Poil De Carotte by Jules Renard
J >>
Jules Renard >> Poil De Carotte
Pages:
1 |
2 |
3 | 4 |
5 |
6 |
7 |
8
--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser
grand frere Felix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi
m'evite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Regulierement je fais cette
remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse
envie de les voir. Je me promets de bondir a leur cou comme un jeune
chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me
glacent.
Tout a ses pensees tristes, Poil de Carotte repond mal aux questions de M.
Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.
Poil de Carotte:
Ca depend. La version va mieux que le theme, parce que dans la version
on peut deviner.
Monsieur Lepic:
Et l'allemand?
Poil de Carotte:
C'est tres difficile a prononcer, papa.
Monsieur Lepic:
Bougre! Comment, la guerre declaree, battras-tu les Prussiens, sans
savoir leur langue vivante?
Poil de Carotte:
Ah! d'ici la, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je
crois decidement qu'elle attendra, pour eclater, que j'aie fini mes
etudes.
Monsieur Lepic:
Quelle place as-tu obtenu dans la derniere composition? J'espere que tu
n'es pas a la queue.
Poil de Carotte:
Il en faut bien un.
Monsieur Lepic:
Bougre! moi qui voulais t'inviter a dejeuner. Si encore c'etait dimanche!
Mais en semaine, je n'aime guere vous deranger de votre travail.
Poil de Carotte:
Personnellement je n'ai pas grand'chose a faire; et toi, Felix?
Grand frere Felix:
Juste, ce matin le professeur a oublie de nous donner notre devoir.
Monsieur Lepic:
Tu etudieras mieux ta lecon.
Grand frere Felix:
Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la meme qu'hier.
Monsieur Lepic:
Malgre tout, je prefere que vous rentriez. Je tacherai de rester
jusqu'a dimanche et nous nous rattraperons.
Ni la moue de grand frere Felix, ni le silence affecte de Poil de Carotte
ne retardent les adieux et le moment est venu de se separer.
Poil de Carotte l'attendait avec inquietude.
--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succes; si, oui ou non, il
deplait maintenant a mon pere que je l'embrasse.
Et resolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.
Mais M. Lepic, d'une main defensive, le tient encore a distance et lui dit:
--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.
Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de
remarquer que j'ote ma cigarette, moi.
Poil de Carotte:
Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un
malheur arrivera par ma faute. On m'a deja prevenu, mais mon porte-plume
tient si a son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que
je l'oublie. Je devrais au moins oter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,
je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
Monsieur Lepic:
Bougre! tu ris parce que tu as failli m'eborgner.
Poil de Carotte:
Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idee sotte a moi que
je m'etais encore fourree dans la tete.
Les Joues rouges.
Son inspection habituelle terminee, M. le Directeur de l'Institution
Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque eleve s'est glisse dans ses draps,
comme dans un etui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se deborder.
Le maitre d'etude, Violone, d'un tour de tete, s'assure que tout le monde
est couche, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le
gaz. Aussitot, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en
chevet, les chuchotements se croisent, et des levres en mouvement monte,
par tout le dortoir, un bruissement confus, ou, de temps en temps, se
distingue le sifflement bref d'une consonne.
C'est sourd, continu, agacant a la fin, et il semble vraiment que tous
ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent
grignoter du silence.
Violone met des savates, se promene quelque temps entre les lits,
chatouillant ca le pied d'un eleve, la tirant le pompon du bonnet d'un
autre, et s'arrete pres de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs,
l'exemple des longues causeries prolongees bien avant dans la nuit. Le
plus souvent, les eleves ont cesse leur conversation, par degres etouffee,
comme s'ils avaient peu a peu tire leur drap sur leur bouche, et dorment,
que le maitre d'etude est encore penche sur le lit de Marseau, les coudes
durement appuyes sur le fer, insensible a la paralysie de ses avant-bras
et au remue-menage des fourmis courant a fleur de peau jusqu'au bout
de ses doigts.
