Les Indes Noires by Jules Verne
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Jules Verne >> Les Indes Noires
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-- Tout cela est bien dit, monsieur Starr, repliqua Jack Ryan, mais,
s'il est vrai que Nichol Jarvie resta suspendu par le fond de sa
culotte, que devient notre proverbe : << Bien malin celui qui pourra
jamais prendre la culotte d'un Ecossais ? >>
-- Ma foi, Jack, tu as raison, repondit en riant James Starr, et cela
prouve tout simplement que, ce jour-la, notre bailli n'etait pas vetu a
la mode de ses ancetres !
-- Il eut tort, monsieur Starr !
-- Je n'en disconviens pas, Jack ! >>
L'attelage, apres avoir gravi les abruptes rives du torrent,
redescendit dans une vallee sans arbres, sans eaux, uniquement couverte
d'une maigre bruyere. En certains endroits, quelques tas de pierres
s'elevaient en pyramides.
<< Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque passant, autrefois,
devait y apporter une pierre, pour honorer le heros couche sous ces
tombes. De la est venu le dicton gaelique : << Malheur a qui passe
devant un cairn sans y deposer la pierre du dernier salut ! >> Si les
fils avaient conserve la foi de leurs peres, ces amas de pierres
seraient maintenant des collines. En verite, dans cette contree, tout
contribue a developper cette poesie naturelle innee au cœur des
montagnards ! Il en est ainsi de tous les pays de montagne.
L'imagination y est surexcitee par ces merveilles, et, si les Grecs
eussent habite un pays de plaines, ils n'auraient jamais invente la
mythologie antique ! >>
Pendant ces discours et bien d'autres, la voiture s'enfoncait dans les
defiles d'une vallee etroite, qui eut ete tres propice aux ebats des
brawnies familiers de la grande Meg Merillies. Le petit lac d'Arklet
fut laisse sur la gauche, et une route a pente raide se presenta, qui
conduisait a l'auberge de Stronachlacar, sur la rive du lac Katrine.
La, au musoir d'une legere estacade, se balancait un petit steam-boat,
qui portait naturellement le nom de _Rob-Roy_. Les voyageurs s'y
embarquerent aussitot : il allait partir.
Le lac Katrine ne mesure que dix milles de longueur, sur une largeur
qui ne depasse jamais deux milles. Les premieres collines du littoral
sont encore empreintes d'un grand caractere.
<< Voila donc ce lac, s'ecria James Starr, que l'on a justement compare
a une longue anguille ! On affirme qu'il ne gele jamais. Je n'en sais
rien, mais ce qu'il ne faut point oublier, c'est qu'il a servi de
theatre aux exploits de la _Dame du lac_. Je suis certain que, si notre
ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore a sa surface l'ombre
legere de la belle Helene Douglas !
-- Certainement, monsieur Starr, repondit Jack Ryan, et pourquoi ne la
verrais-je point ? Pourquoi cette jolie femme ne serait elle pas aussi
visible sur les eaux du lac Katrine, que le sont les lutins de la
houillere sur les eaux du lac Malcolm ? >>
En cet instant, les sons clairs d'une cornemuse se firent entendre a
l'arriere du _Rob-Roy_.
La, un Highlander en costume national preludait, sur son << bag-pipe >> a
trois bourdons, dont le plus gros sonnait le _sol_, le second le _si_,
et le plus petit l'octave du gros. Quant au chalumeau, perce de huit
trous, il donnait une gamme de _sol_ majeur dont le _fa_ etait naturel.
Le refrain du Highlander etait un chant simple, doux et naif. On peut
croire, veritablement, que ces melodies nationales n'ont ete composees
par personne, qu'elles sont un melange naturel du souffle de la brise,
du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La forme du refrain,
qui revenait a intervalles reguliers, etait bizarre. Sa phrase se
composait de trois mesures a deux temps, et d'une mesure a trois temps,
finissant sur le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille
epoque, il etait en majeur, et l'on eut pu l'ecrire comme suit, dans ce
langage chiffre qui donne, non les notes, mais les intervalles des tons
:
5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22
...
1.2 | 3525 | 1.765 | 11.11
...
Un homme veritablement heureux alors, ce fut Jack Ryan. Ce chant des
lacs d'Ecosse, il le savait. Aussi, pendant que le Highlander
l'accompagnait sur sa cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne,
consacre aux poetiques legendes de la vieille Caledonie :
Beaux lacs aux ondes dormantes,
Gardez a jamais
Vos legendes charmantes,
Beaux lacs ecossais !
