A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Poil De Carotte by Jules Renard

J >> Jules Renard >> Poil De Carotte

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8



Parrain:
Mon pauvre canard, des que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je
m'etais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as
glisse, tu es tombe, tu criais, tu te debattais, et moi, miserable, je
n'entendais rien. Il y avait a peine de l'eau pour noyer un chat. Mais
tu ne te relevais pas. C'etait la le malheur, tu ne pensais donc plus
te relever?

Poil de Carotte:
Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!

Parrain:
Enfin ton barbotement me reveille. Il etait temps. Pauvre canard! pauvre
canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a change, on t'a mis le
costume des dimanches du petit Bernard.

Poil de Carotte:
Oui, il me piquait. Je me grattais. C'etait donc un costume de crin.

Parrain:
Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre a te preter. Je
ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.

Poil de Carotte:
Je serais loin.

Parrain:
Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passe une
bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la merite.

Poil de Carotte:
Moi, parrain, je ne la merite pas et je voudrais bien dormir.

Parrain:
Dors, canard, dors.

Poil de Carotte:
Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lache ma main. Je te la rendrai
apres mon somme. Et retire aussi ta jambe, a cause de tes poils. Il m'est
impossible de dormir quand on me touche.



Les Prunes


Quelque temps agites, ils remuent dans la plume et le parrain dit:

--Canard, dors-tu?

Poil de Carotte:
Non, parrain.

Parrain:
Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher
des vers.

--C'est une idee, dit Poil de Carotte.

Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le
jardin.

Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boite de fer-blanc,
a moitie pleine de terre mouillee. Il y entretient une provision de vers
pour se peche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en
manque jamais. Quand il a plu toute la journee, la recolte est abondante.

--Prends garde de marcher dessus, dit-il a Poil de Carotte, va doucement.
Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre
bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'eloigne
trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,
pour qu'il ne glisse pas. S'il est a demi rentre, lache-le: tu le
casserais. Et un ver coupe ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,
et les poissons delicats les dedaignent. Certains pecheurs economisent
leurs vers; ils ont tort. On ne peche de beaux poissons qu'avec des vers
entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson
s'imagine qu'ils se sauvent, court apres et devore tout de confiance.

--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts
barbouilles de leur sale bave.

Parrain:
Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.
Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la
terre. Pour ma part, j'en mangerais.

Poil de Carotte:
Pour la mienne, je te la cede. Mange voir.

Parrain:
Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les
ecarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des
prunes.

Poil de Carotte:
Oui, je sais. Aussi tu degoutes ma famille, maman surtout, et des qu'elle
pense a toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car
tu n'es pas difficile et nous nous entendons tres bien.

Il leve sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques
prunes. Il garde les bonnes et donne les vereuses a parrain qui dit, les
avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;

--Ce sont les meilleures.

Poil de Carotte:
Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains
seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.

--Ca ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.

Poil de Carotte:
C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens a plein nez.
Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que
tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.

Parrain:
Canard! canard! ca conserve.



Mathilde


--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflee a madame Lepic, Poil de
Carotte joue encore au mari et a la femme avec la petite Mathilde, dans le
pre. Grand frere Felix les habille. C'est pourtant defendu, si je ne me
trompe.

En effet, dans le pre, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous
sa toilette de clematite sauvage a fleurs blanches. Toute paree, elle
semble vraiment une fiancee garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi
calmer toutes les coliques de la vie.

La clematite, d'abord nattee en couronne sur la tete, descend par flots
sous le menton, derriere le dos, le long des bras, volubile, enguirlande
la taille et forme a terre une queue rampante que grand frere Felix ne se
lasse pas d'allonger.

Il recule et dit:

--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.

A son tour, Poil de Carotte est habille en jeune marie, egalement couvert
de clematites ou, ca et la, eclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit
jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de
rire, et tous trois gardent leur serieux. Ils savent quel ton convient
a chaque ceremonie. On doit rester triste aux enterrements, des le debut,
jusqu'a la fin, et grave aux mariages, jusqu'apres la messe. Sinon, ce
n'est plus amusant de jouer.

--Prenez-vous la main, dit grand frere Felix. En avant! doucement.

