Poil De Carotte by Jules Renard
J >>
Jules Renard >> Poil De Carotte
Pages:
1 |
2 | 3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8
Madame Lepic:
Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma reputation,
Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez
absolument.
Honorine:
Dans ce cas-la, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois
utile et je crierais a l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour
ou je m'apercevrai que je deviens a charge et que je ne sais meme plus
faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,
toute seule, sans qu'on me pousse.
Madame Lepic:
Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe
a la maison.
Honorine:
Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mere
Maitte ne mange que du pain, elle ne veux pas mourir.
Madame Lepic:
Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,
Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le
dis.
Honorine:
Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.
La Marmite
Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile
a sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut
ecouter, sans opinion preconcue, et, le moment venu, sortir de l'ombre,
et, comme une personne reflechie, qui seule garde toute sa tete au milieu
de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des
affaires.
Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sur.
Certes, elle ne l'avouera pas, trop fiere. L'accord se fera tacitement,
et Poil de Carotte devra agir sans etre encourage, sans esperer une
recompense.
Il s'y decide.
Du matin au soir, une marmite pend a la cremaillere de la cheminee.
L'hiver, ou if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide
souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.
L'ete on use de son eau qu'apres chaque repas, pour laver la vaisselle,
et le reste du temps elle bout sans utilite, avec un petit sifflement
continu, tandis que sous son ventre fendille, deux buches fument,
presque eteintes.
Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prete l'oreille.
--Tout s'est evapore, dit-elle.
Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux buches et
remue la cendre. Bientot le doux chantonnement recommence et Honorine
tranquillisee va s'occuper ailleurs.
On lui dirait:
--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert
plus? Enlevez donc votre marmitre; eteignez le feu. Vous brulez du
bois comme s'il ne coutait rien. Tant de pauvres gelent, des qu'arrive
le froid. Vous etes pourtant une femme econome.
Elle secouerait la tete.
Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la cremaillere.
Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite videe, qu'il
pleuve, qu'il vente ou que le soleit tape, elle l'a toujours remplie.
Et maintenant, il n'est meme plus necessaire qu'elle touche la marmite,
ni qu'elle la voie; elle la connait par coeur. Il lui suffit de
l'ecouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme
elle enfilerait une perle, tellement habituee que jusqu'ici elle n'a
jamais manque son coup.
Elle le manque aujourd'hui pour la premiere fois.
Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bete
derangee qui se fache, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'etouffe et
la brule.
Elle pousse un cri, eternue et crache en reculant.
--Chacre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.
Les yeux colles et cuisants, elle tatonne avec ses mains noircies dans
la nuit de la cheminee.
--Ah! je m'explique, dit-elle stupefaite. La marmite n'y est plus...
Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y etait encore
tout a l'heure. Surement, puisqu'elle sifflait comme un fluteau.
On a du l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la
fenetre un plein tablier d'epluchures.
Mais qui donc?
Madame Lepic parait severe et calme sur le paillasson de la chambre
coucher.
--Quel bruit, Honorine!
--Du bruit, du bruit! s'ecrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du
bruit! un peu plus je me rotissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes
mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans
mes poches.
Madame Lepic:
Je regarde cette mare qui degouline de la cheminee, Honorine. Elle va
faire du propre.
Honorine:
Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prevenir. C'est peut-etre
vous seulement qui l'avez prise?
Madame Lepic:
Cette marmite appartient a tout le monde ici, Honorine. Faut-il par
hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions
la permission de nous en servir?
Honorine:
Je dirai des sottises, tant je me sens colere.
Madame Lepic:
Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans
etre curieuse, je voudrais le savoir. Vous me demontez. Sous pretexte
que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans
le feu, et tetue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez
aux autres, a moi-meme. Je la trouve raide, ma parole!
Honorine:
Mon petit Poil de Carotte, sais-tu ou est ma marmite?
Madame Lepic:
Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre
marmite. Rappelez-vous plutot votre mot d'hier: "Le jour ou je m'apercevrai
que je ne peu meme plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,
sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne
croyais pas votre etat desespere. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous
a ma place. Vous etes au courant, comme moi, de la situation; jugez
et concluez. Oh! ne vous genez point, pleurez. Il y a de quoi.
Reticence
--Maman! Honorine!
.....................
Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gater. Par
bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrete court.
Pourquoi dire a Honorine:
--C'est moi, Honorine!
Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.
Tant pis pour elle. Tot ou tard elle devait ceder. Un aveu de lui ne
la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupconner
Poil de Carotte, elle s'imagine frappee par l'inevitable coup du sort.
