Keraban Le Tetu, Vol. II by Jules Verne
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Jules Verne >> Keraban Le Tetu, Vol. II
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Ah! si Van Mitten en avait eu le temps, quelles observations
precieuses il aurait sans doute faites et qui sont perdues pour les
erudits de la Hollande! Et pourquoi n'aurait-il pas retrouve l'endroit
precis ou Xenophon, general, historien, philosophe, livra bataille aux
Taoques et aux Chalybes en sortant du pays des Karduques, et ce mont
Chenium, d'ou les Grecs saluerent de leurs acclamations les flots si
desires du Pont-Euxin?
Mais Van Mitten n'avait ni le temps de voir ni le loisir d'etudier,
ou plutot on ne le lui laissait pas. Et alors Bruno de revenir a la
charge, de relancer son maitre, afin que celui-ci empruntat au
seigneur Keraban ce qu'il fallait pour se separer de lui.
"A Choppa!" repondait invariablement Van Mitten.
On se dirigea donc vers Choppa. Mais la, trouverait-on un moyen de
locomotion, un vehicule quelconque, pour remplacer la confortable
chaise, brisee au railway de Poti?
C'etait une assez grave complication. Il y avait encore pres de deux
cent cinquante lieues a faire, et dix-sept jours seulement jusqu'a
cette date du 30 courant. Or, c'etait a cette date que le seigneur
Keraban devait etre de retour! C'etait a cette date qu'Ahmet comptait
retrouver a la villa de Scutari la jeune Amasia qui l'y attendrait
pour la celebration du mariage! On comprend donc que l'oncle et le
neveu fussent non moins impatients l'un que l'autre. De la, un tres
serieux embarras sur la maniere dont s'accomplirait cette seconde
moitie du voyage.
De retrouver une chaise de poste ou tout simplement une voiture dans
ces petites bourgades perdues de l'Asie Mineure, il n'y fallait point
compter.
Force serait de s'accommoder de l'un des vehicules du pays, et cet
appareil de locomotion ne pourrait etre que des plus rudimentaires.
Ainsi donc, soucieux et pensifs, allaient, sur le chemin du littoral,
le seigneur Keraban a pied, Bruno trainant par la bride son cheval et
celui de son maitre qui preferait marcher a cote de son ami; Nizib,
monte et tenant la tete de la petite caravane. Quant a Ahmet, il avait
pris les devants, afin de preparer les logements a Choppa, et faire
l'acquisition d'un vehicule, de maniere a repartir au soleil levant.
La route se fit lentement et en silence. Le seigneur Keraban couvait
interieurement sa colere, qui se manifestait par ces mots souvent
repetes: "Cosaques, railway, wagon, Saffar!" Lui, Van Mitten, guettait
l'occasion de s'ouvrir a qui de droit de ses projets de separation;
mais il n'osait, ne trouvant pas le moment favorable, dans l'etat ou
etait son ami qui se fut enleve au moindre mot.
On arriva a Choppa a neuf heures du soir. Cette etape, faite a pied,
exigeait le repos de toute une nuit. L'auberge etait mediocre; mais,
la fatigue aidant, tous y dormirent leurs dix heures consecutives,
tandis qu'Ahmet, le soir meme, se mettait en campagne pour trouver un
moyen de transport.
Le lendemain, 14 septembre, a sept heures, une araba etait tout
attelee devant la porte de l'auberge.
Ah! qu'il y avait lieu de regretter l'antique chaise de poste,
remplacee par une sorte de charrette grossiere, montee sur deux roues,
dans laquelle trois personnes pouvaient a peine trouver place! Deux
chevaux a ses brancards, ce n'etait pas trop pour enlever cette lourde
machine. Tres heureusement, Ahmet avait pu faire recouvrir l'araba
d'une bache impermeable, tendue sur des cercles de bois, de maniere a
tenir contre le vent et la pluie. Il fallait donc s'en contenter en
attendant mieux; mais il n'etait pas probable que l'on put se rendre a
Trebizonde en plus confortable et plus rapide equipage.