Ils s'avancent au pas, ecartes. Quand Mathilde s'empetre, elle retrousse
sa traine et la tient entre ses doigt. Poil de Carotte galamment l'attend,
une jambe levee.

Grand frere Felix les conduit par le pre. Il marche a reculons, et les
bras en balancier leur indique la cadence. Il se croit monsieur le Maire
et les salue, puis monsieur le Cure et les benit, puis l'ami qui felicite
et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un baton, un
autre baton.

Il les promene de long en large.

--Halte! dit-il, ca se derange.

Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet
le cortege en branle.

--Aie! fait Mathilde qui grimace.

Une vrille de clematite luit tire les cheveux. Grand frere Felix arrache
le tout. On continue.

--Ca y est, dit-il, maintenant vous etes maries, bichez-vous.

Comme ils hesitent:

--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marie on se biche. Faites-vous
la cour, une declaration. Vous avez l'air plombes.

Superieur, il se moque de leur inhabilete lui qui, peut-etre, a dej
prononce des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le
premier, pour sa peine.

Poil de Carotte s'enhardit, cherche a travers la plante grimpante le
visage de Mathilde et la baise sur la joue.

--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.

Mathilde, comme elle l'a recu, lui rend son baiser. Aussitot, gauches,
genes, ils rougissent tous deux.

Grand frere Felix leur montre les cornes.

--Soleil! Soleil!

Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trepigne, des bousilles
aux levres.

--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrive!

--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,
ricane ce n'est pas toi qui m'empecheras de me marier avec Mathilde, si
maman veut.

Mais voici que maman vient repondre elle-meme qu'elle ne veut pas. Elle
pousse le barriere du pre. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.
En passant pres de la haie, elle casse une rouette dont elle ote les
feuilles et garde les epines. Elle arrive droit, inevitable comme l'orage.

--Gare les calottes, dit grand frere Felix.

Il s'enfuit au bout du pre. Il est a l'abri et peut voir.

Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lache, il prefere
en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.

Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.

Poil de Carotte:
Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai
tout.

Mathilde:
Oui, mais ta maman va le dire a ma maman, et ma maman va me battre.

Poil de Carotte:
Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce
qu'elle te corrige, ta maman?

Mathilde:
Des fois; ca depend.

Poil de Carotte:
Pour moi, c'est toujours sur.

Mathilde:
Mais je n'ai rien fait.

Poil de Carotte:
Ca ne fait rien. Attention!

Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit
son allure. Elle est si pres que soeur Ernestine, par peur des chocs en
retour, s'arrete au bord du cercle ou l'action se concentrera. Poil de
Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clematites
sauvages melent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se leve,
prete a cingler. Poil de Carotte, pale, croise ses bras, et la nuque
raccourcie, les reins chauds deja, les mollets lui cuisant d'avance, il a
l'orgueuil de s'ecrier:

--Qu'est-ce que ca fait, pourvu qu'on rigole!



Le Coffre-Fort


Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:

--Ta maman est venue tout rapporter a ma maman et j'ai recu une bonne
fessee. Et toi?

Poil de Carotte:
Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne meritais pas d'etre battue, nous
ne faisions rien de mal.

Mathilde:
Non, pour sur.

Poil de Carotte:
Je t'affirme que je parlais serieusement quand je te disais que je me
marierais bien avec toi.

Mathilde:
Moi, je me marierais bien avec toi aussi.

Poil de Carotte:
Je pourrais te mepriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais
n'aie pas peur, je t'estime.

Mathilde:
Tu es riche a combien, Poil de Carotte?

Poil de Carotte:
Mes parents ont au moins un million.

Mathilde:
Combien que ca fait un million?

Poil de Carotte:
Ca fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais depenser tout leur
argent.

Mathilde:
Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guere.

Poil de Carotte:
Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour
flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour
du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la
serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa
dit un mot que personne ne connait, ni maman, ni mon frere, ni ma soeur,
personne, excepte lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa
y rend de l'argent et va le deposer sur la table de la cuisine. Il ne dit
rien, il fait seulement sonner les pieces, afin que mamamn, occupee au
fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite
l'argent. Tous les mois ca se passe ainsi, et ca dure depuis longtemps,
preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.

Mathilde:
Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?