Et pourquoi dire a madame Lepic:
--Maman, c'est moi!
A quoi bon se vanter d'une action meritoire, mendier un sourire d'honneur?
Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de
le desavouer en public, qu'il se mele donc de ses affaires, ou mieux,
qu'il fasse mine d'aider sa mere et Honorine a chercher la marmite.
Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui
montre le plus d'ardeur.
Madame Lepic, desinteressee, y renonce la premiere.
Honrine se resigne et s'eloigne, marmotteuse, et bientot Poil de Carotte,
qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-meme, comme dans une gaine,
comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.
Agathe
C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.
Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant
quelques jours, detournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.
--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie
pas que vous devez defoncer les portes a coups de poing de cheval.
--Ca commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au dejeuner.
On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se
tient prete a courir du fourneau vers le placard, du placard vers la
table, car elle ne sait guere marcher posement; elle prefere haleter,
le sang aux joues.
Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop envie de bien faire.
M. Lepic s'installe le premier, denoue sa serviette, pousse son assiette
vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et
ramene l'assiette. Il se sert a boire, et le dos courbe, les yeux
baisses, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec
indifference.
Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.
Madame Lepic sert elle-meme les enfants, d'abord grand frere Felix parce
que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualite d'ainee,
enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.
Il n'en redemande jamais, comme si c'etait formellement defendu. Une
portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans
boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,
seule de la famille, l'aime beaucoup.
Plus independants, grand frere Felix et soeur Ernestine veulent-ils une
seconde portion; ils poussent, selon la methode de M. Lepic, leur assiette
du cote du plat.
Mais personne ne parle.
--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.
Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voila tout. Elle ne peut s'empecher de
bailler, les bras ecartes, devant l'un et devant l'autre.
M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il machait du verre pile.
Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
commande a table par gestes et signes de tete.
Soeur Ernestine leve les yeux au plafond.
Grand frere Felix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a
plus de timbale, ne se preoccupe que de ne pas nettoyer son assiette,
trop tot, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,
il se livre a des calculs compliques.
Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.
--J'y serais bien allee, moi, dit Agathe.
Ou plutot, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Deja atteinte du
mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
faute, elle redouble d'attention.
M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas
devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
Lepic d'un sec
--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?
la rapelle a l'ordre.
--Voila, madame, repond Agathe.
Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le
conquerir par ses prevenances et tachera de se signaler.
Il est temps.
Comme M. Lepic mord sa derniere bouchee de pain, elle se precipite au
placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamee, qu'elle
lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devine les desirs du
maitre.
Or, M. Lepic noue sa serviette, se leve de table, met son chapeau et
va dans le jardin fumer une cigarette.
Quand il a fini de dejeuner, il ne recommence pas.
Clouee, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pese cinq
livres, semble la reclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.
Le Programme
--Ca vous la coupe, dit Poil de Carotte, des qu'Agathe et luis se trouvent
seuls dans la cuisine. Ne vous decouragez pas, vous en verrez d'autres.
Mais ou allez-vous avec ces bouteilles?
--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
Poil de Carotte:
Pardon, c'est moi qui vais a la cave. Du jour ou j'ai pu descendre
l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser
le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet
rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits
benefices, de meme que les peaux de lievres, et je remets l'argent
maman.
Entendons-nous, s'il vous plait, afin que l'un ne gene pas l'autre dans
son service.
Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui
siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.
En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.
J'arrache les herbes qu'il faut connaitre, dont je secoue la terre sur
mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux betes.
Comme exercice, j'aide mon pere a scier du bois.
J'acheve le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur
Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais peter
leurs vessies sous mon talon.
Par exemple c'est vous qui les ecaillez et qui tirez les seaux du puis.
J'aide a devider les echeveaux de fil.
Je mouds le cafe.
Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans
le corridor, mais soeur Ernestine ne cede a personne le droit de rapporter
les pantoufles qu'elle a brodees elle-meme.
Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller
chez le pharmacien ou le medecin.
De votre cote, vous courez le village aux menues provisions.
Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,
laver a la riviere. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre
fille; je n'y peux rien. Cependant je tacherai quelquefois, si je suis
libre, de vous donner un coup de main, quand vous etendrez le linge sur
la haie.
J'y pense: un conseil. N'etendez jamais votre linge sur les arbres
fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une
chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,
vous renverrait le laver.
Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les
souliers de chasse et tres peu de cirage sur les bottines. Ca les
brule.
