Les Cinq Cents Millions de la Begum by Jules Verne
J >>
Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum
Pages:
1 |
2 |
3 | 4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13
Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supériorité anglo-
saxonne, cette étonnante affaire.
On assure que le soir même, en dînant à Cobden-Club avec son ami
Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne à la santé du docteur
Sarrasin, un autre à la santé du professeur Schultze, et se laissa
aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation indiscrète : <<
_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >>
La vérité est que le banquier Stilbing considérait son hôte comme un
pauvre homme, qui avait lâché pour vingt-sept millions une affaire de
cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du moment, en
effet, où lui, Herr Schultze, se sentait forcé d'accepter tout
arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme
comme le docteur Sarrasin, un Celte, léger, mobile, et, bien
certainement, visionnaire !
Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
ville française dans des conditions d'hygiène morale et physique
propres à développer toutes les qualités de la race et à former de
jeunes générations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
paraissait absurde, et, à son sens, devait échouer, comme opposée à la
loi de progrès qui décrétait l'effondrement de la race latine, son
asservissement à la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
totale de la surface du globe. Cependant, ces résultats pouvaient être
tenus en échec si le programme du docteur avait un commencement de
réalisation, à plus forte raison si l'on pouvait croire à son succès.
Il appartenait donc à tout Saxon, dans l'intérêt de l'ordre général et
pour obéir à une loi inéluctable, de mettre à néant, s'il le pouvait,
une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
de chimie à l'Université d'Iéna, connu par ses nombreux travaux
comparatifs sur les différentes races humaines -- travaux où il était
prouvé que la race germanique devait les absorber toutes --, il était
clair enfin qu'il était particulièrement désigné par la grande force
constamment créative et destructive de la nature, pour anéantir ces
pygmées qui se rebellaient contre elle. De toute éternité, il avait été
arrêté que Thérèse Langévol épouserait Martin Schultze, et qu'un jour
les deux nationalités, se trouvant en présence dans la personne du
docteur français et du professeur allemand, celui-ci écraserait
celui-là. Déjà il avait en main la moitié de la fortune du docteur.
C'était l'instrument qu'il lui fallait.
D'ailleurs, ce projet n'était pour Herr Schultze que très secondaire ;
il ne faisait que s'ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait
pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland.
Cependant, voulant connaître à fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait déjà
l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congrès international
d'Hygiène et en suivit assidûment les séances. C'est au sortir de cette
assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
Sarrasin lui- même, l'entendirent un jour faire cette déclaration :
qu'il s'élèverait en même temps que France-Ville une cité forte qui ne
laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et anormale.
<< J'espère, ajouta-t-il, que l'expérience que nous ferons sur elle
servira d'exemple au monde ! >>
Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fût pour l'humanité,
n'en était pas à avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne
méritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
paroles de son adversaire, pensant, en homme sensé, qu'aucune menace ne
devait être négligée. Quelque temps après, écrivant à Marcel pour
l'inviter à l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser au jeune
Alsacien que le bon docteur aurait là un rude adversaire. Et comme le
docteur ajoutait :
<< Nous aurons besoin d'hommes forts et énergiques, de savants actifs,
non seulement pour édifier, mais pour nous défendre >>, Marcel lui
répondit :
<< Si je ne puis immédiatement vous apporter mon concours pour la
fondation de votre cité, comptez cependant que vous me trouverez en
temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
que vous me dépeignez si bien. Ma qualité d'Alsacien me donne le droit
de m'occuper de ses affaires. De près ou de loin, je vous suis tout
dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou même quelques
années sans entendre parler de moi, ne vous en inquiétez pas. De loin
comme de près, je n'aurai qu'une pensée : travailler pour vous, et, par
conséquent, servir la France. >>
V LA CITE DE L'ACIER
Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l'héritage
de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers et la scène est
transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, à dix lieues
du littoral du Pacifique. Là s'étend un district vague encore, mal
délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
sorte de Suisse américaine.
Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les
pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui
séparent de longues chaînes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage
de tous les sites pris à vol d'oiseau.
Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse européenne, livrée
aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître d'hôtel. Ce
n'est qu'un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins
séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille.
Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l'oreille aux bruits
de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland,
le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne.
Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol
soit machiné comme les dessous d'un théâtre, que ces roches
gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment à l'autre
s'abîmer dans de mystérieuses profondeurs.
Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs
des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunâtres, de petits tas de
scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté
par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante,
gouffre sans fond, pareil au cratère d'un volcan éteint. L'air est
chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de
mémoire d'homme on n'y a vu un papillon.
Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent
se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaînes de collines
maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << désert rouge >>, à cause
de la couleur du sol, tout imprégné d'oxydes de fer, et ce qu'on
appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>.
Qu'on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol
sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque
ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a déployé tout
à coup une énergie et une vigueur sans égales.
Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population
de rudes travailleurs.
C'est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts,
inépuisables montagnes de charbon de terre, que s'élève une masse
sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers
percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés
d'une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille
bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
voilé d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui
d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus régulier et plus grave.
Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l'Acier, la ville allemande, la
propriété personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie
d'Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand
travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons
des deux mondes.
Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse
et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour
la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la
Chine, mais surtout pour l'Allemagne.
Grâce à la puissance d'un capital énorme, un établissement monstre, une
ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de
terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en
former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur
écrasante supériorité une célébrité universelle.
Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
il en fait des canons.
Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le
réaliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille
kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent
tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d'acier de cinq
cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites :
demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle
qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
dans les délais convenus.
Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appétit.
En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort
lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas à
dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
dimensions sans précédent, mais, s'ils sont susceptibles de se
détériorer par l'usage, ils n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt
semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des
légendes d'alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de
sûr, c'est que personne n'en sait le fin mot.
Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à Stahlstadt, le secret est gardé
avec un soin jaloux.
Dans ce coin écarté de l'Amérique septentrionale, entouré de déserts,
isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles
des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait
vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la
république des Etats-Unis.
En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n'essayez pas de
franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous
n'entrerez dans la Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique,
le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée,
signée et paraphée.
Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à Stahlstadt, un
matin de novembre, la possédait sans doute, car, après avoir laissé à
l'auberge une petite valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied
vers la porte la plus voisine du village.
C'était un grand gaillard, fortement charpenté, négligemment vêtu, à la
mode des pionniers américains, d'une vareuse lâche, d'une chemise de
laine sans col et d'un pantalon de velours à côtes, engouffré dans de
grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
comme pour mieux dissimuler la poussière de charbon dont sa peau était
imprégnée, et marchait d'un pas élastique en sifflotant dans sa barbe
brune. Arrivé au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
feuille imprimée et fut aussitôt admis.
<< Votre ordre porte l'adresse du contremaître Seligmann, section K,
rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu'à suivre le
chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'à la borne K, et à vous
présenter au concierge... Vous savez le règlement ? Expulsé, si vous
entrez dans un autre secteur que le vôtre >>, ajouta-t-il au moment où
le nouveau venu s'éloignait.
Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était indiquée et
s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fossé,
sur la crête duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
la large route circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait
d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une
seconde muraille s'élevait, pareille à la muraille extérieure, ce qui
indiquait la configuration de la Cité de l'Acier.
C'était celle d'une circonférence dont les secteurs, limités en guise
de rayons par une ligne fortifiée, étaient parfaitement indépendants
les uns des autres, quoique enveloppés d'un mur et d'un fossé communs.
Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, placée à la lisière du
chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la même lettre
sculptée dans la pierre, et il se présenta au concierge.
Cette fois, au lieu d'avoir affaire à un soldat, il se trouvait en
présence d'un invalide, à jambe de bois et poitrine médaillée.
L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :
<< Tout droit. Neuvième rue à gauche. >>
Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et se trouva
enfin dans le secteur K. La route qui débouchait de la porte en était
l'axe. De chaque côté s'allongeaient à angle droit des files de
constructions uniformes.
Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces bâtiments
gris, percés à jour de milliers de fenêtres, semblaient plutôt des
monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu était
sans doute blasé sur le spectacle, car il n'y prêta pas la moindre
attention.
En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l'atelier 743, et il arriva
dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en présence du
contremaître Seligmann.
Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vérifia, et,
reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :
<< Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
?
-- L'âge ne fait rien, répondit l'autre. J'ai bientôt vingt-six ans, et
j'ai déjà puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, je puis
vous montrer les certificats sur la présentation desquels j'ai été
engagé à New York par le chef du personnel. >>
Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilité, mais avec un léger
accent qui sembla éveiller les défiances du contremaître.
<< Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda celui-ci.
-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
qui sont en règle. >>
Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contremaître un
passeport, un livret, des certificats.
<< C'est bon. Après tout, vous êtes embauché et je n'ai plus qu'à vous
désigner votre place >>, reprit Seligmann, rassuré par ce déploiement
de documents officiels.
Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur
la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue à son nom
portant le numéro 57938, et ajouta :
<< Vous devez être à la porte K tous les matins à sept heures,
présenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte
extérieure, prendre au râtelier de la loge un jeton de présence à votre
numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
en sortant, vous le jetez dans un tronc placé à la porte de l'atelier
et qui n'est ouvert qu'à cet instant.
-- Je connais le système... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda
Schwartz.
-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à l'extérieur, mais vous
pourrez prendre vos repas à la cantine de l'atelier pour un prix très
modéré. Votre salaire est d'un dollar par jour en débutant. Il
s'accroît d'un vingtième par trimestre... L'expulsion est la seule
peine. Elle est prononcée par moi en première instance, et par
l'ingénieur en appel, sur toute infraction au règlement...
Commencez-vous aujourd'hui ?
-- Pourquoi pas ?
-- Ce ne sera qu'une demi-journée >>, fit observer le contremaître en
guidant Schwartz vers une galerie intérieure.
Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une cour et
pénétrèrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
par la disposition de sa légère charpente, au débarcadère d'une gare de
premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put
retenir un mouvement d'admiration professionnelle.
De chaque côté de cette longue halle, deux rangées d'énormes colonnes
cylindriques, aussi grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles
de Saint-Pierre de Rome, s'élevaient du sol jusqu'à la voûte de verre
qu'elles transperçaient de part en part. C'étaient les cheminées
d'autant de fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait
cinquante sur chaque rangée.
A l'une des extrémités, des locomotives amenaient à tout instant des
trains de wagons chargés de lingots de fonte qui venaient alimenter les
fours. A l'autre extrémité, des trains de wagons vides recevaient et
emportaient cette fonte transformée en acier.
L'opération du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette
métamorphose. Des équipes de cyclopes demi-nus, armés d'un long crochet
de fer, s'y livraient avec activité.
Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé d'un revêtement de
scories, y étaient d'abord portés à une température élevée. Pour
obtenir du fer, on aurait commencé à brasser cette fonte aussitôt
qu'elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de
fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriétés de son
congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l'on avait soin de
maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
bout de son crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse
métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
puis, au moment précis où elle atteignait, par son mélange avec les
scories, un certain degré de résistance, il la divisait en quatre
boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une à une, aux
aides-marteleurs.
C'est dans l'axe même de la halle que se poursuivait l'opération. En
face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
mouvement par la vapeur d'une chaudière verticale logée dans la
cheminée même, occupait un ouvrier << cingleur >>. Armé de pied en cap
de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de
cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l'industrie prenait
au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énorme
masse, elle exprimait comme une éponge toutes les matières impures dont
elle s'était chargée, au milieu d'une pluie d'étincelles et
d'éclaboussures.
Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
fois réchauffée, la rebattre de nouveau.
Dans l'immensité de cette forge monstre, c'était un mouvement
incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes
rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces
grondements et de ces rages de la matière asservie, l'homme semblait
presque un enfant.
