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Poil De Carotte by Jules Renard

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Les grives, de retour des pres, fusent avec rapidite entre les chenes. Il
les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buee qui ternit
le canon du fusil. Des feuilles seches trottinent ca et la.

Enfin, deux becasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se levent,
se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois fremissant.

Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement
que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son cote. Ses yeux se
meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tete, et la crosse du
fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.

Une des deux becasses tombe, bec en avant, et l'echo disperse la detonation
formidable aux quatre coins du bois.

Poil de Carotte ramase la becasse dont l'aile est cassee, l'agite
glorieusement et respire l'odeur de la poudre.

Pyrame accourt, precedant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hate plus
que d'ordinaire.

--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte pret aux eloges.

Mais M. Lepic ecarte les branches, parait, et dit d'un voix calme a son
fils encore fumant:

--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuees toutes les deux?



L'Hamecon


Poil de Carotte est en train d'ecailler ses poissons, des goujons, des
ablettes et meme des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le
ventre, et fait eclater sous son talon les vessies doubles transparentes.
Il reunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hate, absorbe, pench
sur le seau blanc d'ecume, et prend garde de se mouiller.

Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.

--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as peche une belle friture,
aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.

Elle lui caresse le cou et les epaules, mais, comme elle retire sa main,
elle pousse des cris de douleur.

Elle a un hamecon pique au bout du doigt.

Soeur Ernestine accourt. Grand frere Felix la suit, et bientot M. Lepic
lui-meme arrive.

--Montre voir, disent-ils.

Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hamecon
s'enfonce plus profondement. Tandis que grand frere Felix et soeur
Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le leve en l'air,
et chacun peut voir le doigt. L'hamecon l'a traverse.

M. Lepic tente de l'oter.

--Oh non! pas comme ca! dit madame Lepic d'une voix aigue.

En effet, l'hamecon est arrete d'un cote par son dard et de l'autre cot
par sa bouche.

M. Lepic met son lorgnon.

--Diable, dit-il, il faut casser l'hamecon!

Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,
madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?
D'ailleurs l'hamecon est d'un acier de bonne trempe.

--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.

Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt
une lame mal aiguisee, si faiblement, qu'elle ne penetre pas. Il appuie;
il sue. Du sang parait.

--Oh! la! oh! la! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.

--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.

--Ne fais donc pas ta lourde comme ca! dit grand frere Felix a sa mere.

M. Lepic perd patience. Le canif dechire, scie au hasard, et madame
Lepic apres avoir murmure: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement.

M. Lepic en profite. Blanc, affole, il charcute, fouit la chair, et le doigt
n'est plus qu'une plaie sanglante d'ou l'hamecon tombe.

Ouf!

Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi a rien. Au premier cri de sa mere,
il s'est sauve. Assis sur l'escalier, la tete en ses mains, il s'explique
l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lancait sa ligne au loin, son
hamecon lui est reste dans le dos.

--Je ne m'etonne plus que ca ne mordait pas, dit-il.

Il ecoute les plaintes de sa mere, et d'abord n'est guere chagrine de les
entendre. Ne criera-t-il pas a son tour, tout a l'heure, non moins fort
qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'a l'enrouement, afin qu'elle se
croie plus tot vengee et le laisse tranquille?

Des voisins attires le questionnent:

--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?

Il ne repond rien; il bouche ses oreilles, et sa tete rousse deisparait.
Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.

Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pale comme une accouchee, et, fiere
d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot
avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux
assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement a Poil de Carotte:

--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est
pas de ta faute.

Jamais elle n'a parle sur ce ton a Poil de Carotte. Surpris, il leve le
front. Il voit le doigt de sa mere enveloppe de linges et de ficelles,
propre, gros et carre, pareil a une poupee d'enfant pauvre. Ses yeux secs
s'emplissent de larmes.

Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derriere
son coude. Mais, genereuse, elle l'embrasse devant tout le monde.

Il ne comprend plus. Il pleure a pleine yeux.

--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc
bien mechante?

Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.

