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Les Cinq Cents Millions de la Begum by Jules Verne

J >> Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum

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Les cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne

TABLE DES MATIÈRES
I - OÙ MR. SHARP FAIT SON ENTRÉE
II - DEUX COPAINS
III - UN FAIT DIVERS
IV - PART Â DEUX
V - LA CITÉ DE L'ACIER
VI - LE PUITS ALBRECHT
VII - LE BLOC CENTRAL
VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
IX - « P. P. C. »
X - UN ARTICLE DE L' « UNSERE CENTURIE », REVUE ALLEMANDE
XI - UN DÎNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
XII - LE CONSEIL
XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT
XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
XVI - DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE
XVII - EXPLICATIONS À COUPS DE FUSIL
XVIII- L'AMANDE DU NOYAU
XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
XX - CONCLUSION

I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE

<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit à lui-même
le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.

Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqué le monologue, qui est
une des formes de la distraction.

C'était un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie à la fois grave et
aimable, un de ces individus dont on se dit à première vue : voilà un
brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune
recherche, le docteur était déjà rasé de frais et cravaté de blanc.

Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hôtel, à Brighton,
s'étalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
heures sonnaient à peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
tour de la ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son hôtel et de
lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
extenso_ d'un mémoire qu'il avait présenté l'avant-veille au grand
Congrès international d'Hygiène, sur un << compte-globules du sang >>
dont il était l'inventeur.

Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une
côtelette cuite à point, une tasse de thé fumant et quelques-unes de
ces rôties au beurre que les cuisinières anglaises font à merveille,
grâce aux petits pains spéciaux que les boulangers leur fournissent.

<< Oui, répétait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment très
bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
président, la réponse du docteur Cicogna, de Naples, les développements
de mon mémoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
photographié. >>

<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associé
s'exprime en français. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en débutant,
si je prends cette liberté ; mais ils comprennent assurément mieux ma
langue que je ne saurais parler la leur..." >>

<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas
plus exact et plus précis ! >>

Le docteur Sarrasin en était là de ses réflexions, lorsque le maître
des cérémonies lui-même -- on n'oserait donner un moindre titre à un
personnage si correctement vêtu de noir -- frappa à la porte et demanda
si << monsiou >> était visible...

<< Monsiou >> est une appellation générale que les Anglais se croient
obligés d'appliquer à tous les Français indistinctement, de même qu'ils
s'imagineraient manquer à toutes les règles de la civilité en ne
désignant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand
sous celui de << Herr >>. Peut-être, au surplus, ont-ils raison. Cette
habitude routinière a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblée
la nationalité des gens.

Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui était présentée. Assez
étonné de recevoir une visite en un pays où il ne connaissait personne,
il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carré de papier minuscule :

<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >>

Il savait qu'un << solicitor >> est le congénère anglais d'un avoué, ou
plutôt homme de loi hybride, intermédiaire entre le notaire, l'avoué et
l'avocat, -- le procureur d'autrefois.

<< Que diable puis-je avoir à démêler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >>

<< Vous êtes bien sûr que c'est pour moi ? reprit-il.

-- Oh ! yes, monsiou.

-- Eh bien ! faites entrer. >>

Le maître des cérémonies introduisit un homme jeune encore, que le
docteur, à première vue, classa dans la grande famille des << têtes de
mort >>. Ses lèvres minces ou plutôt desséchées, ses longues dents
blanches, ses cavités temporales presque à nu sous une peau
parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
vrille lui donnaient des titres incontestables à cette qualification.
Son squelette disparaissait des talons à l'occiput sous un <<
ulster-coat >> à grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignée
d'un sac de voyage en cuir verni.

Ce personnage entra, salua rapidement, posa à terre son sac et son
chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit :

<< William Henry Sharp junior, associé de la maison Billows, Green,
Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?...

-- Oui, monsieur.

-- François Sarrasin ?

-- C'est en effet mon nom.

-- De Douai ?

-- Douai est ma résidence.

-- Votre père s'appelait Isidore Sarrasin ?

