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Les Indes Noires by Jules Verne

J >> Jules Verne >> Les Indes Noires

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-- Ah ! monsieur Starr, s'ecria Jack Ryan, quelle indigne comparaison !
J'allais justement entonner ce couplet en l'honneur de la lune :

Astre des nuits qui dans ton cours
Viens caresser...
Mais non ! C'est maintenant impossible ! votre plat a barbe m'a coupe
l'inspiration ! >>

Cependant, la lune montait peu a peu sur l'horizon. Devant elle
s'evanouissaient les dernieres vapeurs. Au zenith et dans l'ouest, les
etoiles brillaient encore sur un fond noir que l'eclat lunaire allait
graduellement palir. Nell contemplait en silence cet admirable
spectacle, ses yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur
argentee, mais sa main fremissait dans celle d'Harry et parlait pour
elle.

<< Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il faut que nous ayons
gravi les pentes de l'Arthur-Seat avant le lever du soleil ! >> La
barque etait amarree a un pieu de la rive. Un marinier la gardait. Nell
et ses compagnons y prirent place. La voile fut hissee et se gonfla
sous la brise du nord-ouest.

Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune fille ! Elle avait
navigue quelquefois sur les lacs de la Nouvelle-Aberfoyle, mais
l'aviron, si doucement manie qu'il fut par la main d'Harry, trahissait
toujours l'effort du rameur. Ici, pour la premiere fois, Nell se
sentait entrainee avec un glissement presque aussi doux que celui du
ballon a travers l'atmosphere. Le golfe etait uni comme un lac. A demi
couchee a l'arriere, Nell se laissait aller a ce balancement. Par
instants, en de certaines embardees, un rayon de lune filtrait jusqu'a
la surface du Forth, et l'embarcation semblait courir sur une nappe
d'argent toute scintillante. De petites ondulations chantaient le long
du bordage. C'etait un ravissement.

Mais il arriva alors que les yeux de Nell se fermerent
involontairement. Une sorte d'assoupissement passager la prit. Sa tete
s'inclina sur la poitrine d'Harry, et elle s'endormit d'un tranquille
sommeil.

Harry voulait la reveiller, afin qu'elle ne perdit rien des
magnificences de cette belle nuit.

<< Laisse-la dormir, mon garcon, lui dit l'ingenieur. Deux heures de
repos la prepareront mieux a supporter les impressions du jour. >>

A deux heures du matin, l'embarcation arrivait au pier de Granton. Nell
se reveilla, des qu'elle toucha terre.

<< J'ai dormi ? demanda-t-elle.

-- Non, ma fille, repondit James Starr. Tu as simplement reve que tu
dormais, voila tout. >>

La nuit etait tres claire alors. La lune, a mi-chemin de l'horizon au
zenith, dispersait ses rayons a tous les points du ciel.

Le petit port de Granton ne contenait que deux ou trois bateaux de
peche, que balancait doucement la houle du golfe. La brise calmissait
aux approches du matin. L'atmosphere, nettoyee de brumes, promettait
une de ces delicieuses journees d'aout que le voisinage de la mer rend
plus belles encore. Une sorte de buee chaude se degageait de l'horizon,
mais si fine, si transparente, que les premiers feux du soleil devaient
la boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet aspect de
la mer, lorsqu'elle se confond avec l'extreme perimetre du ciel. La
portee de sa vue s'en trouvait agrandie, mais son regard ne subissait
pas cette impression particuliere que donne l'Ocean, lorsque la lumiere
semble en reculer les bornes a l'infini.

Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent James Starr et Jack
Ryan qui s'avancaient par les rues desertes. Dans la pensee de Nell, ce
faubourg de la capitale n'etait qu'un assemblage de maisons sombres,
qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule difference que sa voute
etait plus elevee et scintillait de points brillants. Elle allait d'un
pas leger, et jamais Harry n'etait oblige de ralentir le sien, par
crainte de la fatiguer.

<< Tu n'es pas lasse ? lui demanda-t-il, apres une demi-heure de marche.

-- Non, repondit-elle. Mes pieds ne semblent meme pas toucher a la
terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de nous que j'ai l'envie de
m'envoler, comme si j'avais des ailes !

-- Retiens-la ! s'ecria Jack Ryan. C'est qu'elle est bonne a garder,
notre petite Nell ! Moi aussi, j'eprouve cet effet, lorsque je suis
reste quelque temps sans sortir de la houillere !

