20000 Lieues sous les mers Part 2 by Jules Verne
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Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 2
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20000 Lieues sous les mers:Pt2
JULES VERNE
VINGT MILLE LIEUES
SOUS
LES MERS
ILLUSTRE DE
111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
BIBLIOTHEQUE
D'EDUCATION ET DE RECREATION
J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
PARIS
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TABLE DES MATIÈRES
DEUXIÈME PARTIE
I L'océan Indien
II Une nouvelle proposition du capitaine Nemo
III Une perle de dix millions
IV La mer Rouge
V Arabian-Tunnel
VI L'Archipel grec
VII La Méditerranée en quarante-huit heures
VIII La baie de Vigo
IX Un continent disparu
X Les houillères sous-marines
XI La mer de Sargasses
XII Cachalots et baleines
XIII La banquise
XIV Le pôle Sud
XV Accident ou incident ?
XVI Faute d'air
XVII Du cap Horn à l'Amazone
XVIII Les poulpes
XIX Le Gulf-Stream
XX Par 47°24' de latitude et de 17°28' de longitude
XXI Une hécatombe
XXII Les dernières paroles du capitaine Nemo
XXIII Conclusion
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VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
DEUXIÈME PARTIE
I
L'OCÉAN INDIEN
Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La première
s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a
laissé dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de
cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière,
et il n'était pas jusqu'à sa tombe qu'il n'eût préparée dans le plus
impénétrable de ses abîmes. Là, pas un des monstres de l'Océan ne
viendrait troubler le dernier sommeil de ces hôtes du _Nautilus_, de
ces amis, rivés les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la
vie ! « Nul homme, non plus ! » avait ajouté le capitaine.
Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés
humaines !
Pour moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient
Conseil. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du
_Nautilus_ qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité
mépris pour indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris
qui, las des déceptions de la terre, avait dû se réfugier dans cet
inaccessible milieu où ses instincts s'exerçaient librement. Mais, à
mon avis, cette hypothèse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine
Nemo.
En effet, le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous
avions été enchaînés dans la prison et le sommeil, la précaution si
violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette
prête à parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à un
choc inexplicable du _Nautilus_, tout cela me poussait dans une voie
nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les
hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de
liberté, mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles
terribles représailles.
En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans
ces ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrire, pour ainsi
dire, sous la dictée des événements.
D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper
du _Nautilus_ est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur
parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. Nous ne sommes que
des captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'hôtes par un
semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir
de recouvrer sa liberté. Il est certain qu'il profitera de la première
occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et
cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce
que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères
du Nautilus ! Car enfin, faut-il haïr cet homme ou l'admirer ? Est-ce
une victime ou un bourreau ? Et puis, pour être franc, je voudrais.
avant de l'abandonner à jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du
monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir
observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du
globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je
devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je
découvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons
encore parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique !
Pourtant je sais bien que le _Nautilus_ se rapproche des terres
habitées, et que, si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait
cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l'inconnu. Il
faudra les suivre, peut-être même les guider. Mais cette occasion se
présentera-t-elle jamais ? L'homme privé par la force de son libre
arbitre la désire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la
redoute.
Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second vint prendre la hauteur
du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je
suivis l'opération. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas
le français, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui
auraient dû lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il
les eût comprises, mais il resta impassible et muet.
Pendant qu'il observait au moyen du sextant. un des matelots du
_Nautilus_ cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre
première excursion sous-marine à l'île Crespo vint nettoyer les vitres
du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la
puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme
ceux des phares, et qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. La
lampe électrique était combinée de manière à donner tout son pouvoir
éclairant. Sa lumière, en effet, se produisait dans le vide, ce qui
assurait à la fois sa régularité et son intensité. Ce vide économisait
aussi les pointes de graphite entre lesquelles se développe l'arc
lumineux. Économie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu
les renouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur usure était
presque insensible.
Lorsque le _Nautilus_ se prépara à reprendre sa marche sous-marine, je
redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut
donnée directement à l'ouest.
Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine
liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et
dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui
se penche à leur surface. Le _Nautilus_ y flottait généralement entre
cent et deux cents mètres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques
jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les
heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces
promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais dans
l'air vivifiant de l'Océan, le spectacle de ces riches eaux à travers
les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothèque, la
rédaction de mes mémoires, employaient tout mon temps et ne me
laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.
Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. Le
régime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me
serais bien passé des variantes que Ned Land, par esprit de
protestation, s'ingéniait à y apporter. De plus, dans cette température
constante, il n'y avait pas même un rhume à craindre. D'ailleurs, ce
madréporaire Dendrophyllée, connu en Provence sous le nom de « Fenouil
de mer », et dont il existait une certaine réserve à bord, eût fourni
avec la chair fondante de ses polypes une pâte excellente contre la
toux.