Il s'amuse de ses recits enfantins, et le tient eveille par d'intimes
confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a cheri pour
la tendre et transparente enluminure de son visage, qui parait eclair
en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derriere laquelle,
a la moindre variation atmospherique, s'enchevetrent visiblement les
veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier
a decalquer. Marseau a d'ailleurs une maniere seduisante de rougir sans
savoir pourquoi et a l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.
Souvent, un camarade pese du bout du doigt sur l'une de ses joues et se
retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientot recouverte
d'une belle coloration rouge, qui s'etend avec rapidite, comme du vin
dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du
nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut operer soi-meme. Marseau
se prete complaisamment aux experiences. On l'a surnomme Veilleuse,
Lanterne, Joue Rouge. Cette faculte de s'embraser a volonte lui fait
bien des envieux.
Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot
lymphatique et grele, au visage farineux, il pince vainement, a se faire
mal, son epiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,
quelque point d'un roux douteux. Il zebrerait volontiers, haineusement,
coups d'ongles et ecorcerait comme des oranges les joues vermillonnees de
Marseau.
Depuis longtemps tres intrigue, il se tient aux ecoutes ce soir-la, des
la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-etre, et desireux de
savoir la verite sur les allures cachottieres du maitre d'etude. Il met
en jeu toute son habilete de petit espion, simule un ronflement pour rire,
change avec affection de cote, en ayant soin de faire le tour complet,
pousse un cri percant comme s'il avait le cauchemar, ce qui reveille en
peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle a tous les draps;
puis, des que Violone s'est eloigne, il dit a Marseau, te torse hors du
lit, le souffle ardent:
--Pistolet! Pistolet!
On ne lui repond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le
bras de Marseau, et, le secouant avec force.
--Entends-tu? Pistolet!
Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspere reprend:
--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu
qu'il ne t'a pas embrasse! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.
Il se dresse, le col tendu, pareil a un jars blanc qu'on agace, les
poings fermes au bord du lit.
Mais, cette fois, on lui repond:
--Eh bien! apres?
D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.
C'est le maitre d'etude qui revient en scene, apparu soudainement!
II
--Oui, dit Violone, je l'ai embrasse, Marseau; tu peux l'avouer, car
tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrasse sur le front, mais Poil de
Carotte ne peut pas comprendre, deja trop deprave pour son age, que c'est
la un baiser pur et chaste, un baiser de pere a enfant, et que je t'aime
comme un fils, ou si tu veux comme un frere, et demain il ira repeter
partout je ne sais quoi, le petit imbecile!
A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de
Carotte feint de dormir. Toutefois, il souleve sa tete pour entendre
encore.
Marseau ecoute le maitre d'etude, le souffle tenu, tenu, car tout en
trouvant ses paroles tres naturelles, il tremble comme s'il redoutait
la revelation de quelque mystere. Violone continue, le plus bas qu'il
peut. Ce sont des mots inarticules, lointains, des syllabes a peine
localisees. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche
insensiblement, au moyen de legeres oscillations de hanches, n'entend
plus rien. Son attention est a ce point surexcitee que ses oreilles
lui semblent materiellement se creuser et s'evaser en entonnoir; mais
aucun son n'y tombe.
Il se rappelle avoir eprouve parfois une sensation d'effort pareille en
ecoutant aux portes, en collant son oeil a la serrure, avec le desir
d'agrandir le trou et d'attirer a lui, comme avec un crampon, ce qu'il
voulait voir. Cependant il le parierait. Violone repete encore:
--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbecile ne
comprend pas!
Enfin le maitre d'etude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front
de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,
puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,
glissant entre les rangees de lits. Quand la main de Violone frole un
traversin, le dormeur derange change de cote avec un fort soupir.
Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque
de Violonne. Deja Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur
ses yeux, bien eveille d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont
il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,
et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte
lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont echauffe en plus
d'un reve.
Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupieres, comme aimantees, se
rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque eteint; mais, apres
avoir compte trois eclosions de petites bulles crepitantes et pressees
de sortir du bec, il s'endort.
