Les Cinq Cents Millions de la Begum by Jules Verne
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Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum
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<< 9° Chaque chambre à coucher est distincte du cabinet de toilette. On
ne saurait trop recommander de faire de cette pièce, où se passe un
tiers de la vie, la plus vaste, la plus aérée et en même temps la plus
simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en
fer, muni d'un sommier à jours et d'un matelas de laine fréquemment
battu, sont les seuls meubles nécessaires. Les édredons, couvre-pieds
piqués et autres, alliés puissants des maladies épidémiques, en sont
naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, légères et
chaudes, faciles à blanchir, suffisent amplement à les remplacer. Sans
proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller
du moins de les choisir parmi les étoffes susceptibles de fréquents
lavages.
<< 10° Chaque pièce a sa cheminée chauffée, selon les goûts, au feu de
bois ou de houille, mais à toute cheminée correspond une bouche d'appel
d'air extérieur. Quant à la fumée, au lieu d'être expulsée par les
toits, elle s'engage à travers des conduits souterrains qui l'appellent
dans des fourneaux spéciaux, établis, aux frais de la ville, en arrière
des maisons, à raison d'un fourneau pour deux cents habitants. Là, elle
est dépouillée des particules de carbone qu'elle emporte, et déchargée
à l'état incolore, à une hauteur de trente-cinq mètres, dans
l'atmosphère.
<< Telles sont les dix règles fixes, imposées pour la construction de
chaque habitation particulière.
<< Les dispositions générales ne sont pas moins soigneusement étudiées.
<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et
régulier, de manière à pouvoir se prêter à tous les développements. Les
rues, croisées à angles droits, sont tracées à distances égales, de
largeur uniforme, plantées d'arbres et désignées par des numéros
d'ordre.
<< De demi-kilomètre en demi-kilomètre, la rue, plus large d'un tiers,
prend le nom de boulevard ou avenue, et présente sur un de ses côtés
une tranchée à découvert pour les tramways et chemins de fer
métropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est réservé et
orné de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant
que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
dignes de les remplacer.
<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres.
<< Pour obtenir le droit de résidence à France-Ville, il suffit, mais
il est nécessaire de donner de bonnes références, d'être apte à exercer
une profession utile ou libérale, dans l'industrie, les sciences ou les
arts, de s'engager à observer les lois de la ville. Les existences
oisives n'y seraient pas tolérées.
<< Les édifices publics sont déjà en grand nombre. Les plus importants
sont la cathédrale, un certain nombre de chapelles, les musées, les
bibliothèques, les écoles et les gymnases, aménagés avec un luxe et une
entente des convenances hygiéniques véritablement dignes d'une grande
cité.
<< Inutile de dire que les enfants sont astreints dès l'âge de quatre
ans à suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent
seuls développer leurs forces cérébrales et musculaires. On les habitue
tous à une propreté si rigoureuse, qu'ils considèrent une tache sur
leurs simples habits comme un déshonneur véritable.
<< Cette question de la propreté individuelle et collective est du
reste la préoccupation capitale des fondateurs de France-Ville.
Nettoyer, nettoyer sans cesse, détruire et annuler aussitôt qu'ils sont
formés les miasmes qui émanent constamment d'une agglomération humaine,
telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les
produits des égouts sont centralisés hors de la ville, traités par des
procédés qui en permettent la condensation et le transport quotidien
dans les campagnes.
<< L'eau coule partout à flots. Les rues, pavées de bois bitumé, et les
trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour
hollandaise. Les marchés alimentaires sont l'objet d'une surveillance
incessante, et des peines sévères sont appliquées aux négociants qui
osent spéculer sur la santé publique. Un marchand qui vend un oeuf
gâté, une viande avariée, un litre de lait sophistiqué, est tout
simplement traité comme un empoisonneur qu'il est. Cette police
sanitaire, si nécessaire et si délicate, est confiée à des hommes
expérimentés, à de véritables spécialistes, élevés à cet effet dans les
écoles normales.