On le comprendra aisement: a la vue de cette araba, Van Mitten, si
philosophe qu'il fut, et Bruno, absolument ereinte, ne purent
dissimuler une certaine grimace qu'un simple regard du seigneur
Keraban dissipa en un instant.
"Voila tout ce que j'ai pu trouver, mon oncle! dit Ahmet en montrant
l'araba.
--Et c'est tout ce qu'il nous faut! repondit Keraban, qui, pour rien
au monde, n'eut voulu laisser voir l'ombre d'un regret a l'endroit de
son excellente chaise de poste.
--Oui ... reprit Ahmet, avec une bonne litiere de paille dans cette
araba....
--Nous serons comme des princes, mon neveu!
--Des princes de theatre! murmura Bruno.
--Hein? fit Keraban.
--D'ailleurs, reprit Ahmet, nous ne sommes plus qu'a cent soixante
agatchs [Footnote: Environ soixante lieues.] de Trebizonde, et la, j'y
compte bien, nous pourrons nous refaire un meilleur equipage.
--Je repete que celui-ci suffira!" dit Keraban, en observant, sous
son sourcil fronce, s'il surprendrait au visage de ses compagnons
l'apparence d'une contradiction.
Mais tous, ecrases par ce formidable regard s'etaient fait une figure
impassible.
Voici ce qui fut convenu: le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno
devaient prendre place dans l'araba, dont l'un des chevaux serait
monte par le postillon, charge du soin de relayer apres chaque etape;
Ahmet et Nizib, tres habitues aux fatigues de l'equitation, suivraient
a cheval. On esperait ainsi ne point eprouver trop de retard jusqu'a
Trebizonde. La, dans cette importante ville, on aviserait au moyen de
terminer ce voyage le plus confortablement possible.
Le seigneur Keraban donna donc le signal du depart, apres que l'araba
eut ete munie de quelques vivres et ustensiles, sans compter les deux
narghiles, heureusement sauves de la collision, et qui furent mis a la
disposition de leurs proprietaires. D'ailleurs, les bourgades de cette
partie du littoral sont assez rapprochees les unes des autres. Il est
meme rare que plus de quatre a cinq lieues les separent. On pourrait
donc facilement se reposer ou se ravitailler, en admettant que
l'impatient Ahmet consentit a accorder quelques heures de repos et
surtout que les douckhans des villages fussent suffisamment
approvisionnes.
"En route!" repeta Ahmet apres son oncle, qui avait deja pris place
dans l'araba.
En ce moment, Bruno s'approcha de Van Mitten, et d'un ton grave,
presque imperieux:
"Mon maitre, dit-il, et cette proposition que vous devez faire au
seigneur Keraban?
--Je n'ai pas encore trouve l'occasion, repondit evasivement Van
Mitten. D'ailleurs, il ne me parait pas tres bien dispose....
--Ainsi, nous allons monter la-dedans? reprit Bruno en designant
l'araba d'un geste de profond dedain!
--Oui.... provisoirement!
--Mais quand vous deciderez-vous a faire cette demande d'argent de
laquelle depend notre liberte?
--A la prochaine bourgade, repondit Van Mitten.
--A la prochaine bourgade?...
--Oui! a Archawa!"
Bruno hocha la tete en signe de desapprobation et s'installa derriere
son maitre au fond de l'araba. La lourde charrette partit d'un assez
bon trot sur les pentes de la route.
Le temps laissait a desirer. Des nuages, d'apparence orageuse,
s'amoncelaient dans l'ouest. On sentait, au dela de l'horizon,
certaines menaces de bourrasque. Cette portion de la cote, battue de
plein fouet par les courants atmospheriques venus du large, ne devait
pas etre facile a suivre; mais on ne commande pas au temps, et les
fatalistes fideles de Mahomet savent mieux que tous autres le prendre
comme il vient. Toutefois, il etait a craindre que la mer Noire ne
continuat pas a justifier longtemps son nom grec de _Pontus Euxinus_,
le "bien hospitalier", mais plutot son nom turc de _Kara Dequitz_,
qui est de moins bon augure.
