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Les Cinq Cents Millions de la Begum by Jules Verne

J >> Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum

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Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientôt
accouplé à un ouvrier de sa taille, éprouvé dans une coulée peu
importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'équipe, à la fin
de la journée, lui promit même un avancement rapide.

Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du soir, du secteur O et
de l'enceinte extérieure, il était allé reprendre sa valise à
l'auberge. Il suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant
bientôt à un groupe d'habitations qu'il avait remarquées dans la
matinée, il trouva aisément un logis de garçon chez une brave femme qui
<< recevait des pensionnaires >>.

Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après souper à la
recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa
poche un fragment d'acier ramassé sans doute dans la salle de puddlage,
et un fragment de terre à creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
il les examina avec un soin singulier, à la lueur d'une lampe fumeuse.

Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, en feuilleta
les pages chargées de notes, de formules et de calculs, et écrivit ce
qui suit en bon français, mais, pour plus de précautions, dans une
langue chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre :

<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans
le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux
températures différentes et relativement basses pour la première
chauffe et le réchauffage, selon les règles déterminées par Chernoff.
Quant à la coulée, elle s'opère suivant le procédé Krupp, mais avec une
égalité de mouvements véritablement admirable. Cette précision dans les
manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du sentiment
musical inné dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
atteindre à cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la
discipline. Des Français peuvent y arriver aisément, eux qui sont les
premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mystérieux dans les
succès si remarquables de cette fabrication. Les échantillons de
minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
analogues à nos bons fers. Les spécimens de houille sont assurément
très beaux et de qualité éminemment métallurgique, mais sans rien non
plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne
prenne un soin spécial de dégager ces matières premières de tout
mélange étranger et ne les emploie qu'à l'état de pureté parfaite. Mais
c'est encore là un résultat facile à réaliser. Il ne reste donc, pour
être en possession de tous les éléments du problème, qu'à déterminer la
composition de cette terre réfractaire, dont sont faits les creusets et
les tuyaux de coulée. Cet objet atteint et nos équipes de fondeurs
convenablement disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux
secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme
central, le département des plans et des modèles, le cabinet secret !
Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
craindre nos amis après les menaces formulées par Herr Schultze,
lorsqu'il est entré en possession de son héritage ? >>

Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigué de sa journée,
se déshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
l'être un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
et se mit à fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait
être ailleurs. Sur ses lèvres, les petits jets de vapeur odorante se
succédaient en cadence et faisaient :

<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >>

Il finit par déposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
comme absorbé dans la solution d'un problème difficile.

<< Ah ! s'écria-t-il enfin, quand le diable lui-même s'en mêlerait, je
découvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut
méditer contre France-Ville ! >>

Schwartz s'endormit en prononçant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
ses lèvres. Le souvenir de la fillette était resté entier, encore bien
que Jeanne, depuis qu'il l'avait quittée, fût devenue une jeune
demoiselle. Ce phénomène s'explique aisément par les lois ordinaires de
l'association des idées : l'idée du docteur renfermait celle de sa
fille, association par contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutôt
Marcel Bruckmann, s'éveilla, ayant encore le nom de Jeanne à la pensée,
il ne s'en étonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.

VI LE PUITS ALBRECHT

Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalité à Marcel
Bruckmann, suissesse de naissance, était la veuve d'un mineur tué
quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une
petite pension annuelle de trente dollars, à laquelle elle ajoutait le
mince produit d'une chambre meublée et le salaire que lui apportait
tous les dimanches son petit garçon Carl.

Quoique à peine âgé de treize ans, Carl était employé dans la houillère
pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
portes d'air qui sont indispensables à la ventilation des galeries, en
forçant le courant à suivre une direction déterminée. La maison tenue à
bail par sa mère, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il
pût rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donné par surcroît
une petite fonction nocturne au fond de la mine même. Il était chargé
de garder et de panser six chevaux dans leur écurie souterraine,
pendant que le palefrenier remontait au-dehors.

La vie de Carl se passait donc presque tout entière à cinq cents mètres
au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
auprès de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille auprès de
ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait à la lumière et
pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.