Poil de Carotte:
Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons
maries, a la condition que tu me promettras de ne jamais le repeter.

Mathilde:
Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le
repeter.

Poil de Carotte:
Non, c'est notre secret a papa et a moi.

Mathilde:
Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.

Poil de Carotte:
Pardon, je le sais.

Mathilde:
Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.

--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.

--Parions quoi? dit Mathilde hesitante.

--Laisse-moi te toucher ou je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras
le mot.

Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme
presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosites
au lieu d'une.

--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.

Poil de Carotte:
Tu me jures qu'apres tu te laisseras toucher ou je voudrai.

Mathilde:
Maman me defend de jurer.

Poil de Carotte:
Tu ne sauras pas le mot.

Mathilde:
Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai devine, oui, je l'ai devine.

Poil de Carotte, impatiente, brusque les choses.

--Ecoute, Mathilde, tu n'as rien devine du tout. Mais je me contente de ta
parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,
c'est "Lustucru". A present, je peux toucher ou je veux.

--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaitre
un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas
de moi!

Puis, comme Poil de Carotte, sans repondre, s'avance, decide, la main tendue,
elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rit sec.

Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derriere lui.

Il se retourne. Par la lucarne d'une ecurie, un domestique du chateau sort
la tete et montre les dents.

--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'ecrie-t-il, je rapporterai tout a ta mere.

Poil de Carotte:
Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est
un faux nom que j'ai invente. D'abord, je ne connais point le vrai.

Pierre:
Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en
parlerai pas a ta mere. Je lui parlerai du reste.

Poil de Carotte:
Du reste?

Pierre:
Oui, du reste.
Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai
pas vu. Ah! tu vas bien pour ton age. Mais tes plats a barbe s'elargiront
ce soir!

Poil de Carotte ne trouve rien a repliquer. Rouge de figure au point que
la couleur naturelle de ses cheveux semble s'eteindre, il s'eloigne, les
mains dans ses poches, a la crapaudine, en reniflant.



Les Tetards


Poil de Carotte joue seul dans la coure au millieu, afin que madame Lepic
puisse le surveiller par la fenetre, et il s'exerce a jouer comme il faut,
quand le camarade Remy parait. C'est un garcon du meme age, qui boite et
veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traine derriere
l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:

--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la riviere. Nous
l'aiderons et nous pecherons des tetards avec des paniers.

--Demande le a maman, dit Poil de Carotte.

Remy:
Pourquoi moi?

Poil de Carotte:
Parce qu'a moi elle ne me donnera pas la permission.

Juste, madame Lepic se montre a la fenetre.

--Madame, dit Remy, voulez-vous, s'il vous plait, que j'emmene Poil de
Carotte pecher des tetards?

Madame Lepic colle son oreille au carreau. Remy repete en criant. Madame
Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent
rien et se regardent indecis. Mais madame Lepic agite la tete et fait
clairement signe que non.

--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle auro besoin de
moi, tout a l'heure.

Remy:
Tant pis, on se serait rudement amuse. Elle ne veut pas, elle ne veut pas.

Poil de Carotte:
Reste. Nous jouerons ici.

Remy:
Ah non, par exemple. J'aime mieux pecher des tetards. Il fait doux.
J'en ramasserai des pleins paniers.

Poil de Carotte:
Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,
elle se ravise.

Remy:
J'attendrai un petit quart, mais pas plus.

Plantes la tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement
l'escalier, et bientot Poil de Carotte pousse Remy du coude.

--Qu'est-ce que je te disais?

En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant a la main un panier
pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrete, defiante.

--Tiens, te voila encore, Remy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa
que tu musardes et il te grondera.

Remy:
Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.

Madame Lepic:
--Ah! vraiment, Poil de Carotte?

Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connait
madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinee une fois encore.
Mais puisque cet imbecile de Remy brouille les choses, gate tout, Poil de
Carotte se desinteresse du denouement. Il ecrase de l'herbe sous son pied
et regarde ailleurs.

--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me
retracter.

Elle n'ajoute rien.

Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter
Poil de Carotte pour pecher des tetards et qu'elle avait vide de ses noix
fraiches, expres.

Remy est deja loin.

