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20000 Lieues sous les mers Part 2 by Jules Verne

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Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour
compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des
amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer
l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des
cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des
annélides qu'il n'eût pas manqué de diviser en tubicoles et en
dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dépassé le haut-fond du
détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse
accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de
zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
ombres.

Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second
bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par
trois mille mètres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hélice,
glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches
de la mer.

Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à mes
regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous
traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en
sinistres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence, que de
navires ont fait naufrage, que de bâtiments ont disparu ! La
Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux vastes plaines liquides du
Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants,
aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble
flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur
tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses
lames courtes qui les frappent à coups précipités.

Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes, que
d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les
coraux, les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des
ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches
d'hélice, des morceaux de machines, des cylindres brisés, des
chaudières défoncées, puis des coques flottant entre deux eaux,
celles-ci droites, celles-là renversées.

De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les
autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient
coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient
l'air d'être à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le
moment du départ. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les
enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires
allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre
! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des
catastrophes !

J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces
sinistres épaves à mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du détroit
de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et
dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de
nombreuses carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns
couchés, les autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de
ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il
ne restait plus que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et
retenu encore par une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par
les sels marins, se présentait sous un aspect terrible ! Combien
d'existences brisées dans son naufrage ! Combien de victimes entraînées
sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter
ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce
sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau
enfoui sous la mer pouvait être l'_Atlas_, disparu corps et biens
depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler !
Ah ! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds
méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont
perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort !

Cependant, le _Nautilus_, indifférent et rapide, courait à toute hélice
au milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il
se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar.

Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps
reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la
Méditerranée ; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a
démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la
Méditerranée, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par
les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le niveau de
cette mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir
l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû naturellement
admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de
Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la
Méditerranée.

Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le
_Nautilus_. Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je
pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire
de Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques
minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.

VIII

LA BAIE DE VIGO

L'Atlantique ! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq
millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur
moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des
anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de
l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les
côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux
sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par les
plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi,
l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la
Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés
et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment
sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous les
pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,
redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes !

Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon,
après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi,
parcours supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où
allions-nous maintenant, et que nous réservait l'avenir ?

Le _Nautilus_, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il
revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la
plate-forme nous furent ainsi rendues.

J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une
distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent
qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un
assez fort coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle
imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il était
presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'énormes
paquets de mer battaient à chaque instant. Nous redescendîmes donc
après avoir humé quelques bouffées d'air.

Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien,
l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la
Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution,
et il dissimulait peu son désappointement.

Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda
silencieusement.

« Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous
reprocher. Dans les conditions ou naviguait le _Nautilus_, songer à le
quitter eût été de la folie ! »

Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés,
indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe.

« Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la
côte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous
trouverions facilement un refuge. Ah ! si le _Nautilus_, sorti du
détroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés
vers ces régions à les continents manquent, je partagerais vos
inquiétudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit
pas les mers civilisées, et dans quelques jours, je crois que vous
pourrez agir avec quelque sécurité. »

Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les
lèvres :

« C'est pour ce soir », dit-il.

Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette
communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me
vinrent pas.

« Nous étions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La
circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles
de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large.
J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. »

Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de
moi :

« Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là,
le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché.
Ni les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir.
Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur
Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous,
attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans le
canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis
procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le
canot à la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prêt. A ce soir.

-- La mer est mauvaise, dis-je.

-- J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La
liberté vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et
quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui
sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large ? Que les
circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons
débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à la
grâce de Dieu et à ce soir ! »

Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi.
J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir,
de discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui
aurais-je dit, après tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'était
presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma
parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt
tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo
ne pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres ?

En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se
remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfonça sous les flots de
l'Atlantique.

Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher
à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste Journée que je passai
ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et
le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inachevées
mes études sous-marines ! Quitter ainsi cet océan, « mon Atlantique »,
comme je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières
couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les
mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains dès le
premier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles
heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à
terre, avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison,
que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets
de Ned Land.

Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais
voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous
éloignait de la côte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans
les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de
l'Océan.

Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage
n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.

Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre
évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait,
et ce qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou
manquée ! Sans doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire.
Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. En le quittant,
je ne pouvais être taxé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à
lui. C'était sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur
notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. Mais cette
prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à
son bord justifiait toutes nos tentatives.

Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de
Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre
départ ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si
je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne.
Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Cette chambre devait être déserte.

Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord.
Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le _Nautilus_
pour un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne,
légèrement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le
capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations
d'une certaine espèce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_ ? Des
semaines entières s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse
rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais
en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin
quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici ?

Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des
conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous
sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente
me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de
mon impatience.

Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal,
étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt
minutes -- je les comptais -- me séparaient encore du moment où je
devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait
avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais,
espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de
succomber dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes
soucis ; mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir
quitté le _Nautilus_, à la pensée d'être ramené devant le capitaine
Nemo irrité, ou, ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon
coeur palpitait.

Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives,
et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et
utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un
homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir.
Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre
lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les
abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre
du salon à travers les eaux de l'Atlantique ; mais les panneaux étaient
hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan
que je ne connaissais pas encore.

En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée dans
le pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand
étonnement, cette porte était entrebâillée. Je reculai
involontairement. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre, il
pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La
chambre était déserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas à
l'intérieur. Toujours le même aspect sévère, cénobitique.

En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je
n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes
regards. C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes
historiques dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une
grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de _Finis
Polonioe_, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell, le
défenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union américaine,
Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d'un
esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race
noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement
dessiné le crayon de Victor Hugo.

Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine
Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le
mystère de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés,
le libérateur des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières
commotions politiques ou sociales de ce siècle. Avait-il été l'un des
héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais
glorieuse ?...

Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup
de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si
un oeil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je
me précipitai hors de la chambre.

Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était
toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre,
une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances
favorisaient donc les projets du Canadien.

Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet
de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt.
J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence
profond qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque
éclat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait
d'être surpris dans ses projets d'évasion ? Une inquiétude mortelle
m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.

A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la
porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au
salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert.

J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté
insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui
donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned
Land.

En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement,
puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures
du _Nautilus_ ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins
de Ned Land, je n'aurais pu le dire.

Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon coeur.

Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_
venait de s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla. Le
signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned
Land pour l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre
navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...

En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo
parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule :

« Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous
cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne ? »

On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les
conditions où je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne
pourrait en citer un mot.

« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ?
Savez-vous l'histoire d'Espagne ?

-- Très mal, répondis-je.

-- Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors,
asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode
de cette histoire. »

Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place
auprès de lui, dans la pénombre.

« Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire
vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question
que sans doute vous n'avez pu résoudre.

-- Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur
voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos
projets de fuite.

-- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez
bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque,
votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat
pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc
d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou
moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, à forte
partie.

« En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande,
d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité
d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe V,
pour la placer sur la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent
prématurément le nom de Charles III.

« L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près
dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait
pas, à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de
l'argent de l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de
1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par
une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l'amiral de
Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l'Atlantique.

« Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que
la flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un
port de France.

« Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette
décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à
défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de
l'Espagne, et qui n'était pas bloquée.

« L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette
injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.

« Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être
aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions
avant l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à
ce débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout
à coup.

« Vous suivez bien l'enchaînement des faits ? me demanda le capitaine
Nemo.

-- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite
cette leçon d'histoire.

-- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient
un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les
marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les
lingots des galions au port de Vigo, c'était aller contre leur droit.
Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V
que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre
dans la rade de Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se
seraient éloignées.

« Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les
vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral de
Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit
courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient
tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions
qui s'engloutirent avec leurs immenses trésors. »

Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore
en quoi cette histoire pouvait m'intéresser.

« Eh bien ? Lui demandai-je.

-- Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous
sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer
les mystères. »

Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me
remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres
transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai.

Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux
apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était
net et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres,
s'occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses
éventrées, au milieu d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces
barils, s'échappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de
piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce
précieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y déposaient leur
fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d'argent et d'or.

Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre
1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du
gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant
ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'était pour
lui, pour lui seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il
était l'héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux
Incas et aux vaincus de Fernand Cortez !

« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que
la mer contînt tant de richesse ?

-- Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes
l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.

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President Obama teams up with one of Marvel's greatest heroes, reports Alison Flood

Here's Michael Wolff, still doing the rounds promoting his Rupert Murdoch biography, The man who owns the news. This interview with Jon Stewart is fun. It starts off with Wolff saying: "You wanna start a rumour, tell Rupert. He's the biggest gossip I've ever met." And there's an amusing pay-off too. (Via Comedy Central/The E&P Pub)

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For many years my local corner shop displayed a large sign in its window telling local residents to "use us or lose us!" It always looked a rather toothless threat to me. After all, if I didn't use them, what difference would it make to me if they weren't there? And surely a corner shop, one that had been there for years, would have enough customers to survive without recourse to such apocalyptic warning? But it didn't and was soon converted into flats.

This community shop was destroyed not so much by the pressures of the supermarkets or people's commuting patterns, but simply by customer apathy. It's something to think about as crime writers and readers across the world mourn the imminent passing of Maxim Jakubowski's celebrated Charing Cross Road bookshop in London, Murder One.

Apathy is a strange word to connect to a bookstore that thrives on passion. It's noticeable when you walk through the door, when you speak to the friendly, knowledgeable staff, when you look at the shelves and see the vast range of titles on offer. This isn't your regular kind of bookstore: the first time I visited spent a whole lunch break looking up and down, from floor to ceiling from table to table; it was an hour that changed my perception of both crime writing and of bookselling.

Murder One was – and for a few weeks will remain – a shop that took crime seriously. Not in the sense that it intellectualised it, or made unsubstantiated claims for its importance, but in the way that it treated crime writing with the respect it was due. With a genre that has so many off-shoots, branches and sub-genres, it took a shop of Murder One's calibre to show just how diverse, interesting and mentally stimulating crime could be – far more than the guilty pleasure I had, until then, considered it.

Thanks to judicious recommendations, enticing table displays and hours of foraging among the stacks, I discovered writers that I would never have picked up, let alone read. You could always get the latest blockbuster, but delve a little deeper and you'd find books that were not stocked anywhere else, novels that, like the perfect crime, were hidden from public view. The Martin Beck novels by Sjöwall & Wahlöö – probably my favourite sequence of novels in any genre – were introduced to me via Murder One, as were Kem Nunn, Sue Grafton, and Henning Mankell. It's also the staff of Murder One who piqued my interest in the inimitable Fred Vargas, and I can't thank them enough for the introduction.

Inclusive and without snobbery, Murder One amply demonstrated that the best bookshops are places not just of commerce, but of community; places that make feel you belong. It's the kind of store that bibliophiles dream about: well-stocked, well-staffed and shabby enough to lose days browsing within. It's just unfortunate that such shops don't have enough paying customers to keep them afloat, or that these customers visit all too infrequently – something of which I'm certainly guilty.

These kinds of shops are facing a long, bloody battle – and one which, without significant reinforcements, they are likely to lose. As we hear of the travesty of another brilliant independent going down, we'll mourn the loss, wring our hands and damn Amazon and the supermarkets and Waterstone's. Yet perhaps the most important detail we'll probably keep under wraps: the last time we actually spent any money there.

Murder One closing its doors for the final time is undoubtedly a .38 shell for independent bookshops, but whether it's body blow or a warning shot all depends upon us, the consumers. No one, no matter how iconic or established, can exist on fond memories alone: just ask Woolworths. Use these shops now, because it doesn't take a master sleuth to deduce what will happen if we don't.

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