Les Indes Noires by Jules Verne
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Jules Verne >> Les Indes Noires
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Simon Ford prit la lettre, et il la lut tres attentivement.
Puis, la montrant a son fils :
<< Connais-tu cette ecriture ? dit-il.
-- Non, pere, repondit Harry.
-- Et cette lettre etait timbree du bureau de poste d'Aberfoyle ?
demanda Simon Ford a l'ingenieur.
-- Oui, comme la votre, repondit James Starr.
-- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front
s'assombrit un instant.
-- Je pense, pere, repondit Harry, que quelqu'un a eu un interet
quelconque a empecher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous
lui donniez.
-- Mais qui ? s'ecria le vieux mineur. Qui donc a pu penetrer assez
avant dans le secret de ma pensee ?... >>
Et Simon Ford, pensif, tomba dans une reverie dont la voix de Madge le
tira bientot.
<< Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour
le moment, ne songeons plus a cette lettre ! >>
Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place a la table
-- James Starr vis-a-vis de Madge, pour lui faire honneur --, le pere
et le fils l'un vis-a-vis de l'autre.
Ce fut un bon repas ecossais. Et, d'abord, on mangea d'un << hotchpotch
>>, soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au
dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans
l'art de preparer le hotchpotch.
Il en etait de meme, d'ailleurs, du << cockyleeky >>, sorte de ragout de
coq, accommode aux poireaux, qui ne meritait que des eloges.
Le tout fut arrose d'une excellente ale, puisee aux meilleurs brassins
des fabriques d'Edimbourg.
Mais le plat principal consista en un << haggis >>, pouding national,
fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira
au poete Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort reserve aux
belles choses de ce monde : il passa comme un reve.
Madge recut les sinceres compliments de son hote.
Le dejeuner se termina par un dessert compose de fromage et de << cakes
>>, gateaux d'avoine, finement prepares, accompagnes de quelques petits
verres << d'usquebaugh >>, excellente eau-de-vie de grains, qui avait
vingt-cinq ans, -- juste l'age d'Harry.
Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas
seulement bien mange, ils avaient aussi bien cause,-- principalement du
passe de la vieille houillere d'Aberfoyle.
Harry, lui, etait plutot reste silencieux. Deux fois il avait quitte la
table et meme la maison. Il etait evident qu'il eprouvait quelque
inquietude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les
alentours du cottage. La lettre anonyme n'etait pas faite, non plus,
pour le rassurer.
Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingenieur dit a Simon Ford et
Madge :
<< Un brave garcon que vous avez la, mes amis !
-- Oui, monsieur James, un etre bon et devoue, repondit vivement le
vieil overman.
-- Il se plait avec vous, au cottage ?
-- Il ne voudrait pas nous quitter.
-- Vous songerez a le marier, cependant ?
-- Marier Harry ! s'ecria Simon Ford. Et a qui ? A une fille de
la-haut, qui aimerait les fetes, la danse, qui prefererait son clan a
notre houillere ! Harry n'en voudrait pas !
-- Simon, repondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre
Harry ne prenne femme...
-- Je n'exigerai rien, repondit le vieux mineur, mais cela ne presse
pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... >>
Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut.
Lorsque Madge se leva de table, tous l'imiterent et vinrent s'asseoir
un instant a la porte du cottage.
<< Eh bien, Simon, dit l'ingenieur, je vous ecoute !
-- Monsieur James, repondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos
oreilles, mais de vos jambes. -- Vous etes-vous bien repose ?
-- Bien repose et bien refait, Simon. Je suis pret a vous accompagner
partout ou il vous plaira.
-- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos
lampes de surete.
-- Vous prenez des lampes de surete ! s'ecria James Starr, assez
surpris, puisque les explosions de grisou n'etaient plus a craindre
dans une fosse absolument vide de charbon.
-- Oui, monsieur James, par prudence !
-- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revetir un
habit de mineur ?
-- Pas encore, monsieur James ! pas encore ! >> repondit le vieil
overman, dont les yeux brillaient singulierement sous leurs profondes
orbites.
Harry, qui etait rentre dans le cottage, en ressortit presque aussitot,
rapportant trois lampes de surete.
Harry remit une de ces lampes a l'ingenieur, l'autre a son pere, et il
garda la troisieme suspendue a sa main gauche, pendant que sa main
droite s'armait d'un long baton.
<< En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, depose a la porte
du cottage.
-- En route ! repondit l'ingenieur. -- Au revoir Madge !
-- Dieu vous assiste ! repondit l'Ecossaise.
-- Un bon souper, femme, tu entends, s'ecria Simon Ford. Nous aurons
faim a notre retour, et nous lui ferons honneur ! >>
[1] Le sawney, c'est l'Ecossais, comme John Bull est l'Anglais, et
Paddy l'Irlandais.