Sur vos bords on trouve la trace
De ces heros tant regrettes,
Ces descendants de noble race,
Que notre Walter a chantes !
Voici la tour ou les sorcieres
Preparaient leur repas frugal;
La, les vastes champs de bruyeres,
Ou revient l'ombre de Fingal.
Ici passent dans la nuit sombre
Les folles danses des lutins.
La, sinistre, apparait dans l'ombre
La face des vieux Puritains !
Et parmi les rochers sauvages,
Le soir, on peut surprendre encore
Waverley, qui, vers vos rivages,
Entraine Flora Mac Ivor !
La Dame du Lac vient sans doute
Errer la sur son palefroi,
Et Diana, non loin, ecoute
Resonner le cor de Rob Roy !
N'a-t-on pas entendu naguere
Fergus au milieu de ses clans,
Entonnant ses pibrochs de guerre,
Reveiller l'echo des Highlands
Si loin de vous, lacs poetiques,
Que le destin mene nos pas,
Ravins, rochers, grottes antiques,
Nos yeux ne vous oublieront pas !
O vision trop tot finie,
Vers nous ne peux-tu revenir
A toi, vieille Caledonie,
A toi, tout notre souvenir !
Beaux lacs aux ondes dormantes,
Gardez a jamais
Vos legendes charmantes,
Beaux lacs ecossais !
Il etait trois heures du soir. Les rives occidentales du lac Katrine,
moins accidentees, se detachaient alors dans le double cadre du Ben An
et du Ben venue. Deja, a un demi-mille, se dessinait l'etroit bassin,
au fond duquel le _Rob-Roy_ allait debarquer les voyageurs, qui se
rendaient a Stirling par Callander.
Nell etait comme epuisee par la tension continue de son esprit. Un seul
mot sortait de ses levres : << Mon Dieu ! mon Dieu ! >> chaque fois qu'un
nouveau sujet d'admiration s'offrait a sa vue. Il lui fallait quelques
heures de repos, ne fut-ce que pour fixer plus durablement le souvenir
de tant de merveilles.
A ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda la jeune fille avec
emotion et lui dit :
<< Nell, ma chere Nell, bientot nous serons rentres dans notre sombre
domaine ! Ne regretteras-tu rien de ce que tu as vu pendant ces
quelques heures passees a la pleine lumiere du jour ?
-- Non, Harry, repondit la jeune fille. Je me souviendrai, mais c'est
avec bonheur que je rentrerai avec toi dans notre bien-aimee houillere.
-- Nell, demanda Harry d'une voix dont il voulait en vain contenir
l'emotion, veux-tu qu'un lien sacre nous unisse a jamais devant Dieu et
devant les hommes ? veux-tu de moi pour epoux ?
-- Je le veux, Harry, repondit Nell, en le regardant de ses yeux si
purs, je le veux, si tu crois que je puisse suffire a ta vie... >> Nell
n'avait pas acheve cette phrase, dans laquelle se resumait tout
l'avenir d'Harry, qu'un inexplicable phenomene se produisait.
Le _Rob-Roy_, bien qu'il fut encore a un demi-mille de la rive,
eprouvait un choc brusque. Sa quille venait de heurter le fond du lac,
et sa machine, malgre tous ses efforts, ne put l'en arracher.
Et si cet accident etait arrive, c'est que, dans sa portion orientale,
le lac Katrine venait de se vider presque subitement, comme si une
immense fissure se fut ouverte sous son lit. En quelques secondes, il
s'etait asseche, ainsi qu'un littoral au plus bas d'une grande maree
d'equinoxe. Presque tout son contenu avait fui a travers les entrailles
du sol.
<< Mes amis, s'etait ecrie James Starr, comme si la cause du phenomene
se fut soudain revelee a son esprit, Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle !
>>
XIX
Une derniere menace
Ce jour-la, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux s'accomplissaient
d'une facon reguliere. On entendait au loin le fracas des cartouches de
dynamite, faisant eclater le filon carbonifere. Ici, c'etaient les
coups de pic et de pince qui provoquaient l'abatage du charbon; la, le
grincement des perforatrices, dont les fleurets trouaient les failles
de gres ou de schiste. Il se faisait de longs bruits caverneux. L'air
aspire par les machines fusait a travers les galeries d'aeration. Les
portes de bois se refermaient brusquement sous ces violentes poussees.