--Est-il bete? On jurerait qu'on l'egorge, dit madame Lepic aux voisins
attendris par sa bonte.

Elle leur passe l'hamecon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme
que c'est du numero 8. Peu a peu elle retrouve sa facilite de parole, et
elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.

--Ah! sur le moment, je l'aurais le tue, si je ne l'aimais tant. Est-ce
malin, ce petit outil d'hamecon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.

Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un
trou, et de pietiner la terre.

--Ah! mais non! dit grand frere Felix, moi je le garde. Je veux pecher
avec. Bigre! un hamecon trempe dans le sang a maman, c'est ca qui sera bon!
Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!

Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupefait d'avoir echappe au
chatiment, exagere encore son repentir, rend par la gorge les gemissements
auques et lave a grande eau les taches de sa laide figure a claques.



La Piece d'Argent


I


Madame Lepic:
Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?

Poil de Carotte:
Non, maman.

Madame Lepic:
Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes
poches.

Poil de Carotte:
_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des
oreilles d'ane._

Ah! oui, maman! Rends-le-moi.

Madame Lepic:
Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au
hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?

Poil de Carotte:
Je ne sais pas.

Madame Lepic:
Prends garde! tu vas mentir. Deja tu divagues comme une ablette etourdie.
Reponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?

Poil de Carotte:
Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.

Madame Lepic:
Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquee la semaine
derniere.

Poil de Carotte:
Alors, c'est moun couteau.

Madame Lepic:
Quel couteau? Quit t'a donne un couteau?

Poil de Carotte:
Personne.

Madame Lepic:
Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'afolle.
Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime
sa mere lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta piece d'argent. Je
n'en sait rien, mais j'en suis sure. Ne niet pas. Ton nez remue.

Poil de Carotte:
Maman, cette piece m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnee dimanche.
Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.
D'ailleurs je n'y tenais guere. Une piece de plus ou de moins!

Madame Lepic:
Voyez-vous ca, peroreur! Et je t'ecoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes
pour rien la peine de ton parrain qui te gate tant et qui sera furieux?

Poil de Carotte:
Imaginons, maman, que j'ai depense ma piece, a mon gout. Fallait-il
seulement la surveiller toute ma vie!

Madame Lepic:
Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette piece, ni la gaspiller
sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,
arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.

Poil de Carotte:
Oui, maman.

Madame Lepic:
Et je te defends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare
toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le
charretier sans souci. Ca ne prend jamais avec moi.



II


Poil de Carotte se promene a petits pas dans les allees du jardin. Il gemit.
Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mere l'observe,
il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le
sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.
Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.

Ou diable peut-elle etre, cette piece d'argent? La-haut, sur l'arbre, au
creux d'un vieux nid?

Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pieces d'or.
On l'a vu. Mais Poil de Carotte se trainerait par terre, userait des
genoux et ses ongles, sans ramasser une epingle.

Las d'errer, d'esperer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue
au chat et se decide a rentrer dans la maison, pour prendre l'etat de sa
mere. Peut-etre qu'elle se calme, et que si la piece rest introuvable, on
y renoncera.

Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:

--Maman, eh! maman!

Elle ne repond point. Elle vient de sortir et elle a laiss" ouvert le
tiroir de sa table a ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines
blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte apercoit quelques pieces
d'argent.

Elles semblent vieillir la. Elles ont l'air d'y dormir, rarement eveillees,
poussees d'un coin a l'autre, melees et sans nombre.

Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait
difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et
puis comment faire la preuve?

Avec cette presence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes
occasions, Poil de Carotte, resolu, allonge le bras, vole une piece et se
sauve.

Le peur d'etre surpris lui evite des hesitations, des remords, un retour
perilleux vers la table a ouvrage.

Il va droit, trop lance pour s'arreter, parcourt les allees, choisit sa
place, y "perd" la piece, l'enfonce d'un coup de talon, se couche a plat
ventre et, le nez chatouille par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,
il decrit des cercles irreguliers, comme on tourne, les yeux bandes,
autour de l'objet cache, quand la personne qui dirige les jeux innocents
se frappe anxieusement les mollets et s'ecrie:

--Attention! ca brule, ca brule!



