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Les Cinq Cents Millions de la Begum by Jules Verne

J >> Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum

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Il ne s'était pas trompé. Un alourdissement de tous ses membres,
accompagné d'un commencement de nausées 1'avertit bientôt qu'il avait
sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est-à-dire du plus
actif des narcotiques.

Toujours flânant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui
s'étendait vers le sud du parc pour aller alimenter, à l'une de ses
extrémités, une cascade assez servilement copiée sur celle du bois de
Boulogne.

<< Où donc se dégage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel.

C'était d'abord dans le lit d'une petite rivière, qui, après avoir
décrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc.

Il devait donc se trouver là un déversoir, et, selon toute apparence,
la rivière s'échappait en l'emplissant à travers un des canaux
souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.

Marcel entrevit là une porte de sortie. Ce n'était pas une porte
cochère évidemment, mais c'était une porte.

<< Et si le canal était barré par des grilles de fer ! objecta tout
d'abord la voix de la prudence.

-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas été inventées pour
roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >>
répliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les résolutions
hardies.

En deux minutes, la décision de Marcel fut prise. Une idée -- ce qu'on
appelle une idée ! -- lui était venue, idée irréalisable, peut-être,
mais qu'il tenterait de réaliser, si la mort ne le surprenait pas
auparavant.

Il revint alors sans affectation vers l'arbuste à fleurs rouges, il en
détacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne
pussent manquer de le voir.

Puis, une fois rentré dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement,
sécher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les
écraser, et les mêla à son tabac.

Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, à son extrême surprise, se
réveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne
rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renoncé à ce
projet de se défaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de
détruire la ville du docteur Sarrasin.

Marcel profita donc de la permission qui lui était laissée de vivre,
et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien
entendu, de ne pas fumer de belladone, et, à cet effet, il avait deux
paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa
manipulation quotidienne. Son but était simplement d'éveiller la
curiosité d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils étaient,
ces deux brutes devaient bientôt en venir à remarquer l'arbuste dont il
cueillait les feuilles, à imiter son opération et à essayer du goût que
ce mélange communiquait au tabac.

Le calcul était juste, et le résultat prévu se produisit pour ainsi
dire mécaniquement.

Dès le sixième jour -- c'était la veille du fatal 13 septembre --,
Marcel, en regardant derrière lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air
d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite
provision de feuilles vertes.

Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient sécher à la
chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les
mêlaient à leur tabac. Ils semblaient même se pourlécher les lèvres à
l'avance !

Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ?
Non. Ce n'était pas assez d'échapper à leur surveillance. Il fallait
encore trouver la possibilité de passer par le canal, à travers la
masse d'eau qui s'y déversait, même si ce canal mesurait plusieurs
kilomètres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imaginé. Il avait, il
est vrai, neuf chances sur dix de périr, mais le sacrifice de sa vie,
déjà condamnée, était fait depuis longtemps.

Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la
dernière promenade. L'inséparable trio prit le chemin du parc.

Sans hésiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea délibérément
vers un bâtiment élevé dans un massif, et qui n'était autre que
l'atelier des modèles. Il choisit un banc écarté, bourra sa pipe et se
mit à la fumer.

Aussitôt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prêtes,
s'installèrent sur le banc voisin et commencèrent à aspirer des
bouffées énormes.

L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que les deux lourds Teutons
bâillaient et s'étiraient à l'envi comme des ours en cage. Un nuage
voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnèrent ; leurs faces passèrent
du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombèrent inertes ; leurs
têtes se renversèrent sur le dossier du banc.

Les pipes roulèrent à terre.

Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mêler en cadence au
gazouillement des oiseaux, qu'un été perpétuel retenait au parc de
Stahlstadt.

Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
comprendra, puisque, le lendemain soir, à onze heures quarante-cinq,
France-Ville, condamnée par Herr Schultze, aurait cessé d'exister.

Marcel s'était précipité dans l'atelier des modèles. Cette vaste salle
renfermait tout un musée. Réductions de machines hydrauliques,
locomotives, machines à vapeur, locomobiles, pompes d'épuisement,
turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
là pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'étaient les modèles en
bois de tout ce qu'avait fabriqué l'usine Schultze depuis sa fondation,
et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus,
n'y manquaient pas.

