Keraban Le Tetu, Vol. I by Jules Verne
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Jules Verne >> Keraban Le Tetu, Vol. I
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KERABAN-LE-TETU par JULES VERNE
PREMIERE PARTIE
I
DANS LEQUEL VAN MITTEN ET SON VALET BRUNO SE PROMENENT, REGARDENT,
CAUSENT, SANS RIEN COMPRENDRE A CE QUI SE PASSE.
Ce jour-la, 16 aout, a six heures du soir, la place de Top-Hane,
a Constantinople, si animee d'ordinaire par le va-et-vient et le
brouhaha de la foule, etait silencieuse, morne, presque deserte. En le
regardant du haut de l'echelle qui descend au Bosphore, on eut encore
trouve le tableau charmant, mais les personnages y manquaient. A peine
quelques etrangers passaient-ils pour remonter d'un pas rapide les
ruelles etroites, sordides, boueuses, embarrassees de chiens
jaunes, qui conduisent au faubourg de Pera. La est le quartier plus
specialement reserve aux Europeens, dont les maisons de pierre se
detachent en blanc sur le rideau noir des cypres de la colline.
C'est qu'elle est toujours pittoresque, cette place,--meme sans le
bariolage de costumes qui en releve les premiers plans,--pittoresque
et bien faite pour le plaisir des yeux, avec sa mosquee de Mahmoud,
aux sveltes minarets, sa jolie fontaine de style arabe, maintenant
veuve de son petit toit d'architecture celestienne, ses boutiques ou
se debitent sorbets et confiseries de mille sortes, ses etalages,
encombres de courges, de melons de Smyrne, de raisins de Scutari,
qui contrastent avec les eventaires des marchands de parfums et des
vendeurs de chapelets, son echelle a laquelle accostent des centaines
de caiques peinturlures, dont la double rame, sous les mains croisees
des caidjis, caressent plutot qu'elles ne frappent les eaux bleues de
la Corne-d'Or et du Bosphore.
Mais ou etaient donc, a cette heure, ces flaneurs habitues de la place
de Top-Hane; ces Persans, coquettement coiffes du bonnet d'astracan;
ces Grecs balancant, non sans elegance, leur fustanelle a mille plis;
ces Circassiens, presque toujours en tenue militaire; ces Georgiens,
restes Russes par le costume, meme au dela de leur frontiere; ces
Arnautes, dont la peau, gratinee au soleil, apparait sous les
echancrures de leurs vestes brodees, et ces Turcs, enfin, ces Turcs,
ces Osmanlis, ces fils de l'antique Byzance et du vieux Stamboul, oui!
ou etaient-ils?
A coup sur, il n'aurait pas fallu le demander a deux etrangers, deux
Occidentaux, qui, l'oeil inquisiteur, le nez au vent, le pas indecis,
se promenaient, a cette heure, presque solitairement sur la place: ils
n'auraient su que repondre.
Mais il y avait plus. Dans la ville proprement dite, au dela du port,
un touriste eut observe ce meme caractere de silence et d'abandon. De
l'autre cote de la Corne-d'Or,--profonde indentation ouverte entre le
vieux Serail et le debarcadere de Top-Hane,--sur la rive droite unie
a la rive gauche par trois ponts de bateaux, tout l'amphitheatre de
Constantinople paraissait etre endormi. Est-ce que personne ne
veillait alors au palais de Serai-Bournou? N'y avait-il plus de
croyants, d'hadjis, de pelerins, aux mosquees d'Ahmed, de Bayezidieh,
de Sainte-Sophie, de la Suleimanieh? Faisait-il donc sa sieste, le
nonchalant gardien de la tour du Seraskierat, a l'exemple de son
collegue de la tour de Galata, tous deux charges d'epier les debuts
d'incendie si frequents dans la ville? En verite, il n'etait pas
jusqu'au mouvement perpetuel du port, qui ne parut quelque peu enraye,
malgre la flottille de steamers autrichiens, francais, anglais, de
mouches, de caiques, de chaloupes a vapeur, qui se pressent aux abords
des ponts et au large des maisons, dont les eaux de la Corne d'Or
baignent la base.