[2] Stations balneaires des environs d'Edimbourg.
VI
Quelques phenomenes inexplicables
On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et
basses terres de l'Ecosse. En certains clans, les tenanciers du laird,
reunis pour la veillee, aiment a redire les contes empruntes au
repertoire de la mythologie hyperboreenne. L'instruction, quoique
largement et liberalement repandue dans le pays, n'a pas pu reduire
encore a l'etat de fictions ces legendes, qui semblent inherentes au
sol meme de la vieille Caledonie. C'est encore le pays des esprits et
des revenants, des lutins et des fees. La apparaissent toujours le
genie malfaisant qui ne s'eloigne que moyennant finances, le << Seer >>
des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, predit les morts
prochaines, le << May Moullach >>, qui se montre sous la forme d'une
jeune fille aux bras velus et previent les familles des malheurs dont
elles sont menacees, la fee << Branshie >>, qui annonce les evenements
funestes, les << Brawnies >>, auxquels est confiee la garde du mobilier
domestique, l'<< Urisk >>, qui frequente plus particulierement les gorges
sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres.
Il va de soi que la population des houilleres ecossaises devait fournir
son contingent de legendes et de fables a ce repertoire mythologique.
Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuplees d'etres chimeriques,
bons ou mauvais, a plus forte raison les sombres houilleres
devaient-elles etre hantees jusque dans leurs dernieres profondeurs.
Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la
trace du filon encore inexploite, qui allume le grisou et preside aux
explosions terribles, sinon quelque genie de la mine ? C'etait, du
moins, l'opinion communement repandue parmi ces superstitieux Ecossais.
En verite, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique,
quand il ne s'agissait que de phenomenes purement physiques, et on eut
perdu son temps a vouloir les desabuser. Ou la credulite se fut-elle
developpee plus librement qu'au fond de ces abimes ?
Or, les houilleres d'Aberfoyle, precisement parce qu'elles etaient
exploitees dans le pays des legendes, devaient se preter plus
naturellement a tous les incidents du surnaturel.
Donc les legendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains
phenomenes, inexpliques jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel
aliment a la credulite publique.
Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack
Ryan, le camarade d'Harry. C'etait le plus grand partisan du surnaturel
qui fut. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en
chansons, qui lui valaient de beaux succes pendant les veillees d'hiver.
Mais Jack Ryan n'etait pas le seul a faire montre de sa credulite. Ses
camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle
etaient hantees, que certains etres insaisissables y apparaissaient
frequemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les
entendre, ce qui meme aurait ete extraordinaire, c'eut ete qu'il n'en
fut pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux dispose qu'une
sombre et profonde houillere pour les ebats des genies, des lutins, des
follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le decor etait tout
dresse, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus
jouer leur role ?
Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houilleres
d'Aberfoyle. On a dit que les differentes fosses communiquaient entre
elles par les longues galeries souterraines, menagees entre les filons.
Il existait ainsi sous le comte de Stirling un enorme massif, sillonne
de tunnels, troue de caves, fore de puits, une sorte d'hypogee, de
labyrinthe subterrane, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmiliere.
Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit
lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils
en revenaient. De la, une facilite constante d'echanger des propos et
de faire circuler d'une fosse a l'autre les histoires qui tiraient leur
origine de la houillere. Les recits se transmettaient ainsi avec une
rapidite merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant
comme il convient.
Cependant, deux hommes plus instruits et de temperament plus positif
que les autres, avaient toujours resiste a cet entrainement. Ils
n'admettaient a aucun degre l'intervention des lutins, des genies ou
des fees.
C'etaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouverent bien en
continuant d'habiter la sombre crypte, apres l'abandon de la fosse
Dochart. Peut-etre la bonne Madge avait-elle quelque penchant au
surnaturel, comme toute Ecossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires
d'apparitions, elle etait reduite a se les raconter a elle-meme, -- ce
qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre
les vieilles traditions.
Simon et Harry Ford eussent-ils ete aussi credules que leurs camarades,
ils n'auraient abandonne la houillere ni aux genies, ni aux fees.
L'espoir de decouvrir un nouveau filon leur eut fait braver toute la
fantastique cohorte des lutins. Ils n'etaient credules, ils n'etaient
croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement
carbonifere d'Aberfoyle fut totalement epuise. On peut dire, avec
quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient a ce sujet << la
foi du charbonnier >>, cette foi en Dieu que rien ne peut ebranler.
C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstines,
immuables dans leurs convictions, le pere et le fils prenaient leur
pic, leur baton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux,
cherchant, tatant la roche d'un coup sec, ecoutant si elle rendait un
son favorable.