La nuit était noire, conséquemment propice au projet hardi que le jeune
Alsacien comptait mettre à exécution. En même temps qu'il allait
préparer son suprême plan d'évasion, il voulait anéantir le musée des
modèles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu détruire, avec la
casemate et le canon qu'elle abritait, l'énorme et indestructible Tour
du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer.

Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier,
propre à scier le fer, qui était pendue à un des râteliers d'outils, et
de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de
sa boîte, sans que sa main hésitât un instant, il porta la flamme dans
un coin de la salle où étaient entassés des cartons d'épures et de
légers modèles en bois de sapin.

Puis, il sortit.

Un instant après, l'incendie, alimenté par toutes ces matières
combustibles, projetait d'intenses flammes à travers les fenêtres de la
salle. Aussitôt, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en
mouvement les carillons électriques des divers quartiers de Stahlstadt,
et les pompiers, traînant leurs engins à vapeur, accouraient de toutes
parts.

Au même moment, apparaissait Herr Schultze, dont la présence était bien
faite pour encourager tous ces travailleurs.

En quelques minutes, les chaudières à vapeur avaient été mises en
pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidité.
C'était un déluge d'eau qu'elles déversaient sur les murs et jusque sur
les toits du musée des modèles. Mais le feu, plus fort que cette eau,
qui, pour ainsi dire, se vaporisait à son contact au lieu de
l'éteindre, eut bientôt attaqué toutes les parties de l'édifice à la
fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensité telle, que l'on
devait renoncer à tout espoir de s'en rendre maître. Le spectacle de
cet incendie était grandiose et terrible.

Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui
poussait ses hommes comme à l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas,
d'ailleurs, à faire la part du feu. Le musée des modèles était isolé
dans le parc, et il était maintenant certain qu'il serait consumé tout
entier.

A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien préserver du
bâtiment lui-même, fit entendre ces mots jetés d'une voix éclatante :

<< Dix mille dollars à qui sauvera le modèle n° 3175, enfermé sous la
vitrine du centre ! >>

Ce modèle était précisément le gabarit du fameux canon perfectionné par
Schultze, et plus précieux pour lui qu'aucun des autres objets enfermés
dans le musée.

Mais, pour sauver ce modèle, il s'agissait de se jeter sous une pluie
de feu, à travers une atmosphère de fumée noire qui devait être
irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi,
malgré l'appât des dix mille dollars, personne ne répondait à l'appel
de Herr Schultze.

Un homme se présenta alors.

C'était Marcel.

<< J'irai, dit-il.

-- Vous ! s'écria Herr Schultze.

-- Moi !

-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
prononcée contre vous !

-- Je n'ai pas la prétention de m'y soustraire, mais d'arracher à la
destruction ce précieux modèle !

-- Va donc, répondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu réussis,
les dix mille dollars seront fidèlement remis à tes héritiers.

-- J'y compte bien >>, répondit Marcel.

On avait apporté plusieurs de ces appareils Galibert, toujours préparés
en cas d'incendie, et qui permettent de pénétrer dans les milieux
irrespirables. Marcel en avait déjà fait usage, lorsqu'il avait tenté
d'arracher à la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer.

Un de ces appareils, chargé d'air sous une pression de plusieurs
atmosphères, fut aussitôt placé sur son dos. La pince fixée à son nez,
l'embouchure des tuyaux à sa bouche, il s'élança dans la fumée.

<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le
réservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >>

On l'imagine aisément, Marcel ne songeait en aucune façon à sauver le
gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au péril de sa vie,
la salle emplie de fumée, sous une averse de brandons ignescents, de
poutres calcinées, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au
moment où le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice
d'étincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'échappait
par une porte opposée qui s'ouvrait sur le parc.

Courir vers la petite rivière, en descendre la berge jusqu'au déversoir
inconnu qui l'entraînait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans
hésitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes.

Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait
sept à huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter,
car le courant le conduisait comme s'il eût tenu un fil d'Ariane. Il
s'aperçut presque aussitôt qu'il était entré dans un étroit canal,
sorte de boyau, que le trop-plein de la rivière emplissait tout entier.

<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est là
! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et
je suis perdu ! >>

Marcel avait conservé tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le
courant le poussait ainsi, quand il se heurta à un obstacle.

C'était une grille de fer, montée sur gonds, qui fermait le canal.

<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel.

Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commença à
scier le pêne à l'affleurement de la gâche.