-- C'est exact.

-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >>

Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :

<< Isidore Sarrasin est mort à Paris en 1857, VIème arrondissement, rue
Taranne, numéro 54, hôtel des Ecoles, actuellement démoli.

-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
voudriez-vous m'expliquer ?...

-- Le nom de sa mère était Julie Langévol, poursuivit Mr. Sharp,
imperturbable. Elle était originaire de Bar-le-Duc, fille de Bénédict
Langévol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
registres de la municipalité de ladite ville... Ces registres sont une
institution bien précieuse, monsieur, bien précieuse !... Hem !... hem
!... et soeur de Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème léger...

-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, émerveillé par cette
connaissance approfondie de sa généalogie, que vous paraissez sur ces
divers points mieux informé que moi. Il est vrai que le nom de famille
de ma grand-mère était Langévol, mais c'est tout ce que je sais d'elle.

-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-père,
Jean Sarrasin, qu'elle avait épousé en 1799. Tous deux allèrent
s'établir à Melun comme ferblantiers et y restèrent jusqu'en 1811, date
de la mort de Julie Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y
avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce moment,
le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouvée à
Paris...

-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraîné malgré lui par
cette précision toute mathématique. Mon grand-père vint s'établir à
Paris pour l'éducation de son fils, qui se destinait à la carrière
médicale. Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, où mon père
exerçait sa profession et où je suis né moi-même en 1822.

-- Vous êtes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frères ni de soeurs
?...

-- Non ! j'étais fils unique, et ma mère est morte deux ans après ma
naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >>

Mr. Sharp se leva.

<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononçant ces noms avec
le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
suis heureux de vous avoir découvert et d'être le premier à vous
présenter mes hommages ! >>

<< Cet homme est aliéné, pensa le docteur. C'est assez fréquent chez
les "têtes de mort". >>

Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.

<< Je ne suis pas fou le moins du monde, répondit-il avec calme. Vous
êtes, à l'heure actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet,
concédé, sur la présentation du gouverneur général de la province de
Bengale, à Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en 1819,
veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et décédé en 1841,
ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans postérité,
incapable et intestat, en 1869. La succession s'élevait, il y a trente
ans, à environ cinq millions de livres sterling. Elle est restée sous
séquestre et tutelle, et les intérêts en ont été capitalisés presque
intégralement pendant la vie du fils imbécile de Jean-Jacques Langévol.
Cette succession a été évaluée en 1870 au chiffre rond de vingt et un
millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
francs. En exécution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirmé par la
cour de Delhi, homologué par le Conseil privé, les biens immeubles et
mobiliers ont été vendus, les valeurs réalisées, et le total a été
placé en dépôt à la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq
cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
simple chèque, aussitôt après avoir fait vos preuves généalogiques en
cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre dès aujourd'hui à vous
faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel
acompte à valoir... >>

Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il resta un instant sans trouver un
mot à dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant
accepter comme fait expérimental ce rêve des _Mille et une nuits_, il
s'écria :

<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
de cette histoire, et comment avez-vous été conduit à me découvrir ?

-- Les preuves sont ici, répondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
cuir verni. Quant à la manière dont je vous ai trouvé, elle est fort
naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des
proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour
les nombreuses successions en déshérence qui sont enregistrées tous les
ans dans les possessions britanniques, est une spécialité de notre
maison. Or, précisément, l'héritage de la Bégum Gokool exerce notre
activité depuis un lustre entier. Nous avons porté nos investigations
de tous côtés, passé en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
trouver celle qui était issue d'Isidore. J'étais même arrivé à la
conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai
été frappé hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
du Congrès d'Hygiène, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'était pas
connu. Recourant aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches
manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette succession,
j'ai constaté avec étonnement que la ville de Douai avait échappé à
notre attention. Presque sûr désormais d'être sur la piste, j'ai pris
le train de Brighton, je vous ai vu à la sortie du Congrès, et ma
conviction a été faite. Vous êtes le portrait vivant de votre
grand-oncle Langévol, tel qu'il est représenté dans une photographie de
lui que nous possédons, d'après une toile du peintre indien Saranoni. >>

Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
Sarrasin. Cette photographie représentait un homme de haute taille avec
une barbe splendide, un turban à aigrette et une robe de brocart
chamarrée de vert, dans cette attitude particulière aux portraits
historiques d'un général en chef qui écrit un ordre d'attaque en
regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
vaguement la fumée d'une bataille et une charge de cavalerie.