Comme on peut bien penser, après une pareille semaine, lorsqu'il
sortait du puits, son aspect n'était pas précisément celui d'un jeune
<< gommeux >>. Il ressemblait plutôt à un gnome de féerie, à un
ramoneur ou à un Nègre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
généralement une grande heure à le débarbouiller à grand renfort d'eau
chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revêtir un bon costume de
gros drap vert, taillé dans une défroque paternelle qu'elle tirait des
profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au
soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garçon, le trouvant le plus
beau du monde.

Dépouillé de son sédiment de charbon, Carl, vraiment, n'était pas plus
laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
allaient bien à son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille
était trop exiguë pour son âge. Cette vie sans soleil le rendait aussi
anémique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
du docteur Sarrasin, appliqué au sang du petit mineur, y aurait révélé
une quantité tout à fait insuffisante de monnaie hématique.

Au moral, c'était un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
une pointe de cette fierté que le sentiment du péril continuel,
l'habitude du travail régulier et la satisfaction de la difficulté
vaincue donnent à tous les mineurs sans exception.

Son grand bonheur était de s'asseoir auprès de sa mère, à la table
carrée qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles
de la terre. L'atmosphère tiède et égale des mines a sa faune spéciale,
peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
leur flore étrange de mousses verdâtres, de champignons non décrits et
de flocons amorphes. C'est ce que l'ingénieur Maulesmulhe, amoureux
d'entomologie, avait remarqué, et il avait promis un petit écu pour
chaque espèce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spécimen.
Perspective dorée, qui avait d'abord amené le garçonnet à explorer avec
soin tous les recoins de la houillère, et qui, petit à petit, avait
fait de lui un collectionneur. Aussi, c'était pour son propre compte
qu'il recherchait maintenant les insectes.

Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignées et aux
cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Même, s'il fallait l'en
croire, ces trois animaux étaient les bêtes les plus intelligentes et
les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
aux longs poils soyeux et à la croupe luisante, dont Carl ne parlait
pourtant qu'avec admiration.

Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'écurie, un vieux
philosophe, descendu depuis six ans à cinq cents mètres au-dessous du
niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumière du jour. Il
était maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner à droite ou à gauche,
en traînant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il
s'arrêtait à point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace
nécessaire à les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
soir, à la minute exacte où sa provende lui était due ! Et si bon, si
caressant, si tendre !

<< Je vous assure, mère, qu'il me donne réellement un baiser en
frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tête auprès de
lui, disait Carl. Et c'est très commode, savez vous, que Blair-Athol
ait ainsi une horloge dans la tête ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >>

Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'écoutait avec ravissement.
Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui
portait son garçon, et ne manquait guère, à l'occasion, de lui envoyer
un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donné pour aller voir ce
vieux serviteur, que son homme avait connu, et en même temps visiter
l'emplacement sinistre où le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
l'encre, carbonisé par le feu grisou, avait été retrouvé après
l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
son fils.

Ah ! elle la connaissait bien, cette houillère, ce grand trou noir d'où
son mari n'était pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprès de
cette gueule béante, de dix-huit pieds de diamètre, suivi du regard, le
long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chêne dans
laquelle glissaient les bennes accrochées à leur câble et suspendues
aux poulies d'acier, visité la haute charpente extérieure, le bâtiment
de la machine à vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
fois elle s'était réchauffée au brasier toujours ardent de cette énorme
corbeille de fer où les mineurs sèchent leurs habits en émergeant du
gouffre, où les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
était familière avec le bruit et l'activité de cette porte infernale !
Les receveurs qui détachent les wagons chargés de houille, les
accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mécaniciens, les chauffeurs,
elle les avait tous vus et revus à la tâche !

Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les
yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'était
engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari
jadis, et maintenant son unique enfant !

Elle entendait leurs voix et leurs rires s'éloigner dans la profondeur,
s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensée cette cage, qui
s'enfonçait dans le boyau étroit et vertical, à cinq, six cents mètres,
-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de
mettre pied à terre !