Fort heureusement, ce n'etait point la partie elevee et montagneuse du
Lazistan que coupait l'itineraire adopte. La, les routes manquent
absolument, et il faut s'aventurer a travers des forets que la hache
du bucheron n'a point encore amenagees. Le passage de l'araba y eut
ete a peu pres impossible. Mais la cote est plus praticable, et le
chemin n'y fait jamais defaut d'une bourgade a l'autre. Il circule au
milieu des arbres fruitiers, sous l'ombrage des noyers, des
chataigniers, entre les buissons de lauriers et de rosiers des Alpes,
enguirlandes par les inextricables sarments de la vigne sauvage.
Toutefois, si cette lisiere du Lazistan offre un passage assez facile
aux voyageurs, elle n'est pas saine dans ses parties basses. La
s'etendent des marecages pestilentiels; la regne le typhus a l'etat
endemique, depuis le mois d'aout jusqu'au mois de mai. Par bonheur
pour le seigneur Keraban et les siens, on etait en septembre, et leur
sante ne courait plus aucun risque. Des fatigues, oui! des maladies,
non! Or, si on ne se guerit pas toujours, on peut toujours se reposer.
Et lorsque le plus entete des Turcs raisonnait ainsi, ses compagnons
ne pouvaient rien avoir a lui repondre.
L'araba s'arreta a la bourgade d'Archawa, vers neuf heures du matin.
On se mit en mesure d'en repartir une heure apres, sans que Van Mitten
eut trouve le joint pour toucher un mot de ses fameux projets
d'emprunt a son ami Keraban.
De la, cette demande de Bruno:
"Eh bien, mon maitre, est-ce fait?...
--Non, Bruno, pas encore.
--Mais il serait temps de....
--A la prochaine bourgade!
--A la prochaine bourgade?...
--Oui, a Witse."
Et Bruno, qui, au point de vue pecuniaire, dependait de son maitre
comme son maitre dependait du seigneur Keraban, reprit place dans
l'araba, non sans dissimuler, cette fois, sa mauvaise humeur.
"Qu'a-t-il donc, ce garcon? demanda Keraban.
--Rien, se hata de repondre Van Mitten, pour detourner la
conversation. Un peu fatigue, peut-etre!
--Lui! repliqua Keraban. Il a une mine superbe! Je trouve meme qu'il
engraisse!
--Moi! s'ecria Bruno, touche au vif.
--Oui! il a des dispositions a devenir un beau et bon Turc, de
majestueuse corpulence!"
Van Mitten saisit le bras de Bruno qui allait eclater a ce compliment,
si inopportunement envoye, et Bruno se tut.
Cependant, l'araba se maintenait en bonne allure. Sans les cahots qui
provoquaient de violentes secousses a l'interieur, lesquelles se
traduisaientpar des contusions plus desagreables que douloureuses, il
n'y aurait rien eu a dire.
La route n'etait pas deserte. Quelques Lazes la parcouraient,
descendant les rampes des Alpes Pontiques, pour les besoins de leur
industrie ou de leur commerce. Si Van Mitten eut ete moins preoccupe
de son "interpellation", il aurait pu noter sur ses tablettes les
differences de costume qui existent entre les Caucasiens et les Lazes.
Une sorte de bonnet phrygien, dont les brides sont enroulees autour de
la tete en maniere de coiffure, remplace la calotte georgienne. Sur la
poitrine de ces montagnards, grands, bien faits, blancs de teint,
elegants et souples, s'ecartelent les deux cartouchieres disposees
comme les tuyaux d'une flute de Pan. Un fusil court de canon, un
poignard a large lame, fiche dans une ceinture bordee de cuivre,
constituent leur armement habituel.
Quelques aniers suivaient aussi la route et transportaient aux
villages maritimes les productions en fruits de toutes les especes,
qui se recoltent dans la zone moyenne.
En somme, si le temps eut ete plus sur, le ciel moins menacant, les
voyageurs n'auraient point eu trop a se plaindre du voyage, meme fait
dans ces conditions.