<< Leur juridiction s'étend jusqu'aux blanchisseries mêmes, toutes
établies sur un grand pied, pourvues de machines à vapeur, de séchoirs
artificiels et surtout de chambres désinfectantes. Aucun linge de corps
ne revient à son propriétaire sans avoir été véritablement blanchi à
fond, et un soin spécial est pris de ne jamais réunir les envois de
deux familles distinctes. Cette simple précaution est d'un effet
incalculable.
<< Les hôpitaux sont peu nombreux, car le système de l'assistance à
domicile est général, et ils sont réservés aux étrangers sans asile et
à quelques cas exceptionnels. Il est à peine besoin d'ajouter que
l'idée de faire d'un hôpital un édifice plus grand que tous les autres
et d'entasser dans un même foyer d'infection sept à huit cents malades,
n'a pu entrer dans la tête d'un fondateur de la cité modèle. Loin de
chercher, par une étrange aberration, à réunir systématiquement
plusieurs patients, on ne pense au contraire qu'à les isoler. C'est
leur intérêt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque
maison, même, on recommande de tenir autant que possible le malade en
un appartement distinct. Les hôpitaux ne sont que des constructions
exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de
quelques cas pressants.
<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa
chambre particulière --, centralisés dans ces baraques légères, faites
de bois de sapin, et qu'on brûle régulièrement tous les ans pour les
renouveler. Ces ambulances, fabriquées de toutes pièces sur un modèle
spécial, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir être transportées à
volonté sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et
multipliées autant qu'il est nécessaire.
<< Une innovation ingénieuse, rattachée à ce service, est celle d'un
corps de gardes-malades éprouvées, dressées spécialement à ce métier
tout spécial, et tenues par l'administration centrale à la disposition
du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les
médecins les auxiliaires les plus précieux et les plus dévoués. Elles
apportent au sein des familles les connaissances pratiques si
nécessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont
pour mission d'empêcher la propagation de la maladie en même temps
qu'elles soignent le malade.
<< On ne finirait pas si l'on voulait énumérer tous les
perfectionnements hygiéniques que les fondateurs de la ville nouvelle
ont inaugurés. Chaque citoyen reçoit à son arrivée une petite brochure,
où les principes les plus importants d'une vie réglée selon la science
sont exposés dans un langage simple et clair.
<< Il y voit que l'équilibre parfait de toutes ses fonctions est une
des nécessités de la santé ; que le travail et le repos sont également
indispensables à ses organes ; que la fatigue est nécessaire à son
cerveau comme à ses muscles ; que les neuf dixièmes des maladies sont
dues à la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait
donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines"
sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les
exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une
tâche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
des légumes sains et simplement préparés, dormir régulièrement sept à
huit heures par nuit, tel est l'ABC de la santé.
<< Partis des premiers principes posés par les fondateurs, nous en
sommes venus insensiblement à parler de cette cité singulière comme
d'une ville achevée. C'est qu'en effet, les premières maisons une fois
bâties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il
faut avoir visité le Far West pour se rendre compte de ces
efflorescences urbaines. Encore désert au mois de janvier 1872,
l'emplacement choisi comptait déjà six mille maisons en 1873. Il en
possédait neuf mille et tous ses édifices au complet en 1874.
<< Il faut dire que la spéculation a eu sa part dans ce succès inouï.
Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au début,
les maisons étaient livrées à des prix très modérés et louées à des
conditions très modestes. L'absence de tout octroi, l'indépendance
politique de ce petit territoire isolé, l'attrait de la nouveauté, la
douceur du climat ont contribué à appeler l'émigration. A l'heure qu'il
est, France-Ville compte près de cent mille habitants.