Les voilà se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un à
droite, l'autre à gauche ; les rouleurs allant à leur wagon ; les
piqueurs, armés du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant
à remplacer par des matériaux solides les trésors de charbon qui ont
été extraits, les boiseurs établissant les charpentes qui soutiennent
les galeries non muraillées ; les cantonniers réparant les voies,
posant les rails ; les maçons assemblant les voûtes...

Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
à un autre puits éloigné de trois ou quatre kilomètres. De là rayonnent
à angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
parallèles, les galeries de troisième ordre. Entre ces voies se
dressent des murailles, des piliers formés par la houille même ou par
la roche. Tout cela régulier, carré, solide, noir !...

Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de longueur, toute une
armée de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant à la lueur de
leurs lampes de sûreté !...

Voilà ce que dame Bauer se représentait souvent, quand elle était
seule, songeuse, au coin de son feu.

Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
et refermait la porte.

Le soir venu, la bordée de jour remontait pour être remplacée par la
bordée de nuit. Mais son garçon, à elle, ne reprenait pas place dans la
benne. Il se rendait à l'écurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il
mangeait à son tour le petit dîner froid qu'on lui descendait de
là-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile à ses pieds,
avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
s'endormait sur la litière de paille.

Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
à demi-mot tous les détails que lui donnait Carl !

<< Savez-vous, mère, ce que m'a dit hier M. l'ingénieur Maulesmulhe ?
Il a dit que, si je répondais bien sur les questions d'arithmétique
qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaîne
d'arpentage, quand il lève des plans dans la mine avec sa boussole. Il
paraît qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
et il aura fort à faire pour tomber juste !

-- Vraiment ! s'écriait dame Bauer enchantée, M. l'ingénieur
Maulesmulhe a dit cela ! >>

Et elle se représentait déjà son garçon tenant la chaîne, le long des
galeries, tandis que l'ingénieur, carnet en main, relevait les
chiffres, et, l'oeil fixé sur la boussole, déterminait la direction de
la percée.

<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce
que je ne comprends pas dans mon arithmétique, et j'ai bien peur de mal
répondre ! >>

Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
qualité de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mêla
de la conversation pour dire à l'enfant :

<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-être te
l'expliquer.

-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrédulité.

-- Sans doute, répondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux
cours du soir, où je vais régulièrement après souper ? Le maître est
très content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >>

Ces principes posés, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
papier blanc, s'installa auprès du petit garçon, lui demanda ce qui
l'arrêtait dans son problème et le lui expliqua avec tant de clarté,
que Carl, émerveillé, n'y trouva plus la moindre difficulté.

A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considération pour son
pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade.

Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et n'avait pas
tardé à être promu d'abord à la seconde, puis à la première classe.
Tous les matins, à sept heures, il était à la porte 0. Tous les soirs,
après son souper, il se rendait au cours professé par l'ingénieur
Trubner. Géométrie, algèbre, dessin de figures et de machines, il
abordait tout avec une égale ardeur, et ses progrès étaient si rapides,
que le maître en fut vivement frappé. Deux mois après être entré à
l'usine Schultze, le jeune ouvrier était déjà noté comme une des
intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
toute la Cité de l'Acier. Un rapport de son chef immédiat, expédié à la
fin du trimestre, portait cette mention formelle :

<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de première classe. Je
dois signaler ce sujet à l'administration centrale, comme tout à fait
"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances théoriques, de
l'habileté pratique et de l'esprit d'invention le plus caractérisé. >>

Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne
manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tôt ou tard :
malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.

Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d'entendre sonner dix heures
sans que son petit ami Carl eût paru, descendit demander à dame Bauer
si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl
aurait dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
anxiété, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la
direction du puits Albrecht.

En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
demander s'ils avaient vu le petit garçon ; puis, après avoir reçu une
réponse négative et avoir échangé avec eux ce _Glück auf !_ (<< Bonne
sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
poursuivit sa promenade.

Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en était
pas tumultueux et animé comme il l'est dans la semaine. C'est à peine
si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent
gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train
de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en ce jour
férié, à la gueule du puits.