III


Poil de Carotte:

Maman, maman, je l'ai.

Madame Lepic:
Mois aussi.

Poil de Carotte:
Comment? la voila.

Madame Lepic:
La voici.

Poil de Carotte:
Tiens! fais voir.

Madame Lepic:
Fais voir, toi.

Poil de Carotte
_Il montre sa piece. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les
manie, les compare et apprete sa phrase._
C'est drole. Ou l'as-tu retrouvee, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvee
dans cette allee, au pied du poirier. J'ai marche vingt fois dessus,
avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'etait un morceau
de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera
tombee de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou.
Penche-toi, maman, remarque l'endroit ou la sournoise se cachait, son gite.
Elle peut se vanter de m'avoir cause du tracas.

Madame Lepic:
Je ne dis pas non.
Moi je l'ai trouvee dans ton autre paletot. Malgre mes observations, tu
oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu
te donner une lecon d'ordre. Je t'ai laisse chercher pour t'apprendre.
Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
tu possedes deux pieces d'argent au lieu d'une seule. Te voila cousu d'or.
Tout est bien qui finit bien, mais je te previens que l'argent ne fait pas
le bonheur.

Poil de Carotte:
Alors, je peux aller jouer, maman?

Madame Lepic:
Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes
deux pieces.

Poil de Carotte:
Oh! maman, une me suffit, et meme je te prie de me la serrer jusqu'a ce
que j'en aie besoin. Tu serais gentille.

Madame Lepic:
Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pieces. Les deux
t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, a moins
que le proprietaire ne la reclame. Qui est-ce? Je me creuse la tete. Et
toi, as-tu une idee?

Poil de Carotte:
Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout a l'heure, maman,
et merci.

Madame Lepic:
Attends! si c'etait le jardinier?

Poil de Carotte:
Veux-tu que j'aille vite le lui demander?

Madame Lepic:
Ici, mignon, aide-moi. Reflechissons. On ne saurait soupconner ton pere
de negligence, a son age. Ta soeur met ses economies dans sa tirelire. Ton
frere n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
Apres tout, c'est peut-etre moi.

Poil de Carotte:
Maman, cela m'etonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.

Madame Lepic:
Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je
verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse
de t'inquieter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
un coup d'oeil dans le tiroir de ma table a ouvrage.

_Poil de Carotte, qui s'elancait deja, se retourne, il suit des yeux un
instant sa mere qui s'eloigne. Enfin, brusquement, il la depasse, se campe
devant elle et, silencieux, offre une joue.

Madame Lepic:
_Sa main droite levee, menace ruine._
Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,
tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on
vole un boeuf. Et puis on assassine sa mere.
_La premiere gifle tombe.



Les Idees personnelles.


M. Lepic, grand frere Felix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent
pres de la cheminee ou brule une souche avec ses racines, et les quatre
chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de
Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas la, developpe ses idees
personnelles.

--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,
tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon pere; je
t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun merite a etre
mon pere, mais je regarde ton amitie comme une haute faveur que tu ne me
dois pas et que tu m'accordes genereusement.

--Ah! repond M. Lepic.

--Et moi, et moi? demandent grand frere Felix et soeur Ernestine.

--C'est la meme chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon
frere et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la
faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empecher.
Inutile que je vous sache gre d'une parente involontaire. Je vous remercie
seulement, toi, frere, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
efficaces.

--A ton service, dit grand frere Felix.

--Ou va-t-il chercher ces reflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.

--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une maniere
generale, j'evite les personnalites, et si maman etait la, je le repeterais
en sa presence.

--Tu ne le repeterais pas deux fois, dit grand frere Felix.

--Quel mal vois-tu a mes propos? repond Poil de Carotte. Gardez-vous de
denaturer ma pensee! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je
n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'etre banale, d'instinct et
de routine, est voulue, raisonnee, logique. Logique, voila le terme que
je cherchais.

