Les Cinq Cents Millions de la Begum by Jules Verne
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Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum
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Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis étaient,
selon leur coutume, assis côte à côte à la même table, sous l'abat-jour
d'une lampe commune. Marcel était plongé corps et âme dans un problème,
palpitant d'intérêt, de géométrie descriptive appliquée à la coupe des
pierres. Octave procédait avec un soin religieux à la fabrication,
malheureusement plus importante à son sens, d'un litre de café. C'était
un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, --
peut-être parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'échapper pour
quelques minutes à la terrible nécessité d'aligner des équations, dont
il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
goutte à goutte son eau bouillante à travers une couche épaisse de moka
en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. Mais
l'assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et il éprouvait
l'invincible besoin de la troubler de son bavardage.
<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout à coup. Ce
filtre antique et solennel n'est plus à la hauteur de la civilisation.
-- Achète un percolateur ! Cela t'empêchera peut-être de perdre une
heure tous les soirs à cette cuisine >>, répondit Marcel.
Et il se remit à son problème.
<< Une voûte a pour intrados un ellipsoïde à trois axes inégaux. Soit A
B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et
l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et
égal à c, ce qui rend la voûte surbaissée... >>
A ce moment, on frappa à la porte.
<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garçon de l'hôtel.
On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
étudiant.
<< C'est de mon père, fit Octave. Je reconnais l'écriture... Voilà ce
qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant à
petits coups le paquet de papiers.
Marcel savait comme lui que le docteur était en Angleterre. Son passage
à Paris, huit jours auparavant, avait même été signalé par un dîner de
Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui démodé, mais que le docteur
Sarrasin continuait de considérer comme le dernier mot du raffinement
parisien.
<< Tu me diras si ton père te parle de son Congrès d'Hygiène, dit
Marcel. C'est une bonne idée qu'il a eue d'aller là. Les savants
français sont trop portés à s'isoler. >>
Et Marcel reprit son problème :
<< ... L'extrados sera formé par un ellipsoïde semblable au premier
ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Après avoir
marqué les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
traçons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
>>
Un cri d'Octave lui fit relever la tête.
<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
tout pâle.
-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de
recevoir.
Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois,
jeta un coup d'oeil sur les documents imprimés qui l'accompagnaient, et
dit :
<< C'est curieux ! >>
Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma méthodiquement. Octave était
suspendu à ses lèvres.
<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix étranglée.
-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop de bon sens et d'esprit
scientifique pour accepter à l'étourdie une conviction pareille.
D'ailleurs, les preuves sont là, et c'est au fond très simple. >>
La pipe étant bien et dûment allumée, Marcel se remit au travail.
Octave restait les bras ballants, incapable même d'achever son café, à
plus forte raison d'assembler deux idées logiques. Pourtant, il avait
besoin de parler pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.
<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu
qu'un demi-milliard, c'est une fortune énorme ? >>
Marcel releva la tête et approuva :
<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-être pas une pareille en France,
et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, à peine cinq ou
six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.
- Et un titre par-dessus le marché ! reprit Octave, un titre de
baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionné d'en avoir un, mais
puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de même plus
élégant que de s'appeler Sarrasin tout court. >>
Marcel lança une bouffée de fumée et n'articula pas un mot. Cette
bouffée de fumée disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >>
<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme
tant de gens qui collent une particule à leur nom, ou s'inventent un
marquisat de carton ! Mais posséder un vrai titre, un titre
authentique, bien et dûment inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et
d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
souvent... >>
La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >>
<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >>
Il s'arrêta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
sur les millions.
<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre professeur de
mathématiques, rabâchait tous les ans, dans sa première leçon sur la
numération, qu'un demi-milliard est un nombre trop considérable pour
que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une
idée juste, si elles n'avaient à leur disposition les ressources d'une
représentation graphique ?... Te dis-tu bien qu'à un homme qui
verserait un franc à chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on
est l'héritier d'un demi-milliard de francs !
-- Un demi-milliard de francs ! s'écria Marcel, secoué par le mot plus
qu'il ne l'avait été par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
faire de mieux ? Ce serait de le donner à la France pour payer sa
rançon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !...
-- Ne va pas t'aviser au moins de suggérer une pareille idée à mon père
!... s'écria Octave du ton d'un homme effrayé. Il serait capable de
l'adopter ! Je vois déjà qu'il rumine quelque projet de sa façon !...
Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la
rente !