Cinq minutes de travail n'avaient pas encore détaché ce pêne. La grille
restait obstinément fermée. Déjà Marcel ne respirait plus qu'avec une
difficulté extrême. L'air, très raréfié dans le réservoir, ne lui
arrivait qu'en une insuffisante quantité. Des bourdonnements aux
oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant à la tête, tout
indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il résistait,
cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins
possible de cet oxygène que ses poumons étaient impropres à dégager de
ce milieu !... mais le pêne ne cédait pas, quoique largement entamé !

A ce moment, la scie lui échappa.

<< Dieu ne peut être contre moi ! >> pensa-t-il.

Et, secouant la grille à deux mains, il le fit avec cette vigueur que
donne le suprême instinct de la conservation.

La grille s'ouvrit. Le pêne était brisé, et le courant emporta
l'infortuné Marcel, presque entièrement suffoqué, et qui s'épuisait à
aspirer les dernières molécules d'air du réservoir !

....

Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pénétrèrent dans
l'édifice entièrement dévoré par l'incendie, ils ne trouvèrent ni parmi
les débris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restât d'un être
humain. Il était donc certain que le courageux ouvrier avait été
victime de son dévouement. Cela n'étonnait pas ceux qui l'avaient connu
dans les ateliers de l'usine.

Le modèle si précieux n'avait donc pas pu être sauvé, mais l'homme qui
possédait les secrets du Roi de l'Acier était mort.

<< Le Ciel m'est témoin que je voulais lui épargner la souffrance, se
dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une économie de
dix mille dollars ! >>

Et ce fut toute l'oraison funèbre du jeune Alsacien !

X UN ARTICLE DE L'_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE

Un mois avant l'époque à laquelle se passaient les événements qui ont
été racontés ci-dessus, une revue à couverture saumon, intitulée
_Unsere Centurie_ (Notre Siècle), publiait l'article suivant au sujet
de France-Ville, article qui fut particulièrement goûté par les
délicats de l'Empire germanique, peut-être parce qu'il ne prétendait
étudier cette cité qu'à un point de vue exclusivement matériel.

<< Nous avons déjà entretenu nos lecteurs du phénomène extraordinaire
qui s'est produit sur la côte occidentale des Etats-Unis. La grande
république américaine, grâce à la proportion considérable d'émigrants
que renferme sa population, a de longue date habitué le monde à une
succession de surprises. Mais la dernière et la plus singulière est
véritablement celle d'une cité appelée France-Ville, dont l'idée même
n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement
arrivée au plus haut degré de prospérité.

<< Cette merveilleuse cité s'est élevée comme par enchantement sur la
rive embaumée du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on
l'assure, le plan primitif et l'idée première de cette entreprise
appartiennent à un Français, le docteur Sarrasin. La chose est
possible, étant donné que ce médecin peut se targuer d'une parenté
éloignée avec notre illustre Roi de l'Acier. Même, soit dit en passant,
on ajoute que la captation d'un héritage considérable, qui revenait
légitimement à Herr Schultze, n'a pas été étrangère à la fondation de
France-Ville. Partout où il se fait quelque bien dans le monde, on peut
être certain de trouver une semence germanique ; c'est une vérité que
nous sommes fiers de constater à l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit,
nous devons à nos lecteurs des détails précis et authentiques sur cette
végétation spontanée d'une cité modèle.

<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Même le grand atlas en
trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre éminent
Tuchtigmann, où sont indiqués avec une exactitude rigoureuse tous les
buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, même ce
monument généreux de la science géographique appliquée à l'art du
tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la
place où s'élève maintenant la cité nouvelle s'étendait encore, il y a
cinq ans, une lande déserte. C'est le point exact indiqué sur la carte
par le 43e degré 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degré 41' 17" de
longitude à l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord
de l'océan Pacifique et au pied de la chaîne secondaire des montagnes
Rocheuses qui a reçu le nom de Monts-des-Cascades, à vingt lieues au
nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amérique septentrionale.

<< L'emplacement le plus avantageux avait été recherché avec soin et
choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les
raisons qui en ont déterminé l'adoption, on fait valoir spécialement sa
latitude tempérée dans l'hémisphère Nord, qui a toujours été à la tête
de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une république
fédérative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire
garantir provisoirement son indépendance et des droits analogues à ceux
que possède en Europe la principauté de Monaco, sous la condition de
rentrer après un certain nombre d'années dans l'Union ; -- sa situation
sur l'Océan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; --
la nature accidentée, fertile et éminemment salubre du sol ; -- la
proximité d'une chaîne de montagnes qui arrête à la fois les vents du
nord, du midi et de l'est, en laissant à la brise du Pacifique le soin
de renouveler l'atmosphère de la cité, -- la possession d'une petite
rivière dont l'eau fraîche, douce légère, oxygénée par des chutes
répétées et par la rapidité de son cours, arrive parfaitement pure à la
mer ; -- enfin, un port naturel très aisé à développer par des jetées
et formé par un long promontoire recourbé en crochet.

