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Les Cinq Cents Millions de la Begum by Jules Verne

J >> Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum

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Il faut renoncer à décrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >>
se succédèrent pendant plus d'un quart d'heure.

Le docteur Sarrasin était à peine parvenu à se rasseoir que Lord
Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura à son oreille en
clignant de l'oeil :

<< Bonne spéculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein
?... Affaire sûre, pourvu qu'elle soit bien lancée et patronnée de noms
choisis !... Tous les convalescents et les valétudinaires voudront
habiter là !... J'espère que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
n'est-ce pas ? >>

Le pauvre docteur, blessé de cette obstination à donner à ses actions
un mobile cupide, allait cette fois répondre à Sa Seigneurie, lorsqu'il
entendit le vice-président réclamer un vote de remerciement par
acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait
d'être soumise à l'assemblée.

<< Ce serait, dit-il, l'éternel honneur du Congrès de Brighton qu'une
idée si sublime y eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à
la générosité la plus inouïe... Et pourtant, maintenant que l'idée
était suggérée, on s'étonnait presque qu'elle n'eût pas déjà été mise
en pratique ! Combien de milliards dépensés en folles guerres, combien
de capitaux dissipés en spéculations ridicules auraient pu être
consacrés à un tel essai ! >>

L'orateur, en terminant, demandait, pour la cité nouvelle, comme un
juste hommage à son fondateur, le nom de << Sarrasina >>.

Sa motion était déjà acclamée, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, à
la requête du docteur Sarrasin lui-même.

<< Non, dit-il, mon nom n'a rien à faire en ceci. Gardons nous aussi
d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous
prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la chose ou à l'être
qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du bien-être, mais je
demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions
France-Ville ! >>

On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui était bien
due.

France-Ville était d'ores et déjà fondée en paroles ; elle allait,
grâce au procès-verbal qui devait clore la séance, exister aussi sur le
papier. On passa immédiatement à la discussion des articles généraux du
projet.

Mais il convient de laisser le Congrès à cette occupation pratique, si
différente des soins ordinairement réservés à ces assemblées, pour
suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, la fortune
du fait divers publié par le _Daily Telegraph_.

Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du
Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille
modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, apporta
le 1er novembre à Rotterdam.

Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et
secrétaire unique de l'_Echo néerlandais_ et traduit dans la langue de
Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
de la vapeur, au _Mémorial de Brême_. Là, il revêtit, sans changer de
corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en
allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
après avoir écrit en tête de la traduction : _Eine ubergrosse
Erbschaft_, ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et
d'abuser de la crédulité de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses
: _Correspondance spéciale de Brighton_ ?

Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion,
l'anecdote arriva à la rédaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui
lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se
contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
grave personne.

C'est après avoir passé par ces avatars successifs qu'elle fit enfin
son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains épaisses d'un gros
valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger de M. le
professeur Schultze, de l'Université d'Iéna.

Si haut placé que fût un tel personnage dans l'échelle des êtres, il ne
présentait à première vue rien d'extraordinaire. C'était un homme de
quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses épaules carrées
indiquaient une constitution robuste ; son front était chauve, et le
peu de cheveux qu'il avait gardés à l'occiput et aux tempes rappelaient
le blond filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne
trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s'en échappe, et cependant on
se sent comme gêné sitôt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur
Schultze était grande, garnie d'une de ces doubles rangées de dents
formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais enfermées dans des
lèvres minces, dont le principal emploi devait être de numéroter les
paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le professeur était
visiblement très satisfait pour lui-même.

Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
cheminée, regarda l'heure à une très jolie pendule de Barbedienne,
singulièrement dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui
l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :

<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive à six trente,
dernière heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de
retard. La première fois qu'il ne sera pas sur ma table à six heures
trente, vous quitterez mon service à huit.

-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dîner
maintenant ?

-- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à sept ! Vous le savez
depuis trois semaines que vous êtes chez moi ! Retenez aussi que je ne
change jamais une heure et que je ne répète jamais un ordre. >>

Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table et se remit à
écrire un mémoire qui devait paraître le surlendemain dans les _Annalen
für Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion à constater
que ce mémoire avait pour titre :

_Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à des degrés différents
de dégénérescence héréditaire ?_

Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le dîner, composé d'un
grand plat de saucisses aux choux, flanqué d'un gigantesque mooss de
bière, avait été discrètement servi sur un guéridon au coin du feu. Le
professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus
de complaisance qu'on n'en eût attendu d'un homme aussi sérieux. Puis
il sonna pour avoir son café, alluma une grande pipe de porcelaine et
se remit au travail.

Il était près de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
feuillet, et il passa aussitôt dans sa chambre à coucher pour y prendre
un repos bien gagné. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la
bande de son journal et en commença la lecture, avant de s'endormir. Au
moment où le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
attirée par un nom étranger, celui de << Langévol >>, dans le fait
divers relatif à l'héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
rappeler quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n'y
parvint pas. Après quelques minutes données à cette recherche vaine, il
jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientôt entendre un
ronflement sonore.

Cependant, par un phénomène physiologique que lui-même avait étudié et
expliqué avec de grands développements, ce nom de Langévol poursuivit
le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si bien que,
machinalement, en se réveillant le lendemain matin, il se surprit à le
répéter.

Tout à coup, et au moment où il allait demander à sa montre quelle
heure il était, il fut illuminé d'un éclair subit. Se jetant alors sur
le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
concentrer ses idées, l'alinéa qu'il avait failli la veille laisser
passer inaperçu. La lumière, évidemment, se faisait dans son cerveau,
car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il
courut à la cheminée, détacha un petit portrait en miniature pendu près
de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
poussiéreux qui en formait l'envers.

Le professeur ne s'était pas trompé. Derrière le portrait, on lisait ce
nom tracé d'une encre jaunâtre, presque effacé par un demi-siècle :

<< _Thérèse Schultze eingeborene Langévol_ >> (Thérèse Schultze née
Langévol).

Le soir même, le professeur avait pris le train direct pour Londres.

IV PART A DEUX

Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze arrivait à la gare
de Charing-Cross. A midi, il se présentait au numéro 93, Southampton
row, dans une grande salle divisée en deux parties par une barrière de
bois -- côté de MM. les clercs, côté du public --, meublée de six
chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un
dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
étaient en train de manger paisiblement le déjeuner de pain et de
fromage traditionnel en tous les pays de basoche.

<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la même
voix dont il demandait son dîner.

-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?

- Le professeur Schultze, d'Iéna, affaire Langévol. >>

Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau
acoustique et reçut en réponse dans le pavillon de sa propre oreille
une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
traduire ainsi :

<< Au diable l'affaire Langévol ! Encore un fou qui croit avoir des
titres ! >>

Réponse du jeune clerc :

<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agréable,
mais ce n'est pas la tête du premier venu. >>

Nouvelle exclamation mystérieuse :

<< Et il vient d'Allemagne ?...

-- Il le dit, du moins. >>

Un soupir passa à travers le tuyau :

<< Faites monter.

- Deux étages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant
un passage intérieur.

Le professeur s'enfonça dans le couloir, monta les deux étages et se
trouva devant une porte matelassée, où le nom de Mr. Sharp se détachait
en lettres noires sur un fond de cuivre.

Ce personnage était assis devant un grand bureau d'acajou, dans un
cabinet vulgaire à tapis de feutre, chaises de cuir et larges
cartonniers béants. Il se souleva à peine sur son fauteuil, et, selon
l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit à feuilleter
des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air très occupé.
Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'était placé
auprès de lui :

<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amène.
Mon temps est extraordinairement limité, et je ne puis vous donner
qu'un très petit nombre de minutes. >>

Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
s'inquiétait assez peu de la nature de cet accueil.

<< Peut-être trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes
supplémentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amène.

-- Parlez donc, monsieur.

-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, de Bar-le-Duc,
et je suis le petit-fils de sa soeur aînée, Thérèse Langévol, mariée en
1792 à mon grand-père Martin Schultze, chirurgien à l'armée de
Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon
grand-oncle écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de son
passage à la maison, après la bataille d'Iéna, sans compter les pièces
dûment légalisées qui établissent ma filiation. >>

Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il
donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
est vrai que c'était le seul point où il était inépuisable. En effet,
il s'agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, Anglais, la nécessité
de faire prédominer la race germanique sur toutes les autres. S'il
poursuivait l'idée de réclamer cette succession, c'était surtout pour
l'arracher des mains françaises, qui ne pourraient en faire que quelque
inepte usage !... Ce qu'il détestait dans son adversaire, c'était
surtout sa nationalité !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
assurément, etc. Mais l'idée qu'un prétendu savant, qu'un Français
pourrait employer cet énorme capital au service des idées françaises,
le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
droits à outrance.