Dans les tunnels inferieurs, les trains de wagonnets, mus
mecaniquement, passaient avec une vitesse de quinze milles a l'heure,
et les timbres automatiques prevenaient les ouvriers de se blottir dans
les refuges. Les cages montaient et descendaient sans relache, halees
par les enormes tambours des machines installees a la surface du sol.
Les disques, pousses a plein feu, eclairaient vivement Coal-city.
L'exploitation etait donc conduite avec la plus grande activite. Le
filon s'egrenait dans les wagonnets, qui venaient par centaines se
vider dans les bennes, au fond des puits d'extraction. Pendant qu'une
partie des mineurs se reposait apres les travaux nocturnes, les equipes
de jour travaillaient sans perdre une heure.
Simon Ford et Madge, leur diner termine, s'etaient installes dans la
cour du cottage. Le vieil overman faisait sa sieste accoutumee. Il
fumait sa pipe bourree d'excellent tabac de France. Lorsque les deux
epoux causaient, c'etait pour parler de Nell, de leur garcon, de James
Starr, de cette excursion a la surface de la terre. Ou etaient-ils ?
Que faisaient-ils en ce moment ? Comment, sans eprouver la nostalgie de
la houillere, pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ?
En ce moment, un mugissement d'une violence extraordinaire se fit
soudain entendre. C'etait a croire qu'une enorme cataracte se
precipitait dans la houillere.
Simon Ford et Madge s'etaient leves brusquement.
Presque aussitot les eaux du lac Malcolm se gonflerent. Une haute
vague, deferlant comme une lame de mascaret, envahit la rive et vint se
briser contre le mur du cottage.
Simon Ford, saisissant Madge, l'avait rapidement entrainee au premier
etage de l'habitation.
En meme temps, des cris s'elevaient de toutes parts dans Coalcity,
menacee par cette inondation subite. Ses habitants cherchaient refuge
jusque sur les hautes roches schisteuses, qui formaient le littoral du
lac.
La terreur etait au comble. Deja quelques familles de mineurs, a demi
affolees, se precipitaient vers le tunnel, pour gagner les etages
superieurs. On pouvait craindre que la mer n'eut fait irruption dans la
houillere, dont les galeries s'enfoncaient jusque sous le canal du
Nord. La crypte, si vaste qu'elle fut, aurait ete entierement noyee.
Pas un des habitants de la Nouvelle-Aberfoyle n'eut echappe a la mort.
Mais, au moment ou les premiers fuyards atteignaient l'orifice du
tunnel, ils se trouverent en face de Simon Ford, qui avait aussitot
quitte le cottage.
<< Arretez, arretez, mes amis ! leur cria le vieil overman. Si notre
cite devait etre envahie, l'inondation courrait plus vite que vous, et
personne ne lui echapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout
danger parait etre ecarte.
-- Et nos compagnons qui sont occupes aux travaux du fond ? s'ecrierent
quelques-uns des mineurs.
-- Il n'y a rien a craindre pour eux, repondit Simon Ford.
L'exploitation se fait a un etage superieur au lit du lac ! >>
Les faits devaient donner raison au vieil overman. L'envahissement de
l'eau s'etait produit subitement; mais, reparti a l'etage inferieur de
la vaste houillere, il n'avait eu d'autre effet que de surelever de
quelques pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n'etait donc pas
compromise, et l'on pouvait esperer que l'inondation, entrainee dans
les plus basses profondeurs de la houillere, encore inexploitees,
n'aurait fait aucune victime.
Quant a cette inondation, si elle etait due a l'epanchement d'une nappe
interieure a travers les fissures du massif, ou si quelque cours d'eau
du sol s'etait precipite par son lit effondre jusqu'aux derniers etages
de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne pouvaient le dire. Quant a
penser qu'il s'agissait la d'un simple accident, tel qu'il s'en produit
quelquefois dans les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne.
Mais, le soir meme, on savait a quoi s'en tenir. Les journaux du comte
publiaient le recit de cet etrange phenomene, dont le lac Katrine avait
ete le theatre. Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui etaient
revenus en toute hate au cottage, confirmaient ces nouvelles, et
apprenaient, non sans grande satisfaction, que tout se bornait a des
degats materiels dans la Nouvelle-Aberfoyle.
