A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Les Indes Noires by Jules Verne

J >> Jules Verne >> Les Indes Noires

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14


This eBook was produced by Norman Wolcott.



Les Indes noires

par

JULES VERNE

TABLE DES MATIERES


I Deux lettres contradictoires

II Chemin faisant

III Le sous-sol du Royaume-Uni

IV La fosse Dochart

V La Famille Ford

VI Quelques phenomenes inexplicables

VII Une experience de Simon Ford

VIII Un coup de dynamite

IX La Nouvelle-Aberfoyle

X Aller et retour

XI Les Dames de feu

XII Les Exploits de Jack Ryan

XIII Coal-city

XIV Suspendu a un fil

XV Nell au cottage

XVI Sur l'echelle oscillante

XVII Un lever de soleil

XVIII Du lac Lomond au lac Katrine

XIX Une derniere menace

XX Le penitent

XXI Le mariage de Nell

XXII La legende du vieux Silfax

------------------------------------------------------------------------
I

Deux lettres contradictoires

_<< Mr. J. R. Starr, ingenieur,_
_ << 30, Canongate._
_ << Edimbourg._

<< Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux houilleres
d'Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il lui sera fait une
communication de nature a l'interesser.

<< Monsieur James Starr sera attendu, toute la journee, a la gare de
Callander, par Harry Ford, fils de l'ancien overman Simon Ford.

<< Il est prie de tenir cette invitation secrete. >>

Telle fut la lettre que James Starr recut par le premier courrier a la
date du 3 decembre 18.., -- lettre qui portait le timbre du bureau de
poste d'Aberfoyle, comte de Stirling, Ecosse.

La curiosite de l'ingenieur fut piquee au vif. Il ne lui vint meme pas
a la pensee que cette lettre put renfermer une mystification. Il
connaissait, de longue date, Simon Ford, l'un des anciens contremaitres
des mines d'Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait ete, pendant vingt
ans, le directeur, -- ce que, dans les houilleres anglaises, on appelle
le << viewer >>.

James Starr etait un homme solidement constitue, auquel ses
cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que s'il n'en eut porte que
quarante. Il appartenait a une vieille famille d'Edimbourg, dont il
etait l'un des membres les plus distingues. Ses travaux honoraient la
respectable corporation de ces ingenieurs qui devorent peu a peu le
sous-sol carbonifere du Royaume-Uni, aussi bien a Cardiff, a Newcastle
que dans les bas comtes de l'Ecosse. Toutefois, c'etait plus
particulierement au fond de ces mysterieuses houilleres d'Aberfoyle,
qui confinent aux mines d'Alloa et occupent une partie du comte de
Stirling, que le nom de Starr avait conquis l'estime generale. La
s'etait ecoulee presque toute son existence. En outre, James Starr
faisait partie de la Societe des antiquaires ecossais, dont il avait
ete nomme president. Il comptait aussi parmi les membres les plus
actifs de << Royal Institution >>, et la _Revue d'Edimbourg_ publiait
frequemment de remarquables articles signes de lui. C'etait, on le
voit, un de ces savants pratiques auxquels est due la prosperite de
l'Angleterre. Il tenait un haut rang dans cette vieille capitale de
l'Ecosse, qui, non seulement au point de vue physique, mais encore au
point de vue moral, a pu meriter le nom d'<< Athenes du Nord >>.

On sait que les Anglais ont donne a l'ensemble de leurs vastes
houilleres un nom tres significatif. Ils les appellent tres justement
les << Indes noires >>, et ces Indes ont peut-etre plus contribue que les
Indes orientales a accroitre la surprenante richesse du Royaume-Uni.
La, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, a
extraire du sous-sol britannique le charbon, ce precieux combustible,
indispensable element de la vie industrielle.

A cette epoque, la limite de temps, assignee par les hommes speciaux a
l'epuisement des houilleres, etait fort reculee, et la disette n'etait
pas a craindre a court delai. Il y avait encore a exploiter largement
les gisements carboniferes des deux mondes. Les fabriques, appropriees
a tant d'usages divers, les locomotives, les locomobiles, les steamers,
les usines a gaz, etc., n'etaient pas pres de manquer du combustible
mineral. Seulement, la consommation s'etait tellement accrue pendant
ces dernieres annees, que certaines couches avaient ete epuisees jusque
dans leurs plus maigres filons. Abandonnees maintenant, ces mines
trouaient et sillonnaient inutilement le sol de leurs puits delaisses
et de leurs galeries desertes.