Madame Lepic ne badine guere et les enfants des autres s'approchent d'elle
prudemment et la redoutent presque autant que le maitre d'ecole.

Remy sauve la-bas vers la riviere. Il galope si vite que son pied gauche,
toujours en retard, raie la poussiere de la route, danse et sonne comme
une casserole.

Sa journee perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.
Il a manque une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.

Solitaire, sans defense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer
d'elle-meme.



Coup de Theatre


Scene Premiere

Madame Lepic:
Ou vas-tu?

Poil de Carotte:
_Il a mis sa cravate neuve et crache sur ses souliers a les noyer_

Je vas me promener avec papa.

Madame Lepic:
Je te defends d'y aller, tu m'entends? Sans ca... _Sa main droite recule
comme pour prendre son elan._

Poil de Carotte, _bas_:
Compris.



Scene II


Poil de Carotte:
_En meditation pres de l'horloge_.

Qu'est-ce que je veux, moi? Eviter les calottes. Papa m'en donne moins
que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!



Scene III

Monsieur Lepic:
_Il cherit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant
la pretentaine pour affaires.

Allons! partons.

Poil de Carotte:
Non, mon papa.

Monsieur Lepic:
Comment, non? Tu ne veux pas venir?

Poil de Carotte:
Oh si! mais je ne peux pas.

Monsieur Lepic:
Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?

Poil de Carotte:
Y a rien, mais je reste.

Monsieur Lepic:
Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait
par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami,
et pleurniche a ton aise.



Scene IV

Madame Lepic:
_Elle a toujours le precaution d'ecouter aux portes, pour mieux entendre._

Pauvre cheri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les
tire._ Le voila tout en larmes, parce que son pere... _Elle regarde en
dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgre lui. Ce n'est pas ta mere
qui te tourmenterait avec cette cruaute. _Les Lepic pere et mere se
tournent le dos._



Scene V

Poil de Carotte:
_Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un
seul._

Tout le monde ne peut pas etre orphelin.



En Chasse


M. Lepic emmene ses fils a la chasse alternativement. Ils marchent
derriere lui, un peu sur sa droite, a cause de la direction du fusil, et
portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de
Carotte met un entetement passionne a le suivre, sans se plaindre. Ses
souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le
bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.

Si M. Lepic tue un lievre au debut de la chasse, il dit:

--Veux-tu le laisser a la premiere ferme ou le cacher dans une haie, et nous
le reprendrons ce soir?

--Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.

Il lui arrive de porter une journee entiere deux lievres et cinq perdrix.

Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer
son epaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec
affection et oublie un moment sa charge.

Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanite cesse de le
soutenir.

--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce laboure.

Poil de Carotte, irrite, s'arrete debout au soleil. Il regarde son pere
pietiner le champ, sillon par sillon, motte a motte, le fouler, l'egaliser
comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les
chardons, tandis que Pyrame meme, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se
couche un peu et halete, toute sa langue dehors.

--Mais il n'y a rien la, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des
orties, fourrage. Si j'etais lievre gite au creux d'un fosse, sous les
feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!

Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.

Et M. Lepic saute un autre echalier, pour battre une luzerne d'a cote,
ou, cette fois, ils serait bien etonne de ne pas trouver quelque gars de
lievre.

--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure
apres lui, maintenant. Une journee qui commence mal finit mal. Trotte et
sue, papa, ereinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.
Nous rentrerons bredouilles, ce soir.

Car Poil de Carotte est naivement superstitieux.

_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voila Pyrame en arret,
le poil herisse, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche
le plus pres possible, la crosse au defaut de l'epaule. Poil de Carotte
s'immobilise, et un premier jet d'emotion le fait suffoquer.

_Il souleve sa casquette_
Des perdrix partent, ou un lievre deboule. Et selon que Poil de Carotte
_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic
manque ou tue.

Poil de Carotte l'avoue, ce systeme n'est pas infaillible. Le geste trop
souvent repete ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait
de repondre aux memes signes. Poil de Carotte les espace discretement, et
a cette condition, ca reussit presque toujours.

--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupese un lievre chaud encore
dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses supremes besoins.
Pourquoi ris-tu?

--Parce que tu l'as tue, grace a moi, dit Poil de Carotte.