<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximité de
belles carrières de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire
même des traces de pépites aurifères. En fait, ce détail a manqué faire
abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que
la fièvre de 1'or vînt se mettre à la traverse de leurs projets. Mais,
par bonheur, les pépites étaient petites et rares.

<< Le choix du territoire, quoique déterminé seulement par des études
sérieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et
n'avait pas nécessité d'expédition spéciale. La science du globe est
maintenant assez avancée pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet,
obtenir sur les régions les plus lointaines des renseignements exacts
et précis.

<< Ce point décidé, deux commissaires du comité d'organisation ont pris
à Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivés en onze jours
à New York, et sept jours plus tard à San Francisco, où ils ont mobilisé
un steamer, qui les déposait en dix heures au site désigné.

<< S'entendre avec la législature d'Oregon, obtenir une concession de
terre allongée du bord de la mer à la crête des Cascade-Mounts, sur une
largeur de quatre lieues, désintéresser, avec quelques milliers de
dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des
droits réels ou supposés, tout cela n'a pas pris plus d'un mois.

<< En janvier 1872, le territoire était déjà reconnu, mesuré, jalonné,
sondé, et une armée de vingt mille coolies chinois, sous la direction
de cinq cents contremaîtres et ingénieurs européens, était à l'oeuvre.
Des affiches placardées dans tout l'Etat de Californie, un
wagon-annonce ajouté en permanence au train rapide qui part tous les
matins de San Francisco pour traverser le continent américain, et une
réclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville,
avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait
même été inutile d'adopter le procédé de publicité en grand, par voie
de lettres gigantesques sculptées sur les pics des montagnes Rocheuses,
qu'une compagnie était venue offrir à prix réduits. Il faut dire aussi
que l'affluence des coolies chinois dans l'Amérique occidentale jetait
à ce moment une perturbation grave sur le marché des salaires.
Plusieurs Etats avaient dû recourir, pour protéger les moyens
d'existence de leurs propres habitants et pour empêcher des violences
sanglantes, à une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
France- Ville vint à point pour les empêcher de périr. Leur
rémunération uniforme fut fixée à un dollar par jour, qui ne devait
leur être payé qu'après l'achèvement des travaux, et à des vivres en
nature distribués par l'administration municipale. On évita ainsi le
désordre et les spéculations éhontées qui déshonorent trop souvent ces
grands déplacements de population. Le produit des travaux était déposé
toutes les semaines, en présence des délégués, à la grande Banque de
San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, à ne
plus revenir. Précaution indispensable pour se débarrasser d'une
population jaune, qui n'aurait pas manqué de modifier d'une manière
assez fâcheuse le type et le génie de la Cité nouvelle. Les fondateurs
s'étant d'ailleurs réservé le droit d'accorder ou de refuser le permis
de séjour, l'application de la mesure a été relativement aisée.

<< La première grande entreprise a été l'établissement d'un
embranchement ferré, reliant le territoire de la ville nouvelle au
tronc du Pacific-Railroad et tombant à la ville de Sacramento. On eut
soin d'éviter tous les bouleversements de terres ou tranchées profondes
qui auraient pu exercer sur la salubrité une influence fâcheuse. Ces
travaux et ceux du port furent poussés avec une activité
extraordinaire. Dès le mois d'avril, le premier train direct de New
York amenait en gare de France-Ville les membres du comité, jusqu'à ce
jour restés en Europe.

<< Dans cet intervalle, les plans généraux de la ville, le détail des
habitations et des monuments publics avaient été arrêtés.

