Les Cinq Cents Millions de la Begum by Jules Verne
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Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum
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Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait succédé à la rougeur
apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient.
Fallait-il en arriver à ce degré d'humiliation ? S'appeler Schultze,
être le maître absolu de la plus grande usine et de la première
fonderie de canons du monde entier, voir à ses pieds les rois et les
parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on
manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur français !...
Et cela quand on avait près de soi, derrière l'épaisseur d'un mur
blindé, de quoi confondre mille fois ce drôle impudent, lui fermer la
bouche, anéantir ses sots arguments ? Non, il n'était pas possible
d'endurer un pareil supplice !
Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa
pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil chargé d'ironie, et, serrant les
dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces mots :
<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
manque d'invention ! >>
Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, grâce à la surprise
produite par un langage si audacieux et si inattendu, grâce à la
violence du dépit qu'il avait provoqué, la vanité étant plus forte chez
l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dévoiler son
secret, et, comme malgré lui, pénétrant dans son cabinet de travail,
dont il referma la porte avec soin, il marcha droit à sa bibliothèque
et en toucha un des panneaux. Aussitôt, une ouverture, masquée par des
rangées de livres, apparut dans la muraille. C'était l'entrée d'un
passage étroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied
même de la Tour du Taureau.
Là, une porte de chêne fut ouverte à l'aide d'une petite clef qui ne
quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermée
par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
fer, qui était intérieurement armé d'un appareil compliqué d'engins
explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité professionnelle,
aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
temps.
Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, sans serrure
apparente, qui s'ouvrit sur une simple poussée, opérée, bien entendu,
selon des règles déterminées.
Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
à gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arrivèrent
au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cité de
Stahlstadt.
Sur cette tour de granit, dont la solidité était à toute épreuve,
s'arrondissait une sorte de casemate, percée de plusieurs embrasures.
Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier.
<< Voilà ! >> dit le professeur, qui n'avait pas soufflé mot depuis le
trajet.
C'était la plus grosse pièce de siège que Marcel eût jamais vue. Elle
devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
la culasse. Le diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. Montée
sur un affût d'acier et roulant sur des rubans de même métal, elle
aurait pu être manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en étaient
rendus faciles par un système de roues dentées. Un ressort
compensateur, établi en arrière de l'affût, avait pour effet d'annuler
le recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement égale, et
de replacer automatiquement la pièce, après chaque coup, dans sa
position première.
<< Et quelle est la puissance de perforation de cette pièce ? demanda
Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin.
-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous perçons une
plaque de quarante pouces aussi aisément que si c'était une tartine de
beurre !
-- Quelle est donc sa portée ?
-- Sa portée ! s'écria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez
tout à l'heure que notre génie imitateur n'avait rien obtenu de plus
que de doubler la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
là, je me charge d'envoyer, avec une précision suffisante, un
projectile à la distance de dix lieues !
-- Dix lieues ! s'écria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
employez-vous donc ?
-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit Herr Schultze
d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvénient à vous dévoiler mes
secrets ! La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me
sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
encore en y mêlant les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse
!
-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même faite du meilleur
acier, ne pourra résister à la déflagration de ce pyroxyle ! Votre
canon, après trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et mis hors
d'usage !
-- Ne tirât-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait !
-- Il coûterait cher !
-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la pièce !
-- Un coup d'un million !...
-- Qu'importe, s'il peut détruire un milliard !
-- Un milliard ! >> s'écria Marcel.
Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater l'horreur mêlée
d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
Puis, il ajouta :
<< C'est assurément une étonnante et merveilleuse pièce d'artillerie,
mais qui, malgré tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des
perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !
-- Pas d'invention ! répondit Herr Schultze en haussant les épaules. Je
vous répète que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >>
Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
redescendirent à l'étage inférieur, qui était mis en communication avec
la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une
certaine quantité d'objets allongés, de forme cylindrique, qui auraient
pu être pris à distance pour d'autres canons démontés. << Voilà nos
obus >>, dit Herr Schultze.
Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que ces engins ne
ressemblaient à rien de ce qu'il connaissait. C'étaient d'énormes tubes
de deux mètres de long et d'un mètre dix de diamètre, revêtus
extérieurement d'une chemise de plomb propre à se mouler sur les
rayures de la pièce, fermés à l'arrière par une plaque d'acier
boulonnée et à l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un
bouton de percussion.