--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
dit M. Lepic qui se leve pour aller se coucher, et de vouloir, a ton age,
en remontrer aux autres. Si defunt votre grand-pere m'avait entendu
debiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouve par un coup de
pied et une claque que je n'etais toujours que son garcon.

--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte dej
inquiet.

--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie a la main.

Et il disparait. Grand frere Felix le suit.

--Au plaisir, vieux camarade a la grillade! dit-il a Poil de Carotte.

Puis soeur Ernestine se dresse et grave:

--Bonsoir, cher ami! dit-elle.

Poil de Carotte reste seul, deroute.

Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre a reflechir:

--Qui ca, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est
personne. Tu recites trop ce que tu ecoutes. Tache de penser un peu par
toi-meme. Exprime des idees personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour
commencer.

La premiere qu'il risque etant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le
feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
la chambre ou donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de
la cave. C'est une chambre fraiche et agreable en ete. Le gibier s'y
conserve facilement une semaine. Le dernier lievre tue saigne du nez
dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
qu'il plonge jusqu'au coude.

D'ordinaire les habits de toute la famille accroches au porte-manteau
l'impressionnent. On dirait des suicides qui viennent de se pendre apres
avoir eu la precaution de poser leurs bottines, en ordre, la-haut, sur la
planche.

Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup
d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
du jardin comme creuse la expres pour qui voudrait s'y jeter par la
fenetre.

Il aurait peur, s'il pensait a avoir peur, mais il n'y pense plus. En
chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
le froid du carreau rouge.

Et dans le lit, les yeux aux ampoules du platre humide, il continue de
developper ses idees personnelles, ainsi nommees parce qu'il faut les
garder pour soi.



La Tempete de Feuilles


Il y a longtemps que Poil de Carotte, reveur, observe la plus haute feuille
du grand peuplier.

Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble detachee de l'arbre,
vivre a part, seule, sans queue, libre.

Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.

Depuis midi, elle garde une immobilite de morte, plutot tache que feuille,
et Poil de Carotte perd patience, mal a son aise, lorsque enfin, elle fait
un signe.

Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le meme signe. D'autres feuilles
le repetent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.

Et c'est un signe d'alarme, car, a l'horizon, parait l'ourlet d'une calotte
brune. Le peuplier deja frissonne! Il tente de se mouvoir, de deplacer
les pesantes couches d'air qui le genent.

Son inquietude gagne le hetre, un chene, des marronniers, et tous les arbres
du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'elargit, pousse
en avant sa bordure nette et sombre.

D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le
merle qui lancait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que
Poil de Carotte voyait tout a l'heure verser, par saccades, les roucoulements
de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.

Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.

La calotte livide continue son invasion lente.

Elle voute peu a peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui
laisseraient penetrer l'air, prepare l'etouffement de Poil de Carotte.
Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur
le village; mais elle s'arrete a la pointe du clocher, dans la crainte de
s'y dechirer.

La voila si pres que, sans autre provocation, la panique commence, les
clameurs s'elevent.

Les arbres melent leurs masses confuses et courroucees au fond desquelles
Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.
Les cimes plongent et se redressent comme des tetes brusquement reveillees.
Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitot, peureuses,
apprivoisees, et tachent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines,
soupirent; celles du bouleau ecorche des plaignent; celles du marronnier
sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le
mur.

Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de
coups sourds.

Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des
gouttes d'encre.

Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'ane et les oignons
montes se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflees de graines.

Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne
pas. Il ne grele pas. Ni un eclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est
le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui
les affole, qui epouvante Poil de Carotte.

Maintenant, la calotte s'est toute deployee sous le soleil masque.

Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages
mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne
le ciel entier, elle lui serre la tete, au front. Il ferme les yeux et
elle lui bande douloureusement les paupieres.

Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempete entre chez
lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur
comme un papier de rue.

Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le reduit.

Et Poil de Carotte n'a bientot plus qu'une boulette de coeur.



La Revolte


I


Madame Lepic:
Mon petit Poil de Carotte cheri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller
me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour
se mettre a table.