<< Ces pièces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
bien me le permettre, prendre vos ordres. >>

Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à huit volumes
de dossiers, les uns imprimés, les autres manuscrits, les déposa sur la
table et sortit à reculons, en murmurant :

<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >>

Moitié croyant, moitié sceptique, le docteur prit les dossiers et
commença à les feuilleter.

Un examen rapide suffit pour lui démontrer que l'histoire était
parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hésiter, par
exemple, en présence d'un document imprimé sous ce titre :

<< _Rapport aux Très Honorables Lords du Conseil privé de la Reine,
déposé le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bégum
Gokool de Ragginahra, province de Bengale._

Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de propriété de
certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
ensemble de divers édifices, palais, bâtiments d'exploitation,
villages, objets mobiliers, trésors, armes, etc., provenant de la
succession de la Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis
successivement au tribunal civil d'Agra et à la Cour supérieure de
Delhi, il résulte qu'en 1819, la Bégum Gokool, veuve du rajah
Luckmissur et héritière de son propre chef de biens considérables,
épousa un étranger, français d'origine, du nom de Jean-Jacques
Langévol. Cet étranger, après avoir servi jusqu'en 1815 dans l'armée
française, où il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
36ème léger, s'embarqua à Nantes, lors du licenciement de l'armée de la
Loire, comme subrécargue d'un navire de commerce. Il arriva à Calcutta,
passa dans l'intérieur et obtint bientôt les fonctions de capitaine
instructeur dans la petite armée indigène que le rajah Luckmissur était
autorisé à entretenir. De ce grade, il ne tarda pas à s'élever à celui
de commandant en chef, et, peu de temps après la mort du rajah, il
obtint la main de sa veuve. Diverses considérations de politique
coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
périlleuse aux Européens d'Agra par Jean-Jacques Langévol, qui s'était
fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur général
de la province de Bengale à demander et obtenir pour l'époux de la
Bégum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
alors érigée en fief. La Bégum mourut en 1839, laissant l'usufruit de
ses biens à Langévol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
De leur mariage il n'y avait qu'un fils en état d'imbécillité depuis
son bas âge, et qu'il fallut immédiatement placer sous tutelle. Ses
biens ont été fidèlement administrés jusqu'à sa mort, survenue en 1869.
Il n'y a point d'héritiers connus de cette immense succession. Le
tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, à
la requête du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons
l'honneur de demander aux Lords du Conseil privé l'homologation de ces
jugements, etc. >> Suivaient les signatures.

Des copies certifiées des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de
vente, des ordres donnés pour le dépôt du capital à la Banque
d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
retrouver des héritiers Langévol, et toute une masse imposante de
documents du même ordre, ne permirent bientôt plus la moindre
hésitation au docteur Sarrasin. Il était bien et dûment le << next of
kin >> et successeur de la Bégum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
millions déposés dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que
l'épaisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes
authentiques de naissance et de décès !

Un pareil coup de fortune avait de quoi éblouir l'esprit le plus calme,
et le bon docteur ne put entièrement échapper à l'émotion qu'une
certitude aussi inattendue était faite pour causer. Toutefois, son
émotion fut de courte durée et ne se traduisit que par une rapide
promenade de quelques minutes à travers la chambre. Il reprit ensuite
possession de lui-même, se reprocha comme une faiblesse cette fièvre
passagère, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
absorbé en de profondes réflexions.

Puis, tout à coup, il se remit à marcher de long en large. Mais, cette
fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une
pensée généreuse et noble se développait en lui. Il l'accueillit, la
caressa, la choya, et, finalement, l'adopta.

