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Poil De Carotte by Jules Renard

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Poil de Carotte:
Ce n'est pas la peine, va, maman.

Madame Lepic:
Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?

Poil de Carotte:
Tu ne le connais pas, maman.

Madame Lepic:
Raison de plus. D'abord menage ton esprit, s'il te plait, et obeis.

Poil de Carotte:
Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils
d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idee m'est venue, pour le remercier,
de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer
la vertu...

Madame Lepic:
Turlututu, tu barbotes. Je te prie de repeter, sans y changer un mot, et
sur le meme ton, ta phrase de tout a l'heure. Il me semble que je ne te
demande pas le Perou et que tu veux bien faire ca pour ta mere.

Grand frere Felix:
Veux-tu que je te repete, moi, maman?

Madame Lepic:
Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de
Carotte, depechez.

Poil de Carotte:
_Il balbutie, d'une voie pleurarde_
Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.

Madame Lepic:
Je desepere. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de
coups, plutot que d'etre agreable a sa mere.

Grand frere Felix:
Tiens, maman, voila comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards
de defi._ Si je ne suis pas premier en composition francaise. _Il gonfle
ses joues et frappe du pied._ Je m'ecrierai comme Brutus: _Il leve les
bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu
n'es qu'un nom! Voila comme il a dit.

Madame Lepic:
Bravo, superbe! Je te felicite, Poil de Carotte, et je deplore d'autant
plus ton entetement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.

Grand frere Felix:
Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ca? Ne serait-ce pas
Caton?

Poil de Carotte:
Je suis sur de Brutus. "Puis il se jeta sur une epee que lui tendit un de
ses amis et mourut."

Soeur Ernestine:
Poil de Carotte a raison. Je me rappelle meme que Brutus simulait la
folie avec de l'or dans une canne.

Poil de Carotte:
Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.

Soeur Ernestine:
Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte
un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycee.

Madame Lepic:
Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans
sa famille, et nous l'avons. Que grace a Poil de Carotte, on nous envie!
Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il
parle latin comme un eveque et refuse de dire deux fois la messe pour les
sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il
etrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon dechire. Seigneur, o
s'est-il encore fourre? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de
Carotte Brutus! Espece de petite brute, va!



Lettres choisies


de Poil de Carotte a M. Lepic
ET QUELQUES REPONSES
de M. Lepic a Poil de Carotte

_De Poil de Carotte a M. Lepic_
Institution Saint-Marc.

Mon cher papa,

Mes parties de peche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros
clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couche sur le dos
et madame l'infirmiere pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas perce,
il me fait mal. Apres je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme
des petits poulets. Pour un de gueri, trois reviennent. J'espere d'ailleurs
que ce ne sera rien.

Ton fils affectionne.



_Reponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Puisque tu prepares ta premiere communion et que tu vas au catechisme, tu
dois savoir que l'espece humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.
Jesus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et
pourtant les siens etaient vrais.
Du courage!

Ton pere qui t'aime.



_De Poil de Carotte a M. Lepic._

Mon cher papa,

Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je
n'aie pas l'age, je crois que c'est une dent de sagesse precoce. J'ose
esperer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours
par ma bonne conduite et mon application.

Ton fils affectionne.



_Reponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait a branler. Elle
s'est decidee a tomber hier matin. De telle sorte que si tu possedes une
dent de plus, ton pere en possede une de moins. C'est pourquoi il n'y a
rien de change et le nombre des dents de la famile reste le meme,

Ton pere qui t'aime.



_De Poil de Carotte a M. Lepic._

Mon cher papa,

Imagine-toi que c'etait hier la fete de M. Jaques, notre professeur de
latin, et que, d'un commun accord, les eleves m'avaient elu pour lui
presenter les voeux de toute la classe. Flatte de cet honneur, je prepare
longuement le discours ou j'intercale a propos quelques citations latines.
Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une
grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excite par mes
camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment
ou M. Jaques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais
peine ai-je deroule ma feuille et articule d'un voix forte:

VENERE MAITRE

que M. Jaques se leve furieux et s'ecrie:

--Voulez-vous filer a votre place plus vite que ca!

Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
derriere leurs livres et que M. Jaques m'ordonne avec colere:

--Traduisez la version.

Mon cher papa, qu'en dis-tu?



_Reponse de M. Lepic_

Mon cher Poil de Carotte,

Quand tu seras depute tu en verras bien d'autres. Chacun son role. Si
on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
prononce des discours et non pour qu'il ecoute les tiens.



_Poil de Carotte a M. Lepic_

Mon cher papa,

Je viens de remettre ton lievre a M. Legris, notre professeur d'histoire
et de geographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
Il te remercie vivement. Comme j'etais entre avec mon parapluie mouille,
il me l'ota lui-meme des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous
causames de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je
voulais, le premier prix d'histoire et de geographie a la fin de l'annee.
Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
entretien, et que M. Legris, qui, a part cela, fut tres aimable, je le
repete, ne me designa meme pas un siege.
Est-ce oubli ou impolitesse?
Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.



_Reponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Tu reclames toujours. Tu reclames parce que M. Jaques t'envoie t'asseoir,
et tu reclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-etre
encore trop jeune pour exiger des egards. Et si M. Legris ne t'a pas
offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompe par ta petite
taille, il te croyait assis.



_De Poil de Carotte a M. Lepic._

Mon cher papa,

J'apprends que tu dois aller a Paris. Je partage la joie que tu auras en
visitant la capitale que je voudrais connaitre et ou je serai de coeur avec
toi. Je concois que mes ravaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je
profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un
ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.
Au fond, ils se valent. Toutefois je desire specialement la_Henriade,_ par
Francois-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Heloise,_par Jean-Jacques
Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coutent rien a Paris), je
te le jure que le maitre d'etude ne me les confisquera jamais.



_Reponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Les ecrivains dont tu me parles etaient des hommes comme toi et moi. Ce
qu'ils ont fait, tu peux le faire. Ecris des livres, tu les liras ensuite.


_De M. Lepic a Poil de Carotte._

Mon cher Poil de Carotte,

Ta lettre de ce matin m'etonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus
ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
de ta competence ni de la mienne.

D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous ecris les places
que tu obtiens, les qualites et les defauts que tu trouves a chaque
professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'etat de ton linge, si tu
dors et si tu manges bien.

Voila ce qui m'interesse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de
quoi, s'il te plait, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas
datee et on ne sait si tu l'adresses a moi ou au chien. La forme meme de
ton ecriture me parait modifiee, et la disposition des lignes, la quantit
de majuscules me deconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
Je suppose que c'est de toi, et je tiens a t'en faire non un crime, mais
l'observation.



_Reponse de Poil de Carotte._

Mon cher papa,

Un mot a la hate pour t'expliquer ma derniere lettre. Tu ne t'es pas
apercu qu'elle etait _en vers._



Le Toiton


Ce petit toit ou, tour a tour, ont vecu des poules, des lapins, des
cochons, vide maintenant, appartient en toute propriete a Poil de Carotte
pendant les vacances. Il y entre commodement, car le toiton n'a plus de
porte. Quelques greles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte
les regarde a plat ventre, elles lui semblent une foret. Une poussiere
fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidite. Poil de
Carotte frole le plafond de ses cheveux. Il est la chez lui et s'y
divertit, dedaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.

Son principal amusement consiste a creuser quatre nids avec son derriere,
un a chaque coin du toiton. Il ramene de sa main, comme d'une truelle,
des bourrelets de poussiere et se cale.

Le dos au mur lisse, les jambes pliees, les mains croisees sur ses genoux,
gite, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il
oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le
troublerait.

L'eau de vaisselle qui coule non loin de la, par le trou de l'evier, tantot
a torrents, tantot goutte a goutte, lui envoie des bouffees fraiches.

Brusquement, une alerte.
Des appels approchent, des pas.

--Poil de Carotte? Poil de Carotte?