-- Cela est du, dit James Starr, a ce que nous ne nous sentons plus
ecrases par la voute de schiste qui recouvre Coal-city ! Il semble
alors que le firmament soit comme un profond abime dans lequel on est
tente de s'elancer. -- N'est-ce pas ce que tu ressens, Nell ?

-- Oui, monsieur Starr, repondit la jeune fille, c'est bien cela.
J'eprouve comme une sorte de vertige !

-- Tu t'y feras, Nell, repondit Harry. Tu te feras a cette immensite du
monde exterieur, et peut-etre oublieras-tu alors notre sombre houillere
!

-- Jamais, Harry ! >> repondit Nell.

Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle eut voulu refaire
dans son esprit le souvenir de tout ce qu'elle venait de quitter.

Entre les maisons endormies de la ville, James Starr et ses compagnons
traverserent Leith-Walk. Ils contournerent Calton Hill, ou se
dressaient dans la penombre l'Observatoire et le monument de Nelson.
Ils suivirent la rue du Regent, franchirent un pont, et arriverent par
un leger detour a l'extremite de la Canongate.

Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville. Deux heures
sonnaient au clocher gothique de Canongate-Church.

En cet endroit, Nell s'arreta.

<< Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en montrant un
edifice isole qui s'elevait au fond d'une petite place.

-- Cette masse, Nell, repondit James Starr, c'est le palais des anciens
souverains de l'Ecosse, Holyrood, ou se sont accomplis tant
d'evenements funebres ! La, l'historien pourrait evoquer bien des
ombres royales, depuis l'ombre de l'infortunee Marie Stuart jusqu'a
celle du vieux roi francais Charles X ! Et pourtant, malgre ces
funebres souvenirs, lorsque le jour sera venu, Nell, tu ne trouveras
pas a cette residence un aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses
tours crenelees, Holyrood ne ressemble pas mal a quelque chateau de
plaisance, auquel le bon plaisir de son proprietaire a conserve son
caractere feodal ! -- Mais continuons notre marche. La, dans l'enceinte
meme de l'ancienne abbaye d'Holyrood, se dressent ces roches superbes
de Salisbury que domine l'Arthur-Seat. C'est la que nous monterons.
C'est a sa cime, Nell, que tes yeux verront le soleil apparaitre
au-dessus de l'horizon de mer. >>

Ils entrerent dans le Parc du Roi. Puis, s'elevant graduellement, ils
traverserent victoria-Drive, magnifique route circulaire, praticable
aux voitures, que Walter Scott se felicite d'avoir obtenue avec
quelques lignes de roman.

L'Arthur-Seat n'est, a vrai dire, qu'une colline haute de sept cent
cinquante pieds, dont la tete isolee domine les hauteurs environnantes.
En moins d'une demi-heure, par un sentier tournant qui en rendait
l'ascension facile, James Starr et ses compagnons atteignirent le crane
de ce lion auquel ressemble l'Arthur Seat, lorsqu'on l'observe du cote
de l'ouest.

La, tous quatre s'assirent, et James Starr, toujours riche de citations
empruntees au grand romancier ecossais, se borna a dire :

<< Voici ce qu'a ecrit Walter Scott, au huit de la _Prison d'Edimbourg_ :

<< Si j'avais a choisir un lieu d'ou l'on put voir le mieux possible le
lever et le coucher du soleil, ce serait cet endroit meme. >>

<< Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder a paraitre, et, pour
la premiere fois, tu pourras le contempler dans toute sa splendeur. >>

Les regards de la jeune fille etaient alors tournes vers l'est. Harry,
place pres d'elle, l'observait avec une anxieuse attention.
N'allait-elle pas etre trop vivement impressionnee par les premiers
rayons du jour ? Tous demeurerent silencieux. Jack Ryan lui-meme se tut.

Deja une petite ligne pale, nuancee de rose, se dessinait au-dessus de
l'horizon sur un fond de brumes legeres. Un reste de vapeurs, egarees
au Zenith, fut attaque par le premier trait de lumiere. Au pied
d'Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit, Edimbourg, assoupie
encore, apparaissait confusement. Quelques points lumineux piquaient ca
et la l'obscurite. C'etaient les etoiles matinales qu'allumaient les
gens de la vieille ville. En arriere, dans l'ouest, l'horizon, coupe de
silhouettes capricieuses, bornait une region accidentee de pics,
auxquels chaque rayon solaire allait mettre une aigrette de feu.