A première vue, la liaison des idées pouvait ne pas être évidente entre
cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp
avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport
supérieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race
germanique en général et les aspirations particulières de l'individu
Schultze vers l'héritage de la Bégum. Elles étaient, au fond, du même
ordre.

D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il pût
être pour un professeur à l'Université d'Iéna d'avoir des rapports de
parenté avec des gens de race inférieure, il était évident qu'une
aïeule française avait sa part de responsabilité dans la fabrication de
ce produit humain sans égal. Seulement, cette parenté d'un degré
secondaire à celle du docteur Sarrasin ne lui créait aussi que des
droits secondaires à ladite succession. Le solicitor vit cependant la
possibilité de les soutenir avec quelques apparences de légalité et,
dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout à l'avantage de
Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langévol, déjà
belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du
_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbré,
d'actes, de pièces de toute nature s'étendit devant les yeux de l'homme
de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea à un compromis ménagé
par lui, Sharp, dans l'intérêt de ses deux clients, et qui lui
rapporterait, à lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit.

Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les titres du docteur
Sarrasin, lui donna les preuves à l'appui et lui insinua que, si
Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences
seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient
pas à un bon procès >> --, que lui donnait sa parenté avec le docteur,
il comptait que le sens si remarquable de la justice que possédaient
tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient
aussi, en cette occasion, des droits d'ordre différent, mais bien plus
impérieux, à la reconnaissance du professeur.

Celui-ci était trop bien doué pour ne pas comprendre la logique du
raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en
repos, sans toutefois rien préciser.

Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire à
loisir et le reconduisit avec des égards marqués. Il n'était plus
question à cette heure de ces minutes strictement limitées, dont il se
disait si avare !

Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant
à faire valoir sur l'héritage de la Bégum, mais persuadé cependant
qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle
était toujours méritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
tourner à l'avantage de la première.

L'important était de tâter l'opinion du docteur Sarrasin. Une dépêche
télégraphique, immédiatement expédiée à Brighton, amenait vers cinq
heures le savant français dans le cabinet du solicitor.

Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'étonna Mr. Sharp
l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
déclara en toute loyauté qu'en effet il se rappelait avoir entendu
parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante élevée
par une femme riche et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait
mariée en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degré
précis de parenté de cette grand-tante.

Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, soigneusement cataloguées
dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur.

Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matière à procès, et
les procès de ce genre peuvent aisément traîner en longueur. A la
vérité, on n'était pas obligé de faire à la partie adverse l'aveu de
cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
dans sa sincérité, à son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont Herr Schultze avait parlé, et
qui étaient une présomption en sa faveur. Présomption faible à la
vérité, dénuée de tout caractère légal, mais enfin présomption...
D'autres preuves seraient sans doute exhumées de la poussière des
archives municipales. Peut-être même la partie adverse, à défaut de
pièces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il
fallait tout prévoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
n'assigneraient même pas à cette Thérèse Langévol, subitement sortie de
terre, et à ses représentants actuels, des droits supérieurs à ceux du
docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
vérifications, solution lointaine !... Les probabilités de gain étant
considérables des deux parts, on formerait aisément de chaque côté une
compagnie en commandite pour avancer les frais de la procédure et
épuiser tous les moyens de juridiction. Un procès célèbre du même genre
avait été pendant quatre-vingt-trois années consécutives en Cour de
Chancellerie et ne s'était terminé que faute de fonds : intérêts et
capital, tout y avait passé !... Enquêtes, commissions, transports,
procédures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
pourrait être encore indécise, et le demi milliard toujours endormi à
la Banque...

Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait quand il
s'arrêterait. Sans accepter pour parole d'évangile tout ce qu'il
entendait, une sorte de découragement se glissait dans son âme. Comme
un voyageur penché à l'avant d'un navire voit le port où il croyait
entrer s'éloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaître, il
se disait qu'il n'était pas impossible que cette fortune, tout à
l'heure si proche et d'un emploi déjà tout trouvé, ne finît par passer
à l'état gazeux et s'évanouir !