III
Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
trempees dans un peu d'eau froide, frottent legerement les pommettes
frileuses, Poil de Carotte regarde mechamment Marseau, et, s'efforcant
d'etre bien feroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrees sur les
syllabes sifflantes.
--Pistolet! Pistolet!
Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il repond sans colere, et
le regard presque suppliant:
--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!
Le maitre d'etude passe la visite des mains. Les eleves, sur deux rangs,
offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
les retournant avec rapidite, et les remettent aussitot bien au chaud,
dans les poches ou sous la tiedeur de l'edredon le plus proche.
D'ordinaire, Violonne s'abstient de les regarder. Cette fois, mal
propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil
de Carotte, prie de les repasser sous le robinet, se revolte. On peut,
a vrai dire, y remarquer une tache bleuatre, mais il soutient que c'est
un commencement d'engelure. On lui en veut, surement.
Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.
Celui-ci, matinal, prepare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire
qu'il fait aux grands, a ses moments perdus. Ecrasant sur le tapis de sa
table le bout de ses doigts epais, il pose les principaux jalons: ici la
chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait ou et n'en
finit plus.
Il a une ample robe de chambre dont les galons brodes cerclent sa poitrine
puissante, pareils a des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement
trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle
fortement, meme aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une
maniere lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de
ses yeux et l'epaisseur de ses moustaches.
Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
afin de garder toute sa liberte d'action.
D'une voix terrible, le Directeur demande:
--Qu'est-ce que c'est?
--Monsieur, c'est le maitre d'etude qui m'envoie vous dire que j'ai les
mains sales, mais c'est pas vrai!
Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord
la paume, ensuite le dos.
--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de sequestre, mon
petit!
--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maitre d'etude, il m'en veut!
--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!
Poil de Carotte connait son homme. Une telle douceur ne le surprend point.
Il est bien decide a tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses
jambes et s'enhardit, au mepris d'une gifle.
Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de
temps en temps, un eleve recalcitrant du revers de la main: vlan!
L'habilete pour l'eleve vise consiste a prevoir le coup et a se baisser,
et le directeur se desequilibre, au rire etouffe de tous. Mais il ne
recommence pas, sa dignite l'empechant d'user de ruse a son tour. Il
devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se meler de rien.
--Monsieur, dit Poil de Carotte reellement audacieux et fier, le maitre
d'etude et Marseau, ils font des choses!
Aussitot les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y
etaient precipites soudain. Il appuie ses deux poings fermes au bord de
la table, se leve a demi, la tete en avant, comme s'il allait cogner Poil
de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:
--Quelles choses?
Poil de Carotte semble pris au depourvu. Il esperait (peut-etre que
ce n'est que differe) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par
exemple, lance d'une main adroite, et voila qu'on lui demande des details.
Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un
bourrelet unique, un epais rond de cuir, ou siege, de guingois, sa tete.
Poil de Carotte hesite, le temps de se convaincre que les mots ne lui
viennent pas, puis, la mine tout a coup confuse, le dos rond, l'attitude
apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'eleve
doucement, a hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
precautions pudiques, il enfouit sa tete simiesque dans la doublure ouatee,
sans dire un mot.
IV
Le meme jour, a la suite d'une courte enquete, Violone recoit son conge!
C'est un touchant depart, presque une ceremonie.
--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.
Mais il n'en fait accroire a personne. L'institution renouvelle son
personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un
va-et-vient de maitres d'etude. Celui-ci part comme les autres, et
meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connait
pas d'egal dans l'art d'ecrire des entetes pour cahiers, tels que: _Cahiers
d'exercices grecs appartenant a..._ Les majuscules sont moulees comme
des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de
son bureau. Sa belle main, ou brille la pierre verte d'une bague, se
promene elegamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une
signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
et un remous de lignes a la fois regulieres et capricieuses, qui forment
le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'egare, se
perd dans le paraphe lui-meme. Il faut regarder de tres pres, chercher
longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un
seul trait de plume. Une fois, il a reussi un enchevetrement de lignes
nomme cul-de-lampe. Longuement, les petits s'emerveillerent.