Cependant, le perimetre de la mer se tracait plus vivement vers l'est.
La gamme des couleurs se disposait peu a peu suivant l'ordre que donne
le spectre solaire. Le rouge des premieres brumes allait par
degradation jusqu'au violet du zenith. De seconde en seconde, la
palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge, le rouge
devenait feu. Le jour se faisait au point d'intersection que l'arc
diurne allait fixer sur la circonference de la mer.

En ce moment, les regards de Nell couraient du pied de la colline
jusqu'a la ville, dont les quartiers commencaient a se detacher par
groupes. De hauts monuments, quelques clochers aigus emergeaient ca et
la, et leurs lineaments se profilaient alors avec plus de nettete. Il
se repandait comme une sorte de lumiere cendree dans l'espace. Enfin,
un premier rayon atteignit l'œil de la jeune fille. C'etait ce
rayon vert, qui, soir ou matin, se degage de la mer, lorsque l'horizon
est pur.

Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et tendait la main vers
un point qui dominait les quartiers de la nouvelle ville.

<< Un feu ! dit-elle.

-- Non, Nell, repondit Harry, ce n'est pas un feu. C'est une touche
d'or que le soleil pose au sommet du monument de Walter Scott ! >>

Et, en effet, l'extreme pointe du clocheton, haut de deux cents pieds,
brillait comme un phare de premier ordre.

Le jour etait fait. Le soleil deborda. Son disque semblait encore
humide, comme s'il fut reellement sorti des eaux de la mer. D'abord
elargi par la refraction, il se retrecit peu a peu, de maniere a
prendre la forme circulaire. Son eclat, bientot insoutenable, etait
celui d'une bouche de fournaise qui eut troue le ciel.

Nell dut presque aussitot fermer les yeux. Sur leurs paupieres, trop
minces, il lui fallut meme appliquer ses doigts, serres etroitement.

Harry voulait qu'elle se retournat vers l'horizon oppose.

<< Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux s'habituent a voir ce que
savent voir tes yeux ! >>

A travers la paume de ses mains, Nell percevait encore une lueur rose,
qui blanchissait a mesure que le soleil s'elevait au dessus de
l'horizon. Son regard s'y faisait graduellement. Puis, ses paupieres se
souleverent, et ses yeux s'impregnerent enfin de la lumiere du jour.

La pieuse enfant tomba a genoux, s'ecriant :

<< Mon Dieu, que votre monde est beau ! >>

La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. A ses pieds se
deroulait le panorama d'Edimbourg : les quartiers neufs et bien alignes
de la nouvelle ville, l'amas confus des maisons et le reseau bizarre
des rues de l'Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet ensemble, le
chateau accroche a son rocher de basalte et Calton Hill, portant sur sa
croupe arrondie les ruines modernes d'un monument grec. De magnifiques
routes plantees rayonnaient de la capitale a la campagne. Au nord, un
bras de mer, le golfe de Forth, entaillait profondement la cote, sur
laquelle s'ouvrait le port de Leith. Au-dessus, en troisieme plan, se
developpait l'harmonieux littoral du comte de Fife. Une voie, droite
comme celle du Piree, reliait a la mer cette Athenes du Nord. Vers
l'ouest s'allongeaient les belles plages de Newhaven et de Porto-Bello,
dont le sable teignait en jaune les premieres lames du ressac. Au
large, quelques chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois
steamers empanachaient le ciel d'un cone de fumee noire. Puis, au-dela,
verdoyait l'immense campagne. De modestes collines bossuaient ca et la
la plaine. Au nord, les Lomond-Hills, dans l'ouest, le Ben-Lomond et le
Ben-Ledi reverberaient les rayons solaires, comme si des glaces
eternelles en eussent tapisse les cimes.

Nell ne pouvait parler. Ses levres ne murmuraient que des mots vagues.
Ses bras fremissaient. Sa tete etait prise de vertiges. Un instant, ses
forces l'abandonnerent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle
sublime, elle se sentit tout a coup faiblir, et tomba sans connaissance
dans les bras d'Harry, prets a la recevoir.