Tel etait, precisement, le cas des houilleres d'Aberfoyle.

Dix ans auparavant, la derniere benne avait enleve la derniere tonne de
houille de ce gisement. Le materiel du << fond [1*] >>, machines
destinees a la traction mecanique sur les rails des galeries, berlines
formant les trains subterranes, tramways souterrains, cages desservant
les puits d'extraction, tuyaux dont l'air comprime actionnait des
perforatrices, -- en un mot, tout ce qui constituait l'outillage
d'exploitation avait ete retire des profondeurs des fosses et abandonne
a la surface du sol. La houillere, epuisee, etait comme le cadavre d'un
mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enleve les divers
organes de la vie et laisse seulement l'ossature.

De ce materiel, il n'etait reste que de longues echelles de bois,
desservant les profondeurs de la houillere par le puits Yarow le seul
qui donnat maintenant acces aux galeries inferieures de la fosse
Dochart, depuis la cessation des travaux.

A l'exterieur, les batiments, abritant autrefois aux travaux du << jour
>>, indiquaient encore la place ou avaient ete fonces les puits de
ladite fosse, completement abandonnee, comme l'etaient les autres
fosses, dont l'ensemble constituait les houilleres d'Aberfoyle.

Ce fut un triste jour, lorsque, pour la derniere fois, les mineurs
quitterent la mine, dans laquelle ils avaient vecu tant d'annees.

L'ingenieur James Starr avait reuni ces quelques milliers de
travailleurs, qui composaient l'active et courageuse population de la
houillere. Piqueurs, rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs,
cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons, charpentiers, tous,
femmes, enfants, vieillards, ouvriers du fond et du jour, etaient
rassembles dans l'immense cour de la fosse Dochart, autrefois encombree
du trop-plein de la houillere.

Ces braves gens, que les necessites de l'existence allaient disperser
-- eux, qui pendant de longues annees, s'etaient succede de pere en
fils dans la vieille Aberfoyle --, attendaient, avant de la quitter
pour jamais, les derniers adieux de l'ingenieur. La Compagnie leur
avait fait distribuer, a titre de gratification, les benefices de
l'annee courante. Peu de chose, en verite, car le rendement des filons
avait depasse de bien peu les frais d'exploitation; mais cela devait
leur permettre d'attendre qu'ils fussent embauches, soit dans les
houilleres voisines, soit dans les fermes ou les usines du comte.

James Starr se tenait debout, devant la porte du vaste appentis, sous
lequel avaient si longtemps fonctionne les puissantes machines a vapeur
du puits d'extraction.

Simon Ford, l'overman de la fosse Dochart, alors age de cinquante-cinq
ans, et quelques autres conducteurs de travaux l'entouraient.

James Starr se decouvrit. Les mineurs, chapeau bas, gardaient un
profond silence.

Cette scene d'adieux avait un caractere touchant, qui ne manquait pas
de grandeur.

<< Mes amis, dit l'ingenieur, le moment de nous separer est venu. Les
houilleres d'Aberfoyle, qui, depuis tant d'annees, nous reunissaient
dans un travail commun, sont maintenant epuisees. Nos recherches n'ont
pu amener la decouverte d'un nouveau filon, et le dernier morceau de
houille vient d'etre extrait de la fosse Dochart ! >>

Et, a l'appui de sa parole, James Starr montrait aux mineurs un bloc de
charbon qui avait ete garde au fond d'une benne.

<< Ce morceau de houille, mes amis, reprit James Starr, c'est comme le
dernier globule du sang qui circulait a travers les veines de la
houillere ! Nous le conserverons, comme nous avons conserve le premier
fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans, des gisements
d'Aberfoyle. Entre ces deux morceaux, bien des generations de
travailleurs se sont succede dans nos fosses ! Maintenant, c'est fini !
Les dernieres paroles que vous adresse votre ingenieur sont des paroles
d'adieu. Vous avez vecu de la mine, qui s'est videe sous votre main. Le
travail a ete dur, mais non sans profit pour vous. Notre grande famille
va se disperser, et il n'est pas probable que l'avenir en reunisse
jamais les membres epars. Mais n'oubliez pas que nous avons longtemps
vecu ensemble, et que, chez les mineurs d'Aberfoyle, c'est un devoir de
s'entraider. Vos anciens chefs ne l'oublieront pas, non plus. Quand on
a travaille ensemble, on ne saurait etre des etrangers les uns pour les
autres. Nous veillerons sur vous, et, partout ou vous irez en honnetes
gens, nos recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis, et que
le Ciel vous assiste ! >>

Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus vieil ouvrier de la
houillere, dont les yeux s'etaient mouilles de larmes. Puis, les
overmen des differentes fosses vinrent serrer la main de l'ingenieur,
pendant que les mineurs agitaient leur chapeau et criaient :

<< Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! >>

Ces adieux devaient laisser un imperissable souvenir dans tous ces
braves cœurs. Mais, peu a peu, il le fallut, cette population
quitta tristement la vaste cour. Le vide se fit autour de James Starr.
Le sol noir des chemins, conduisant a la fosse Dochart, retentit une
derniere fois sous le pied des mineurs, et le silence succeda a cette
bruyante animation, qui avait empli jusqu'alors la houillere
d'Aberfoyle.

Un homme etait reste seul pres de James Starr.

C'etait l'overman Simon Ford. Pres de lui se tenait un jeune garcon,
age de quinze ans, son fils Harry, qui, depuis quelques annees deja,
etait employe aux travaux du fond.

James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se connaissant,
s'estimaient l'un l'autre.

<< Adieu, Simon, dit l'ingenieur.

-- Adieu, monsieur James, repondit l'overman, ou plutot, laissez-moi
ajouter : Au revoir !

-- Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous savez que je serai
toujours heureux de vous retrouver et de pouvoir parler avec vous du
passe de notre vieille Aberfoyle !

-- Je le sais, monsieur James.

-- Ma maison d'Edimbourg vous est ouverte !

-- C'est loin, Edimbourg ! repondit l'overman en secouant la tete. Oui
! loin de la fosse Dochart !

-- Loin, Simon ! Ou comptez-vous donc demeurer ?

-- Ici meme, monsieur James ! Nous n'abandonnerons pas la mine, notre
vieille nourrice, parce que son lait s'est tari ! Ma femme, mon fils et
moi, nous nous arrangerons pour lui rester fideles !

-- Adieu donc, Simon, repondit l'ingenieur, dont la voix, malgre lui,
trahissait l'emotion.

-- Non, je vous repete : au revoir, monsieur James ! repondit
l'overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford, Aberfoyle vous reverra ! >>

L'ingenieur ne voulut pas enlever cette derniere illusion a l'overman.
Il embrassa le jeune Harry, qui le regardait de ses grands yeux emus.
Il serra une derniere fois la main de Simon Ford et quitta
definitivement la houillere.

Voila ce qui s'etait passe dix ans auparavant; mais, malgre le desir
que venait d'exprimer l'overman de le revoir quelque jour, James Starr
n'avait plus entendu parler de lui.

Et c'etait apres dix ans de separation, que lui arrivait cette lettre
de Simon Ford, qui le conviait a reprendre sans delai le chemin des
anciennes houilleres d'Aberfoyle.

Une communication de nature a l'interesser, qu'etait-ce donc ? La fosse
Dochart, le puits Yarow ! Quels souvenirs du passe ces noms rappelaient
a son esprit ! Oui ! c'etait le bon temps, celui du travail, de la
lutte --, le meilleur temps de sa vie d'ingenieur !

James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous les sens. Il
regrettait, en verite, qu'une ligne de plus n'eut pas ete ajoutee par
Simon Ford. Il lui en voulait d'avoir ete si laconique.

Etait-il donc possible que le vieil overman eut decouvert quelque
nouveau filon a exploiter ? Non !

James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les houilleres
d'Aberfoyle avaient ete explorees avant la cessation definitive des
travaux. Il avait lui-meme procede aux derniers sondages, sans trouver
aucun nouveau gisement dans ce sol ruine par une exploitation poussee a
l'exces. On avait meme tente de reprendre le terrain houiller sous les
couches qui lui sont ordinairement inferieures, telles que le gres
rouge devonien, mais sans resultat. James Starr avait donc abandonne la
mine avec l'absolue conviction qu'elle ne possedait plus un morceau de
combustible.

<< Non, se repetait-il, non ! Comment admettre que ce qui aurait echappe
a mes recherches se serait revele a celles de Simon Ford ? Pourtant, le
vieil overman doit bien savoir qu'une seule chose au monde peut
m'interesser, et cette invitation, que je dois tenir secrete, de me
rendre a la fosse Dochart !... >>

James Starr en revenait toujours la.