<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro 41902 ? >> demanda
Marcel à ce fonctionnaire.

L'homme consulta sa liste et secoua la tête.

<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?

-- Non, c'est la seule, répondit le marqueur. La "fendue", qui doit
affleurer au nord, n'est pas encore achevée.

-- Alors, le garçon est en bas ?

-- Nécessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le
dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent seuls y rester.

-- Puis-je descendre pour m'informer ?...

-- Pas sans permission.

-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.

-- Pas d'accident possible le dimanche !

-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet
enfant !

-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce bureau... si
toutefois il s'y trouve... >>

Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
aussi raide que du fer-blanc, s'était heureusement attardé à ses
comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
l'inquiétude de Marcel.

<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il.

Et, donnant l'ordre au mécanicien de service de se tenir prêt à filer
du câble, il se disposa à descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.

<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
pourraient devenir utiles...

-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
>>

Le contremaître prit dans une armoire deux réservoirs en zinc, pareils
aux fontaines que les marchands de << coco >> portent à Paris sur le
dos. Ce sont des caisses à air comprimé, mises en communication avec
les lèvres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se
place entre les dents. On les remplit à l'aide de soufflets spéciaux,
construits de manière à se vider complètement. Le nez serré dans une
pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, pénétrer
impunément dans l'atmosphère la plus irrespirable.

Les préparatifs achevés, le contremaître et Marcel s'accrochèrent à la
benne, le câble fila sur les poulies et la descente commença. Eclairés
par deux petites lampes électriques, tous deux causaient en s'enfonçant
dans les profondeurs de la terre.

<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux
yeux, disait le contremaître. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se
décider à descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
benne !

-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillères. >>

On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
point d'arrivée, n'avait point vu le petit Carl.

On se dirigea vers l'écurie. Les chevaux y étaient seuls et
paraissaient même s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
conclusion qu'il était permis de tirer du hennissement de bienvenue par
lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou était
pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, à côté d'une
étrille, son livre d'arithmétique.

Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne n'était plus là, nouvelle
preuve que l'enfant devait être dans la mine.

<< Il peut avoir été pris dans un éboulement, dit le contremaître, mais
c'est peu probable ! Qu'aurait-il été faire dans les galeries
d'exploitation, un dimanche ?

-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des insectes avant de sortir !
répondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >>

Le garçon de l'écurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.

Il ne restait donc plus qu'à commencer des recherches régulières. On
appela à coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
commença l'exploration des galeries de second et de troisième ordre qui
lui avaient été dévolues.

En deux heures, toutes les régions de la houillère avaient été passées
en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
il n'y avait la moindre trace d'éboulement, mais nulle part non plus la
moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être influencé par un
appétit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait
avoir passé inaperçu et se trouver tout simplement à la maison ; mais
Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
recherches.

<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une région
pointillée, qui ressemblait, au milieu de la précision des détails
avoisinants, à ces _terrae ignotae_ que les géographes marquent aux
confins des continents arctiques.

-- C'est la zone provisoirement abandonnée, à cause de l'amincissement
de la couche exploitable, répondit le contremaître.

-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c'est là qu'il faut chercher !
>> reprit Marcel avec une autorité que les autres hommes subirent.

Ils ne tardèrent pas à atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en
effet, à en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
été délaissées depuis plusieurs années. Ils les suivaient déjà depuis
quelque temps sans rien découvrir de suspect, lorsque Marcel, les
arrêtant, leur dit :

<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tête ?

-- Tiens ! c'est vrai ! répondirent ses compagnons.

-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens à demi
étourdi. Il y a sûrement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me
permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaître.

-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. >>

Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta une
allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
s'éteignit aussitôt.

<< J'en étais sûr... dit-il. Le gaz, étant plus lourd que l'air, se
maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous
poursuivrons seuls la recherche. >>

Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître prirent chacun
entre leurs dents l'embouchure de leur caisse à air, placèrent la pince
sur leurs narines et s'enfoncèrent dans une succession de vieilles
galeries.

Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air
des réservoirs ; puis, cette opération accomplie, ils repartaient.

A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin couronnés de succès.
Une petite lueur bleuâtre, celle d'une lampe électrique, se montra au
loin dans l'ombre. Ils y coururent...

Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et déjà froid, le
pauvre petit Carl. Ses lèvres bleues, sa face injectée, son pouls muet,
disaient, avec son attitude, ce qui s'était passé.

Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il s'était baissé et
avait été littéralement noyé dans le gaz acide carbonique.

Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la vie. La mort
remontait déjà à quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
une petite tombe de plus dans le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame
Bauer, la pauvre femme, était veuve de son enfant comme elle l'était de
son mari.

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Here's Michael Wolff, still doing the rounds promoting his Rupert Murdoch biography, The man who owns the news. This interview with Jon Stewart is fun. It starts off with Wolff saying: "You wanna start a rumour, tell Rupert. He's the biggest gossip I've ever met." And there's an amusing pay-off too. (Via Comedy Central/The E&P Pub)

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For many years my local corner shop displayed a large sign in its window telling local residents to "use us or lose us!" It always looked a rather toothless threat to me. After all, if I didn't use them, what difference would it make to me if they weren't there? And surely a corner shop, one that had been there for years, would have enough customers to survive without recourse to such apocalyptic warning? But it didn't and was soon converted into flats.

This community shop was destroyed not so much by the pressures of the supermarkets or people's commuting patterns, but simply by customer apathy. It's something to think about as crime writers and readers across the world mourn the imminent passing of Maxim Jakubowski's celebrated Charing Cross Road bookshop in London, Murder One.

Apathy is a strange word to connect to a bookstore that thrives on passion. It's noticeable when you walk through the door, when you speak to the friendly, knowledgeable staff, when you look at the shelves and see the vast range of titles on offer. This isn't your regular kind of bookstore: the first time I visited spent a whole lunch break looking up and down, from floor to ceiling from table to table; it was an hour that changed my perception of both crime writing and of bookselling.

Murder One was – and for a few weeks will remain – a shop that took crime seriously. Not in the sense that it intellectualised it, or made unsubstantiated claims for its importance, but in the way that it treated crime writing with the respect it was due. With a genre that has so many off-shoots, branches and sub-genres, it took a shop of Murder One's calibre to show just how diverse, interesting and mentally stimulating crime could be – far more than the guilty pleasure I had, until then, considered it.

Thanks to judicious recommendations, enticing table displays and hours of foraging among the stacks, I discovered writers that I would never have picked up, let alone read. You could always get the latest blockbuster, but delve a little deeper and you'd find books that were not stocked anywhere else, novels that, like the perfect crime, were hidden from public view. The Martin Beck novels by Sjöwall & Wahlöö – probably my favourite sequence of novels in any genre – were introduced to me via Murder One, as were Kem Nunn, Sue Grafton, and Henning Mankell. It's also the staff of Murder One who piqued my interest in the inimitable Fred Vargas, and I can't thank them enough for the introduction.

Inclusive and without snobbery, Murder One amply demonstrated that the best bookshops are places not just of commerce, but of community; places that make feel you belong. It's the kind of store that bibliophiles dream about: well-stocked, well-staffed and shabby enough to lose days browsing within. It's just unfortunate that such shops don't have enough paying customers to keep them afloat, or that these customers visit all too infrequently – something of which I'm certainly guilty.

These kinds of shops are facing a long, bloody battle – and one which, without significant reinforcements, they are likely to lose. As we hear of the travesty of another brilliant independent going down, we'll mourn the loss, wring our hands and damn Amazon and the supermarkets and Waterstone's. Yet perhaps the most important detail we'll probably keep under wraps: the last time we actually spent any money there.

Murder One closing its doors for the final time is undoubtedly a .38 shell for independent bookshops, but whether it's body blow or a warning shot all depends upon us, the consumers. No one, no matter how iconic or established, can exist on fond memories alone: just ask Woolworths. Use these shops now, because it doesn't take a master sleuth to deduce what will happen if we don't.

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