Etait-ce donc la cette Constantinople tant vantee, ce reve de l'Orient
realise par la volonte des Constantin et des Mahomet II? Voila ce que
se demandaient les deux etrangers qui erraient sur la place; et, s'ils
ne repondaient pas a cette question, ce n'etait pas faute de connaitre
la langue du pays. Ils savaient le turc tres suffisamment: l'un, parce
qu'il l'employait depuis vingt ans dans sa correspondance commerciale;
l'autre, pour avoir souvent servi de secretaire a son maitre, bien
qu'il ne fut pres de lui qu'en qualite de domestique.
C'etaient deux Hollandais, originaires de Rotterdam, Jan Van Mitten
et son valet Bruno, qu'une singuliere destinee venait de pousser
jusqu'aux confins de l'extreme Europe.
Van Mitten,--tout le monde le connait,--un homme de quarante-cinq a
quarante-six ans, reste blond, oeil bleu celeste, favoris et barbiche
jaunes, sans moustaches, joues colorees, nez un peu trop court par
rapport a l'echelle du visage, tete assez forte, epaules larges,
taille au-dessus de la moyenne, ventre au debut du bedonnement, pieds
mieux compris au point de vue de la solidite que de l'elegance,--en
realite, l'air d'un brave homme, qui etait bien de son pays.
Peut-etre Van Mitten, au moral, semblait-il etre un peu mou de
temperament. Il appartenait, sans conteste, a cette categorie de gens
d'humeur douce et sociable, fuyant la discussion, prets a ceder
sur tous les points, moins faits pour commander que pour obeir,
personnages tranquilles, flegmatiques, dont on dit communement qu'ils
n'ont pas de volonte, meme lorsqu'ils s'imaginent en avoir. Ils n'en
sont pas plus mauvais pour cela. Une fois, mais une seule fois en sa
vie, Van Mitten, pousse a bout, s'etait engage dans une discussion
dont les consequences avaient ete des plus graves. Ce jour-la, il
etait radicalement sorti de son caractere; mais depuis lors, il y
etait rentre, comme on rentre chez soi. En realite, peut-etre eut-il
mieux fait de ceder, et il n'aurait pas hesite, sans doute, s'il avait
su ce que lui reservait l'avenir. Mais il ne convient pas d'anticiper
sur les evenements, qui seront l'enseignement de cette histoire.
"Eh bien, mon maitre? lui dit Bruno, quand tous deux arriverent sur la
place de Top-Hane.
--Eh bien, Bruno?
--Nous voila donc a Constantinople!
--Oui, Bruno, a Constantinople, c'est-a-dire a quelque mille lieues de
Rotterdam!
--Trouverez-vous enfin, demanda Bruno, que nous soyons assez loin de
la Hollande?
--Je ne saurais jamais en etre trop loin!" repondit Van Mitten, en
parlant a mi-voix, comme si la Hollande eut ete assez pres pour
l'entendre.
Van Mitten avait en Bruno un serviteur absolument devoue. Ce brave
homme, au physique, ressemblait quelque peu a son maitre,--autant, du
moins, que son respect le lui permettait: habitude de vivre ensemble
depuis de longues annees. En vingt ans, ils ne s'etaient peut-etre pas
separes un seul jour. Si Bruno etait moins qu'un ami, dans la maison,
il etait plus qu'un domestique. Il faisait son service intelligemment,
methodiquement, et ne se genait pas de donner des conseils, dont Van
Mitten aurait pu faire son profit, ou meme de faire entendre des
reproches, que son maitre acceptait volontiers. Ce qui l'enrageait,
c'etait que celui-ci fut aux ordres de tout le monde, qu'il ne sut
pas resister aux volontes des autres, en un mot, qu'il manquat de
caractere.
"Cela vous portera malheur! lui repetait-il souvent, et a moi, par la
meme occasion!"