Quelle était la nature spéciale de ces obus ? C'est ce que rien dans
leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils
devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
dépassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre.
<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
silencieux.
-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
moins en apparence ?
-- L'apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et le poids ne
diffère pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de
même calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusée de
verre, revêtu de bois de chêne, chargé, à soixante-douze atmosphères de
pression intérieure acide carbonique liquide. La chute détermine
l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide à l'état gazeux.
Conséquence : un froid d'environ cent degrés au-dessous de zéro dans
toute la zone avoisinante, en même temps mélange d'un énorme volume de
gaz acide carbonique à l'air ambiant. Tout être vivant qui se trouve
dans un rayon de trente mètres du centre d'explosion est en même temps
congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour prendre une base de
calcul, mais l'action s'étend vraisemblablement beaucoup plus loin,
peut-être à cent et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus
avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très longtemps dans
les couches inférieures de l'atmosphère, en raison de son poids qui est
supérieur à celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses propriétés
septiques plusieurs heures après l'explosion, et tout être qui tente
d'y pénétrer périt infailliblement. C'est un coup de canon à effet à la
fois instantané et durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés,
rien que des morts ! >>
Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à développer les mérites
de son invention. Sa bonne humeur était venue, il était rouge d'orgueil
et montrait toutes ses dents.
<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches à
feu braquées sur une ville assiégée ! Supposons une pièce pour un
hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
batteries de dix pièces convenablement établies. Supposons ensuite
toutes nos pièces en position, chacune avec son tir réglé, une
atmosphère calme et favorable, enfin le signal général donné par un fil
électrique... En une minute, il ne restera pas un être vivant sur une
superficie de mille hectares ! Un véritable océan d'acide carbonique
aura submergé la ville ! C'est pourtant une idée qui m'est venue l'an
dernier en lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d'un
petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la première
inspiration à Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom à la propriété
curieuse que possède son atmosphère d'asphyxier un chien ou un
quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal à un homme
debout, -- propriété due à une couche de gaz acide carbonique de
soixante centimètres environ que son poids spécifique maintient au ras
de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma pensée
l'essor définitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un
océan artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un
cinquième de ce gaz suffit à rendre l'air irrespirable. >>
Marcel ne disait pas un mot. Il était véritablement réduit au silence.
Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en
abuser.
<< Il n'y a qu'un détail qui m'ennuie, dit-il.
-- Lequel donc ? demanda Marcel.
-- C'est que je n'ai pas réussi à supprimer le bruit de l'explosion.
Cela donne trop d'analogie à mon coup de canon avec le coup du canon
vulgaire. Pensez un peu à ce que ce serait, si j'arrivais à obtenir un
tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille
hommes à la fois, par une nuit calme et sereine ! >>
L'idéal enchanteur qu'il évoquait rendit Herr Schultze tout rêveur, et
peut-être sa rêverie, qui n'était qu'une immersion profonde dans un
bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel ne
l'eût interrompue par cette observation :
<< Très bien, monsieur, très bien ! mais mille canons de ce genre c'est
du temps et de l'argent.
-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est à nous !
>>
Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son école, croyait ce qu'il
disait !
<< Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé d'acide carbonique, n'est
pas absolument nouveau, puisqu'il dérive des projectiles asphyxiants,
connus depuis bien des années ; mais il peut être éminemment
destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...
-- Seulement ?...
-- Il est relativement léger pour son volume, et si celui-là va jamais
à dix lieues !...
-- Il n'est fait que pour aller à deux lieues, répondit Herr Schultze
en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
projectile en fonte. Il est plein, celui-là et contient cent petits
canons symétriquement disposés encastrés les uns dans les autres comme
les tubes d'une lunette, et qui, après avoir été lancés comme
projectiles redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus
chargés de matières incendiaires. C'est comme une batterie que je lance
dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une
ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le
poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parlé ! Et, avant
peu, l'expérience en sera faite de telle manière, que les incrédules
pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchés à
terre ! >>
Les dominos brillaient à ce moment d'un si insupportable éclat dans la
bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en
briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
n'était pas au bout de ce qu'il devait entendre.
En effet, Herr Schultze reprit :
<< Je vous ai dit qu'avant peu, une expérience décisive serait tentée !
-- Comment ? Où ?... s'écria Marcel.