Poil de Carotte:
Non, maman.

Madame Lepic:
Pourquoi reponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.

Poil de Carotte:
Non, maman, je n'irai pas au moulin.

Madame Lepic:
Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Quit te demande?... Est-ce
que tu reves?

Poil de Carotte:
Non, maman.

Madame Lepic:
Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de
suite chercher une livre de beurre au moulin.

Poil de Carotte:
J'ai entendu. Je n'irai pas.

Madame Lepic:
C'est donc moi qui reve? Que se passe-t-il? Pour la premiere fois de ta
vie, tu refuses de m'obeir.

Poil de Carotte:
Oui, maman.

Madame Lepic:
Tu refuses d'obeir a ta mere.

Poil de Carotte:
A ma mere, oui, maman.

Madame Lepic:
Par exemple, je voudrais voir ca. Fileras-tu?

Poil de Carotte:
Non, maman.

Madame Lepic:
Veux-tu te taire et filer?

Poil de Carotte:
Je me tairai sans filer.

Madame Lepic:
Veux-tu te sauver avec cette assiette?



II


Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.

--Voila une revolution! s'ecrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras.

C'est, en effetn la premiere fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore
elle le derangeait! S'il avait ete en train de jouer. Mais, assis par
terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour
les tenir au chaud. Et maintenant il la devisage, tete haute. Elle n'y
comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.

--Ernestine, Felix, il y a du neuf! Venez voir avec votre pere et Agathe
aussi. Personne ne sera de trop.

Et meme, les rares passants de la rue peuvent s'arreter.

Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, a distance, surpris de
s'affermir en face du danger, et plus etonne que madame Lepic oublie de le
battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce
ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brulant comme une
pointe rouge. Toutefois, malgre ses efforts, les levres se decollent a la
pression d'une rage interieure qui s'echappe avec un sifflement.

--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un
leger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce
qu'il m'a repondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.

Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de repeter.

La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas a l'oreille:

--Prends garde, il t' arrivera malheur. Obeis, ecoute ta soeur qui t'aime.

Grand frere Felix se croit au spectacle. Il ne cederait sa place a personne.
Il ne reflechit point que si Poil de Carotte se derobe desormais, une part
des commissions reviendra de droit au frere aine; il l'encouragerait plutot.
Hier, il le meprisait, le traitait de poule mouillee. Aujourd'hui il
l'observe en egal et le considere. Il gambade et s'amuse beaucoup.

--Puisque c'est la fin du monde renverse, dit madame Lepic atterree, je ne
m'en mele plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge
de dompter la bete feroce. Je laisse en presence le fils et le pere.
Qu'ils se debrouillent.

--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix etranglee, car
il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre
de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y
aller pour ma mere.

Il semble que M. Lepic soit plus ennuye que flatte de cette preference. Ca
le gene d'exercer ainsi son autorite, parce qu'une galerie l'y invite,
propos d'une livre de beurre.

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Saba Salman on a living library project showing why you shouldn't judge a book by its cover

The original manuscript of one of the most important American novels of the last century, Jack Kerouac's On the Road, went on display in the UK for the first time yesterday.

Kerouac wrote it in just three weeks, furiously tapping away on his typewriter on 3.6-metre (12ft) reels of paper.

The scroll, of eight reels taped together, was unfurled at the Barber Institute in Birmingham, 50 years after the novel was published in Britain.

"We're very excited," said the exhibition's curator Dick Ellis. He said there had been a lot of competition to get the scroll, which is on something of a world tour. "This is an iconic manuscript. It is a record of the huge effort Kerouac put into composing it."

About six metres of the scroll will be on display in a cabinet and while visitors will have to tilt their heads, Ellis believes they will get a much deeper knowledge of Kerouac.

It comes to Birmingham courtesy of Jim Irsay, owner of the Indianapolis Colts football team, who bought it for $2.4m in 2001. In the published novel, there are paragraph breaks but in the scroll, there are none. Kerouac did not have the time. The exhibition runs until January 28.

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