<< Ce n'étaient pas les matériaux qui manquaient : dès les premières
nouvelles du projet, l'industrie américaine s'était empressée d'inonder
les quais de France-Ville de tous les éléments imaginables de
construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils
décidèrent que la pierre de taille serait réservée pour les édifices
nationaux et pour l'ornementation générale, tandis que les maisons
seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques
grossièrement moulées avec un gâteau de terre plus ou moins bien cuit,
mais de briques légères, parfaitement régulières de forme, de poids et
de densité, transpercées dans le sens de leur longueur d'une série de
trous cylindriques et parallèles. Ces trous, assemblés bout à bout,
devaient former dans l'épaisseur de tous les murs des conduits ouverts
à leurs deux extrémités, et permettre ainsi à l'air de circuler
librement dans l'enveloppe extérieure des maisons, comme dans les
cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'idée générale du
Bien-Etre, sont empruntées au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
membre de la Société royale de Londres.] Cette disposition avait en
même temps le précieux avantage d'amortir les sons et de procurer à
chaque appartement une indépendance complète.

<< Le comité ne prétendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un
type de maison. Il était plutôt l'adversaire de cette uniformité
fatigante et insipide ; il s'était contenté de poser un certain nombre
de règles fixes, auxquelles les architectes étaient tenus de se plier :

<< 1° Chaque maison sera isolée dans un lot de terrain planté d'arbres,
de gazon et de fleurs. Elle sera affectée à une seule famille.

<< 2° Aucune maison n'aura plus de deux étages ; l'air et la lumière ne
doivent pas être accaparés par les uns au détriment des autres.

<< 3° Toutes les maisons seront en façade à dix mètres en arrière de la
rue, dont elles seront séparées par une grille à hauteur d'appui.
L'intervalle entre la grille et la façade sera aménagé en parterre.

<< 4° Les murs seront faits de briques tubulaires brevetées, conformes
au modèle. Toute liberté est laissée aux architectes pour
l'ornementation.

<< 5° Les toits seront en terrasses, légèrement inclinés dans les
quatre sens, couverts de bitume, bordés d'une galerie assez haute pour
rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalisés pour
l'écoulement immédiat des eaux de pluie.

<< 6° Toutes les maisons seront bâties sur une voûte de fondations,
ouverte de tous côtés, et formant sous le premier plan d'habitation un
sous-sol d'aération en même temps qu'une halle. Les conduits à eau et
les décharges y seront à découvert, appliqués au pilier central de la
voûte, de telle sorte qu'il soit toujours aisé d'en vérifier l'état,
et, en cas d'incendie, d'avoir immédiatement l'eau nécessaire. L'aire
de cette halle, élevée de cinq à six centimètres au-dessus du niveau de
la rue, sera proprement sablée. Une porte et un escalier spécial la
mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et
toutes les transactions ménagères pourront s'opérer là sans blesser la
vue ou l'odorat.

<< 7° Les cuisines, offices ou dépendances seront, contrairement à
l'usage ordinaire, placés à l'étage supérieur et en communication avec
la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un
élévateur, mû par une force mécanique, qui sera, comme la lumière
artificielle et l'eau, mise à prix réduit à la disposition des
habitants, permettra aisément le transport de tous les fardeaux à cet
étage.

<< 8° Le plan des appartements est laissé à la fantaisie individuelle.
Mais deux dangereux éléments de maladie, véritables nids à miasmes et
laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis
et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois
précieux assemblés en mosaïques par d'habiles ébénistes, auraient tout
à perdre à se cacher sous des lainages d'une propreté douteuse. Quant
aux murs, revêtus de briques vernies, ils présentent aux yeux l'éclat
et la variété des appartements intérieurs de Pompéi, avec un luxe de
couleurs et de durée que le papier peint, chargé de ses mille poisons
subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces
et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un
germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade.

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Theatre review: Three Women, Jermyn Street, London
Obituary: Prolific crime novelist, Oscar-nominated screenwriter and man of many pseudonyms

Climbing the walls

Barack Obama is teaming up with Spider-Man in a comic from Marvel, which will see the future president exchanging a fist-bump with the superhero. The story sees one of Spidey's oldest enemies, the Chameleon, trying to stop Obama being inaugurated. Spider-Man's alter ego, Peter Parker, is covering the event as a photographer, and saves the day.

"Ya hear that, Chameleon?" Spider-Man says as he thwacks the villain in the face. "The president-elect here just appointed me ... secretary of shuttin' you up."

He tells Obama: "This is your day, and I know it wouldn't look good to be seen palling around with me" - in a nod to Sarah Palin's comment that Obama had been "palling around with terrorists".

"When we heard that president-elect Obama is a collector of Spider-Man comics, we knew that these two historic figures had to meet in our comics' Marvel Universe," said the publisher's editor-in-chief, Joe Quesada.

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