D'autre part, l'ingenieur connaissait Simon Ford pour un habile mineur,
particulierement doue de l'instinct du metier. Il ne l'avait pas revu
depuis l'epoque ou les exploitations d'Aberfoyle avaient ete
abandonnees. Il ignorait meme ce qu'etait devenu le vieil overman. Il
n'aurait pu dire a quoi il s'occupait, ni meme ou il demeurait, avec sa
femme et son fils. Tout ce qu'il savait, c'est que rendez-vous lui
etait donne au puits Yarow, et qu'Harry, le fils de Simon Ford,
l'attendrait a la gare de Callander pendant toute la journee du
lendemain. Il s'agissait donc evidemment de visiter la fosse Dochart.

<< J'irai, j'irai ! >> dit James Starr, qui sentait sa surexcitation
s'accroitre a mesure que s'avancait l'heure.

C'est qu'il appartenait, ce digne ingenieur, a cette categorie de gens
passionnes, dont le cerveau est toujours en ebullition, comme une
bouilloire placee sur une flamme ardente. Il est de ces bouilloires
dans lesquelles les idees cuisent a gros bouillons, d'autres ou elles
mijotent paisiblement. Or, ce jour-la, les idees de James Starr
bouillaient a plein feu.

Mais, alors, un incident tres inattendu se produisit. Ce fut la goutte
d'eau froide, qui allait momentanement condenser toutes les vapeurs de
ce cerveau.

En effet, vers six heures du soir, par le troisieme courrier, le
domestique de James Starr apporta une seconde lettre.

Cette lettre etait renfermee dans une enveloppe grossiere, dont la
suscription indiquait une main peu exercee au maniement de la plume.

James Starr dechira cette enveloppe. Elle ne contenait qu'un morceau de
papier, jauni par le temps, et qui semblait avoir ete arrache a quelque
vieux cahier hors d'usage.

Sur ce papier il n'y avait qu'une seule phrase, ainsi concue :

<< Inutile a l'ingenieur James Starr de se deranger, -- la lettre de
Simon Ford etant maintenant sans objet. >>

Et pas de signature.

[1] L'exploitation d'une mine se divise en travaux du << fond >> et
travaux du << jour >>; les uns s'accomplissant a l'interieur, les autres
a l'exrerieur.

II

Chemin faisant

Le cours des idees de James Starr fut brusquement arrete, lorsqu'il eut
lu cette seconde lettre, contradictoire de la premiere.

<< Qu'est-ce que cela veut dire ? >> se demanda-t-il.

James Starr reprit l'enveloppe a demi dechiree. Elle portait, ainsi que
l'autre, le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle. Elle etait donc
partie de ce meme point du comte de Stirling. Ce n'etait pas le vieux
mineur qui l'avait ecrite, -- evidemment. Mais, non moins evidemment,
l'auteur de cette seconde lettre connaissait le secret de l'overman,
puisqu'il contremandait formellement l'invitation faite a l'ingenieur
de se rendre au puits Yarow.

Etait-il donc vrai que cette premiere communication fut maintenant sans
objet ? voulait-on empecher James Starr de se deranger, soit
inutilement, soit utilement ? N'y avait-il pas la plutot une intention
malveillante de contrecarrer les projets de Simon Ford ?

C'est ce que pensa James Starr, apres mure reflexion. Cette
contradiction, qui existait entre les deux lettres, ne fit naitre en
lui qu'un plus vif desir de se rendre a la fosse Dochart. D'ailleurs,
si, dans tout cela, il n'y avait qu'une mystification, mieux valait
s'en assurer. Mais il semblait bien a James Starr qu'il convenait
d'accorder plus de creance a la premiere lettre qu'a la seconde, --
c'est-a-dire a la demande d'un homme tel que Simon Ford plutot qu'a cet
avis de son contradicteur anonyme.

<< En verite, puisqu'on pretend influencer ma resolution, se dit-il,
c'est que la communication de Simon Ford doit avoir une extreme
importance ! Demain, je serai au rendez-vous indique et a l'heure
convenue ! >>

Le soir venu, James Starr fit ses preparatifs de depart. Comme il
pouvait arriver que son absence se prolongeat pendant quelques jours,
il prevint, par lettre, Sir W. Elphiston, le president de << Royal
Institution >>, qu'il ne pourrait assister a la prochaine seance de la
Societe. Il se degagea egalement de deux ou trois affaires, qui
devaient l'occuper pendant la semaine. Puis, apres avoir donne l'ordre
a son domestique de preparer un sac de voyage, il se coucha, plus
impressionne que l'affaire ne le comportait peut-etre.