Son renvoi les chagrine fort.
Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur a la premiere
occasion, c'est-a-dire enfler les joues et imiter avec les levres le vol
des bourdons pour marquer leur mecontentement. Quelque jour, ils n'y
manqueront pas.
En attendant, ils s'attristen les uns les autres. Violone qui se sent
regrette, a la coquetterie de partir pendant une recreation. Quand il
parait dans la cour, suivi d'un garcon qui porte sa malle, tous les petits
s'elancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
les pans de sa redingote sans les dechirer, cerne, envahi et souriant, emu.
Les uns, suspendus a la barre fixe, s'arretent au milieu d'un renversement
et sautent a terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de
chemise retroussees et les doigts ecartes a cause de la colophane. D'autres,
plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
en signe d'adieu. Le garcon, courbe sous la malle, s'est arrete afin de
conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
son tablier blanc ses cinq doigts trempes dans du sable mouille. Les
joues de Marseau se sont rosees a paraitre peintes. Il eprouve sa premiere
peine de coeur serieuse; mais, trouble et contraint de s'avouer qu'il
regrette le maitre d'etude un peu comme une petite cousine, il se tient
l'ecart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers
lui, quand on entend un fracas de carreaux.
Tous les regards montent vers la petite fenetre grillee du sequestre. La
vilaine et sauvage tete de Poil de Carotte parait. Il grimace, bleme
petite bete mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
blanches toutes a l'air. Il passe sa main droite entre les debris de la
vitre qui le mord, comme animee, et il menace Violone de son poing saignant.
--Petite imbecile! dit le maitre d'etude, te voila content!
--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
ne m'embrassiez pas, moi?
Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
coupee:
--Moi aussi, j'ai de joues rouges, quand j'en veux!
Les Poux
Des que grand Frere Felix et Poil de Carotte arrivent de l'institution
Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont
besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave a la pension.
D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prevoit le cas.
--Comme les tiens doivent etre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit
madame Lepic.
Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que
ceux de grand frere Felix? Et pourquoi? Tous deux vivent cote a cote,
du meme regime, dans le meme air. Certes, au bout de trois mois, grand
frere Felix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son
propre aveu, ne reconnait plus les siens.
Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilete d'un escamoteur. On ne
les voit pas sortir des chaussettes et se meler aux pieds de grand frere
Felix qui occupent deja tout le fond du baquet, et bientot, un couche de
crasse s'etend comme un linge sur ces quatre horreurs.
M. Lepic se promene, selon sa coutume, d'une fenetre a l'autre. Il relit
les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes ecrites par M. le
proviseur lui-meme: celle de grand frere Felix:
"Etourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:
"Se distingue des qu'il veut, mais ne veut pas toujours."
L'idee que Poil de Carotte est quelquefois distingue amuse la famille. En
ce moment, les bras croises sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et
se gonfler d'aise. Il se sent examine. On le trouve plutot enlaidi sous
ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux
effusions, ne temoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller
il lui detache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du
coude, et Poil de Carotte rit de bon coeur.
Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crepiter
ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.
Or, du premier coup, il en tue un.
--Ah! bien vise, dit-il, je ne l'ai pas manque.
Et tandis qu'un peu degoute il s'essuie a la chevelure de Poil de Carotte,
madame Lepic leve les bras au ciel:
--Je m'en doutais, dit-elle accablee. Mon dieu! nous sommes propres!
Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voila de la besogne pour
toi.
Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une
soucoupe, et la chasse commence.
--Peigne-moi d'abord! crie grand frere Felix. Je suis sur qu'il m'en a
donne.
Il se racle furieusement la tete avec les doigts et demande un seau d'eau
pour tout noyer.
--Calme-toi, Felix, dit soeur Ernestine qui aime a se devouer, je ne te
ferai pas du mal.
Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une
patience de maman. Elle ecarte les cheveux d'une main, tient delicatement
le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dedaigneuse, sans peur
d'attraper des habitants.
Quand elle dit: Un de plus! grand frere Felix trepigne dans le baquet et
menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.
--C'est fini pour toi, Felix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept
ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a
que ramasse au hasard dans une fourmiliere.
On entourne Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les
mains derriere le dos, suit le travail, comme un etranger curieux. Madame
Lepic pousse des exclamations plaintives.
--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un rateau.
Grand frere Felix accroupi remue la cuvette et recoit les poux. Ils
tombent enveloppes de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes
menues comme des cils coupes. Ils obeissent au roulis de la cuvette, et
rapidement le vinaigre les fait mourir.
Madame Lepic:
Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton age et grand
garcon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-etre tu ne vois
qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne reclames ni la surveillance de
tes maitres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel
plaisir tu eprouves a te laisser ainsi devorer tout vif. Il y a du sang
dans ta tignasse.
Poil de Carotte:
C'est le peigne qui m'egratigne.
Madame Lepic:
Ah! c'est le peigne. Voila comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,
Ernestine? Monsieur, delicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,
ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire a sa vermine.
Soeur Ernestine:
J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ote le plus gros et je
ferai demain une seconde tournee. Mais j'en connais une qui se parfumera
d'eau de Cologne.
Madame Lepic:
Quant a toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le
mur du jardin. Il faut que tout le village defile devant, pour ta confusion.
Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant deposee au soleil, il
monte la garde pres d'elle.
C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premiere. Chaque fois
qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrete, l'observe de ses petits
yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des
choses.
--Qu'est-ce que c'est que ca? dit-elle. Poil de Carotte ne repond rien.
Elle se penche sur la cuvette.
--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garcon
Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.
Du doigt, elle touche, comme afin de gouter. Decidement, elle ne comprend
pas.
--Et toi, que fais-tu la, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a
gronde et mis en penitence. Ecoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je
pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine
qu'ils te rendent la vie dure.
Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mere ne peut l'entendre,
et il dit a la vieille Marie Nanette.
--Et apres? Est-ce que ca vous regarde? Melez-vous donc de vos affaires
et laissez-moi tranquille.
Comme Brutus
Monsieur Lepic:
Poil de Carotte, tu n'as pas travaille l'annee derniere comme j'esperais.
Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu revasses,
tu lis des livres defendus. Doue d'une excellente memoire, tu obtiens
d'assez bonnes notes de lecons, et tu negliges tes devoirs. Poil de Carotte,
il faut songer a devenir serieux.
Poil de Carotte:
Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laisse aller
l'annee derniere. Cette fois, je me sens la bonne volonte de bucher ferme.
Je ne te promets pas d'etre le premier de ma classe en tout.
Monsieur Lepic:
Essaie quand meme.
Poil de Carotte:
Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne reussirai ni en geographie, ni
en allemand, ni en physique et chimie, ou les plus forts sont deux ou
trois types nuls pour le reste et qui ne font que ca. Impossible de les
degoter; mais je veux, --ecoute, mon papa,-- je veux, en composition
francaise, bientot tenir la corde et la garder, et si malgre mes efforts
elle m'echappe, du moins je n'aurai rien a me reprocher et je pourrai
m'ecrier fierement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.
Monsieur Lepic:
Ah! mon garcon, je crois que tu les manieras.
Grand frere Felix:
Qu'est-ce qu'il dit, papa?
Soeur Ernestine:
Moi, je n'ai pas entendu.
Madame Lepic:
Moi non plus. Repete voir, Poil de Carotte?
Poil de Carotte:
Oh! rien maman.
Madame Lepic:
Comment? Tu ne disais rien, et tu perorais si fort, rouge et le poing
menacant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Repete
cette phrase, afin que tout le monde en profite.
Pages:
1 |
2 |
3 | 4 |
5 |
6 |
7 |
8