<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intéresser, c'est que
l'expérience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la
mortalité annuelle, dans les villes les plus favorisées de la vieille
Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue
au-dessous de trois pour cent, à France-Ville la moyenne de ces cinq
dernières années n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il
grossi par une petite épidémie de fièvre paludéenne qui a signalé la
première campagne. Celui de l'an dernier, pris séparément, n'est que de
un et quart. Circonstance plus importante encore : à quelques
exceptions près, toutes les morts actuellement enregistrées ont été
dues à des affections spécifiques et la plupart héréditaires. Les
maladies accidentelles ont été à la fois infiniment plus rares, plus
limitées et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux
épidémies proprement dites, on n'en a point vu.
<< Les développements de cette tentative seront intéressants à suivre.
Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un régime
aussi scientifique sur toute la durée d'une génération, à plus forte
raison de plusieurs générations, ne pourrait pas amortir les
prédispositions morbides héréditaires.
<< "Il n'est assurément pas outrecuidant de l'espérer, a écrit un des
fondateurs de cette étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne
serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant jusqu'à quatre-
vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la
plupart des animaux, comme les plantes ! "
<< Un tel rêve a de quoi séduire !
<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincère,
nous n'avons qu'une foi médiocre dans le succès définitif de
l'expérience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement
fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comité où l'élément latin
domine et dont l'élément germanique a été systématiquement exclu. C'est
là un fâcheux symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien
fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu déblayer le
terrain, élucider quelques points spéciaux ; mais ce n'est pas encore
sur ce point de l'Amérique, c'est aux bords de la Syrie que nous
verrons s'élever un jour la vraie cité modèle. >>
XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fixé par
Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur
ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger
qui les menaçait.
Il était sept heures du soir.
Cachée dans d'épais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cité
s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et présentait ses
quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les
caresser sans bruit. Les rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la
brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus animé.
Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses
verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles,
exhalaient toutes à la fois leurs parfums. Les maisons souriaient,
calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air était tiède, le ciel
bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.
Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été frappé de l'air de
santé des habitants, de l'activité qui régnait dans les rues. On
fermait justement les académies de peinture, de musique, de sculpture,
la bibliothèque, qui étaient réunies dans le même quartier et où
d'excellents cours publics étaient organisés par sections peu
nombreuses, -- ce qui permettait à chaque élève de s'approprier à lui
seul tout le fruit de la leçon. La foule, sortant de ces
établissements, occasionna pendant quelques instants un certain
encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se
fit entendre. L'aspect général était tout de calme et de satisfaction.
C'était non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la
famille Sarrasin avait bâti sa demeure. Là, tout d'abord -- car cette
maison fut construite une des premières --, le docteur était venu
s'établir définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.
Octave, le millionnaire improvisé, avait voulu rester à Paris, mais il
n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor.
Les deux amis s'étaient presque perdus de vue depuis l'époque où ils
habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait
émigré avec sa femme et sa fille à la côte de l'Oregon, Octave était
resté maître de lui-même. Il avait bientôt été entraîné fort loin de
l'école, où son père avait voulu lui faire continuer ses études, et il
avait échoué au dernier examen, d'où son ami était sorti avec le numéro
un.
Jusque-là, Marcel avait été la boussole du pauvre Octave, incapable de
se conduire lui-même. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade
d'enfance finit peu à peu par mener à Paris ce qu'on appelle la vie à
grandes guides. Le mot était, dans le cas présent, d'autant plus juste
que la sienne se passait en grande partie sur le siège élevé d'un
énorme coach à quatre chevaux, perpétuellement en voyage entre l'avenue
Marigny, où il avait pris un appartement, et les divers champs de
courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tôt,
savait à peine rester en selle sur les chevaux de manège qu'il louait à
l'heure, était devenu subitement un des hommes de France les plus
profondément versés dans les mystères de l'hippologie. Son érudition
était empruntée à un groom anglais qu'il avait attaché à son service et
qui le dominait entièrement par l'étendue de ses connaissances
spéciales.
Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
matinées. Ses soirées appartenaient aux petits théâtres et aux salons
d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la
rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y
trouvait rendait à son argent un hommage que ses seuls mérites
n'avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde lui paraissait l'idéal de la
distinction. Chose particulière, la liste, somptueusement encadrée, qui
figurait dans le salon d'attente, ne portait guère que des noms
étrangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du
moins en les énumérant, dans l'antichambre d'un collège héraldique.