A onze heures du matin, ils arriverent a Witse sur l'ancien Pyxites,
dont le nom grec "buis" est suffisamment justifie par l'abondance de
ce vegetal aux environs. La, on dejeuna sommairement,--trop
sommairement, parait-il, au gre du seigneur Keraban,--qui, cette fois,
laissa echapper un grognement de mauvaise humeur.
Van Mitten ne trouva donc pas encore la l'occasion favorable pour lui
toucher deux mots de sa petite affaire. Et, au moment de partir,
lorsque Bruno, le tirant a part, lui dit:
"Eh bien, mon maitre?
--Eh bien, Bruno, a la bourgade prochaine.
--Comment?
--Oui! a Artachen!"
Et Bruno, outre d'une telle faiblesse, se coucha en grommelant au fond
de l'araba, tandis que son maitre jetait un coup d'oeil emu a ce
romantique paysage, ou se retrouvait toute la proprete hollandaise
unie au pittoresque italien.
Il en fut d'Artachen comme de Witse et d'Archawa. On y relaya a trois
heures du soir; on en repartit a quatre; mais, sur une serieuse mise
en demeure de Bruno, qui ne lui permettait plus de temporiser, son
maitre s'engagea a faire sa demande, avant d'arriver a la bourgade
d'Atina, ou il avait ete convenu que l'on passerait la nuit. Il y
avait cinq lieues a enlever pour atteindre cette bourgade,--ce qui
porterait a une quinzaine de lieues le parcours fait dans cette
journee. En verite, ce n'etait pas mal pour une simple charrette; mais
la pluie, qui menacait de tomber, allait la retarder, sans doute, en
rendant la route peu praticable.
Ahmet ne voyait pas sans inquietude la periode du mauvais temps
s'accuser avec cette obstination. Les nuages orageux grossissaient au
large. L'atmosphere alourdie rendait la respiration difficile. Tres
certainement, dans la nuit ou le soir, un orage eclaterait en mer.
Apres les premiers coups de foudre, l'espace, profondement trouble par
les decharges electriques, serait balaye a coups de bourrasque, et la
bourrasque ne se dechainerait pas sans que les vapeurs ne se
resolussent en pluie.
Or, trois voyageurs, c'etait tout ce que pouvait contenir l'araba. Ni
Ahmet, ni Nizib ne pourraient chercher un abri sous sa toile, qui,
d'ailleurs, ne resisterait peut-etre pas aux assauts de la tourmente.
Donc pour les cavaliers aussi bien que pour les autres, il y avait
urgence a gagner la prochaine bourgade.
Deux ou trois fois, le seigneur Keraban passa la tete hors de la bache
et regarda le ciel, qui se chargeait de plus en plus.
"Du mauvais temps? fit-il.
--Oui, mon oncle, repondit Ahmet. Puissions-nous arriver au relais
avant que l'orage n'eclate!
--Des que la pluie commencera a tomber, reprit Keraban, tu nous
rejoindras dans la charrette.
--Et qui me cedera sa place?
--Bruno! Ce brave garcon prendra ton cheval....
--Certainement," ajouta vivement Van Mitten, qui aurait eu mauvaise
grace a refuser ... pour son fidele serviteur.
Mais que l'on tienne pour certain qu'il ne le regarda pas en faisant
cette reponse. Il ne l'aurait pas ose. Bruno devait se tenir a quatre
pour ne point faire explosion. Son maitre le sentait bien. "Le mieux
est de nous depecher, reprit Ahmet. Si la tempete se dechaine, les
toiles de l'araba seront traversees en un instant, et la place n'y
sera plus tenable.
--Presse ton attelage, dit Keraban au postillon, et ne lui epargne
pas les coups de fouet!"
Et, de fait, le postillon, qui n'avait pas moins hate que ses
voyageurs d'arriver a Atina, ne les epargnait guere. Mais les pauvres
betes, accablees par la lourdeur de l'air, ne pouvaient se maintenir
au trot sur une route que le macadam n'avait pas encore nivelee.
