Cinq Semaines En Ballon by Jules Verne
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Le docteur Fergusson consulta le baromètre; il donna douze mille
pieds d'élévation. Il était onze heures du soir.
« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il; il nous suffit de
nous maintenir à cette hauteur.
C'était effrayant! répondit Kennedy.
--Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et
je ne suis pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un
joli spectacle! »
CHAPITRE XVII
Les montagnes de la Lune.--Un océan de verdure.
Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de
l’horizon; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces
première lueurs matinales.
La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon,
tournant sur place au milieu des courants opposés, avait à peine
dérivé; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin
de saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses
recherches furent vaines; le vent l'entraîna dans l'ouest, jusqu'en
vue des célèbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en
demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika; leur chaîne,
peu accidentée, se détachait sur l'horizon bleuâtre; on eut dit une
fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre
de l'Afrique; quelques cônes isolés portaient la trace des neiges
éternelles.
Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré; le capitaine
Burton s'est avancé fort avant dans l’ouest; mais il n'a pu
atteindre ces montagnes célèbres; il en a même nié l'existence,
affirmée par Speke son compagnon; il prétend qu'elles sont nées dans
l'imagination de ce dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de
doute possible.
--Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy.
--Non pas, s'il plaît à Dieu; j'espère trouver un vent favorable qui
me ramènera à l'équateur; j'attendrai même, s'il le faut, et je
ferai du Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents
contraires.
Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser.
Après avoir essayé différentes hauteurs, le Victoria fila dans le
nord-est avec une vitesse moyenne.
« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa
boussole, et à peine à deux cents pieds de terre, toutes
circonstances heureuses pour reconnaître ces régions nouvelles; le
capitaine Speke, en allant à la découverte du lac Ukéréoué remontait
plus à l’est, en droite ligne au dessus de Kazeh.
--Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy.
--Peut-être; notre but est de pousser une pointe du côté des sources
du Nil, et nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à
la limite extrême atteinte par les explorateurs venus du Nord.
--Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se
dégourdir les jambes?
--Si vraiment; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin
faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche.
--Dès que tu le voudras, ami Samuel.
--Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d’eau. Qui sait si
nous ne serons pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait
donc prendre trop de précautions. »
A midi, le Victoria se trouvait par 29° 15, de longitude et 3° 15'
de latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite
septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que
l'on ne pouvait encore apercevoir.
Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus
civilisées, et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le
despo-tisme est sans bornes; leur réunion la plus compacte constitue
la province de Karagwah.
Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la
terre au premier emplacement favorable. On devait faire une halte
prolongée, et l'aérostat serait soigneusement passé en revue; la
flamme du chalumeau fut modérée; les ancres lancées au dehors de la
nacelle vinrent bientôt raser les hautes herbes d'une immense
prairie; d'une certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon
ras, mais en réalité ce gazon avait de sept à huit pieds
d'épaisseur.
Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un
papillon gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan
de verdure sans un seul brisant.
« Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je
n'aperçois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la
chasse me parait compromise.
--Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces
herbes plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place
favorable. »
C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation
sur cette mer si verte, presque transparente, avec de douces
ondulations au souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom,
et semblait fendre des flots, à cela près qu'une volée d’oiseaux aux
splendides couleurs s'échappait parfois des hautes herbes avec mille
cris joyeux; les ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et
traçaient un sillon qui se refermait derrière elles, comme le
sillage d'un vaisseau.
Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse; l'ancre avait
mordu sans doute une fissure de roc cachée sous ce gazon
gigantesque.
« Nous sommes pris, fit Joe.
--Eh bien! jette l'échelle, » répliqua le chasseur.
Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans
l'air, et les phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations,
s'échappèrent de la bouche des trois voyageurs.
« Qu'est cela?
--Un cri singulier!
--Tiens! nous marchons!
--L'ancre a dérapé.
--Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde.
--C'est le rocher qui marche!
Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme
allongée et sinueuse s’éleva au-dessus d'elles.
« Un serpent! fit Joe.
--Un serpent! s'écria Kennedy en armant sa carabine.
--Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant.
--Un éléphant, Samuel! »
Et Kennedy, ce disant, épaula son arme.
« Attends, Dick, attends!
--Sans doute! L'animal nous remorque.
--Et du bon côté, Joe, du bon côté. »
L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité; il arriva bientôt
à une clairière, où l'on put le voir tout entier; à sa taille
gigantesque, le docteur reconnut un mâle d'une magnifique espèce;
il portait deux défenses blanchâtres, d'une courbure admirable, et
qui pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre
étaient fortement prises entre elles.