Mais, si l'on pénétrait plus avant, on pensait plutôt se trouver dans
une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les
teints bilieux des deux mondes semblaient s'être donné rendez-vous là.
Supérieurement habillés, du reste, ces personnages cosmopolites,
quoiqu'un goût marqué pour les étoffes blanchâtres révélât l'éternelle
aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces pâles
>>.
Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On
citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements
comme articles de foi. Et lui, enivré de cet encens, ne s'apercevait
pas qu'il perdait régulièrement tout son argent au baccara et aux
courses. Peut-être certains membres du club, en leur qualité
d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits à l'héritage de la Bégum.
En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement
lent, mais continu.
Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave à
Marcel Bruckmann s'étaient vite relâchés. A peine, de loin en loin, les
deux camarades échangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
commun entre l'âpre travailleur, uniquement occupé d'amener son
intelligence à un degré supérieur de culture et de force, et le joli
garçon, tout gonflé de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires
de club et d'écurie ?
On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les
agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
rivale de France-Ville, sur le même terrain indépendant des Etats-
Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier.
Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissipé. Enfin,
l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, après quelques
millions dévorés, il rejoignit son père, -- ce qui le sauva d'une ruine
menaçante, encore plus morale que physique. A cette époque, il
demeurait donc à France-Ville dans la maison du docteur.
Sa soeur Jeanne, à en juger du moins par l'apparence, était alors une
exquise jeune fille de dix-neuf ans, à laquelle son séjour de quatre
années dans sa nouvelle patrie avait donné toutes les qualités
américaines, ajoutées à toutes les grâces françaises. Sa mère disait
parfois qu'elle n'avait jamais soupçonné, avant de l'avoir pour
compagne de tous les instants, le charme de l'intimité absolue.
Quant à Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son
dauphin, le fils aîné de ses espérances, elle était aussi complètement
heureuse qu'on peut l'être ici-bas, car elle s'associait à tout le bien
que son mari pouvait faire et faisait, grâce à son immense fortune.
Ce soir-là, le docteur Sarrasin avait reçu, à sa table, deux de ses
plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux débris de la guerre de
Sécession, qui avait laissé un bras à Pittsburgh et une oreille à
Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un
autre à la table d'échecs ; puis M. Lentz, directeur général de
l'enseignement dans la nouvelle cité.
La conversation roulait sur les projets de l'administration de la
ville, sur les résultats déjà obtenus dans les établissements publics
de toute nature, institutions, hôpitaux, caisses de secours mutuel.
M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement
religieux n'était pas oublié, avait fondé plusieurs écoles primaires où
les soins du maître tendaient à développer l'esprit de l'enfant en le
soumettant à une gymnastique intellectuelle, calculée de manière à
suivre l'évolution naturelle de ses facultés. On lui apprenait à aimer
une science avant de s'en bourrer, évitant ce savoir qui, dit
Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne pénètre pas
l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
intelligence bien préparée saurait, elle-même, choisir sa route et la
suivre avec fruit.
Les soins d'hygiène étaient au premier rang dans une éducation si bien
ordonnée. C'est que l'homme, corps et esprit, doit être également
assuré de ces deux serviteurs ; si l'un fait défaut, il en souffre, et
l'esprit à lui seul succomberait bientôt.
A cette époque, France-Ville avait atteint le plus haut degré de
prospérité, non seulement matérielle, mais intellectuelle. Là, dans des
congrès, se réunissaient les plus illustres savants des deux mondes.
Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirés par la
réputation de cette cité, y affluaient. Sous ces maîtres étudiaient de
jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de
la terre américaine. Il était donc permis de prévoir que cette nouvelle
Athènes, française d'origine, deviendrait avant peu la première des
cités.