Combien le seigneur Keraban et les siens durent envier le "tchapar",
dont l'equipage croisa leur araba vers les sept heures du soir!
C'etait le courrier anglais qui, toutes les deux semaines, transporte
a Teheran les depeches de l'Europe. Il n'emploie que douze jours pour
se rendre de Trebizonde a la capitale de la Perse, avec les deux ou
trois chevaux qui portent ses valises, et les quelques zapties qui
l'escortent. Mais, aux relais, on lui doit la preference sur tous
autres voyageurs, et Ahmet dut craindre, en arrivant a Atina, de n'y
plus trouver que des chevaux epuises.
Par bonheur, cette pensee ne vint point au seigneur Keraban. Il aurait
eu la une occasion toute naturelle d'exhaler de nouvelles plaintes, et
en eut profite, sans doute!
Peut-etre, d'ailleurs, cherchait-il cette occasion. Eh bien, elle lui
fut enfin fournie par Van Mitten.
Le Hollandais, ne pouvant plus reculer devant les promesses faites a
Bruno, se hasarda enfin a s'executer, mais en y mettant toute
l'adresse possible. Le mauvais temps qui menacait lui parut etre un
excellent exorde pour entrer en matiere.
"Ami Keraban, dit-il tout d'abord, du ton d'un homme qui ne veut point
donner de conseil, mais qui en demande plutot, que pensez-vous de cet
etat de l'atmosphere?
--Ce que j'en pense?...
--Oui! ... Vous le savez, nous touchons a l'equinoxe d'automne, et il
est a craindre que notre voyage ne soit pas aussi favorise pendant la
seconde partie que pendant la premiere!
--Eh bien, nous serons moins favorises, voila tout! repondit Keraban
d'une voix seche. Je n'ai pas le pouvoir de modifier a mon gre les
conditions atmospheriques! Je ne commande pas aux elements, que je
sache, Van Mitten!
--Non ... evidemment, repliqua le Hollandais, que ce debut
n'encourageait guere. Ce n'est pas ce que je veux dire, mon digne ami!
--Que voulez-vous dire, alors?
--Qu'apres tout, ce n'est peut-etre la qu'une apparence d'orage ou
tout au plus un orage qui passera....
--Tous les orages passent, Van Mitten! Ils durent plus ou moins
longtemps, ... comme les discussions, mais ils passent, ... et le beau
temps leur succede ... naturellement!
--A moins, fit observer Van Mitten, que l'atmosphere ne soit si
profondement troublee! ... Si ce n'etait pas la periode de
l'equinoxe....
--Quand on est dans l'equinoxe, repondit Keraban, il faut bien se
resigner a y etre! Je ne peux pas faire que nous ne soyons dans
l'equinoxe! ... On dirait, Van Mitten, que vous me le reprochez?
--Non! ... Je vous assure.... Vous reprocher ... moi, ami Keraban,"
repondit Van Mitten.
L'affaire s'engageait mal, c'etait trop evident. Peut-etre, s'il
n'avait eu derriere lui Bruno, dont il entendait les sourdes
incitations, peut-etre Van Mitten eut-il abandonne cette conversation
dangereuse, quitte a la reprendre plus tard. Mais il n'y avait plus
moyen de reculer,--d'autant moins que Keraban, l'interpellant, d'une
facon directe, cette fois, lui dit en froncant le sourcil:
"Qu'avez-vous donc, Van Mitten? On croirait que vous avez une
arriere-pensee?
--Moi?
--Oui, vous! Voyons! Expliquez-vous franchement! Je n'aime pas les
gens qui vous font mauvaise mine, sans dire pourquoi!
--Moi! vous faire mauvaise mine?
--Avez-vous quelque chose a me reprocher? Si je vous ai invite a
diner a Scutari, est-ce que je ne vous conduis pas a Scutari? Est-ce
ma faute, si ma chaise a ete brisee sur ce maudit chemin de fer?"
Oh! oui! c'etait sa faute et rien que sa faute! Mais le Hollandais se
garda bien de le lui reprocher!