Ainsi donc, le lit du lac Katrine s'etait subitement effondre. Ses eaux
avaient fait irruption a travers une large fissure jusque dans la
houillere. Au lac favori du romancier ecossais, il ne restait plus de
quoi mouiller les jolis pieds de la Dame du Lac, -- du moins dans toute
sa partie meridionale. Un etang de quelques acres, voila a quoi il
etait reduit, la ou son lit se trouvait en contrebas de la portion
effondree.
Quel retentissement eut cet evenement bizarre ! C'etait la premiere
fois, sans doute, qu'un lac se vidait en quelques instants dans les
entrailles du sol. Il n'y avait plus, maintenant, qu'a rayer celui-ci
des cartes du Royaume-Uni, jusqu'a ce qu'on l'eut rempli de nouveau --
par souscription publique --, apres avoir prealablement bouche la
fissure. Walter Scott en fut mort de desespoir, -- s'il eut encore ete
de ce monde !
Apres tout, l'accident etait explicable. En effet, entre la profonde
cavite et le lit du lac, l'etage des terrains secondaires se reduisait
a une mince couche, par suite d'une disposition geologique particuliere
du massif.
Mais, si cet eboulement semblait etre du a une cause naturelle, James
Starr, Simon et Harry Ford se demanderent, eux, s'il ne fallait pas
l'attribuer a la malveillance. Les soupcons etaient revenus avec plus
de force a leur esprit. Le genie malfaisant allait-il donc recommencer
ses entreprises contre les exploitants de la riche houillere ?
Quelques jours apres, James Starr en causait au cottage avec le vieil
overman et son fils.
<< Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse s'expliquer de
lui-meme, j'ai comme un pressentiment qu'il rentre dans la categorie de
ceux dont nous recherchons encore la cause !
-- Je pense comme vous, monsieur James, repondit Simon Ford; mais, si
vous m'en croyez, n'ebruitons rien et faisons notre enquete nous-memes.
-- Oh ! s'ecria l'ingenieur, j'en connais le resultat d'avance !
-- Eh ! quel sera-t-il ?
-- Nous trouverons les preuves de la malveillance, mais non le
malfaiteur !
-- Cependant il existe ! repondit Simon Ford. Ou se cache-t-il ? Un
seul etre, si pervers qu'il soit, pourrait-il mener a bien une idee
aussi infernale que celle de provoquer l'effondrement d'un lac ?
vraiment, je finirai par croire, avec Jack Ryan, que c'est quelque
genie de la houillere, qui nous en veut d'avoir envahi son domaine ! >>
Il va sans dire que Nell, autant que possible, etait tenue en dehors de
ces conciliabules. Elle aidait, d'ailleurs, au desir qu'on avait de ne
lui en rien laisser soupconner. Son attitude temoignait, toutefois,
qu'elle partageait les preoccupations de sa famille adoptive. Sa figure
attristee portait la marque des combats interieurs qui l'agitaient.
Quoi qu'il en soit, il fut resolu que James Starr, Simon et Harry Ford
retourneraient sur le lieu meme de l'eboulement, et qu'ils essaieraient
de se rendre compte de ses causes. Ils ne parlerent a personne de leur
projet. A qui n'eut pas connu l'ensemble des faits qui lui servaient de
base, l'opinion de James Starr et de ses amis devait sembler absolument
inadmissible.
Quelques jours apres, tous trois, montant un leger canot que
manœuvrait Harry, vinrent examiner les piliers naturels qui
soutenaient la partie du massif, dans laquelle se creusait le lit du
lac Katrine.
Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient ete attaques a coups
de mine. Les traces noircies etaient encore visibles, car les eaux
avaient baisse par suite d'infiltrations, et l'on pouvait arriver
jusqu'a la base de la substruction.
Cette chute d'une portion des voutes du dome avait ete premeditee, puis
executee de main d'homme.
<< Aucun doute n'est possible, dit James Starr. Et qui sait ce qui
serait arrive, si, au lieu de ce petit lac, l'effondrement eut ouvert
passage aux eaux d'une mer !
-- Oui ! s'ecria le vieil overman avec un sentiment de fierte, il
n'aurait pas fallu moins d'une mer pour noyer notre Aberfoyle ! Mais,
encore une fois, quel interet peut avoir un etre quelconque a la ruine
de notre exploitation ?.