-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne des
Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme !... Où ? Sur une
cité dont dix lieues au plus nous séparent, qui ne peut s'attendre à ce
coup de tonnerre, et qui s'y attendît-elle, n'en pourrait parer les
foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
à onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaîtra
du sol américain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
professeur Schultze aura déchaîné tous les feux du ciel à son tour ! >>
Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
passait en lui.
<< Voilà ! reprit-il du ton le plus dégagé. Nous faisons ici le
contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
cherchons le secret d'abréger la vie des hommes tandis qu'ils
cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est
condamnée, et c'est de la mort, semée par nous, que doit naître la vie.
Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
fondant une ville isolée, a mis sans s'en douter à ma portée le plus
magnifique champ d'expériences. >>
Marcel ne pouvait croire à ce qu'il venait d'entendre.
<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut
attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de
France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je
sache, aucune raison de leur chercher querelle ?
-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
organisé sous d'autres rapports, un fonds d'idées celtiques qui vous
nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y
a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
vitale l'est au même titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y
soustraire, c'est chose insensée ; s'y ranger et agir dans le sens
qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voilà
pourquoi je détruirai la cité du docteur Sarrasin. Grâce à mon canon,
mes cinquante mille Allemands viendront facilement à bout des cent
mille rêveurs qui constituent là-bas un groupe condamné à périr. >>
Marcel, comprenant l'inutilité de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
ne chercha plus à le ramener.
Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les portes à
secret furent refermées, et ils redescendirent à la salle à manger.
De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
remplacer celle qu'il avait cassée, et s'adressant au valet de pied :
<< Arminius et Sigimer sont-ils là ? demanda-t-il.
-- Oui, monsieur.
-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. >>
Lorsque le domestique eut quitté la salle à manger, le Roi de l'Acier,
se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.
Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
dureté métallique.
<< Réellement, dit-il, vous exécuterez ce projet ?
-- Réellement. Je connais, à un dixième de seconde près en longitude et
en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, à onze
heures quarante-cinq du soir, elle aura vécu.
-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument secret !
-- Mon cher, répondit Herr Schultze, décidément vous ne serez jamais
logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >>
Marcel, sur ces derniers mots, s'était levé.
<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
plus les redire ? >>
Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux géants, apparurent à la
porte de la salle.
<< Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr Schultze, vous le
connaissez !... Il ne vous reste plus qu'à mourir. >>
Marcel ne répondit pas.
<< Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez à quoi vous en
tenir sur mes projets. Ce serait une légèreté impardonnable, ce serait
illogique. La grandeur de mon but me défend d'en compromettre le succès
pour une considération d'une valeur relative aussi minime que la vie
d'un homme, -- même d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime
tout particulièrement la bonne organisation cérébrale. Aussi, je
regrette véritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait
entraîné trop loin et me mette à présent dans la nécessité de vous
supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intérêts
auxquels je me suis consacré, il n'y a plus de question de sentiment.
Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir pénétré mon secret que votre
prédécesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de
dynamite !... La règle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible !
Je n'y puis rien changer. >>
Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, à
l'entêtement bestial de cette tête chauve, qu'il était perdu. Aussi ne
se donna-t-il même pas la peine de protester.
<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.
-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit tranquillement Herr
Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera épargnée. Un
matin, vous ne vous réveillerez pas. Voilà tout. >>
Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmené et consigné dans
sa chambre, dont la porte fut gardée par les deux géants.
Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en frémissant d'angoisse
et de colère, au docteur, à tous les siens, à tous ses compatriotes, à
tous ceux qu'il aimait !
<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
menace, comment le conjurer ! >>
IX << P.P.C. >>
La situation, en effet, était excessivement grave. Que pouvait faire
Marcel, dont les heures d'existence étaient maintenant comptées, et qui
voyait peut-être arriver sa dernière nuit avec le coucher du soleil ?
Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se réveiller,
ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensée ne
parvenait pas à quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
catastrophe !
<< Que tenter ? se répétait-il. Détruire ce canon ? Faire sauter la
tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
chambre est gardée par ces deux colosses ! Et puis, quand je
parviendrais, avant cette date du 13 septembre, à quitter Stahlstadt,
comment empêcherais-je ?... Mais si ! A défaut de notre chère cité, je
pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu'à eux, leur crier
: "Fuyez sans retard ! Vous êtes menacés de périr par le feu, par le
fer ! Fuyez tous !" >>
Puis, les idées de Marcel se jetaient dans un autre courant.