Il faut ajouter que Bruno, alors age de quarante ans, etait sedentaire
par nature, qu'il ne pouvait souffrir les deplacements. A se fatiguer
de la sorte, on compromet l'equilibre de son organisme, on s'ereinte,
on maigrit, et Bruno, qui avait l'habitude de se peser toutes les
semaines, tenait a ne rien perdre de sa belle prestance. Quand il
etait entre au service de Van Mitten, son poids n'atteignait pas cent
livres. Il etait donc d'une maigreur humiliante pour un Hollandais.
Or, en moins d'un an, grace a l'excellent regime de la maison, il
avait gagne trente livres et pouvait deja se presenter partout. Il
devait donc a son maitre, avec cette honorable bonne mine, les cent
soixante-sept livres qu'il pesait maintenant,--ce qui mettrait dans la
bonne moyenne de ses compatriotes. Il faut etre modeste, d'ailleurs,
et il se reservait, pour ses vieux jours, d'arriver a deux cents
livres.
En somme, attache a sa maison, a sa ville natale, a son pays,--ce pays
conquis sur la mer du Nord,--jamais, sans de graves circonstances,
Bruno ne se fut resigne a quitter l'habitation du canal de
Nieuwe-Haven, ni sa bonne ville de Rotterdam, qui, a ses yeux, etait
la premiere cite de la Hollande, ni sa Hollande, qui pouvait bien etre
le plus beau royaume du monde.
Oui, sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que, ce jour-la,
Bruno etait a Constantinople, l'ancienne Byzance, le Stamboul des
Turcs, la capitale de l'empire ottoman.
En fin de compte, qu'etait donc Van Mitten?--Rien moins qu'un riche
commercant de Rotterdam, un negociant en tabacs, un consignataire
des meilleurs produits de la Havane, du Maryland, de la Virginie, de
Varinas, de Porto-Rico, et plus specialement de la Macedoine, de la
Syrie, de l'Asie Mineure.
Depuis vingt ans deja, Van Mitten faisait des affaires considerables
en ce genre avec la maison Keraban de Constantinople, qui expediait
ses tabacs renommes et garantis, dans les cinq parties du monde. D'un
si bon echange de correspondances avec cet important comptoir, il
etait arrive que le negociant hollandais connaissait a fond la langue
turque, c'est-a-dire l'osmanli, en usage dans tout l'empire; qu'il
le parlait comme un veritable sujet du Padichah ou un ministre de l'
"Emir-el-Moumenin", le Commandeur des Croyants. De la, par sympathie,
Bruno, ainsi qu'il a ete dit plus haut, tres au courant des affaires
de son maitre, ne le parlait pas moins bien que lui.
Il avait ete meme convenu, entre ces deux originaux, qu'ils
n'emploieraient plus que la langue turque dans leur conversation
personnelle, tant qu'ils seraient en Turquie. Et, de fait, sauf leur
costume, on aurait pu les prendre pour deux Osmanlis de vieille race.
Cela, d'ailleurs, plaisait a Van Mitten, bien que cela deplut a Bruno.
Et cependant, cet obeissant serviteur se resignait a dire chaque matin
a son maitre.
"_Efendum, emriniz ne dir?_"
Ce qui signifie: "Monsieur, que desirez-vous?" Et celui-ci de lui
repondre en bon turc:
"_Sitrimi, pantalounymi fourtcha._"
Ce qui signifie: "Brosse ma redingote et mon pantalon!"
Par ce qui precede, on comprendra donc que Van Mitten et Bruno ne
devaient point etre embarrasses d'aller et de venir dans cette vaste
metropole de Constantinople: d'abord, parce qu'ils parlaient tres
suffisamment la langue du pays; ensuite, parce qu'ils ne pouvaient
manquer d'etre amicalement accueillis dans la maison Keraban, dont le
chef avait deja fait un voyage en Hollande et, en vertu de la loi des
contrastes, s'etait lie d'amitie avec son correspondant de Rotterdam.
C'etait meme la principale raison pour laquelle Van Mitten, apres
avoir quitte son pays, avait eu la pensee de venir s'installer a
Constantinople, pourquoi Bruno, quoi qu'il en eut, s'etait resigne
a l'y suivre, pourquoi enfin ils erraient tous deux sur la place de
Top-Hane.
