks but in the scroll, there are none. Kerouac did not have the time. The exhibition runs until January 28.

guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2008 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

If you think books have dumbed down …
Alison Flood: Today we can take our laptops on the road, but could we use them to produce On The Road?

The Digested Read: Everyday Drinking by Kingsley Amis
Penny Anderson: Think back to what was setting the tills ringing in the 1970s

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.