Cette jeune fille, dont la vie s'etait ecoulee jusqu'alors dans les
entrailles du massif terrestre, avait enfin contemple ce qui constitue
presque tout l'univers, tel que l'ont fait le Createur et l'homme. Ses
regards, apres avoir plane sur la ville et sur la campagne, venaient de
s'etendre, pour la premiere fois, sur l'immensite de la mer et l'infini
du ciel.

XVIII

Du lac Lomond au lac Katrine

Harry portant Nell dans ses bras, suivi de James Starr et de Jack Ryan,
redescendit les pentes d'Arthur-Seat. Apres quelques heures de repos et
un dejeuner reconfortant qui fut pris a Lambret's-Hotel, on songea a
completer l'excursion par une promenade a travers le pays des lacs.

Nell avait recouvre ses forces. Ses yeux pouvaient desormais s'ouvrir
tout grands a la lumiere, et ses poumons aspirer largement cet air
vivifiant et salubre. Le vert des arbres, la nuance variee des plantes,
l'azur du ciel, avaient deploye devant ses regards la gamme des
couleurs.

Le train qu'ils prirent a General railway station, conduisit Nell et
ses compagnons a Glasgow. La, du dernier pont jete sur la Clyde, ils
purent admirer le curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils
passerent la nuit a Comrie's Royal-hotel.

Le lendemain, de la gare d'<< Edimbourg and Glasgow railway >>, le train
devait les conduire rapidement, par Dumbarton et Balloch, a l'extremite
meridionale du lac Lomond.

<< C'est la le pays de Rob Roy et de Fergus Mac Gregor ! s'ecria James
Starr, le territoire si poetiquement celebre par Walter Scott ! -- Tu
ne connais pas ce pays, Jack ?

-- Je le connais par ses chansons, monsieur Starr, repondit Jack Ryan,
et, lorsqu'un pays a ete si bien chante, il doit etre superbe !

-- Il l'est, en effet, s'ecria l'ingenieur, et notre chere Nell en
conservera le meilleur souvenir !

-- Avec un guide tel que vous, monsieur Starr, repondit Harry, ce sera
double profit, car vous nous raconterez l'histoire du pays pendant que
nous le regarderons.

-- Oui, Harry, dit l'ingenieur, autant que ma memoire me le permettra,
mais a une condition, cependant : c'est que le joyeux Jack me viendra
en aide ! Lorsque je serai fatigue de raconter, il chantera !

-- Il ne faudra pas me le dire deux fois >>, repliqua Jack Ryan en
lancant une note vibrante, comme s'il eut voulu monter son gosier au
_la_ du diapason.

Par le railway de Glasgow a Balloch, entre la metropole commerciale de
l'Ecosse et l'extremite meridionale du lac Lomond, on ne compte qu'une
vingtaine de milles.

Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-lieu de comte, dont
le chateau, toujours fortifie, conformement au traite de l'Union, est
pittoresquement campe sur les deux pics d'un gros rocher de basalte.

Dumbarton est situe au confluent de la Clyde et de la Leven. A ce
propos, James Starr raconta quelques particularites de l'aventureuse
histoire de Marie Stuart. En effet, ce fut de ce bourg qu'elle partit
pour aller epouser Francois II et devenir reine de France. La aussi,
apres 1815, le ministere anglais medita d'interner Napoleon; mais le
choix de Sainte-Helene prevalut, et voila pourquoi le prisonnier de
l'Angleterre alla mourir sur un roc de l'Atlantique, pour le plus grand
profit de la legendaire memoire.

Bientot, le train s'arreta a Balloch, pres d'une estacade en bois qui
descendait au niveau du lac.

Un bateau a vapeur, le _Sinclair_, attendait les touristes qui font
l'excursion des lacs. Nell et ses compagnons s'y embarquerent, apres
avoir pris leur billet pour Inversnaid, a l'extremite nord du lac
Lomond.

La journee commencait par un beau soleil, bien degage de ces brumes
britanniques, dont il se voile le plus ordinairement. Aucun detail de
ce paysage, qui allait se derouler sur un parcours de trente milles, ne
devait echapper aux voyageurs du _Sinclair_. Nell, assise a l'arriere
entre James Starr et Harry, aspirait par tous ses sens la poesie
superbe, dont cette belle nature ecossaise est si largement empreinte.

Jack Ryan allait et venait sur le pont du _Sinclair_, interrogeant sans
cesse l'ingenieur, qui, cependant, n'avait pas besoin d'etre interroge.
A mesure que ce pays de Rob Roy se developpait a ses regards, il le
decrivait en admirateur enthousiaste.