Le lendemain, a cinq heures, James Starr sautait hors de son lit,
s'habillait chaudement -- car il tombait une pluie froide --, et il
quittait sa maison de la Canongate, pour aller prendre a Granton-pier
le steam-boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu'a Stirling.

Pour la premiere fois, peut-etre, James Starr, en traversant la
Canongate [1*], ne se retourna pas pour regarder Holyrood, ce palais
des anciens souverains de l'Ecosse. Il n'apercut pas, devant sa
poterne, les sentinelles revetues de l'antique costume ecossais, jupon
d'etoffe verte, plaid quadrille et sac de peau de chevre a longs poils
pendant sur la cuisse. Bien qu'il fut fanatique de Walter Scott, comme
l'est tout vrai fils de la vieille Caledonie, l'ingenieur, ainsi qu'il
ne manquait jamais de le faire, ne donna meme pas un coup d'œil a
l'auberge ou Waverley descendit, et dans laquelle le tailleur lui
apporta ce fameux costume en tartan de guerre qu'admirait si naivement
la veuve Flockhart. Il ne salua pas, non plus, la petite place ou les
montagnards dechargerent leurs fusils, apres la victoire du Pretendant,
au risque de tuer Flora Mac Ivor. L'horloge de la prison tendait au
milieu de la rue son cadran desole : il n'y regarda que pour s'assurer
qu'il ne manquerait point l'heure du depart. On doit avouer aussi qu'il
n'entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du grand reformateur John
Knox, le seul homme que ne purent seduire les sourires de Marie Stuart.
Mais, prenant par High-street, la rue populaire, si minutieusement
decrite dans le roman de _L'Abbe_, il s'elanca vers le pont gigantesque
de Bridgestreet, qui relie les trois collines d'Edimbourg.

Quelques minutes apres, James Starr arrivait a la gare du << General
railway >>, et le train le debarquait, une demi-heure apres, a Newhaven,
joli village de pecheurs, situe a un mille de Leith, qui forme le port
d'Edimbourg. La maree montante recouvrait alors la plage noiratre et
rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade,
sorte de jetee supportee par des chaines. A gauche, un de ces bateaux
qui font le service du Forth, entre Edimbourg et Stirling, etait amarre
au << pier >> de Granton.

En ce moment, la cheminee du _Prince de Galles_ vomissait des
tourbillons de fumee noire, et sa chaudiere ronflait sourdement. Au son
de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard
se haterent d'accourir. Il y avait la une foule de marchands, de
fermiers, de ministres, ces derniers reconnaissables a leurs culottes
courtes, a leurs longues redingotes, au mince lisere blanc qui cerclait
leur cou.

James Starr ne fut pas le dernier a s'embarquer. Il sauta lestement sur
le pont du _Prince de Galles_. Bien que la pluie tombat avec violence,
pas un de ces passagers ne songeait a chercher un abri dans le salon du
steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppes de leurs couvertures
de voyage, quelques-uns se ranimant de temps a autre avec le gin ou le
whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent << se vetir a
l'interieur >>. Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres
furent larguees, et le _Prince de Galles_ evolua pour sortir du petit
bassin, qui l'abritait contre les lames de la mer du Nord.

Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creuse entre
les rives du comte de Fife, au nord, et celles des comtes de
Linlilhgow, d'Edimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du
Forth, fleuve peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux
profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans
la mer a Kincardine.

Ce ne serait qu'une courte traversee que celle de Granton-pier a
l'extremite de ce golfe, si la necessite de faire escale aux diverses
stations des deux rives n'obligeait a de nombreux detours. Les villes,
les villages, les cottages s'etalent sur les bords du Forth entre les
arbres d'une campagne fertile. James Starr, abrite sous la large
passerelle jetee entre les tambours, ne cherchait pas a rien voir de ce
paysage, alors raye par les fines hachures de la pluie. Il s'inquietait
plutot d'observer s'il n'attirait pas specialement l'attention de
quelque passager. Peut-etre, en effet, l'auteur anonyme de la seconde
lettre etait-il sur le bateau. Cependant, l'ingenieur ne put surprendre
aucun regard suspect.

Le _Prince de Galles_, en quittant Granton-pier, se dirigea vers
l'etroit pertuis qui se glisse entre les deux pointes de
Southoueensferry et North-oueensferry, au-dela duquel le Forth forme
une sorte de lac, praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre
les brumes du fond apparaissaient, dans de courtes eclaircies, les
sommets neigeux des monts Grampian.