<< Ce misérable Schultze ! pensait-il. En admettant même qu'il ait
exagéré les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir
de ce feu inextinguible la ville tout entière il est certain qu'il peut
d'un seul coup en incendier une partie considérable ! C'est un engin
effroyable qu'il a imaginé là, et, malgré la distance qui sépare les
deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
Une vitesse initiale vingt fois supérieure à la vitesse obtenue jusqu'
ici ! Quelque chose comme dix mille mètres, deux lieues et demie à la
seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de
la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
son canon n'éclate pas au premier coup !... Et il n'éclatera pas, car
il est fait d'un métal dont la résistance à l'éclatement est presque
infinie ! Le coquin connaît très exactement la situation de
France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
précision mathématique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le
centre même de la cité ! Comment en prévenir les infortunés habitants !
>>
Marcel n'avait pas fermé l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
le lit sur lequel il s'était vainement étendu pendant toute cette
insomnie fiévreuse.
<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
veut bien m'épargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
l'emportant sur l'inquiétude, se soit emparé de moi ! Et alors !...
Mais quelle mort me réserve-t-il donc ? Songe-t-il à me tuer avec
quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ?
Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a à
discrétion ? N'emploiera-t-il pas plutôt ce gaz à l'état liquide tel
qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour à l'état
gazeux déterminera un froid de cent degrés ! Et le lendemain, à la
place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitué, plein de vie, on
ne retrouverait plus qu'une momie desséchée, glacée, racornie !... Ah !
le misérable ! Eh bien, que mon coeur se sèche, s'il le faut, que ma
vie se refroidisse dans cette insoutenable température, mais que mes
amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
soient sauvés ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
>>
En prononçant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
qu'il dût se croire renfermé dans sa chambre, avait mis la main sur la
serrure de la porte.
A son extrême surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme
d'habitude, dans le jardin où il avait coutume de se promener.
<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
suis pas dans ma chambre ! C'est déjà quelque chose ! >> Seulement, à
peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en
apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans être escorté des deux
personnages qui répondaient aux noms historiques, ou plutôt
préhistoriques, d'Arminius et de Sigimer.
Il s'était déjà demandé plus d'une fois, en les rencontrant sur son
passage, quelle pouvait bien être la fonction de ces deux colosses en
casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces
rouges embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris
buissonnants !
Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'étaient les exécuteurs
des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
corps personnels.
Ces deux géants le tenaient à vue, couchaient à la porte de sa chambre,
emboîtaient le pas derrière lui s'il sortait dans le parc. Un
formidable armement de revolvers et de poignards, ajouté à leur
uniforme, accentuait encore cette surveillance.
Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en réponse que
des regards féroces. Même l'offre d'un verre de bière, qu'il avait
quelque raison de croire irrésistible, était restée infructueuse. Après
quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un
seul --, la pipe, qu'ils prenaient la liberté de fumer sur ses talons.
Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre
salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il
s'était juré à lui-même de fuir, et rien ne devait être négligé de ce
qui pouvait amener son évasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
s'y prendre ?
Au moindre signe de révolte ou de fuite, Marcel était sûr de recevoir
deux balles dans la tête. En admettant qu'il fût manqué, il se trouvait
au centre même d'une triple ligne fortifiée, bordée d'un triple rang de
sentinelles.
Selon son habitude, l'ancien élève de l'Ecole centrale s'était
correctement posé le problème en mathématicien.
<< Soit un homme gardé à vue par des gaillards sans scrupules,
individuellement plus forts que lui, et de plus armés jusque aux dents.
Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'échapper à la vigilance de ses
argousins. Ce premier point acquis il lui reste à sortir d'une place
forte dont tous les abords sont rigoureusement surveillés... >>
Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
à une impossibilité.
Enfin, l'extrême gravité de la situation donna-t-elle à ses facultés d
invention le coup de fouet suprême ? Le hasard décida-t-il seul de la
trouvaille ? Ce serait difficile à dire.
Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
le parc, ses yeux s'arrêtèrent, au bord d'un parterre, sur un arbuste
dont l'aspect le frappa.
C'était une plante de triste mine, herbacée, à feuilles alternes,
ovales, aiguës et géminées, avec de grandes fleurs rouges en forme de
clochettes monopétales et soutenues par un pédoncule axillaire.
Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut
pourtant reconnaître dans cet arbuste la physionomie caractéristique de
la famille des solanacées. A tout hasard, il en cueillit une petite
feuille et la mâcha légèrement en poursuivant sa promenade.
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