Ne vous acharnez pas apres les culottes crottees. Monsieur Lepic affirme
que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labouree sans
relever le bas de son pantalon. Je prefere relever le mien, quand monsieur
Lepic m'emmene et que je porte le carnier.
--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur serieux.
Et madame Lepic me dit:
-Gare a tes oreilles si tu te salis.
C'est une affaire de gout.
En somme vous ne serez pas trop a plaindre. Pendant mes vacances nous
nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frere
et moi rentres a la pension. Ca revient au meme.
D'ailleurs personne ne vous semblera bien mechant. Interrogez nos amis:
ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angelique,
mon frere Felix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement
sur, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-etre
moi que vous trouverez les plus difficile caractere de la famille. Au
fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je
me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'ameliore et si
vous y mettez un peu du votre, nous vivrons en bonne intelligence.
Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout
le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous
prie de ne pas me tutoyer, a la facon de votre grand'mere Honorine que je
detestais, parce qu'elle me froissait toujours.
L'Aveugle
Du bout de son baton, il frappe discretement a la porte.
Madame Lepic:
Qu'est-ce qu'il veut encore celui-la?
Monsieur Lepic:
Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le
entrer.
Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,
brusquement, a cause du froid.
--Bonjour, tous ceux qui sont la? dit l'aveugle.
Il s'avance. Son baton court a petits pas sur les dalles comme pour
chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend
au poele ses mains transies.
M. Lepic prend une piece de dix sous et dit:
--Voila!
Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.
Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
deja.
Madame Lepic s'en apercoit.
--Pretez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
Elle les porte sous la cheminee, trop tard; ils ont laisse une mare, et
les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidite, se levent, tantot l'un,
tantot l'autre, ecartent la neige boueuse, la repandent au loin.
D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe a l'eau sale de
couler vers lui, indique des crevasses profondes.
--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'etre
entendue, que demande-t-il?
Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
Quand les mots ne viennent pas, il agite son baton, se brule le poing au
tuyau du poele, le retire vite et, soupconneux, roule son blanc d'oeil
au fond de ses larmes intarissables.
Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en etes-vous sur?
--Si j'en suis sur! s'ecrie l'aveugle. Ca, par exemple, c'est fort!
Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugle.
--Il ne demarrera plus, dit madame Lepic.
En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'etire
et fond tout entier. Il avait dans les veines des glacons qui se
disolvent et circulent. On croirait que ses vetements et ses membres
suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
elle arrive:
C'est lui le but.
Bientot il pourra jouer avec.
Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frole
l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
fait reculer, le force a se loger entre le buffet et l'armoire ou la
chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, deroute, tatonne, gesticule et ses
doigts grimpent comme des betes. Il ramone sa nuit. De nouveau les
glacons se forment; voici qu'il regele.
Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.
--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.
Son baton lui echappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se
precipite, ramasse le baton et le rend a l'aveugle, -- sans le lui rendre.
Il croit le tenir, il ne l'a pas.
Au moyen d'adroites tromperies, elle le deplace encore, lui remet ses
sabots et le guide du cote de la porte.
Puis elle le pince legerement, afin de se venger un peu; elle le pousse
dans la rue, sous l'edredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublie dehors.
Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie a l'aveugle, comme s'il
etait sourd:
--Au revoir; ne perdez pas votre piece; a dimanche prochain s'il fait
beau et si vous etes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon
vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun
ses peines et Dieu pour tous!
Le Jour de l'An
Il neige. Pour que le jour de l'an reusisse, il faut qu'il neige.
Madame Lepic a prudemment laisse la porte de la cour verrouillee. Dej
des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis
hostiles, a coups de sabots, et, las d'esperer, s'eloignent a reculons,
les yeux encore vers la fenetre d'ou madame Lepic les epie. Le bruit de
leurs ps s'etouffe dans la neige.
Poil de Carotte saute du lit, va se debarbouiller, sans savon, dans
l'auge du jardin. Elle est gelee. Il doit en casser la glace, et ce
premier exercice repand par tout son corps une chaleur plus saine que
celle des poeles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on
le trouve toujours sale, meme lorsqu'il a fait sa toilette a fond, il
n'ote que le plus gros.
Dispos et frais pour la ceremonie, il se place derriere son grand frere
Felix, qui se tient derriere soeur Ernestine, l'ainnee. Tous trois
entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y
reunir, sans en avoir l'air.
Soeur Ernestine les embrasse et dit:
--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne annee, une
bonne sante et le paradis a la fin de vos jours.
Grand frere Felix dit la meme chose, tres vite, courant au bout de la
phrase, et embrasse pareillement.
Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur
l'enveloppe fermee:
"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espece
rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.
Poil de Carotte la tend a madame Lepic, qui la decachette. Des fleurs
ecloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle
en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombee dans
les trous, eclaboussant le mot voison.
Monsieur Lepic:
Et moi, je n'ai rien!
Poil de Carotte:
C'est pour vous deux; maman te la pretera.
Monsieur Lepic:
Ainsi, tu aimes mieux ta mere que moi. Alors, fouille-toi pour voir si
cette piece de dix sous neuve est dans ta poche.
Poil de Carotte:
Patiente un peu, maman a fini.
Madame Lepic:
Tu as du style, mais une si mauvaise ecriture que je ne peux pas lire.
--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empresse, a toi, maintenant.
Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la reponse, M. Lepic
lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,
fait "Ah! ah!" et la depose sur la table.
Elle ne sert plus a rien, son effet entierement produit. Elle appartient
a tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand
frere Felix la prennent a leur tour et y cherchent des fautes
d'orthographe. Ici Poil de Carotte a du changer de plume, on lit mieux.
Ensuite ils la lui rendent.
Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:
--Qui en veut?
Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les etrennes.
Soeur Ernestine a une poupee aussi haute qu'elle, plus haute, et grand
frere Felix une boite de soldats en plomb prets a se battre.
--Je t'ai reserve une surprise, dit madame Lepic a Poil de Carotte.
Poil de Carotte:
Ah, oui!
Madame Lepic:
Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te
la montre.
Poil de Carotte:
Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
Il leve la main en l'air, grave, sur de lui. Madame Lepic ouvre le buffet.
Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'a l'epaule, et,
lente, mysterieuse, ramene sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.
Poil de Carotte, sans hesitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui
reste a faire. Bien vite, il veut fumer en presence de ses parents, sous
les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frere
Felix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
seulement, il se cambre, incline la tete du cote gauche. Il arrondit
la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
Puis, quand il a lance jusqu'au ciel une enorme bouffee:
--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
Aller et Retour
Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de
la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se
demande:
--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?
Il hesite:
--C'est trop tot, je m'essouflerais, et puis il ne faut rien exagerer.
Il differe encore:
--Je courrai a partir d'ici..., non, a partir de la...
Il se pose des questions:
--Quand faudra-t-il oter ma casquette? Lequel des deux embrasser le
premier?
Mais grand frere Felix et soeur Ernestine l'ont devance et se partagent
les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste
plus.
--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa",
a ton age? dis-lui: "mon pere" et donne-lui une poignee de main; c'est
plus viril.
Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en
pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.
Le jour de la rentree (la rentree est fixee au lundi matin, 2 octobre;
on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle
entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants
et les etreint d'une seule brassee. Poil de Carotte ne se trouve pas
dedans. Il espere patiemment son tour, la main deja tendue vers les
courroies de l'imperiale, ses adieux tout prets, a ce point triste
qu'il chantonne malgre lui.
--Au revoir, ma mere, dit-il d'un air digne.
--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en
couterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu?
C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ca veut faire l'original!
Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
Le Porte-Plume
L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frere Felix et Poil de
Carotte, suit les cours du lycee. Quatre fois par jour les eleves font
la meme promenade, tres agreable dans la belle saison, et, quand il pleut,
si courte que les jeunes gens se rafraichissent plutot qu'ils ne se
mouillent, elle leur est hygienique d'un bout a l'autre.
Comme ils reviennent du lycee ce matin, trainant les pieds et moutonniers,
Poil de Carotte, qui marche la tete basse, entend dire:
--Poil de Carotte, regarde ton pere la-bas!
M. Lepic aime surprendre ainsi ses garcons. Il arrive sans ecrire, et
on l'apercoit soudain, plante sur le trottoir d'en face, au coin de la
rue, les mains derriere le dos, une cigarette a la bouche.
Poil de Carotte et grand frere Felix sortent des rangs et courent a leur
pere.
--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais a quelqu'un, ce n'etait pas
a toi.
--Tu penses a moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
Poil de Carotte voudrait repondre quelque chose d'affectueux. Il ne
trouve rien, tant il est occupe. Hausse sur la pointe des pieds, il
s'efforce d'embrasser son pere. Une premiere fois il lui touche la
barbe du bout des levres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,
dresse la tete, comme s'il se derobait. Puis il se penche et de nouveau
recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il
n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tache de s'expliquer cet
accueil etrange.
Pages:
1 |
2 | 3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8