<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor.

Que faire ?... Hem !... C'était difficile à déterminer. Plus difficile
encore à réaliser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui,
Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise était une excellente
justice -- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, décidément
un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus
sûre !... Assurément le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
quelques années d'être en possession de cet héritage, si toutefois...
hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !...

Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ébranlé dans
sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une série
d'interminables procès, ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son
beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en éprouver
quelque regret.

Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laissé
son adresse. Il lui annonça que le docteur Sarrasin n'avait jamais
entendu parler d'une Thérèse Langévol, contestait formellement
l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait à
toute transaction.

Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien établis,
qu'à << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un
désintéressement absolu, une véritable curiosité d'amateur, n'avait
certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un
solicitor, sinon un procès, dix procès, trente ans de procès, comme la
cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
en était ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze
une offre suspecte de sa part, il aurait poussé le désintéressement
jusqu'à lui indiquer un de ses confrères, qu'il pût charger de ses
intérêts... Et certes le choix avait de l'importance ! La carrière
légale était devenue un véritable grand chemin !... Les aventuriers et
les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
!...

<< Si le docteur français voulait s'arranger, combien cela coûterait-il
? >> demanda le professeur.

Homme sage, les paroles ne pouvaient l'étourdir ! Homme pratique, il
allait droit au but sans perdre un temps précieux en chemin ! Mr. Sharp
fut un peu déconcerté par cette façon d'agir. Il représenta à Herr
Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en
pouvait prévoir la fin quand on en était au commencement ; que, pour
amener M. Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les choses
afin de ne pas lui laisser connaître que lui, Schultze, était déjà prêt
à une transaction.

<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
remettez-vous- en à moi et je réponds de tout.

-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j'aimerais savoir à quoi m'en
tenir. >>

Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à quel chiffre le
solicitor évaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser là-
dessus carte blanche.

Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le lendemain par Mr. Sharp,
lui demanda avec tranquillité s'il avait quelques nouvelles sérieuses à
lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillité même, l'informa
qu'un examen sérieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-être de
couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction à ce
prétendant nouveau. C'était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
conseil essentiellement désintéressé et que bien peu de solicitors
eussent donné à la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
propre à régler rapidement cette affaire, qu'il considérait avec des
yeux presque paternels.

Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait relativement
assez sages. Il s'était si bien habitué depuis quelques jours à l'idée
de réaliser immédiatement son rêve scientifique, qu'il subordonnait
tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
l'exécuter aurait été maintenant pour lui une cruelle déception. Peu
familier d'ailleurs avec les questions légales et financières, et sans
être dupe des belles paroles de maître Sharp, il aurait fait bon marché
de ses droits pour une bonne somme payée comptant qui lui permît de
passer de la théorie à la pratique. Il donna donc également carte
blanche à Mr. Sharp et repartit.

Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il était bien vrai qu'un
autre aurait peut-être cédé, à sa place, à la tentation d'entamer et de
prolonger des procédures destinées à devenir, pour son étude, une
grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp n'était pas de ces gens qui font
des spéculations à long terme. Il voyait à sa portée le moyen facile
d'opérer d'un coup une abondante moisson, et il avait résolu de le
saisir. Le lendemain, il écrivit au docteur en lui laissant entrevoir
que Herr Schultze ne serait peut-être pas opposé à toute idée
d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait alternativement à
l'un et à l'autre que la partie adverse ne voulait décidément rien
entendre, et que, par surcroît, il était question d'un troisième
candidat alléché par l'odeur...

Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
s'élevait subitement une objection imprévue qui dérangeait tout. Ce
n'était plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hésitations,
fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se décider à tirer l'hameçon, tant
il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se débattît et ne fît
casser la corde. Mais tant de précaution était, en ce cas, superflu.
Dès le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
voulait avant tout s'épargner les ennuis d'un procès, avait été prêt
pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
psychologique, selon l'expression célèbre, était arrivé, ou que, dans
son langage moins noble, son client était << cuit à point >>, il
démasqua tout à coup ses batteries et proposa une transaction immédiate.

Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, qui offrait
de partager le différend entre les parties, de leur compter à chacun
deux cent cinquante millions et de ne prendre à titre de commission que
l'excédent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.

Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, lorsqu'il
vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
superbe. Il était tout prêt à signer, il ne demandait qu'à signer, il
aurait voté par-dessus le marché des statues d'or au banquier Stilbing,
au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à toute la chicane du
Royaume-Uni.

Les actes étaient rédigés, les témoins racolés, les machines à timbrer
de Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze s'était rendu.
Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en frémissant
qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
Sarrasin, il en eût été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt
terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage
égal, les deux héritiers reçurent chacun un chèque à valoir de cent
mille livres sterling, payable à vue, et des promesses de règlement
définitif, aussitôt après l'accomplissement des formalités légales.

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President Obama teams up with one of Marvel's greatest heroes, reports Alison Flood

Here's Michael Wolff, still doing the rounds promoting his Rupert Murdoch biography, The man who owns the news. This interview with Jon Stewart is fun. It starts off with Wolff saying: "You wanna start a rumour, tell Rupert. He's the biggest gossip I've ever met." And there's an amusing pay-off too. (Via Comedy Central/The E&P Pub)

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For many years my local corner shop displayed a large sign in its window telling local residents to "use us or lose us!" It always looked a rather toothless threat to me. After all, if I didn't use them, what difference would it make to me if they weren't there? And surely a corner shop, one that had been there for years, would have enough customers to survive without recourse to such apocalyptic warning? But it didn't and was soon converted into flats.

This community shop was destroyed not so much by the pressures of the supermarkets or people's commuting patterns, but simply by customer apathy. It's something to think about as crime writers and readers across the world mourn the imminent passing of Maxim Jakubowski's celebrated Charing Cross Road bookshop in London, Murder One.

Apathy is a strange word to connect to a bookstore that thrives on passion. It's noticeable when you walk through the door, when you speak to the friendly, knowledgeable staff, when you look at the shelves and see the vast range of titles on offer. This isn't your regular kind of bookstore: the first time I visited spent a whole lunch break looking up and down, from floor to ceiling from table to table; it was an hour that changed my perception of both crime writing and of bookselling.

Murder One was – and for a few weeks will remain – a shop that took crime seriously. Not in the sense that it intellectualised it, or made unsubstantiated claims for its importance, but in the way that it treated crime writing with the respect it was due. With a genre that has so many off-shoots, branches and sub-genres, it took a shop of Murder One's calibre to show just how diverse, interesting and mentally stimulating crime could be – far more than the guilty pleasure I had, until then, considered it.

Thanks to judicious recommendations, enticing table displays and hours of foraging among the stacks, I discovered writers that I would never have picked up, let alone read. You could always get the latest blockbuster, but delve a little deeper and you'd find books that were not stocked anywhere else, novels that, like the perfect crime, were hidden from public view. The Martin Beck novels by Sjöwall & Wahlöö – probably my favourite sequence of novels in any genre – were introduced to me via Murder One, as were Kem Nunn, Sue Grafton, and Henning Mankell. It's also the staff of Murder One who piqued my interest in the inimitable Fred Vargas, and I can't thank them enough for the introduction.

Inclusive and without snobbery, Murder One amply demonstrated that the best bookshops are places not just of commerce, but of community; places that make feel you belong. It's the kind of store that bibliophiles dream about: well-stocked, well-staffed and shabby enough to lose days browsing within. It's just unfortunate that such shops don't have enough paying customers to keep them afloat, or that these customers visit all too infrequently – something of which I'm certainly guilty.

These kinds of shops are facing a long, bloody battle – and one which, without significant reinforcements, they are likely to lose. As we hear of the travesty of another brilliant independent going down, we'll mourn the loss, wring our hands and damn Amazon and the supermarkets and Waterstone's. Yet perhaps the most important detail we'll probably keep under wraps: the last time we actually spent any money there.

Murder One closing its doors for the final time is undoubtedly a .38 shell for independent bookshops, but whether it's body blow or a warning shot all depends upon us, the consumers. No one, no matter how iconic or established, can exist on fond memories alone: just ask Woolworths. Use these shops now, because it doesn't take a master sleuth to deduce what will happen if we don't.

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