Dans les premieres eaux du lac Lomond, apparurent d'abord de nombreuses
petites iles ou ilots. C'etait comme un semis. Le _Sinclair_ cotoyait
leurs rives escarpees, et, dans l'entre-deux des iles, se dessinaient,
tantot une vallee solitaire, tantot une gorge sauvage, herissee de rocs
abrupts.

<< Nell, dit James Starr, chacun de ces ilots a sa legende, et peut-etre
sa chanson, aussi bien que les monts qui encadrent le lac. On peut
dire, sans trop de pretention, que l'histoire de cette contree est
ecrite avec ces caracteres gigantesques d'iles et de montagnes.

-- Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me rappelle cette
partie du lac Lomond ?

-- Que te rappelle-t-elle, Harry ?

-- Les mille iles du lac Ontario, si admirablement decrites par Cooper.
Tu dois etre comme moi frappee de cette ressemblance, ma chere Nell,
car, il y a quelques jours, je t'ai lu ce roman qu'on a pu justement
nommer le chef-d'œuvre de l'auteur americain.

-- En effet, Harry, repondit la jeune fille, c'est le meme aspect, et
le _Sinclair_ se glisse entre ces iles, comme faisait au lac Ontario le
cutter de Jasper Eau-douce !

-- Eh bien, reprit l'ingenieur, cela prouve que les deux sites
meritaient d'etre egalement chantes par deux poetes ! Je ne connais pas
ces mille iles de l'Ontario, Harry, mais je doute que l'aspect en soit
plus varie que celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage !
voici l'ile Murray, avec son vieux fort Lennox, ou resida la vieille
duchesse d'Albany, apres la mort de son pere, de son epoux, de ses deux
fils, decapites par ordre de Jacques Ier. Voici l'ile Clar, l'ile Cro,
l'ile Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de vegetation,
les autres, montrant leur croupe verte et arrondie. Ici, des melezes et
des bouleaux. La, des champs de bruyeres jaunes et dessechees. En
verite ! j'ai quelque peine a croire que les mille iles du lac Ontario
offrent une telle variete de sites !

-- Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s'etait retournee vers la
rive orientale du lac.

-- C'est Balmaha, qui forme l'entree des Highlands, repondit James
Starr. La commencent nos hautes terres d'Ecosse. Les ruines que tu
apercois, Nell, sont celles d'un ancien couvent de femmes, et ces
tombes eparses renferment divers membres de la famille des Mac Gregor,
dont le nom est encore celebre dans toute la contree.

-- Celebre par le sang que cette famille a repandu et fait repandre !
fit observer Harry.

-- Tu as raison, repondit James Starr, et il faut bien avouer que la
celebrite, due aux batailles, est encore la plus retentissante. Ils
vont loin a travers les ages ces recits de combats...

-- Et ils se perpetuent par les chansons >>, ajouta Jack Ryan.

Et, a l'appui de son dire, le brave garcon entonna le premier couplet
d'un vieux chant de guerre, qui relatait les exploits d'Alexandre Mac
Gregor, du glen Srae, contre sir Humphry Colquhour, de Luss.

Nell ecoutait, mais, de ces recits de combats, elle ne recevait qu'une
impression triste. Pourquoi tant de sang verse sur ces plaines que la
jeune fille trouvait immenses, la ou la place, cependant, ne devait
manquer a personne ?

Les rives du lac, qui mesurent de trois a quatre milles, tendaient a se
rapprocher aux abords du petit port de Luss. Nell put apercevoir un
instant la vieille tour de l'ancien chateau. Puis, le _Sinclair_ remit
le cap au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben Lomond, qui
s'eleve a pres de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac.

<< L'admirable montagne ! s'ecria Nell, et, de son sommet, que la vue
doit etre belle !

-- Oui, Nell, repondit James Starr. Regarde comme cette cime se degage
fierement de la corbeille de chenes, de bouleaux, de melezes, qui
tapissent la zone inferieure du mont ! De la, on apercoit les deux
tiers de notre vieille Caledonie. C'est ici que le clan de Mac Gregor
faisait sa residence habituelle, sur la partie orientale du lac. Non
loin, les querelles des Jacobites et des Hanovriens ont plus d'une fois
ensanglante ces gorges desolees. La, pendant les belles nuits, se leve
cette pale lune, que les vieux recits nomment << la lanterne de Mac
Farlane >>. La, les echos repetent encore les noms imperissables de Rob
Roy et de Mac Gregor Campbell ! >>

Le Ben Lomond, dernier pic de la chaine des Grampians, merite vraiment
d'avoir ete celebre par le grand romancier ecossais. Ainsi que le fit
observer James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la cime
revet des neiges eternelles, mais il n'en est peut-etre pas de plus
poetique en aucun coin du monde.

<< Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond appartient tout
entier au duc de Montrose ! Sa Grace possede une montagne comme un
bourgeois de Londres possede un boulingrin dans son jardinet. >>

Pendant ce temps, le _Sinclair_ arrivait au village de Tarbet, sur la
rive opposee du lac, ou il deposa les voyageurs qui se rendaient a
Inverary. De cet endroit, le Ben Lomond apparaissait dans toute sa
beaute. Ses flancs, zebres par le lit des torrents, miroitaient comme
des plaques d'argent en fusion.

A mesure que le _Sinclair_ longeait la base de la montagne, le pays
devenait de plus en plus abrupt. A peine, ca et la, des arbres isoles,
entre autres quelques-uns de ces saules, dont les baguettes servaient
autrefois a pendre les gens de petite condition.

<< Pour economiser le chanvre >>, fit observer James Starr.

Le lac, cependant, se retrecissait en s'allongeant vers le nord. Les
montagnes laterales l'enserraient plus etroitement. Le bateau a vapeur
longea encore quelques iles et ilots, Inveruglas, Eilad Whou, ou se
dressaient les vestiges d'une forteresse qui appartenait aux Mac
Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le _Sinclair_
s'arreta a la station d'Inverslaid.

La, pendant qu'on preparait leur dejeuner, Nell et ses compagnons
allerent visiter, pres du lieu de debarquement, un torrent qui se
precipitait dans le lac d'une assez grande hauteur. Il paraissait avoir
ete plante la comme un decor, pour le plaisir des touristes. Un pont
tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses, au milieu d'une
poussiere liquide. De cet endroit, le regard embrassait une grande
partie du Lomond, et le _Sinclair_ ne paraissait plus etre qu'un point
a sa surface.

Le dejeuner acheve, il s'agissait de se rendre au lac Katrine.
Plusieurs voitures, aux armes de la famille Breadalbane -- cette
famille qui assurait autrefois le bois et l'eau a Rob Roy fugitif --
etaient a la disposition des voyageurs et leur offraient tout ce
confort qui distingue la carrosserie anglaise.

Harry installa Nell sur l'imperiale, conformement a la mode du jour.
Ses compagnons et lui prirent place aupres d'elle. Un magnifique
cocher, a livree rouge, reunit dans sa main gauche les guides de ses
quatre chevaux, et l'attelage commenca a gravir le flanc de la
montagne, en cotoyant le lit sinueux du torrent.

La route etait fort escarpee. A mesure qu'elle s'elevait, la forme des
cimes environnantes semblait se modifier. On voyait grandir superbement
toute la chaine de la rive opposee du lac et les sommets d'Arroquhar,
dominant la vallee d'Inveruglas. A gauche pointait le Ben Lomond, qui
decouvrait ainsi le brusque escarpement de son flanc septentrional.

Le pays compris entre le lac Lomond et le lac Katrine presentait un
aspect sauvage. La vallee commencait par des defiles etroits qui
aboutissaient au glen d'Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement a la
jeune fille ces abimes remplis d'epouvante, au fond desquels s'etait
ecoulee son enfance. Aussi James Starr s'empressa-t-il de la distraire
par ses recits.

La contree y pretait, d'ailleurs. C'est sur les bords du petit lac
d'Ard que se sont accomplis les principaux evenements de la vie de Rob
Roy. La se dressaient des roches calcaires d'un aspect sinistre,
entremelees de cailloux, que l'action du temps et de l'atmosphere avait
durcis comme du ciment. De miserables huttes, semblables a des tanieres
-- de celles qu'on appelle << bourrochs >> --, gisaient au milieu des
bergeries en ruine. On n'eut pu dire si elles etaient habitees par des
creatures humaines ou des betes sauvages. Quelques marmots, aux cheveux
deja decolores par l'intemperie du climat, regardaient passer les
voitures avec de grands yeux ebahis.