Une tete se baisse et Poil de Carotte reduit en boulette, se poussant dans
la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard meme
immobilise, sent que des yeux fouillent l'ombre.

--Poil de Carotte, est-tu la?

Les tempes bosselees, il souffre. Il va crier d'angoisse.

--Il n'y est pas, le petit animal. Ou diable est-il?

On s'eloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de
l'aise. Sa pensee parcourt encore de longues routes de silence.

Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris
dans une toile d'araignee, vibre et se debat. Et l'araignee glisse le long
d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un
instant suspendue, inquiete, pelotonnee.

Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au denouement,
et quand l'araignee tragique fonce, ferme l'etoile de ses pattes, etreint
la proie a manger, il se dresse debout, passionne, comme s'il voulait sa
part.

Rien de plus.

L'araignee remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son
ame de lievre ou il fait noir.

Bientot, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa revasserie, faute
de pente, s'arrete, forme flaque et croupit.



Le Chat



I


Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
pecher les ecrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les dechets d'une
boucherie.

Or il connait un chat, meprise parce qu'il est vieux, malade, et ca et la,
pele. Poil de Carotte l'invite a venir prendre une tasse de lait chez lui,
dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors
du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a
posee dans un coin. Il y pousse le chat et dit:

--Regale-toi.

Il lui flatte l'echine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups
de langue, puis s'attendrit.

--Pauvre vieux, jouis de ton reste.

Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne leche
plus que ses levres sucrees.

--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler
que celle-la. D'ailleurs, un peu plus tot, un peu plus tard!...

A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.

La detonation etourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton meme a
saute, et quand le nuage se dissipe, il voit, a ses pieds, le chat qui
le regarde d'un oeil.

Une moitie de la tete est emportee, et le sang coule dans la tasse de lait.

--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Matin, j'ai pourtant vis
juste.

Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune eclat, l'inquiete.

Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente
aucun effort pour se deplacer. Il semble saigner expres dans la tasse,
avec le soin que toutes les gouttes y tombent.

Poil de Carotte n'est pas un debutant. Il a tue des oiseaux sauvages, des
animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
d'autrui.

Il sait comment on procede, et que si la bete a la vie dure, il faut se
depecher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps a corps.
Sinon, des acces de fausse sensibilite nous surprennent. On devient
lache. On perd du temps; on n'en finit jamais.

D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat
par la queue et lui assene sur la nuque des coups de carabine si violents,
que chacun d'eux parait le dernier, le coup de grace.

Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,
ou se detend et ne crie pas.

--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de
Carotte.

Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat
de ses bras, et s'exaltant a la penetration des griffes, les dents jointes,
les veines orageuses, il l'etouffe.

Mais il s'etouffe aussi, chancelle, epuise, et tombe par terre, assis, sa
figure collee contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.





II

Poil de Carotte est maintenant couche sur son lit de fer.
Ses parents et les amis de ses parents, mandes en hate, visitent, courbes
sous le plafond bas du toiton, les lieux ou s'accomplit le drame.

--Ah! dit sa mere, j'ai du centupler mes forces pour lui arracher le chat
broye sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.

Et tandis qu'elle explique les traces d'une ferocite qui plus tard aux
veillees de famille, apparaitra legendaire, Poil de Carotte dort et reve:

Il se promene le long d'un ruisseau, ou les rayons d'une lune inevitable
remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.

Sur les pechettes, les morcaux du chat flambaient a travers l'eau
transparente.

Des brumes blanches glissent au ras du pre, cachent peut-etre de legers
fantomes.

Poil de Carotte, ses mains derriere son dos, leur prouve qu'ils n'ont
rien a craindre.

Un boeuf approche, s'arrete et souffle, detale ensuite, repand jusqu'au
ciel le bruit de ses quatre sabots et s'evanouit.

Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,
n'agacait pas autant, a luis seul, qu'une assemblee de vieilles femmes.

Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, leve
doucement un baton de pechette et voici que du milieu des roseaux montent
des ecrevisses geantes.

Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de
Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.

Et les ecrevisses l'entournent.
Elles se haussent vers sa gorge.
Elles crepitent.
Deja elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.



Les Moutons


Poil de Carotte n'apercoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles
poussent des cris etourdissants et meles, comme des enfants qui jouent sous
un preau d'ecole. L'une delle se jette dans ses jambes, et il en eprouve
quelque malaise. Une autre bondit en pleine pojection de lucarne. C'est
un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent
graduellement a l'obscurite, et les details se precisent.

L'epoque des naissances a commence. Chaque matin, le fermier Pajol compte
deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves egares parmi les meres,
gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre marceaux de bois d'une
sculpture grossiere.

Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils sucotent
deja ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de
foin dans la bouche.

Les vieux, ceux d'une semaine, se detendent d'un violent effort de
l'arriere-train et executent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres,
tombent sur leur genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit
qui vient de naitre se traine, visqueux et non leche. Sa mere, genee par
sa bourse gonflee d'eau et ballottante, la repousse a coups de tete.

--Une mauvaise mere! dit Poil de Carotte.

--C'est chez les betes comme chez le monde, dit Pajol.

--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.

--Presque, dit Pajol. Il faut a plus d'un donner le biberon, un biberon
comme ceux qu'on achete au pharmacien. Ca ne dure pas, la mere s'attendrit.
D'ailleurs, on les mate.

Il la prend par les epaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup
une cravate de paille pour la reconnaitre, si elle s'echappe. L'agneau
l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de rape, et le petit, frissonnant,
se dresse sur ses membres mous, essaie de teter, plaintif, le museau
enveloppe d'une gelee tremblante.

--Et vous croyez qu'elle reviendra a des sentiments plus humains? dit Poil
de Carotte.

--Oui, quand son derriere sera gueri, dit Pajol: elle a eu des couches
dures.

--Je tiens a mon idee, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier
provisoirement le petit aux soins d'une etrangere?

--Elle le refuserait, dit Pajol.

En effet, des quatre coins de l'ecurie, les belements des meres se croisent,
sonnent l'heure des tetees et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte,
sont nuances pour les agneaux, car, sans confusion chacun se precipite
droit aux tetines maternelles.

--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.

--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces
ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-etre par la finesse de leur
nez.

Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.

Il compare profondement les hommes avec des moutons, et voudrait connaitre
les petits noms des agneaux.

Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques
coups de nez, mangent, paisibles, indifferentes. Poil de Carotte remarque
dans l'eau d'une auge des debris de chaine, des cercles de roues, une
pelle usee.

--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurement, vous
enrichissez le sang des betes au moyen de cette ferraille!

--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!

Il offre a Poil de Carotte de gouter l'eau. Afin qu'elle devienne encore
plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.

--Veux-tu un berdin? dit-il.

--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.

Pajol fouille l'epaisse laine d'une mere et attrape avec ses ongles un
berdin jaune rond, dodu, repu, enorme. Selon Pajol, deux de cette taille
devoraient la tete d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la
main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, a le
fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frere et soeur.

Deja le berdin travaille, attaque le peau. Poil de Carotte eprouve des
picotements aux doigts, comme s'il tombait du gresil. Bientot au poignet,
ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va
ronger le bras jusqu'a l'epaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il
l'ecrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en
apercoive.

Il dira qu'il l'a perdu.

Un instant encore, Poil de Carotte ecoute, recueilli, les belements qui
se calment peu a peu. Tout a l'heure, on n'entendra plus que le bruissement
sourd du foin broye entre les machoires lentes.

Accrochee a un barreau de ratelier, une limousine aux raies eteintes semble
garder les moutons, toute seule.



Parrain


Quelquefois madame Lepic permet a Poil de Carotte d'aller voir son parrain
et meme de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui
passe sa vie a la peche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte
que Poil de Carotte.

--Te voila, canard! dit-il.

--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu prepare ma
ligne?

--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.

Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prete. Ainsi
son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fache
plus et cette manie du vieil homme complique a peine leurs relations.
Quand il dit oui, il veut dire non et reciproquement. Il ne s'agit que
de ne pas s'y tromper.

--Si ca l'amuse, ca ne me gene guere, pense Poil de Carotte.

Et ils restent bons camarades.

Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour
toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot
de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journee, le
force a boire un verre de vin pur.

Puis il vont pecher.

Parrain s'assied au bord de l'eau et deroule methodiquement son crin de
Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes
et ne peche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange
comme des enfants.

--Surtout, dit-il a Poil de Carotte, ne leve ta ligne que lorsque ton
bouchon aura enfonce trois fois.

Poil de Carotte:
Pourquoi trois?

Parrain:
La premiere ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est
serieux: il avale. La troisieme, c'est sur: il ne s'echappera plus. On ne
tire jamais trop tard.

Poil de Carotte prefere la peche aux goujons. Il se dechausse, entre dans
la riviere et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau
trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un
chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:

--Seize, dix-sept, dix-huit!...

Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tete, on rentre dejeuner. Il
bourre Poil de Carotte de haricots blancs.

--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en
bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot
qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de
perdrix.

Poil de Carotte:
Ceux-la fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal.
Pourtant ce n'est plus ca. Elle doit menager la creme.

Parrain:
Canard, j'ai du plaisir a te voir manger. Je parie que tu ne manges point
ton content, chez ta mere.

Poil de Carotte:
Tout depend de son appetit. Si elle a faim, je mange a sa faim. En se
servant elle me sert par-dessus le marche. Si elle a fini, j'ai fini
aussi.

Parrain:
On en redemande, beta.

Poil de Carotte:
C'est facile a dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester
sur sa faim.

Parrain:
Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lecherais le derriere d'un singe, si ce
singe etait mon enfant! Arrangez ca.

Ils terminent leur journee dans la vigne, ou Poil de Carotte, tantot regarde
piocher son parrain et le suit pas a pas, tantot, couche sur des fagots de
sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.



La Fontaine


Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre
est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux
membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de
sa mere.

--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.

Poil de Carotte:
Ou plutot, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une
correction a mon frere, il saute sur un manche de balai, se campe devant
elle, et je te jure qu'elle s'arrete court. Aussi elle prefere le prendre
par les sentiments. Elle dit que la nature de Felix est si susceptible
qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'aplliquent mieux a la
mienne.

Parain:
Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.

Poil de Carotte:
Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Felix et moi, pour de bon
ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me defendrais comme lui.
Mais je me vois arme d'un balai contre maman. Elle croirait que je
l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-etre qu'elle
me dirait merci, avant de taper.

Parrain:
Dors, canard, dors!

Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, etouffe et
cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitie.

Tout a coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras.

--Es-tu la, canard? dit-il. Je revais, je te croyais encore dans la
fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?

Poil de Carotte:
Comme si j'y etais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles
souvent.

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Saba Salman on a living library project showing why you shouldn't judge a book by its cover

The original manuscript of one of the most important American novels of the last century, Jack Kerouac's On the Road, went on display in the UK for the first time yesterday.

Kerouac wrote it in just three weeks, furiously tapping away on his typewriter on 3.6-metre (12ft) reels of paper.

The scroll, of eight reels taped together, was unfurled at the Barber Institute in Birmingham, 50 years after the novel was published in Britain.

"We're very excited," said the exhibition's curator Dick Ellis. He said there had been a lot of competition to get the scroll, which is on something of a world tour. "This is an iconic manuscript. It is a record of the huge effort Kerouac put into composing it."

About six metres of the scroll will be on display in a cabinet and while visitors will have to tilt their heads, Ellis believes they will get a much deeper knowledge of Kerouac.

It comes to Birmingham courtesy of Jim Irsay, owner of the Indianapolis Colts football team, who bought it for $2.4m in 2001. In the published novel, there are paragraph breaks but in the scroll, there are none. Kerouac did not have the time. The exhibition runs until January 28.

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