Cependant, a cette heure avancee, quelques passants commencaient a se
montrer, mais plutot des etrangers que des Turcs. Toutefois, deux ou
trois sujets du Sultan se promenaient en causant, et le maitre d'un
cafe, etabli au fond de la place, rangeait, sans trop se hater, ses
tables desertes jusqu'alors.
"Avant une heure, dit l'un de ces Turcs, le soleil se sera couche dans
les eaux du Bosphore, et alors....
--Et alors, repondit l'autre, nous pourrons manger, boire et surtout
fumer a notre aise!
--C'est un peu long, ce jeune du Ramadan!
--Comme tous les jeunes!"
D'autre part, deux etrangers echangeaient les propos suivants en se
promenant devant le cafe:
"Ils sont etonnants, ces Turcs! disait l'un. Vraiment, un voyageur
qui viendrait visiter Constantinople pendant cette sorte d'ennuyeux
careme, emporterait une triste idee de la capitale de Mahomet II!
--Bah! repliquait l'autre, Londres n'est pas plus gai le dimanche! Si
les Turcs jeunent pendant le jour, ils se dedommagent pendant la nuit,
et, au coup de canon qui annoncera le coucher du soleil, avec l'odeur
des viandes roties, le parfum des boissons, la fumee des chibouks et
des cigarettes, les rues vont reprendre leur aspect habituel!"
Il fallait que ces deux etrangers eussent raison, car, au meme moment,
le cafetier appelait son garcon et lui criait:
"Que tout soit pret! Dans une heure, les jeuneurs afflueront, et on ne
saura a qui entendre!"
Puis les deux etrangers reprenaient leur conversation, en disant:
"Je ne sais, mais il me semble que Constantinople est plus curieuse a
observer pendant cette periode du Ramadan! Si la journee y est triste,
maussade, lamentable, comme un mercredi des Cendres, les nuits y sont
gaies, bruyantes, echevelees, comme un mardi de carnaval!
--En effet, c'est un contraste."
Et pendant que tous deux echangeaient leurs observations, les Turcs
les regardaient, non sans envie.
"Sont-ils heureux, ces etrangers! disait l'un. Ils peuvent boire,
manger et fumer, s'il leur plait!
--Sans doute, repondait l'autre, mais ils ne trouveraient, en ce
moment, ni un kebal de mouton, ni un pilaw de poulet au riz, ni
une galette de baklava, pas meme une tranche de pasteque ou de
concombre....
--Parce qu'ils ignorent ou sont les bons endroits! Avec quelques
piastres, on trouve toujours des vendeurs accommodants, qui ont recu
des dispenses de Mahomet!
--Par Allah, dit alors un de ces Turcs, mes cigarettes se dessechent
dans ma poche, et il ne sera pas dit que je perdrai benevolement
quelques paras de latakie!"
Et, au risque de se faire mal venir, ce croyant, peu gene par ses
croyances, prit une cigarette, l'alluma et en tira deux ou trois
bouffees rapides.
"Fais attention! lui dit son compagnon. S'il passe quelque ulema peu
endurant, tu....
--Bon! j'en serai quitte pour avaler ma fumee, et il n'y verra rien!"
repondit l'autre.
Et tous deux continuerent leur promenade, en flanant sur la place,
puis dans les rues avoisinantes, qui remontent jusqu'aux faubourgs de
Pera et de Galata.
"Decidement, mon maitre, s'ecria Bruno, en regardant a droite et a
gauche, c'est la une singuliere ville! Depuis que nous avons quitte
notre hotel, je n'ai vu que des ombres d'habitants, des fantomes de
Constantinopolitains! Tout dort dans les rues, sur les quais, sur les
places, jusqu'a ces chiens jaunes et efflanques, qui ne se relevent
meme pas pour vous mordre aux mollets! Allons! allons! en depit de ce
que racontent les voyageurs, on ne gagne rien a voyager! J'aime encore
mieux notre bonne cite de Rotterdam et le ciel gris de notre vieille
Hollande!
--Patience, Bruno, patience! repondit le calme Van Mitten. Nous ne
sommes encore arrives que depuis quelques heures! Cependant, je
l'avoue, ce n'est point la cette Constantinople que j'avais revee! On
s'imagine qu'on va entrer en plein Orient, plonger dans un songe des
_Mille et une Nuits_, et on se trouve emprisonne au fond....