-- C'est incomprehensible, repondit James Starr. Il ne s'agit pas la
d'une bande de malfaiteurs vulgaires qui, de l'antre ou ils s'abritent,
se repandraient sur le pays pour voler et piller ! De tels mefaits,
depuis trois ans, auraient revele leur existence ! Il ne s'agit pas,
non plus, comme j'y ai pense quelquefois, de contrebandiers ou de faux
monnayeurs, cachant dans quelque recoin encore ignore de ces immenses
cavernes leur coupable industrie, et interesses par suite a nous en
chasser. On ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande pour
la garder ! Il est clair cependant qu'un ennemi implacable a jure la
perte de la Nouvelle Aberfoyle, et qu'un interet le pousse a chercher
tous les moyens possibles d'assouvir la haine qu'il trous a vouee !
Trop faible, sans doute, pour agir ouvertement, c'est dans l'ombre
qu'il prepare ses embuches, mais l'intelligence qu'il y deploie fait de
lui un etre redoutable. Mes amis, il possede mieux que nous tous les
secrets de notre domaine, puisque depuis si longtemps il echappe a
toutes nos recherches ! C'est un homme du metier, un habile parmi les
habiles, a coup sur, Simon. Ce que nous avons surpris de sa facon
d'operer en est la preuve manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu
quelque ennemi personnel, sur lequel vos soupcons puissent se porter ?
Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine que le temps n'eteint
pas. Remontez au plus haut dans votre vie, s'il le faut. Tout ce qui se
passe est l'œuvre d'une sorte de folie froide et patiente, qui
exige que vous evoquiez sur ce point jusqu'a vos plus lointains
souvenirs ! >>
Simon Ford ne repondit pas. On voyait que l'honnete overman, avant de
s'expliquer, interrogeait avec candeur tout son passe. Enfin, relevant
la tete :
<< Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous n'avons jamais fait
de mal a personne. Nous ne croyons pas que nous puissions avoir un
ennemi, un seul !
-- Ah ! s'ecria l'ingenieur, si Nell voulait enfin parler !
-- Monsieur Starr, et vous, mon pere, repondit Harry, je vous en
supplie, gardons encore pour nous seuls le secret de notre enquete !
N'interrogez pas ma pauvre Nell ! Je la sens deja anxieuse et
tourmentee. Il est certain pour moi que son cœur contient a
grand-peine un secret qui l'etouffe. Si elle se tait, c'est ou qu'elle
n'a rien a dire, ou qu'elle ne croit pas devoir parler ! Nous ne
pouvons pas douter de son affection pour nous, pour nous tous ! Plus
tard, si elle m'apprend ce qu'elle nous a tu jusqu'ici, vous en serez
instruits aussitot.
-- Soit, Harry, repondit l'ingenieur, et cependant ce silence, si Nell
sait quelque chose, est vraiment bien inexplicable ! >>
Et comme Harry allait se recrier :
<< Sois tranquille, ajouta l'ingenieur. Nous ne dirons rien a celle qui
doit etre ta femme.
-- Et qui le serait sans plus attendre, si vous le vouliez, mon pere !
-- Mon garcon, dit Simon Ford, dans un mois, jour pour jour, ton
mariage se fera. -- vous tiendrez lieu de pere a Nell, monsieur James ?
-- Comptez sur moi, Simon >>, repondit l'ingenieur.
James Starr et ses deux compagnons revinrent au cottage. Ils ne dirent
rien du resultat de leur exploration, et, pour tout le monde de la
houillere, l'effondrement des voutes resta a l'etat de simple accident.
Il n'y avait qu'un lac de moins en Ecosse.
Nell avait peu a peu repris ses occupations habituelles. De cette
visite a la surface du comte, elle avait garde d'imperissables
souvenirs qu'Harry utilisait pour son instruction. Mais cette
initiation a la vie du dehors ne lui avait laisse aucun regret. Elle
aimait, comme avant cette exploration, le sombre domaine ou, femme,
elle continuerait de demeurer, apres y avoir vecu enfant et jeune fille.
Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de Nell avait fait
grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle. Les compliments affluerent au
cottage. Jack Ryan ne fut pas le dernier a y apporter les siens. On le
surprenait aussi a etudier au loin ses meilleures chansons pour une
fete a laquelle toute la population de Coal-city devait prendre part.
Mais il arriva que, pendant le mois qui preceda le mariage, la
Nouvelle-Aberfoyle fut plus eprouvee qu'elle ne l'avait jamais ete. On
eut dit que l'approche de l'union de Nell et d'Harry provoquait
catastrophes sur catastrophes. Les accidents se produisaient
principalement dans les travaux du fond, sans que la veritable cause
put en etre connue.