Et fier de ce nouveau succes, il expose avec aplomb sa methode.

--Tu parles serieusement? dit M. Lepic.

Poil de Carotte:
Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'a pretendre que je ne me trompe jamais.

Monsieur Lepic:
Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guere, si
tu tiens a ta reputation de garcon d'esprit, de debiter ces bourdes devant
des etrangers. On t'eclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te
moques de ton pere.

Poil de Carotte:
Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis
qu'un serin.



La Mouche


La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les epaules de remords,
tant il se trouve bete, emboite le pas de son pere avec une nouvelle
ardeur, s'applique a poser exactement le pied gauche la ou M. Lepic a
pose son pied gauche, et il ecarte les jambes comme s'il fuyait un ogre.
Il ne se repose que pour attraper une mure, une poire sauvage et des
prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les levres et calment la
soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
vie. Gorgee par gorgee, il boit presque tout a lui seul, car M. Lepic,
que la chasse grise, oublie d'en demander.

--Une goutte, papa?

Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte
qu'il offrait, vide le flacon, et la tete tournante, repart a la poursuite
de son pere. Soudain, il s'arrete, enfonce un doigt au creux de son oreille,
l'agite vivement, le retire, puis feint d'ecouter, et il crie a M. Lepic:

--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.

Monsieur Lepic:
Ote-la, mon garcon.

Poil de Carotte:
Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle
bourdonne.

Monsieur Lepic:
Laisse-la mourir toute seule.

Poil de Carotte:
Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?

Monsieur Lepic:
Tache de la tuer avec une corne de mouchoir.

Poil de Carotte:
Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la
permission?

--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais depeche-toi.

Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et
il la vide une deuxieme fois, pour le cas ou M. Lepic imaginerait de
reclamer sa part.

Et bientot, Poil de Carotte s'ecrie allegre, en courant:

--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit etre morte.
Seulement, elle a tout bu.



La premiere Becasse


--Mets-toi la, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promenerai
dans le bois avec le chien; nous ferons lever les becasses, et quand tu
entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les becasses
passeront sur la tete.

Point de Carotte tient le fusil couche entre son bras. C'est la premiere
fois qu'il va tirer une becasse. Il a deja tue une caille, deplume une
perdrix et manque un lievre avec le fusil de M. Lepic.

Il a tue la caille par terre, sous le nez du chien en arret. D'abord il
regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.

--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop pres.

Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, epaula,
dechargea son arme a bout portant et rentre dans la terre la boulette grise.
Il ne put retrouver de sa caille broyee, disparue, que quelques plumes et
un bec sanglant.

Toutefois, ce qui consacre la renommee d'un jeune chasseur, c'est de tuer
une becasse, et il faut que cette soiree marque dans la vie de Poil de
Carotte.

Le crepuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes
fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.
Aussi Poil de Carotte, emu, voudrait bien etre a tout a l'heure.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8

Saba Salman on a living library project showing why you shouldn't judge a book by its cover

The original manuscript of one of the most important American novels of the last century, Jack Kerouac's On the Road, went on display in the UK for the first time yesterday.

Kerouac wrote it in just three weeks, furiously tapping away on his typewriter on 3.6-metre (12ft) reels of paper.

The scroll, of eight reels taped together, was unfurled at the Barber Institute in Birmingham, 50 years after the novel was published in Britain.

"We're very excited," said the exhibition's curator Dick Ellis. He said there had been a lot of competition to get the scroll, which is on something of a world tour. "This is an iconic manuscript. It is a record of the huge effort Kerouac put into composing it."

About six metres of the scroll will be on display in a cabinet and while visitors will have to tilt their heads, Ellis believes they will get a much deeper knowledge of Kerouac.

It comes to Birmingham courtesy of Jim Irsay, owner of the Indianapolis Colts football team, who bought it for $2.4m in 2001. In the published novel, there are paragraph breaks but in the scroll, there are none. Kerouac did not have the time. The exhibition runs until January 28.

guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2008 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

If you think books have dumbed down …
Alison Flood: Today we can take our laptops on the road, but could we use them to produce On The Road?

The Digested Read: Everyday Drinking by Kingsley Amis
Penny Anderson: Think back to what was setting the tills ringing in the 1970s

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.