-- Allons, tu étais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour être
capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
qu'il eût mieux valu pour toi, sinon pour ton père, qui est un esprit
droit et sensé, que ce gros héritage fût réduit à des proportions plus
modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente à
partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >>
Et il se remit au travail.
Quant à Octave, il lui était impossible de rien faire, et il s'agita si
fort dans la chambre, que son ami, un peu impatienté, finit par lui
dire :
<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est évident que tu n'es
bon à rien ce soir !
-- Tu as raison >>, répondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
permission d'abandonner toute espèce de travail.
Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l'escalier et se trouva dans
la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arrêta sous un bec de gaz
pour relire la lettre de son père. Il avait besoin de s'assurer de
nouveau qu'il était bien éveillé.
<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... répétait-il. Cela fait
au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon père ne m'en
donnerait qu'un par an, comme pension, que la moitié d'un, que le quart
d'un, je serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec
de l'argent ! Je suis sûr que je saurais bien l'employer ! Je ne suis
pas un imbécile, n'est-ce pas ? On a été reçu à l'Ecole centrale !...
Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >>
Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.
<< J'aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
moment où je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'était.
Comme cela vient à point tout de même !... Un demi-milliard !...
Baronnet !... C'est drôle, maintenant que c'est venu, il me semble que
je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
toujours occupé à trimer sur des livres et des planches à dessin !...
Tout de même, c'est un fameux rêve ! >>
Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la rue de Rivoli.
Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin de la rue Royale, déboucha
sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides étalages
qu'avec indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
Maintenant, il s'y arrêta et songea avec un vif mouvement de joie que
tous ces trésors lui appartiendraient quand il le voudrait.
<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les
plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomètres, que le
lustre de l'Opéra verse ses cascades de lumière, que les violons
grincent, que les chanteuses s'égosillent ! C'est pour moi qu'on dresse
des pur-sang au fond des manèges, et que s'allume le Café Anglais !...
Paris est à moi !... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ?
N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien
quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
d'ivoire par-dessus le marché !... J'aurai des éléphants !... Je
chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht à vapeur pour me
conduire où je voudrai, m'arrêter et repartir à ma fantaisie !... A
propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle à ma mère. Si je
partais pour Douai !... Il y a l'école... Oh ! oh ! l'école ! on peut
s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer
une dépêche. Il comprendra bien que je suis pressé de voir ma mère et
ma soeur dans une pareille circonstance ! >>
Octave entra dans un bureau télégraphique, prévint son ami qu'il
partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il héla un fiacre et se
fit transporter à la gare du Nord.
Dès qu'il fut en wagon, il se reprit à développer son rêve.
A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à la porte de la
maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
émoi le paisible quartier des Aubettes.
<< Qui donc est malade ? se demandaient les commères d'une fenêtre à
l'autre.
-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
lucarne au dernier étage.
-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >>
Après dix minutes d'attente, Octave réussit à pénétrer dans la maison.
Sa mère et sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de
chambre, attendaient l'explication de cette visite.
La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt donné la clef du
mystère.
Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son fils et sa fille
en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait être à eux
maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer à des jeunes
gens qui possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les
femmes ont plus tôt fait que les hommes de s'habituer à ces grands
coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
c'était à lui, en somme, qu'il appartenait de décider de sa destinée et
de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à
Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa mère et de son frère ; mais
son imagination de treize ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que
celui de cette petite maison modeste où sa vie s'écoulait doucement
entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses parents. Elle ne
voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
changer grand-chose à son existence, et cette perspective ne la troubla
pas un instant.
Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme absorbé tout entier par les
occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
Ne pouvant partager les bonheurs que l'étude donnait au docteur
Sarrasin, elle s'était quelquefois sentie un peu seule à côté de ce
travailleur acharné, et avait par suite concentré sur ses deux enfants
toutes ses espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux un avenir
brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en
doutait pas, était appelé aux plus hautes destinées. Depuis qu'il avait
pris rang à l'Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes
ingénieurs s'était transformée dans son esprit en une pépinière
d'hommes illustres. Sa seule inquiétude était que la modestie de leur
fortune ne fût un obstacle, une difficulté tout au moins à la carrière
glorieuse de son fils, et ne nuisît plus tard à l'établissement de sa
fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari,
c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'être. Aussi sa
satisfaction fut- elle complète.