--D'un immense couvent, repondit Bruno, au milieu de gens tristes
comme des moines cloitres!
--Mon ami Keraban nous expliquera ce que tout cela signifie! repondit
Van Mitten.
--Mais ou sommes-nous en ce moment? demanda Bruno. Quelle est cette
place? Quel est ce quai?
--Si je ne me trompe, repondit Van Mitten, nous sommes sur la place de
Top-Hane, a l'extremite meme de la Corne-d'Or. Voici le Bosphore qui
baigne la cote d'Asie, et de l'autre cote du port, tu peux apercevoir
la pointe du Serail et la ville turque qui s'etage au-dessus.
--Le serail! s'ecria Bruno. Quoi! c'est la le palais du Sultan, ou il
demeure avec ses quatre-vingt mille odalisques!
--Quatre-vingt mille, c'est beaucoup, Bruno! Je pense que c'est
trop,--meme pour un Turc! En Hollande, ou l'on n'a qu'une femme, il
est quelquefois bien difficile d'avoir raison dans son menage!
--Bon! bon! mon maitre! Ne parlons pas de cela!... Parlons-en le moins
possible!"
Puis, Bruno, se retournant vers le cafe toujours desert:
"Eh! mais il me semble que voila un cafe, dit-il. Nous nous sommes
extenues a descendre ce faubourg de Pera! Le soleil du la Turquie
chauffe comme une gueule de four, et je ne serais pas etonne que mon
maitre eprouvat le besoin de se rafraichir!
--Une facon de dire que tu as soif! repondit Van Mitten.--Eh bien,
entrons dans ce cafe."
Et tous deux allerent s'asseoir a une petite table, devant la facade
de l'etablissement.
"Cawadji?" cria Bruno, en frappant a l'europeenne.
Personne ne parut.
Bruno appela d'une voix forte.
Le proprietaire du cafe se montra au fond de sa boutique, mais ne mit
aucun empressement a venir.
"Des etrangers! murmura-t-il, des qu'il apercut les deux clients
installes devant la table! Croient-ils donc vraiment que...."
Enfin, il s'approcha.
--Cawadji, servez-nous un flacon d'eau de cerise, bien fraiche!
demanda Van Mitten.
--Au coup de canon! repondit le cafetier.
--Comment, de l'eau de cerise au coup de canon? s'ecria Bruno! Mais
non a la menthe, cawadji, a la menthe!
--Si vous n'avez pas d'eau de cerise, reprit Van Mitten, donnez-nous
un verre de rahtlokoum rose! Il parait que c'est excellent, si je m'en
rapporte a mon guide!
--Au coup de canon! repondit une seconde fois le cafetier, en haussant
les epaules.
--Mais a qui en a-t-il, avec son coup de canon? repliqua Bruno en
interrogeant son maitre.
--Voyons! reprit celui-ci, toujours accommodant, si vous n'avez pas de
rahtlokoum, donnez-nous une tasse de moka ... un sorbet ... ce qu'il
vous plaira, mon ami!
--Au coup de canon!
--Au coup de canon? repeta Van Mitten.
--Pas avant!" dit le cafetier.
Et, sans plus de facons, il rentra dans son etablissement.
"Allons, mon maitre, dit Bruno, quittons cette boutique! Il n'y a rien
a faire ici! Voyez-vous, ce malotru de Turc, qui vous repond par des
coups de canon!
--Viens, Bruno, repondit Van Mitten. Nous trouverons, sans doute,
quelque autre cafetier de meilleure composition!"
Et tous deux revinrent sur la place.
"Decidement, mon maitre, dit Bruno, il n'est pas trop tot que nous
rencontrions votre ami le seigneur Keraban. Nous saurions maintenant a
quoi nous en tenir, s'il eut ete a son comptoir!
--Oui, Bruno, mais un peu de patience! On nous a dit que nous le
trouverions sur cette place....