"Est-ce ma faute, si le mauvais temps nous menace, quand nous n'avons
plus qu'une araba pour tout vehicule? Voyons! parlez!"
Van Mitten, trouble, ne savait deja plus que repondre. Il se borna
donc a demander a son peu endurant compagnon s'il comptait rester soit
a Atina, soit meme a Trebizonde, au cas ou le mauvais temps rendrait
le voyage trop difficile.
"Difficile ne veut pas dire impossible, n'est-ce pas? repondit
Keraban, et comme j'entends etre arrive a Scutari pour la fin du mois,
nous continuerons notre route, quand bien meme tous les elements
seraient conjures contre nous!"
Van Mitten fit appel alors a tout son courage, et formula, non sans
une evidente hesitation dans la voix, sa fameuse proposition.
"Eh bien, ami Keraban, dit-il, si cela ne vous contrarie pas trop, je
vous demanderai, pour Bruno et pour moi, la permission ... oui ... la
permission de rester a Atina.
--Vous me demandez la permission de rester a Atina?... repondit
Keraban en scandant chaque syllabe.
--Oui ... la permission ... l'autorisation, ... car je ne voudrais
rien faire sans votre aveu ... de ... de....
--De nous separer, n'est-ce pas?
--Oh! temporairement ... tres temporairement!... se hata d'ajouter
Van Mitten. Nous sommes bien fatigues, Bruno et moi! Nous prefererions
revenir par mer a Constantinople ... oui! ... par mer....
--Par mer?
--Oui ... ami Keraban.... Oh! je sais que vous n'aimez pas la mer!...
Je ne dis pas cela pour vous contrarier! ... Je comprends tres bien
que l'idee de faire une traversee quelconque vous soit desagreable!...
Aussi, je trouve tout naturel que vous continuiez a suivre la route du
littoral! ... Mais la fatigue commence a me rendre ce deplacement trop
penible ... et ... a le bien regarder, Bruno maigrit! ...
--Ah! ... Bruno maigrit! dit Keraban, sans meme se retourner vers
l'infortune serviteur, qui, d'une main febrile, montrait ses vetements
flottant sur son corps emacie.
--C'est pourquoi, ami Keraban, reprit Van Mitten, je vous prie de ne
pas trop nous en vouloir, si nous restons a la bourgade d'Atina, d'ou
nous gagnerons l'Europe dans des conditions plus acceptables! ... Je
vous le repete, nous vous retrouverons a Constantinople ... ou plutot
a Scutari, oui ... a Scutari, et ce n'est pas moi qui me ferai
attendre pour le mariage de mon jeune ami Ahmet!"
Van Mitten avait dit tout ce qu'il voulait dire. Il attendait la
reponse du seigneur Keraban. Serait-ce un simple acquiescement a une
demande si naturelle, ou se formulerait-elle par quelque prise a
partie dans un eclat de colere?
Le Hollandais courbait la tete, sans oser lever les yeux sur son
terrible compagnon.
"Van Mitten, repondit Keraban d'un ton plus calme qu'on n'aurait pu
l'esperer, Van Mitten, vous voudrez bien admettre que votre
proposition ait lieu de m'etonner, et qu'elle soit meme de nature a
provoquer....
--Ami Keraban! ... s'ecria Van Mitten, qui sur ce mot, crut a quelque
violence imminente.
--Laissez-moi achever, je vous prie! dit Keraban. Vous devez bien
penser que je ne puis voir cette separation sans un reel chagrin!
J'ajoute meme que je ne me serais pas attendu a cela de la part d'un
correspondant, lie a moi par trente ans d'affaires....
--Keraban! fit Van Mitten.
--Eh! par Allah! laissez-moi donc achever! s'ecria Keraban, qui ne
put retenir ce mouvement si naturel chez lui. Mais, apres tout, Van
Mitten, vous etes libre! Vous n'etes ni mon parent ni mon serviteur!
Vous n'etes que mon ami, et un ami peut tout se permettre, meme de
briser les liens d'une vieille amitie!