Bientot, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'ile de
Colm, couronnee par les ruines d'un monastere du XIIe siecle, les
restes du chateau de Barnbougle, puis Donibristle, ou fut assassine le
gendre du regent Murray, puis l'ilot fortifie de Garvie. Il franchit le
detroit de oueensferry, laissa a gauche le chateau de Rosyth, ou
residait autrefois une branche des Stuarts a laquelle etait alliee la
mere de Cromwell, depassa Blacknesscastle, toujours fortifie,
conformement a l'un des articles du traite de l'Union, et longea les
quais du petit port de Charleston, d'ou s'exporte la chaux des
carrieres de Lord Elgin. Enfin, la cloche du _Prince de Galles_ signala
la station de Crombie-Point.

Le temps etait alors tres mauvais. La pluie, fouettee par une brise
violente, se pulverisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui
passaient comme des trombes.

James Starr n'etait pas sans quelque inquietude. Le fils d'Harry Ford
se trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par experience : les
mineurs, habitues au calme profond des houilleres, affrontent moins
volontiers que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de
l'atmosphere. De Callander a la fosse Dochart et au puits Yarow, il
fallait compter une distance de quatre milles. C'etaient la des raisons
qui pouvaient, dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil
overman. Toutefois, l'ingenieur se preoccupait davantage de l'idee que
le rendez-vous donne dans la premiere lettre eut ete contremande dans
la seconde. -- C'etait, a vrai dire, son plus gros souci.

En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas a l'arrivee du train a
Callander, James Starr etait bien decide a se rendre seul a la fosse
Dochart, et meme, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. La, il
aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en
quel lieu residait actuellement le vieil overman.

Cependant, le _Prince de Galles_ continuait a soulever de grosses lames
sous la poussee de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du
fleuve, ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni
Newmills, ni Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la
droite. Le petit port de Bowness, le port de Grangemouth, creuse a
l'embouchure du canal de la Clyde, disparaissaient dans l'humide
brouillard. Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de
Citeaux, Ilinkardine et ses chantiers de construction, auxquels le
steam-boat fit escale, Ayrthcastle et sa tour carree du XIIIe siecle,
Clackmannan et son chateau, bati par Robert Bruce, n'etaient meme pas
visibles a travers les rayures obliques de la pluie.

Le _Prince de Galles_ s'arreta a l'embarcadere d'Alloa pour deposer
quelques voyageurs. James Starr eut le cœur serre en passant,
apres dix ans d'absence, pres de cette petite ville, siege
d'exploitation d'importantes houilleres qui nourrissaient toujours une
nombreuse population de travailleurs. Son imagination l'entrainait dans
ce sous-sol, que le pic des mineurs creusait encore a grand profit. Ces
mines d'Alloa, presque contigues a celles d'Aberfoyle, continuaient a
enrichir le comte, tandis que les gisements voisins, epuises depuis
tant d'annees, ne comptaient plus un seul ouvrier !

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14

Saba Salman on a living library project showing why you shouldn't judge a book by its cover

The original manuscript of one of the most important American novels of the last century, Jack Kerouac's On the Road, went on display in the UK for the first time yesterday.

Kerouac wrote it in just three weeks, furiously tapping away on his typewriter on 3.6-metre (12ft) reels of paper.

The scroll, of eight reels taped together, was unfurled at the Barber Institute in Birmingham, 50 years after the novel was published in Britain.

"We're very excited," said the exhibition's curator Dick Ellis. He said there had been a lot of competition to get the scroll, which is on something of a world tour. "This is an iconic manuscript. It is a record of the huge effort Kerouac put into composing it."

About six metres of the scroll will be on display in a cabinet and while visitors will have to tilt their heads, Ellis believes they will get a much deeper knowledge of Kerouac.

It comes to Birmingham courtesy of Jim Irsay, owner of the Indianapolis Colts football team, who bought it for $2.4m in 2001. In the published novel, there are paragraph breaks but in the scroll, there are none. Kerouac did not have the time. The exhibition runs until January 28.

guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2008 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

If you think books have dumbed down …
Alison Flood: Today we can take our laptops on the road, but could we use them to produce On The Road?

The Digested Read: Everyday Drinking by Kingsley Amis
Penny Anderson: Think back to what was setting the tills ringing in the 1970s

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.