--Pas avant sept heures, mon maitre! C'est ici, a l'echelle de
Top-Hane, que son caique doit venir le prendre pour le transporter, de
l'autre cote du Bosphore, a sa villa de Scutari.
--En effet, Bruno, et cet estimable negociant saura bien nous mettre
au courant de ce qui se passe ici! Ah! celui-la, c'est un veritable
Osmanli, un fidele de ce parti des Vieux Turcs, qui ne veulent rien
admettre des choses actuelles, pas plus dans les idees que dans les
usages, qui protestent contre toutes les inventions de l'industrie
moderne, qui prennent une diligence de preference a un chemin de fer,
et une tartane de preference a un bateau a vapeur! Depuis vingt ans
que nous faisons des affaires ensemble, je ne me suis jamais apercu
que les idees de mon ami Keraban aient varie, si peu que ce soit.
Quand, voila trois ans, il est venu me voir a Rotterdam, il est arrive
en chaise de poste, et, au lieu de huit jours, il a mis un mois a s'y
rendre! Vois-tu, Bruno, j'ai vu bien des entetes dans ma vie, mais
d'un entetement comparable au sien, jamais!
--Il sera singulierement surpris de vous rencontrer ici, a
Constantinople! dit Bruno.
--Je le crois, repondit Van Mitten, et j'ai prefere lui faire cette
surprise! Mais, au moins, dans sa societe, nous serons en pleine
Turquie. Ah! ce n'est pas mon ami Keraban qui consentira jamais a
revetir le costume du Nizam, la redingote bleue et le fez rouge de ces
nouveaux Turcs!...
--Lorsqu'ils otent leur fez, dit en riant Bruno, ils ont l'air de
bouteilles qui se debouchent.
--Ah! ce cher et immutable Keraban! reprit Van Mitten. Il sera vetu
comme il l'etait lorsqu'il est venu me voir la-bas, a l'autre bout de
l'Europe, turban evase, cafetan jonquille ou cannelle....
--Un marchand de dattes, quoi! s'ecria Bruno.
--Oui, mais un marchand de dattes qui pourrait vendre des dattes d'or
... et meme en manger a tous ses repas! Voila! Il a fait le vrai
commerce qui convienne a ce pays! Negociant en tabac! Et comment ne
pas faire fortune dans une ville ou tout le monde fume du matin au
soir, et meme du soir au matin?
--Comment, on fume? s'ecria Bruno. Mais ou voyez-vous donc ces gens
qui fument, mon maitre? Personne ne fume, au contraire, personne! Et
moi qui m'attendais a rencontrer devant leur porte des groupes de
Turcs, enroules dans les serpentins de leurs narghiles, ou le long
tuyau de cerisier a la main et le bouquin d'ambre a la bouche! Mais
non! Pas meme un cigare! pas meme une cigarette!
--C'est a n'y rien comprendre, Bruno, repondit Van Mitten, et, en
verite, les rues de Rotterdam sont plus enfumees de tabac que les rues
de Constantinople!
--Ah ca! mon maitre, dit Bruno, etes-vous sur que nous ne nous soyons
pas trompes de route? Est-ce bien ici la capitale de la Turquie?
Gageons que nous sommes alles a l'oppose, que ceci n'est point la
Corne-d'Or, mais la Tamise, avec ses mille bateaux a vapeur! Tenez,
cette mosquee la-bas, ce n'est pas Sainte-Sophie, c'est Saint-Paul!
Constantinople, cette ville? Jamais! C'est Londres!
--Modere-toi, Bruno, repondit Van Mitten. Je te trouve beaucoup
trop nerveux pour un enfant de la Hollande! Reste calme, patient,
flegmatique, comme ton maitre, et ne t'etonne de rien. Nous avons
quitte Rotterdam a la suite ... de ce que tu sais....
--Oui!... oui!... fit Bruno, en hochant la tete.
--Nous sommes venus par Paris, le Saint-Gothard, l'Italie, Brindisi,
la Mediterranee, et tu aurais mauvaise grace a croire que le paquebot
des Messageries nous a deposes a London-Bridge, apres huit jours de
traversee, et non au pont de Galata!
--Cependant... dit Bruno.