A ce moment, on frappa à la porte. Mr. Sharp revenait.

<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
docteur. Me voici convaincu et mille fois votre obligé pour les peines
que vous vous êtes données.

-- Pas obligé du tout... simple affaire... mon métier.... répondit Mr.
Sharp. Puis-je espérer que Sir Bryah me conservera sa clientèle ?

-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je
vous demanderai seulement de renoncer à me donner ce titre absurde... >>

Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
physionomie de Mr. Sharp ; mais il était trop bon courtisan pour ne pas
céder.

<< Comme il vous plaira, vous êtes le maître, répondit-il. Je vais
reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.

-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.

-- Parfaitement, nous en avons copie. >>

Le docteur Sarrasin, resté seul, s'assit à son bureau, prit une feuille
de papier à lettres et écrivit ce qui suit :

<< Brighton,28 octobre 1871.

<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune énorme, colossale,
insensée ! Ne me crois pas atteint d'aliénation mentale et lis les deux
ou trois pièces imprimées que je joins à ma lettre. Tu y verras
clairement que je me trouve l'héritier d'un titre de baronnet anglais
ou plutôt indien, et d'un capital qui dépasse un demi-milliard de
francs, actuellement déposé à la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas,
mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle
fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir à notre
sagesse. Il y a une heure à peine que j'ai connaissance du fait, et
déjà le souci d'une pareille responsabilité étouffe à demi la joie
qu'en pensant à toi la certitude acquise m'avait d'abord causée.
Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans nos destinées... Modestes
pionniers de la science, nous étions heureux dans notre obscurité. Le
serons-nous encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n'ose te parler
d'une idée arrêtée dans ma pensée... à moins que cette fortune même ne
devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
charge-toi de l'apprendre à ta mère. Je suis assuré qu'en femme sensée,
elle l'accueillera avec calme et tranquillité. Quant à ta soeur, elle
est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tête.
D'ailleurs, elle est déjà solide, sa petite tête, et dut-elle
comprendre toutes les conséquences possibles de la nouvelle que je
t'annonce, je suis sûr qu'elle sera de nous tous celle que ce
changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
poignée de main à Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets
d'avenir.

<< Ton père affectionné, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >>

Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les plus
importants, à l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, élève à l'Ecole
centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>,
le docteur prit son chapeau, revêtit son pardessus et s'en alla au
Congrès. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait même
plus à ses millions.

II DEUX COPAINS

Octave Sarrasin, fils du docteur, n'était pas ce qu'on peut appeler
proprement un paresseux. Il n'était ni sot ni d'une intelligence
supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège
il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au
baccalauréat, il avait eu la note << passable >>. Repoussé une première
fois au concours de l'Ecole centrale, il avait été admis à la seconde
épreuve avec le numéro 127. C'était un caractère indécis, un de ces
esprits qui se contentent d'une certitude incomplète, qui vivent
toujours dans l'à-peu-près et passent à travers la vie comme des clairs
de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu'un
bouchon de liège est sur la crête d'une vague. Selon que le vent
souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l'équateur ou vers
le pôle. C'est le hasard qui décide de leur carrière. Si le docteur
Sarrasin ne se fût pas fait quelques illusions sur le caractère de son
fils, peut-être aurait-il hésité avant de lui écrire la lettre qu'on a
lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs
esprits.

Le bonheur avait voulu qu'au début de son éducation, Octave tombât sous
la domination d'une nature énergique dont l'influence un peu tyrannique
mais bienfaisante s'était de vive force imposée à lui. Au lycée
Charlemagne, où son père l'avait envoyé terminer ses études, Octave
s'était lié d'une amitié étroite avec un de ses camarades, un Alsacien,
Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientôt
écrasé de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.

Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, avait hérité d'une petite
rente qui suffisait tout juste à payer son collège. Sans Octave, qui
l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eût jamais mis le pied
hors des murs du lycée.

Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut bientôt celle du
jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il
comprit que toute sa vie devait appartenir à ces braves gens qui lui
tenaient lieu de père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement
à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et déjà sérieuse
fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
s'était donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui aimait l'étude,
une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
même temps, d'Octave un fils digne de son père. Cette dernière tâche,
il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
soeur, déjà supérieure pour son âge à son frère. Mais Marcel s'était
promis d'atteindre son double but.

C'est que Marcel Bruckmann était un de ces champions vaillants et
avisés que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans
la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait déjà par la
dureté et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacité de son
intelligence. Il était tout volonté et tout courage au-dedans, comme il
était au-dehors taillé à angles droits. Dès le collège, un besoin
impérieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme à la
balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manquât un prix
à sa moisson annuelle, il pensait l'année perdue. C'était à vingt ans
un grand corps déhanché et robuste, plein de vie et d'action, une
machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tête
intelligente était déjà de celles qui arrêtent le regard des esprits
attentifs. Entré le second à l'Ecole centrale, la même année qu'Octave,
il était résolu à en sortir le premier.

C'est d'ailleurs à son énergie persistante et surabondante pour deux
hommes qu'Octave avait dû son admission. Un an durant, Marcel l'avait
<< pistonné >>, poussé au travail, de haute lutte obligé au succès. Il
éprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitié
amicale, pareil à celui qu'un lion pourrait accorder à un jeune chien.
Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante
anémique et de la faire fructifier auprès de lui.

La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au moment où ils
passaient leurs examens. Dès le lendemain de la clôture du concours,
Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg
et l'Alsace avait exaspérée, était allé s'engager au 31ème bataillon de
chasseurs à pied. Aussitôt Octave avait suivi cet exemple.

Côte à côte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
campagne du siège. Marcel avait reçu à Champigny une balle au bras
droit ; à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni
galon ni blessure. A vrai dire, ce n'était pas sa faute, car il avait
toujours suivi son ami sous le feu. A peine était-il en arrière de six
mètres. Mais ces six mètres-là étaient tout.

Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux étudiants
habitaient ensemble deux chambres contiguës d'un modeste hôtel voisin
de l'école. Les malheurs de la France, la séparation de l'Alsace et de
la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel une maturité toute
virile.

<< C'est affaire à la jeunesse française, disait-il, de réparer les
fautes de ses pères, et c'est par le travail seul qu'elle peut y
arriver. >>

Debout à cinq heures, il obligeait Octave à l'imiter. Il l'entraînait
aux cours, et, à la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On
rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps à autre
d'une pipe et d'une tasse de café. On se couchait à dix heures, le
coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu'au bois de
Verrières, une promenade en forêt, deux fois par semaine un assaut de
boxe ou d'escrime, tels étaient leurs délassements. Octave manifestait
bien par instants des velléités de révolte, et jetait un coup d'oeil
d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller
voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, à la brasserie
Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
qu'elles reculaient le plus souvent.

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Saba Salman on a living library project showing why you shouldn't judge a book by its cover

The original manuscript of one of the most important American novels of the last century, Jack Kerouac's On the Road, went on display in the UK for the first time yesterday.

Kerouac wrote it in just three weeks, furiously tapping away on his typewriter on 3.6-metre (12ft) reels of paper.

The scroll, of eight reels taped together, was unfurled at the Barber Institute in Birmingham, 50 years after the novel was published in Britain.

"We're very excited," said the exhibition's curator Dick Ellis. He said there had been a lot of competition to get the scroll, which is on something of a world tour. "This is an iconic manuscript. It is a record of the huge effort Kerouac put into composing it."

About six metres of the scroll will be on display in a cabinet and while visitors will have to tilt their heads, Ellis believes they will get a much deeper knowledge of Kerouac.

It comes to Birmingham courtesy of Jim Irsay, owner of the Indianapolis Colts football team, who bought it for $2.4m in 2001. In the published novel, there are paragraph breaks but in the scroll, there are none. Kerouac did not have the time. The exhibition runs until January 28.

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