L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la
corde qui le rattachait à la nacelle.
« En avant! hardi! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de
son mieux cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de
voyager! Plus que cela de cheval! un éléphant, s'il vous plaît.
--Mais où nous mène-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui
lui brillait les mains.
--Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de
patience!
--« Wig a more! Wig a more! » comme disent les paysans d'Écosse,
s'écriait le joyeux Joe. En avant! en avant! »
L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite
et de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes
secousses à la nacelle. Le docteur, la hache à la main, était prêt à
couper la corde s'il y avait lieu.
« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier
moment. »
Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et
demie; l'animal ne paraissait aucunement fatigué; ces énormes
pachydermes peuvent fournir des trottes considérables, et, d'un jour
à l'autre, on les retrouve à des distances immenses, comme les
baleines dont ils ont la masse et la rapidité.
« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée,
et nous ne faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant
leurs pêches. »
Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à
modifier son moyen de locomotion.
Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à
trois milles environ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon
fût séparé de son conducteur.
Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course; il
épaula sa carabine; mais sa position n'était pas favorable pour
atteindre l'animal avec succès; une première balle, tirée au crâne,
s'aplatit comme sur une plaque de tôle; l'animal n'en parut
aucunement troublé; au bruit de la décharge, son pas s'accéléra, et
sa vitesse fut celle d'un cheval lancé au galop.
« Diable! dit Kennedy.
--Quelle tête dure! fit Joe.
--Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au
défaut de l’épaule, » reprit Dick en chargeant; sa carabine avec
soin, et il fit feu.
L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle.
« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je
vous aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. »
Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête.
L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa
course vers le bois; il secouait sa vaste tête, et le sang
commençait à couler à flots de ses blessures.
« Continuons notre feu, Monsieur Dick.
--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt
toises du bois! »
Dix coups retentirent encore. L’éléphant fit un bond effrayant; la
nacelle et le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé;
la secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol.
La situation devenait terrible alors; le câble de l'ancre fortement
assujetti ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des
voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal
reçut une balle dans l'œil au moment où il relevait la tête; il
s'arrêta, hésita; ses genoux plièrent; il présenta son flanc au
chasseur.
« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière
fois la carabine.
L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie; il se
redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba
de tout son poids sur une de ses défenses qu'il brisa net. Il était
mort.
« Sa défense est brisée! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en
Angleterre vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres!
--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde
de l'ancre.
--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? répondit le docteur
Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire?
Sommes-nous venus ici pour faire fortune? »
Joe visita l'ancre; elle était solidement retenue à la défense
demeurée intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que
l'aérostat à demi dégonflé se balançait au-dessus du corps de
l'animal.
La magnifique bête! s'écria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais
vu dans l'Inde un éléphant de cette taille!
--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick; les éléphants du centre
de L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont
tellement chassés aux environs du Cap, qu'ils émigrent vers
l'équateur, où nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses.
--En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de
celui-là! Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens
de cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M.
Samuel va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je
vais faire la cuisine.
--Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise.
--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de
liberté que Joe a daigné m'octroyer.
--Va, mon ami; mais pas d’imprudence. Ne t’éloigne pas.
--Sois tranquille. »
Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois.
Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un
trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sèches qui
couvraient le sol, et provenaient des trouées faites dans le bois
par les éléphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il
entassa au-dessus du bûcher haut de deux pieds, et il y mit le feu.
Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix
toises du bois à peine; il détacha adroitement la trompe qui
mesurait près de deux pieds de largeur à sa naissance; il en choisit
la partie la plus délicate, et y joignit un des pieds spongieux de
l'animal; ce sont en effet les morceaux par excellence, comme la
bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier.
Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à
l'extérieur, le trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit
une température très élevée; les morceaux de l'éléphant, entourés de
feuilles aromatiques, furent déposés au fond de ce four improvisé,
et recouverts de cendres chaudes; puis, Joe éleva un second bûcher
sur le tout, et quand le bois fut consumé, la viande était cuite à
point.
Alors Joe retira le dîner de la fournaise; il déposa cette viande
appétissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu
d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie,
du café, et puisa une eau fraîche et limpide à un ruisseau voisin.
Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans
être trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger.
Un voyage sans fatigue et sans danger! répétait-il. Un repas à ses
heures! un hamac perpétuel! qu'est-ce que l'on peut demander de
plus?
Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! »
De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de
l’aérostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la
tourmente; le taffetas et la gutta-perca avaient merveilleusement
résisté; en prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la
force ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que
l'hydrogène était en même quantité; l’enveloppe Jusque-là demeurait
entièrement imperméable.
Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar;
le pemmican n'était pas encore entamé; les provisions de biscuit et
de viande conservée suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc
que la réserve d'eau à renouveler.
Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état; grâce
à leurs articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes
les oscillations de l’aérostat.
Son examen terminé, le docteur s’occupa de mettre ses notes en
ordre. Il fit une esquisse très réussie de la campagne environnante,
avec la longue prairie à perte de vue, la forêt de camaldores, et le
ballon immobile sur le corps du monstrueux éléphant.
Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de
perdrix grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant
à l'espèce la plus agile des antilopes. Joe se chargea de préparer
ce surcroît de provisions.
« Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt de sa plus belle voix.
Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse verte;
les pieds et la trompe d'éléphant furent déclarés exquis; on but à
l'Angleterre comme toujours, et de délicieux havanes parfumèrent
pour la première fois cette contrée charmante.
Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il était enivré;
il proposa sérieusement à son ami le docteur de s'établir dans cette
forêt, d'y construire une: cabane de feuillage, et d'y commencer la
dynastie des Robinsons africains.
La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût
proposé pour remplir le rôle de Vendredi.
La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur
résolut de passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de feux,
barricade indispensable contre les bêtes féroces; les hyènes, les
couguars, les chacals, attirés par l'odeur de la chair d'éléphant,
rodèrent aux alentours. Kennedy dut à plusieurs reprises décharger
sa carabine sur des visiteurs trop audacieux; mais enfin la nuit
s'acheva sans incident fâcheux.
CHAPITRE XVIII
Le Karagwah.--Le lac Ukéréoué.--Une nuit dans une
île.--L'Équateur.--Traversée du lac.--Les cascades.--Vue du
pays.--Les sources du Nil.--L'île Benga.--La signature
d'Andres.--Debono.--Le pavillon aux armes d'Angleterre.
Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs du
départ. Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouvée, brisa
les défenses de l'éléphant. Le Victoria, rendu à la liberté,
entraîna les voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit
milles.
Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur des
étoiles pendant la soirée précédente. Il était par 2° 40' de
latitude au-dessous de l’équateur, soit à cent soixante milles
géographiques; il traversa de nombreux villages sans se préoccuper
des cris provoqués par son apparition; il prit note de la
conformation des lieux avec des vues sommaires; il franchit les
rampes du Rubemhé, presque aussi roides que les sommets de
l'Ousagara, et rencontra plus tard, à Tenga, les premiers ressauts
des chaînes de Karagwah, qui, selon lui, dérivent nécessairement des
montagnes de la Lune Or, la légende ancienne qui faisait de ces
montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vérité, puisqu'elles
confinent au lac Ukéréoué, réservoir présumé des eaux du grand
fleuve.
De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut enfin à
l'horizon ce lac tant cherché, que le capitaine Speke entrevit le 3
août 1858.
Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à l’un des
points principaux de son exploration, et, la lunette à l'œil, il ne
perdait pas un coin de cette contrée mystérieuse que son regard
détaillait ainsi:
Au-dessous de lui, une terre généralement effritée; à peine quelques
ravins cultivés; le terrain, parsemé de cônes d'une altitude
moyenne, se faisait plat aux approches du lac; les champs d'orge
remplaçaient les rizières; là croissaient ce plantain d'où se lire
le vin du pays, et le « mwani », plante sauvage qui sert de café. La
réunion d'une cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un
chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah:
On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez belle,
au teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se
traînaient dans les plantations, et le docteur étonna bien ses
compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, très apprécié,
s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé.
A midi, le Victoria se trouvait par 1° 45' de latitude australe; à
une heure, le vent le poussait sur le lac.
Ce lac a été nommé Nyauza [Nyanza signifie lac] Victoria par le
capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix
milles de largeur; à son extrémité méridionale, le capitaine trouva
un groupe d'îles, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa
reconnaissance jusqu'à Muanza, sur la côte de l'est, où il fut bien
reçu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac,
mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour
visiter la grande île d’Ukéréoué; cette île, très populeuse, est
gouvernée par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'île à marée
basse.
Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du
docteur, qui aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les
bords, hérissés de boissons épineux et de broussailles enchevêtrées,
disparaissaient littéralement sous des myriades de moustiques d'un
brun clair; ce pays devait être inhabitable et inhabité; on voyait
des troupes d'hippopotames se vautrer dans des forêts de roseaux, ou
s'enfuir sous les eaux blanchâtres du lac.
Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on
eut dit une mer; la distance est assez grande entre les deux rives
pour que des communications ne puissent s'établir; d'ailleurs les,
tempêtes y sont fortes et fréquentes, car les vents font rage dans
ce bassin élevé et découvert.