Il faut dire aussi que l'éducation militaire des élèves se faisait dans
les Lycées concurremment avec l'éducation civile. En en sortant, les
jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers
éléments de stratégie et de tactique.
Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, déclara-t-il
qu'il était enchanté de toutes ses recrues.
<< Elles sont, dit-il, déjà accoutumées aux marches forcées, à la
fatigue, à tous les exercices du corps. Notre armée se compose de tous
les citoyens, et tous, le jour où il le faudra, se trouveront soldats
aguerris et disciplinés. >>
France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats
voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ;
mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'intérêt, que le
docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le
Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mêmes.
On était à la fin du dîner ; le dessert venait d'être enlevé, et, selon
l'habitude anglo-saxonne qui avait prévalu, les dames venaient de
quitter la table.
Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient
la conversation commencée, et entamaient les plus hautes questions
d'économie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur
son journal.
C'était le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'était toujours
montrée extrêmement favorable à la fondation puis au développement de
France-Ville, et les notables de la cité avaient l'habitude de chercher
dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux
Etats-Unis à leur égard. Cette agglomération de gens heureux, libres,
indépendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des
envieux, et si les Francevillais avaient en Amérique des partisans pour
les défendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout
cas, le _New York Herald_ était pour eux, et il ne cessait de leur
donner des marques d'admiration et d'estime.
Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait déchiré la bande du journal
et jeté machinalement les yeux sur le premier article.
Quelle fut donc sa stupéfaction à la lecture des quelques lignes
suivantes, qu'il lut à voix basse d'abord, à voix haute ensuite, pour
la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis :
<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des
gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine
que de formidables armements se font à Stahlstadt dans le but
d'attaquer et de détruire France-Ville, la cité d'origine française.
Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans
cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
mais nous dénonçons aux honnêtes gens cet odieux abus de la force. Que
France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en état de
défense... etc. >>
XII LE CONSEIL
Ce n'était pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre
du docteur Sarrasin. On savait qu'il était venu élever cité contre
cité. Mais de là à se ruer sur une ville paisible, à la détruire par un
coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant,
l'article du _New York Herald_ était positif. Les correspondants de ce
puissant journal avaient pénétré les desseins de Herr Schultze, et --
ils le disaient --, il n'y avait pas une heure à perdre !
Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les âmes
honnêtes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait à croire le
mal. Il lui semblait impossible qu'on pût pousser la perversité jusqu'à
vouloir détruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cité qui
était en quelque sorte la propriété commune de l'humanité.
<< Pensez donc que notre moyenne de mortalité ne sera pas cette année
de un et quart pour cent ! s'écria-t-il naïvement, que nous n'avons pas
un garçon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un
meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares
viendraient anéantir à son début une expérience si heureuse ! Non ! Je
ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fût-il cent fois
germain, en soit capable ! >>
Il fallut bien, cependant, se rendre aux témoignages d'un journal tout
dévoué à l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment
d'abattement passé, le docteur Sarrasin, redevenu maître de lui-même,
s'adressa à ses amis :
<< Messieurs, leur dit-il, vous êtes membres du Conseil civique, et il
vous appartient comme à moi de prendre toutes les mesures nécessaires
pour le salut de la ville. Qu'avons nous à faire tout d'abord ?
-- Y a-t-il possibilité d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on
honorablement éviter la guerre ?
-- C'est impossible, répliqua Octave. Il est évident que Herr Schultze
la veut à tout prix. Sa haine ne transigera pas !
-- Soit ! s'écria le docteur. On s'arrangera pour être en mesure de lui
répondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de résister aux
canons de Stahlstadt ?
-- Toute force humaine peut être efficacement combattue par une autre
force humaine, répondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer à
nous défendre par les mêmes moyens et les mêmes armes dont Herr
Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de
guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps très long,
et je ne sais, d'ailleurs, si nous réussirions à les fabriquer, puisque
les ateliers spéciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de
salut : empêcher l'ennemi d'arriver jusqu'à nous, et rendre
l'investissement impossible.
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