Ainsi, un incendie devora le boisage d'une galerie inferieure, et on
retrouva la lampe que l'incendiaire avait employee. Harry et ses
compagnons durent risquer leur vie pour arreter ce feu, qui menacait de
detruire le gisement, et ils n'y parvinrent qu'en employant les
extincteurs, remplis d'une eau chargee d'acide carbonique, dont la
houillere etait prudemment pourvue.
Une autre fois, ce fut un eboulement du a la rupture des etancons d'un
puits, et James Starr constata que ces etancons avaient ete
prealablement attaques a la scie. Harry, qui surveillait les travaux
sur ce point, fut enseveli sous les decombres et n'echappa que par
miracle a la mort.
Quelques jours apres, sur le tramway a traction mecanique, le train de
wagonnets sur lequel Harry etait monte, tamponna un obstacle et fut
culbute. On reconnut ensuite qu'une poutre avait ete placee en travers
de la voie.
Bref, ces faits se multiplierent tellement, qu'une sorte de panique se
declara parmi les mineurs. Il ne fallait rien de moins que la presence
de leurs chefs pour les retenir sur les travaux.
<< Mais ils sont donc toute une bande, ces malfaiteurs ! repetait Simon
Ford, et nous ne pouvons mettre la main sur un seul ! >>
On recommenca les recherches. La police du comte se tint sur pied nuit
et jour, mais elle ne put rien decouvrir. James Starr defendit a Harry,
que cette malveillance semblait viser plus directement, de s'aventurer
jamais seul hors du centre des travaux.
On en agit de meme a l'egard de Nell, a laquelle, sur les instances de
Harry, on cachait, neanmoins, toutes ces tentatives criminelles, qui
pouvaient lui rappeler le souvenir du passe. Simon Ford et Madge la
gardaient jour et nuit avec une sorte de severite, ou plutot de
sollicitude farouche. La pauvre enfant s'en rendait compte, mais pas
une remarque, pas une plainte ne lui echappa. Se disait-elle que si
l'on en agissait ainsi, c'etait dans son interet ? Oui, probablement.
Toutefois, elle aussi, a sa facon, semblait veiller sur les autres, et
ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu'elle aimait etaient
reunis au cottage. Le soir, quand Harry rentrait, elle ne pouvait
retenir un mouvement de joie folle, peu compatible avec sa nature,
d'ordinaire plus reservee qu'expansive. La nuit une fois passee, elle
etait debout, avant tous les autres. Son inquietude la reprenait des le
matin, a l'heure de la sortie pour les travaux du fond.
Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur mariage fut un
fait accompli, Il lui semblait que, devant cet acte irrevocable, la
malveillance, devenue inutile, desarmerait, et que Nell ne se sentirait
en surete que lorsqu'elle serait sa femme. Cette impatience etait
d'ailleurs partagee par James Starr aussi bien que par Simon Ford et
Madge. Chacun comptait les jours.
La verite est que chacun etait sous le coup des plus sinistres
pressentiments. Cet ennemi cache, qu'on ne savait ou prendre et comment
combattre, on se disait tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne
lui etait sans doute indifferent. Cet acte solennel du mariage d'Harry
et de la jeune fille pouvait donc etre l'occasion de quelque
machination nouvelle de sa haine.
Un matin, huit jours avant l'epoque convenue pour la ceremonie, Nell,
poussee sans doute par quelque sinistre pressentiment, etait parvenue a
sortir la premiere du cottage, dont elle voulait observer les abords.
Arrivee au seuil, un cri d'indicible angoisse s'echappa de sa bouche.
Ce cri retentit dans toute l'habitation, et attira en un instant Madge,
Simon et Harry pres de la jeune fille.
Nell etait pale comme la mort, le visage bouleverse, les traits
empreints d'une epouvante inexprimable. Hors d'etat de parler, son
regard etait fixe sur la porte du cottage, qu'elle venait d'ouvrir. Sa
main crispee y designait ces lignes, qui avaient ete tracees pendant la
nuit et dont la vue la terrifiait :
<< Simon Ford, tu m'as vole le dernier filon de nos vieilles houilleres
! Harry, ton fils, m'a vole Nell ! Malheur a vous ! malheur a tous !
malheur a la Nouvelle-Aberfoyle ! >>
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