Pendant quelques jours, nous vîmes une grande quantité d'oiseaux
aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goélands. Quelques-uns furent
adroitement tués, et, préparés d'une certaine façon, ils fournirent un
gibier d'eau très acceptable. Parmi les grands voiliers, emportés à de
longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots
des fatigues du vol, j'aperçus de magnifiques albatros au cri
discordant comme un braiement d'âne, oiseaux qui appartiennent à la
famille des longipennes. La famille des totipalmes était représentée
par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la
surface, et par de nombreux phaétons ou paille-en-queue, entre autres,
ce phaéton à brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage
blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des
ailes.
Les filets du _Nautilus_ rapportèrent plusieurs sortes de tortues
marines, du genre caret, à dos bombé, et dont l'écaille est très
estimée. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir
longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue située à l'orifice
externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les
prit, dormaient encore dans leur carapace, à l'abri des animaux marins.
La chair de ces tortues était généralement médiocre, mais leurs oeufs
formaient un régal excellent.
Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand
nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie
aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été
donné d'observer jusqu'alors.
Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à
la mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes de
l'Amérique équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous,
les oursins, les crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est ni
crétacée, ni pierreuse, mais véritablement osseuse. Tantôt, elle
affecte la forme d'un solide triangulaire, tantôt la forme d'un solide
quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une
longueur d'un demi-décimètre, d'une chair salubre, d'un goût exquis,
bruns à la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande
l'acclimatation même dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un
certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisément. Je citerai
aussi des ostracions quadrangulaires. surmontés sur le dos de quatre
gros tubercules : des ostracions mouchetés de points blancs sous la
partie inférieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des
trigones, pourvus d'aiguillons formés par la prolongation de leur
croûte osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom
de « cochons de mer » ; puis des dromadaires à grosses bosses en forme
de cône, dont la chair est dure et coriace.
Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil
certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des
spenglériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distinguent
par trois rangées longitudinales de filaments, et des électriques,
longs de sept pouces, parés des plus vives couleurs. Puis, comme
échantillons d'autres genres, des ovoïdes semblables à un oeuf d'un
brun noir, sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue ;
des diodons. véritables porcs-épics de la mer, munis d'aiguillons et
pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards ;
des hippocampes communs à tous les océans ; des pégases volants, à
museau allongé, auxquels leurs nageoires pectorales, très étendues et
disposées en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de
s'élancer dans les airs ; des pigeons spatulés, dont la queue est
couverte de nombreux anneaux écailleux ; des macrognathes à longue
mâchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et
brillants des plus agréables couleurs ; des calliomores livides, dont
la tête est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rayés de
noir, aux longues nageoires pectorales, glissant à la surface des eaux
avec une prodigieuse vélocité ; de délicieux vélifères, qui peuvent
hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants
favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigué le
jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or ; des trichoptères, dont les
ailes sont formées de filaments ; des cottes, toujours maculées de
limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le
foie est considéré comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux
une oeillère mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux,
véritables gobe-mouches de l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu ni
les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les
frappant d'une simple goutte d'eau.
Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède,
qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés par un
opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpène, dont la
tête est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule nageoire
dorsale ; ces animaux sont revêtus ou privés de petites écailles,
suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre
nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois à quatre
décimètres, rayés de jaune, mais dont la tête est d'un aspect
fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs
spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé « crapaud de mer »,
poisson à tête grande, tantôt creusée de sinus profonds, tantôt
boursouflée de protubérances ; hérissé d'aiguillons et parsemé de
tubercules, il porte des cornes irrégulières et hideuses ; son corps et
sa queue sont garnis de callosités ; ses piquants font des blessures
dangereuses ; il est répugnant et horrible.
Du 21 au 23 janvier, le _Nautilus_ marcha à raison de deux cent
cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante
milles, ou vingt-deux milles à l'heure.
Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons,
c'est que ceux-ci, attirés par l'éclat électrique, cherchaient à nous
accompagner ; la plupart, distancés par cette vitesse, restaient
bientôt en arrière ; quelques-uns cependant parvenaient à se maintenir
pendant un certain temps dans les eaux du _Nautilus_.
Le 24 au matin, par 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude, nous
eûmes connaissance de l'île Keeling, soulèvement madréporique planté de
magnifiques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le capitaine
Fitz-Roy. Le _Nautilus_ prolongea à peu de distance les accores de
cette île déserte. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de
polypes et d'échinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des
mollusques. Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules
accrurent les trésors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astrée
punctifère, sorte de polypier parasite souvent fixé sur une coquille.
Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée
au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne.
« Des terres civilisées, me dit ce jour-là Ned Land. Cela vaudra mieux
que ces îles de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que de
chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a
des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, françaises et
indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote.
Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de brûler la politesse au
capitaine Nemo ?
-- Non. Ned, non, répondis-je d'un ton très déterminé. Laissons courir,
comme vous dites, vous autres marins. Le _Nautilus_ se rapproche des
continents habités. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise.
Une fois arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous
conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine
Nemo nous permette d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de
Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée.
-- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? »
Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond,
j'avais à coeur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui
m'avait jeté à bord du _Nautilus_.
A partir de l'île Keeling, notre marche se ralentit généralement. Elle
fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes
profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des
leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de
flottaison. Nous allâmes ainsi jusqu'à deux et trois kilomètres, mais
sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que
des sondes de treize mille mètres n'ont pas pu atteindre. Quant à la
température des basses couches, le thermomètre indiqua toujours
invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. J'observai seulement
que, dans les nappes supérieures, l'eau était toujours plus froide sur
les hauts fonds qu'en pleine mer.
Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le _Nautilus_ passa la
journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les
faisant rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions,
ne l'eût-on pas pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois
quarts de cette journée sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à
l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui
courait dans l'ouest à contrebord. Sa mâture fut visible un instant,
mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je
pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et
orientale qui fait le service de l'île de Ceyland à Sydney, en touchant
à la pointe du roi George et à Melbourne.
A cinq heures du soir. avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la
nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fûmes émerveillés
par un curieux spectacle.
Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens,
présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien,
avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des
savants de la Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent _Nautilus_ et
_Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifié leur appellation,
et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.
Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que
l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la
première classe, celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt
nus, tantôt testacés, comprend deux familles, celles des dibranchiaux
et des tétrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs
branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres,
l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des
tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si après cette
nomenclature. un esprit rebelle eût confondu l'argonaute, qui est
_acétabulifère_, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile,
qui est _tentaculifère_, c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait
été sans excuse.
Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la
surface de l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils
appartenaient à l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux
mers de l'Inde.
Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube
locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée. De
leurs huit tentacules. six. allongés et amincis. flottaient sur l'eau,
tandis que les deux autres. arrondis en palmes, se tendaient au vent
comme une voile légère. Je voyais parfaitement leur coquille
spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante
chaloupe. Véritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a
sécrété, sans que l'animal y adhère.
« L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais
il ne la quitte jamais.
-- Ainsi fait le capitaine Nemo. répondit judicieusement Conseil. C'est
pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. »
Pendant une heure environ. Le _Nautilus_ flotta au milieu de cette
troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain.
Comme à un signal, toutes les voiles furent subitement amenées ; les
bras se replièrent, les corps se contractèrent. Les coquilles se
renversant changèrent leur centre de gravité, et toute la flottille
disparut sous les flots. Ce fut instantané, et jamais navires d'une
escadre ne manoeuvrèrent avec plus d'ensemble.
En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soulevées
par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du
_Nautilus_.
Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'Équateur sur le
quatre-vingt-deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère
boréal.
Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit
cortège. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent
fort dangereuses. C'étaient des squales philipps au dos brun et au
ventre blanchâtre armés de onze rangées de dents, des squales oeillés
dont le cou est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui
ressemble à un oeil. des squales isabelle à museau arrondi et semé de
points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se précipitaient contre
la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se
possédait plus alors. Il voulait remonter à la surface des flots et
harponner ces monstres, surtout certains squales émissoles dont la
gueule est pavée de dents disposées comme une mosaïque, et de grands
squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le provoquaient avec une
insistance toute particulière. Mais bientôt le _Nautilus_, accroissant
sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides de ces
requins.
Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrâmes
à plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient
à la surface des flots. C'étaient les morts des villes indiennes.
charriés par le Gange jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les
seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achevé de dévorer. Mais les
squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne.
Vers sept heures du soir, le _Nautilus_ à demi immergé navigua au
milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être
lactifié. Était-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune,
ayant deux jours à peine, était encore perdue au-dessous de l'horizon
dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique éclairé par le
rayonnement sidéral, semblait noir par contraste avec la blancheur des
eaux.
Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les
causes de ce singulier phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de
lui répondre.
« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de
flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboine et dans
ces parages.
-- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause
produit un pareil effet. car cette eau ne s'est pas changée en lait, je
suppose !
-- Non, mon garçon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à
la présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers
lumineux, d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un
cheveu, et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre.
Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de
plusieurs lieues.
-- Plusieurs lieues ! s'écria Conseil.
-- Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces
infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains
navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante
milles. »
Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut
se plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à
évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de
millimètres. Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant
plusieurs heures, le _Nautilus_ trancha de son éperon ces flots
blanchâtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau
savonneuse, comme s'il eût flotté dans ces remous d'écume que les
courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre
eux.
Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais
derrière nous. jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel. réfléchissant
la blancheur des flots. sembla longtemps imprégné des vagues lueurs
d'une aurore boréale.
II
UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO
Le 28 février, lorsque le _Nautilus_ revint à midi à la surface de la
mer, par 9°4' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui
lui restait à huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une
agglomération de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont
les formes se modelaient très capricieusement. Le point terminé, je
rentrai dans le salon, et lorsque le relèvement eut été reporté sur la
carte, je reconnus que nous étions en présence de l'île de Ceylan,
cette perle qui pend au lobe inférieur de la péninsule indienne.
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