<< Voila bien, dit James Starr, ce que l'on peut plus particulierement
appeler le pays de Rob Roy. C'est ici que l'excellent bailli Nichol
Jarvie, digne fils de son pere le diacre, fut saisi par la milice du
comte de Lennox. C'est a cet endroit meme qu'il resta suspendu par le
fond de sa culotte, heureusement faite d'un bon drap d'Ecosse, et non
de ces camelots legers de France ! Non loin des sources du Forth,
qu'alimentent les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gue que
franchit le heros pour echapper aux soldats du duc de Montrose. Ah !
s'il avait connu les sombres retraites de notre houillere, il aurait pu
y defier toutes les recherches ! vous le voyez, mes amis, on ne peut
faire un pas dans cette contree, merveilleuse a tant de titres, sans
rencontrer ces souvenirs du passe dont s'est inspire Walter Scott,
lorsqu'il a paraphrase en strophes magnifiques l'appel aux armes du
clan des Mac Gregor !

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President Obama teams up with one of Marvel's greatest heroes, reports Alison Flood

Here's Michael Wolff, still doing the rounds promoting his Rupert Murdoch biography, The man who owns the news. This interview with Jon Stewart is fun. It starts off with Wolff saying: "You wanna start a rumour, tell Rupert. He's the biggest gossip I've ever met." And there's an amusing pay-off too. (Via Comedy Central/The E&P Pub)

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For many years my local corner shop displayed a large sign in its window telling local residents to "use us or lose us!" It always looked a rather toothless threat to me. After all, if I didn't use them, what difference would it make to me if they weren't there? And surely a corner shop, one that had been there for years, would have enough customers to survive without recourse to such apocalyptic warning? But it didn't and was soon converted into flats.

This community shop was destroyed not so much by the pressures of the supermarkets or people's commuting patterns, but simply by customer apathy. It's something to think about as crime writers and readers across the world mourn the imminent passing of Maxim Jakubowski's celebrated Charing Cross Road bookshop in London, Murder One.

Apathy is a strange word to connect to a bookstore that thrives on passion. It's noticeable when you walk through the door, when you speak to the friendly, knowledgeable staff, when you look at the shelves and see the vast range of titles on offer. This isn't your regular kind of bookstore: the first time I visited spent a whole lunch break looking up and down, from floor to ceiling from table to table; it was an hour that changed my perception of both crime writing and of bookselling.

Murder One was – and for a few weeks will remain – a shop that took crime seriously. Not in the sense that it intellectualised it, or made unsubstantiated claims for its importance, but in the way that it treated crime writing with the respect it was due. With a genre that has so many off-shoots, branches and sub-genres, it took a shop of Murder One's calibre to show just how diverse, interesting and mentally stimulating crime could be – far more than the guilty pleasure I had, until then, considered it.

Thanks to judicious recommendations, enticing table displays and hours of foraging among the stacks, I discovered writers that I would never have picked up, let alone read. You could always get the latest blockbuster, but delve a little deeper and you'd find books that were not stocked anywhere else, novels that, like the perfect crime, were hidden from public view. The Martin Beck novels by Sjöwall & Wahlöö – probably my favourite sequence of novels in any genre – were introduced to me via Murder One, as were Kem Nunn, Sue Grafton, and Henning Mankell. It's also the staff of Murder One who piqued my interest in the inimitable Fred Vargas, and I can't thank them enough for the introduction.

Inclusive and without snobbery, Murder One amply demonstrated that the best bookshops are places not just of commerce, but of community; places that make feel you belong. It's the kind of store that bibliophiles dream about: well-stocked, well-staffed and shabby enough to lose days browsing within. It's just unfortunate that such shops don't have enough paying customers to keep them afloat, or that these customers visit all too infrequently – something of which I'm certainly guilty.

These kinds of shops are facing a long, bloody battle – and one which, without significant reinforcements, they are likely to lose. As we hear of the travesty of another brilliant independent going down, we'll mourn the loss, wring our hands and damn Amazon and the supermarkets and Waterstone's. Yet perhaps the most important detail we'll probably keep under wraps: the last time we actually spent any money there.

Murder One closing its doors for the final time is undoubtedly a .38 shell for independent bookshops, but whether it's body blow or a warning shot all depends upon us, the consumers. No one, no matter how iconic or established, can exist on fond memories alone: just ask Woolworths. Use these shops now, because it doesn't take a master sleuth to deduce what will happen if we don't.

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