De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à bout de bras, dans une
température torride, une pâte métallique de deux cent kilogrammes,
rester plusieurs heures l'oeil fixé sur ce fer incandescent qui
aveugle, c'est un régime terrible et qui use son homme en dix ans.
Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu'il était capable de le
supporter, se dépouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
exhibant un torse d'athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
commença à manoeuvrer.
Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contremaître ne
tarda pas à le laisser pour rentrer à son bureau.
Le jeune ouvrier continua, jusqu'à l'heure du dîner, de puddler des
blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportât trop d'ardeur à l'ouvrage,
soit qu'il eût négligé de prendre ce matin-là le repas substantiel
qu'exige un pareil déploiement de force physique, il parut bientôt las
et défaillant. Défaillant au point que le chef d'équipe s'en aperçut.
<< Vous n'êtes pas fait pour puddler, mon garçon, lui dit celui-ci, et
vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'était
qu'une fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...
Le chef d'équipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
immédiatement appelé chez l'ingénieur en chef.
Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui demanda d'un
ton inquisitorial :
<< Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn ? >>
Schwartz baissait les yeux tout confus.
<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'étais employé à la
coulée, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais
voulu essayer du puddlage !
-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit l'ingénieur en haussant les
épaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de
trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
au moins ?
-- J'étais depuis deux mois à la première classe.
-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
commencer par entrer dans la troisième. Encore pouvez-vous vous estimer
heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >>
L'ingénieur écrivit quelques mots sur un laissez-passer, expédia une
dépêche et dit :
<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
secteur O, bureau de l'ingénieur en chef. Il est prévenu. >>
Les mêmes formalités qui avaient arrêté Schwartz à la porte du secteur
K l'accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut interrogé,
accepté, adressé à un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle
de coulée. Mais ici le travail était plus silencieux et plus méthodique.
<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pièces de 42, lui
dit le contremaître. Les ouvriers de première classe seuls sont admis
aux halles de coulée de gros canons. >>
La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante mètres de
long sur soixante-cinq de large. Elle devait, à l'estime de Schwartz,
chauffer au moins six cents creusets, placés par quatre, par huit ou
par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latéraux.
Les moules destinés à recevoir l'acier en fusion étaient allongés dans
l'axe de la galerie, au fond d'une tranchée médiane. De chaque côté de
la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant à
volonté, venait opérer où il était nécessaire le déplacement de ces
énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, à un bout débouchait
le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, à l'autre celui
qui emportait les canons sortant du moule.
Près de chaque moule, un homme armé d'une tige en fer surveillait la
température à l'état de la fusion dans les creusets.
Les procédés que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs étaient
portés là à un degré singulier de perfection.
Le moment venu d'opérer une coulée, un timbre avertisseur donnait le
signal à tous les surveillants de fusion. Aussitôt, d'un pas égal et
rigoureusement mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les
épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à deux se placer
devant chaque four.
Un officier armé d'un sifflet, son chronomètre à fractions de seconde
en main, se portait près du moule, convenablement logé à proximité de
tous les fours en action. De chaque côté, des conduits en terre
réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, en descendant sur des
pentes douces, jusqu'à une cuvette en entonnoir, placée directement
au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt,
un creuset, tiré du feu à l'aide d'une pince, était suspendu à la barre
de fer des deux ouvriers arrêtés devant le premier four. Le sifflet
commençait alors une série de modulations, et les deux hommes venaient
en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le récipient vide et
brûlant.
Sans interruption, à intervalles exactement comptés, afin que la coulée
fût absolument régulière et constante, les équipes des autres fours
agissaient successivement de même.
La précision était si extraordinaire, qu'au dixième de seconde fixé par
le dernier mouvement, le dernier creuset était vide et précipité dans
la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le résultat d'un
mécanisme aveugle que celui du concours de cent volontés humaines. Une
discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une
mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.
Pages:
1 |
2 |
3 | 4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13