Le docteur eut de la peine à se diriger; il craignait d'être
entraîné vers l’est; mais heureusement un courant le porta
directement au nord, et, à six heures du soir, le Victoria s'établit
dans une petite île déserte, par 0° 30' de latitude, et 32° 52' de
longitude à vingt milles de la côte.
Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant
calmé vers le soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur ancre.
On ne pouvait songer à prendre terre; ici, comme sur les bords du
Nyanza, des légions de moustiques couvraient le sol d'un nuage épais
Joe même revint de l'arbre couvert de piqûres; mais il ne se fâcha
pas, tant il trouvait cela naturel de la part des moustiques.
Néanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il
put, afin d'échapper à ces impitoyables insectes qui s'élevaient
avec un murmure inquiétant.
Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer,
telle que l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois mille
sept cent cinquante pieds.
« Nous voici donc dans une île! dit Joe, qui se grattait à se
rompre les poignets.
--Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et, sauf
ces aimables insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant.
---Les îles dont le lac est parsemé, répondit le docteur Fergusson,
ne sont, à vrai dire, que des sommets de collines immergées; mais
nous sommes heureux d'y avoir rencontré un abri, car les rives du
lac sont habitées par des tribus féroces. Dormez donc, puisque le
ciel nous prépare une nuit tranquille.
--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel?
--Non; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient tout
sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons
droit au nord, et nous découvrirons peut-être les sources du Nil, ce
secret demeuré impénétrable. Si prés des sources du grand fleuve, je
ne saurais dormir. »
Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient
pas à ce point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément sous la
garde du docteur.
Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait à quatre heures du
matin par un ciel grisâtre; la nuit quittait difficilement les eaux
du lac, qu'un épais brouillard enveloppait, mais bientôt un vent
violent dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balancé pendant
quelques minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le
nord.
Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie.
« Nous sommes en bon chemin! s'écria-t-il. Aujourd'hui ou jamais
nous verrons le Nil! Mes amis, voici que nous franchissons
l'Équateur! nous entrons dans notre hémisphère!
--Oh! fit Joe; vous pensez, mon maître, que l’équateur passe par
ici?
--Ici même mon brave garçon!
--Eh bien! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser
sans perdre de temps.
--Va pour un verre de grog! répondit le docteur en riant; tu as une
manière d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte.
Et voilà comment fut célébré le passage de la ligne à bord du
Victoria.
Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte basse
et peu accidentée; au fond, les plateaux plus élevés de l'Uganda et
de l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: près de trente
milles à l'heure.
Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient comme les
vagues d'une mer. A certaines lames de fond qui se balançaient
longtemps après les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait
avoir une grande profondeur A peine une ou deux barques grossières
furent-elles entrevues pendant cette rapide traversée.
« Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position élevée, le
réservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le
ciel lui rend en pluie ce qu'il enlève en vapeurs à ses effluents Il
me paraît certain que le Nil doit y prendre sa source.
--Nous verrons bien, » répliqua Kennedy.
Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait
déserte et boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est, et l'on put
entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manière à
se terminer par un angle très ouvert, vers 2°40' de latitude
septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides à
cette extrémité du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et
sinueuse livrait passage à une rivière bouillonnante.
Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait le
pays d'un regard avide.
« Voyez! s'écria-t-il, voyez, mes amis! les récits des Arabes
étaient exacts! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac
Ukéréoué se déchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous
le descendons, et il coule avec une rapidité comparable à notre
propre vitesse! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds
va certainement se confondre avec les flots de la Méditerranée!
C'est le Nil!
--C'est le Nil! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à
l'enthousiasme de Samuel Fergusson.
--Vive le Nil! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque chose
quand il était en joie.
Des rochers énormes embarrassaient çà et là le cours de cette
mystérieuse rivière. L'eau écumait; il se faisait des rapides et
des cataractes qui confirmaient le docteur dans ses prévisions. Des
montagnes environnantes se déversaient de nombreux torrents,
écumants dans leur chute; l’œil les comptait par centaines. On
voyait sourdre du sol de minces filets d'eau éparpillés, se
croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient à
cette rivière naissante, qui se faisait fleuve après les avoir
absorbés.
« Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec conviction. L'origine de
son nom a passionné les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a
fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait
dans Neilos un nom arithmétique. N représentait 50, E 5, I 10, L 30,
O 70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de l'année]; peu
importe, après tout, puisqu'il a dû livrer enfin le secret de ses
sources!
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