--Je t'engage meme, en presence de mon ami Keraban, a ne point faire
de ces sortes de plaisanteries! Il pourrait bien les prendre fort mal,
discuter, s'enteter....
--On y veillera, mon maitre, repondit Bruno. Mais, puisqu'on ne
peut se rafraichir ici, il est bien permis, je suppose, de fumer sa
pipe!--Vous n'y voyez aucun inconvenient?
--Aucun, Bruno. En ma qualite de marchand de tabac, rien ne m'est plus
agreable que de voir fumer les gens! Je regrette meme que la nature
ne nous ait donne qu'une bouche! Il est vrai que le nez est la pour
priser le tabac....
--Et les dents pour le macher!" repondit Bruno.
Et tout en parlant, il bourrait son enorme pipe de porcelaine
peinturluree; puis, il l'alluma avec son briquet et en tira quelques
bouffees, non sans une evidente satisfaction.
Mais, en ce moment, les deux Turcs, qui avaient si singulierement
proteste contre les abstinences du Ramadan, reparurent sur la place.
Precisement, celui qui ne se genait point de fumer sa cigarette
apercut Bruno, flanant, la pipe a la bouche.
"Par Allah! dit-il a son compagnon, voila encore un de ces maudits
etrangers qui ose braver la defense du Koran! Je ne le souffrirai
pas....
--Eteins au moins ta cigarette! lui repondit l'autre.
--Oui!"
Et, jetant sa cigarette, il alla droit au digne Hollandais, qui ne
s'attendait point a etre interpelle de la sorte:
"Au coup de canon," dit-il!
Et il lui arracha brusquement sa pipe.
"Eh! ma pipe! s'ecria Bruno, que son maitre cherchait vainement a
contenir.
--Au coup de canon, chien de chretien!
--Chien de Turc toi-meme!
--Du calme, Bruno, dit Van Mitten.
--Qu'il me rende ma pipe, au moins! repliqua Bruno.
--Au coup de canon! repeta une derniere fois le Turc, en faisant
disparaitre la pipe dans les plis de son cafetan.
--Viens, Bruno, dit alors Van Mitten! Il ne faut jamais blesser les
usages des pays que l'on visite!
--Des usages de voleurs!
--Viens, te dis-je. Mon ami Keraban ne doit pas se trouver sur cette
place avant sept heures. Continuons donc notre promenade, et nous le
rejoindrons quand il en sera temps!"
Van Mitten entraina Bruno, tout depite d'avoir ete si violemment
separe d'une pipe, a laquelle il tenait en veritable fumeur.
Et, pendant qu'ils s'en allaient ainsi, les deux Turcs se disaient:
"En verite, ces etrangers se croient tout permis!...
--Meme de fumer avant le coucher du soleil!
--Veux-tu du feu? ajouta l'un.
--Volontiers!" repondit l'autre, en allumant une autre cigarette.
II
OU L'INTENDANT SCARPANTE ET LE CAPITAINE YARHUD S'ENTRETIENNENT DE
PROJETS QU'IL EST BON DE CONNAITRE.
Au moment ou Van Mitten et Bruno suivaient le quai de Top-Hane, du
cote de ce premier pont de bateaux de la Valideh-Sultane, qui
met Galata en communication avec l'antique Stamboul a travers la
Corne-d'Or, un Turc tournait rapidement le coin de la mosquee de
Mahmoud et s'arretait sur la place.
Il etait six heures alors. Pour la quatrieme fois de la journee, les
muezzins venaient de monter au balcon de ces minarets, dont le nombre
n'est jamais inferieur a quatre pour les mosquees de fondation
imperiale. Leur voix avait lentement retenti au-dessus de la ville,
appelant les fideles a la priere, et lancant dans l'espace cette
formule consacree: "_La Ilah il Allah ve Mohammed recoul Allah!_"
(Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophete de Dieu!)
Le Turc se retourna un instant, regarda les rares passants de la
place, s'avanca dans l'axe des diverses rues qui y aboutissent,
cherchant a voir, non sans quelques symptomes d'impatience, s'il ne
venait pas une personne qu'il attendait.
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