--Keraban!... mon cher Keraban!... repondit Van Mitten, tres emu de
ce reproche.
--Vous resterez donc a Atina, s'il vous plait de rester a Atina, ou
meme a Trebizonde, s'il vous plait de rester a Trebizonde!"
Et la-dessus, le seigneur Keraban s'accota dans son coin, comme un
homme qui n'a plus aupres de lui que des indifferents, des etrangers,
dont le hasard seul a fait ses compagnons de voyage.
En somme, si Bruno etait enchante de la tournure qu'avaient prise les
choses, Van Mitten ne laissait pas d'etre tres chagrine d'avoir cause
cette peine a son ami. Mais enfin, son projet avait reussi, et, bien
que l'idee lui en vint peut-etre, il ne pensa pas qu'il y eut lieu de
retirer sa proposition. D'ailleurs, Bruno etait la.
Restait alors la question d'argent, l'emprunt a contracter pour etre
en mesure, soit de demeurer quelque temps dans le pays, soit d'achever
le voyage dans d'autres conditions. Cela ne pouvait faire difficulte.
L'importante part qui revenait a Van Mitten dans sa maison de
Rotterdam, allait etre prochainement versee a la banque de
Constantinople, et le seigneur Keraban n'aurait qu'a se rembourser de
la somme pretee au moyen du cheque que lui donnerait le Hollandais.
"Ami Keraban? dit Van Mitten, apres quelques minutes d'un silence qui
ne fut interrompu par personne.
--Qu'y a-t-il encore, monsieur? demanda Keraban, comme s'il eut
repondu a quelque importun.
--En arrivant a Atina! ... reprit Van Mitten, que ce mot de
"monsieur" avait frappe au coeur.
--Eh bien, en arrivant a Atina, repondit Keraban, nous nous
separerons! ... C'est convenu!
--Oui, sans doute ... Keraban!"
En verite, il n'osa pas dire: mon ami Keraban!
"Oui ... sans doute.... Aussi je vous prierai de me laisser quelque
argent....
--De l'argent! Quel argent?...
--Une petite somme ... dont vous vous rembourserez ... a la Banque de
Constantinople....
--Une petite somme?
--Vous savez que je suis parti presque sans argent ... et, comme vous
vous etiez genereusement charge des frais de ce voyage....
--Ces frais ne regardent que moi!
--Soit! ... Je ne veux pas discuter....
--Je ne vous aurais pas laisse depenser une seule livre, repondit
Keraban, non pas meme une!
--Je vous en suis fort reconnaissant, repondit Van Mitten, mais
aujourd'hui, il ne me reste pas un seul para, et je vous serai oblige
de....
--Je n'ai point d'argent a vous preter, repondit sechement Keraban,
et il ne me reste, a moi, que ce qu'il faut pour achever ce voyage!
--Cependant ... vous me donnerez bien?...
--Rien, vous dis-je!
--Comment?... fit Bruno.
--Bruno se permet de parler, je crois!... dit Keraban d'un ton plein
de menaces.
--Sans doute, repliqua Bruno.
--Tais-toi, Bruno," dit Van Mitten, qui ne voulait pas que cette
intervention de son serviteur put envenimer le debat.
Bruno se tut.
"Mon cher Keraban, reprit Van Mitten, il ne s'agit, apres tout, que
d'une somme relativement minime, qui me permettra de demeurer quelques
jours a Trebizonde....
--Minime ou non, monsieur, dit Keraban, n'attendez absolument rien de
moi!
--Mille piastres suffiraient!...
--Ni mille, ni cent, ni dix, ni une! riposta Keraban, qui commencait
a se mettre en colere.
--Quoi! rien?
--Rien!
--Mais alors....
--Alors, vous n'avez qu'a continuer ce voyage avec nous, monsieur Van
Mitten. Vous ne manquerez de rien! Mais quant a vous laisser une
piastre, un para, un demi-para, pour vous permettre de vous promener a
votre convenance ... jamais!
--Jamais?...
--Jamais!"
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