La mère et le fils passèrent une grande partie de la nuit à causer et à
faire des projets, tandis que Jeanne, très contente du présent, sans
aucun souci de l'avenir, s'était endormie dans un fauteuil.
Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :
<< Tu ne m'as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin à son fils. Ne lui
as-tu pas donné connaissance de la lettre de ton père ? Qu'en a-t-il
dit ?
-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage,
c'est un stoïque ! Je crois qu'il a été effrayé pour nous de l'énormité
de l'héritage ! Je dis pour nous ; mais son inquiétude ne remontait pas
jusqu'à mon père, dont le bon sens, disait-il, et la raison
scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère,
et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas caché qu'il eût préféré
un héritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...
-- Marcel n'avait peut-être pas tort, répondit Mme Sarrasin en
regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
fortune, pour certaines natures ! >>
Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les dernières paroles
de sa mère :
<< Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel
avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
! >>
Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira.
III UN FAIT DIVERS
En arrivant à la quatrième séance du Congrès d'Hygiène, le docteur
Sarrasin put constater que tous ses collègues I'accueillaient avec les
marques d'un respect extraordinaire. Jusque-là, c'était à peine si le
très noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretière, qui avait la
présidence nominale de l'assemblée, avait daigné s'apercevoir de
l'existence individuelle du médecin français.
Ce lord était un personnage auguste, dont le rôle se bornait à déclarer
la séance ouverte ou levée et à donner mécaniquement la parole aux
orateurs inscrits sur une liste qu'on plaçait devant lui. Il gardait
habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote
boutonnée -- non pas qu'il eût fait une chute de cheval --, mais
uniquement parce que cette attitude incommode a été donnée par les
sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.
Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, une perruque de
chiendent prétentieusement relevée en toupet sur un front qui sonnait
le creux, complétaient la figure la plus comiquement gourmée et la plus
follement raide qu'on pût voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une
pièce, comme s'il avait été de bois ou de carton-pâte. Ses yeux mêmes
semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
intermittentes, à la façon des yeux de poupée ou de mannequin.
Lors des premières présentations, le président du Congrès d'Hygiène
avait adressé au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
qui aurait pu se traduire ainsi :
<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner
votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
créature aussi éloignée de moi dans l'échelle des êtres !...
Mettez-vous à l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >>
Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
poussa la courtoisie jusqu'à lui montrer un siège vide à sa droite.
D'autre part, tous les membres du Congrès s'étaient levés.
Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement
flatteuse, et se disant qu'après réflexion le compte-globules avait
sans doute paru à ses confrères une découverte plus considérable qu'à
première vue, le docteur Sarrasin s'assit à la place qui lui était
offerte.
Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolèrent, lorsque Lord
Glandover se pencha à son oreille avec une contorsion des vertèbres
cervicales telle qu'il pouvait en résulter un torticolis violent pour
Sa Seigneurie :
<< J'apprends, dit-il, que vous êtes un homme de propriété considérable
? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >>
Lord Glandover paraissait désolé d'avoir pu traiter avec légèreté
l'équivalent en chair et en os d'une valeur monnayée aussi ronde. Toute
son attitude disait :
<< Pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?... Franchement ce n'est pas
bien ! Exposer les gens à des méprises semblables ! >>
Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un
sou de plus qu'aux séances précédentes, se demandait comment la
nouvelle avait déjà pu se répandre lorsque le docteur Ovidius, de
Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :
<< Vous voilà aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_
donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >>
Et il lui passa un numéro du journal, daté du matin même. On y lisait
le << fait divers >> suivant, dont la rédaction révélait suffisamment
l'auteur :
<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bégum
Gokool vient enfin de trouver son légitime héritier par les soins
habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
row, London. L'heureux propriétaire des vingt et un millions sterling,
actuellement déposés à la Banque d'Angleterre, est un médecin français,
le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analysé ici
même le beau mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et à
travers des péripéties qui formeraient à elles seules un véritable
roman, Mr. Sharp est arrivé à établir, sans contestation possible, que
le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
Langévol, baronnet, époux en secondes noces de la Bégum Gokool. Ce
soldat de fortune était, paraît-il, originaire de la petite ville
française de Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour l'envoi en
possession, que de simples formalités. La requête est déjà logée en
Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchaînement de circonstances
qui a accumulé sur la tête d'un savant français, avec un titre
britannique, les trésors entassés par une longue suite de rajahs
indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
se féliciter qu'un capital aussi considérable tombe en des mains qui
sauront en faire bon usage. >>
Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarié de
voir la nouvelle rendue publique. Ce n'était pas seulement à cause des
importunité que son expérience des choses humaines lui faisait déjà
prévoir, mais il était humilié de l'importance qu'on paraissait
attribuer à cet événement. Il lui semblait être rapetissé
personnellement de tout l'énorme chiffre de son capital. Ses travaux,
son mérite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
trouvaient déjà noyés dans cet océan d'or et d'argent, même aux yeux de
ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
l'intelligence supérieure et déliée, l'inventeur ingénieux, ils
voyaient le demi-milliard. Eût-il été un goitreux des Alpes, un
Hottentot abruti, un des spécimens les plus dégradés de l'humanité au
lieu d'en être un des représentants supérieurs, son poids eût été le
même. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> désormais vingt
et un millions sterling, ni plus, ni moins.
Cette idée l'écoeura, et le Congrès, qui regardait, avec une curiosité
toute scientifique, comment était fait un << demi milliardaire >>,
constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une
sorte de tristesse.
Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagère. La grandeur du but
auquel il avait résolu de consacrer cette fortune inespérée se
représenta tout à coup à la pensée du docteur et le rasséréna. Il
attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour
une communication.
Lord Glandover la lui accorda à l'instant et par préférence même au
docteur Ovidius. Il la lui aurait accordée, quand tout le Congrès s'y
serait opposé, quand tous les savants de l'Europe auraient protesté à
la fois contre ce tour de faveur ! Voilà ce que disait éloquemment
l'intonation toute spéciale de la voix du président.
<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
jours encore avant de vous faire part de la fortune singulière qui
m'arrive et des conséquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
science. Mais, le fait étant devenu public, il y aurait peut-être de
l'affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considérable, une somme de
plusieurs centaines de millions, actuellement déposée à la Banque
d'Angleterre, se trouve me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous
dire que je ne me considère, en ces conjonctures, que comme le
fidéicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est
pas à moi que ce capital appartient de droit, c'est à l'Humanité, c'est
au Progrès !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
unanimes. Tout le Congrès se lève, électrisé par cette déclaration._)
Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à ma place ce que je
veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour-
propre que de dévouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus !
Ne voyons que les résultats. Je le déclare donc, définitivement et sans
réserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas à
moi, il est à la science ! Voulez-vous être le parlement qui répartira
ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumières une confiance
suffisante pour prétendre en disposer en maître absolu. Je vous fais
juges, et vous-mêmes vous déciderez du meilleur emploi à donner à ce
trésor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Délire général._)
Le Congrès est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
montés sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, paraît menacé
d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient à
son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur
Sarrasin plaisante agréablement, et n'a pas la moindre intention de
réaliser un programme si extravagant.
<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu
un peu de silence, s'il m'est permis de suggérer un plan qu'il serait
aisé de développer et de perfectionner, je propose le suivant. >>
Ici le Congrès, revenu enfin au sang-froid, écoute avec une attention
religieuse.
<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui
nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel
d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques
déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils
s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d'air et
de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers
d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints
dans leur santé ; leur force productive diminue, et la société perd
ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux
plus précieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du
plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne
réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
le plan d'une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques
?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la
présenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui !
-- Tonnerre d'applaudissements._)
Les membres du Congrès, pris d'un transport de folie contagieuse, se
serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
l'enlèvent, le portent en triomphe autour de la salle.
<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu réintégrer sa place,
cette cité que chacun de nous voit déjà par les yeux de l'imagination,
qui peut être dans quelques mois une réalité, cette ville de la santé
et du bien-être, nous inviterions tous les peuples à venir la visiter,
nous en répandrions dans toutes les langues le plan et la description,
nous y appellerions les familles honnêtes que la pauvreté et le manque
de travail auraient chassées des pays encombrés. Celles aussi -- vous
ne vous étonnerez pas que j'y songe --, à qui la conquête étrangère a
fait une cruelle nécessité de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi
de leur activité, l'application de leur intelligence, et nous
apporteraient ces richesses morales, plus précieuses mille fois que les
mines d'or et de diamant. Nous aurions là de vastes collèges où la
jeunesse élevée d'après des principes sages, propres à développer et à
équilibrer toutes les facultés morales, physiques et intellectuelles,
nous préparerait des générations fortes pour l'avenir ! >>
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