Tant que les sondages n'auraient pas ete pousses jusqu'au granit du
terrain primaire, Simon et Harry Ford etaient d'accord que la
recherche, inutile aujourd'hui, pouvait etre utile demain, et qu'elle
devait etre reprise. Leur vie entiere, ils la passeraient a essayer de
rendre a la houillere d'Aberfoyle son ancienne prosperite. Si le pere
devait succomber avant l'heure de la reussite, le fils reprendrait la
tache a lui seul.
En meme temps, ces deux gardiens passionnes de la houillere la
visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la
solidite des remblais et des voutes. Ils recherchaient si un eboulement
etait a craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie
de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux
superieures, ils les derivaient, ils les canalisaient pour les envoyer
a quelque puisard. Enfin, ils s'etaient volontairement constitues les
protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel etaient
sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumees !
Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva a Harry,
plus particulierement, d'etre frappe de certains phenomenes, dont il
cherchait en vain l'explication.
Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque etroite contre
galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues a ceux qu'auraient
pu produire de violents coups de pic, frappes sur la paroi remblayee.
Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer,
avait presse le pas pour surprendre la cause de ce mysterieux travail.
Le tunnel etait desert. La lampe du jeune mineur, promenee sur la
paroi, n'avait laisse voir aucune trace recente de coups de pince ou de
pic. Harry se demandait donc s'il n'etait pas le jouet d'une illusion
d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque echo.
D'autres fois, en projetant subitement une vive lumiere vers une
anfractuosite suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'etait
elance... Rien, alors meme qu'aucune issue n'eut permis a un etre
humain de se derober a sa poursuite !
A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la
fosse, entendit distinctement des detonations lointaines, comme si
quelque mineur eut fait eclater une cartouche de dynamite.
La derniere fois, apres de minutieuses recherches, il avait reconnu
qu'un pilier venait d'etre eventre par un coup de mine.
A la clarte de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaquee
par la mine. Elle n'etait point faite d'un simple remblayage de
pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait penetre a cette profondeur
dans l'etage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour
objet de provoquer la decouverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu
que produire un eboulement de cette portion de la houillere ? C'est ce
que se demanda Harry, et, quand il fit connaitre ce fait a son pere, ni
le vieil overman, ni lui ne purent resoudre la question d'une facon
satisfaisante.
<< C'est singulier, repetait souvent Harry. La presence dans la mine
d'un etre inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut etre
mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il
n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutot, ne
tenterait-il pas d'aneantir ce qui reste des houilleres d'Aberfoyle ?
Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en couter la vie
! >>
Quinze jours avant cette journee, pendant laquelle Harry Ford guidait
l'ingenieur a travers le dedale de la fosse Dochart, il s'etait vu sur
le point d'atteindre le but de ses recherches.
Il parcourait l'extremite du sud-ouest de la houillere, un puissant
fanal a la main.
Tout a coup, il lui sembla qu'une lumiere venait de s'eteindre, a
quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une etroite cheminee,
qui coupait obliquement le massif. Il se precipita vers la lueur
suspecte...
Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses
physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement,
un etre inconnu rodait dans la fosse. Mais, quoi qu'il fit, cherchant
avec le plus extreme soin, scrutant les moindres anfractuosites de la
galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver a une certitude
quelconque.
Harry s'en remit donc au hasard pour lui devoiler ce mystere. De loin
en loin, il vit encore apparaitre des lueurs qui voltigeaient d'un
point a l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition
n'avait que la duree d'un eclair et il fallut renoncer a en decouvrir
la cause.
Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillere eussent apercu
ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manque de
crier au surnaturel !.
Mais Harry n'y songeait meme pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque
tous deux causaient de ces phenomenes, dus evidemment a une cause
purement physique :
<< Mon garcon, repondait le vieil overman, attendons ! Tout cela
s'expliquera quelque jour ! >>
Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son
pere n'avaient ete en butte a un acte de violence.
Si la pierre, tombee ce jour meme aux pieds de James Starr, avait ete
lancee par la main d'un malfaiteur, c'etait le premier acte criminel de
ce genre.
James Starr, interroge, fut d'avis que cette pierre s'etait detachee de
la voute de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si
simple. La pierre, suivant lui, n'etait pas tombee, elle avait ete
lancee. A moins de rebondir, elle n'eut jamais decrit une trajectoire,
si elle n'eut ete mue par une impulsion etrangere.
Harry voyait donc la une tentative directe contre lui et son pere, ou
meme contre l'ingenieur. Apres ce qu'on sait, peut-etre conviendra-t-on
qu'il etait fonde a le croire.
VII
Une experience de Simon Ford
Midi sonnait a la vieille horloge de bois de la salle, lorsque James
Starr et ses deux compagnons quitterent le cottage.
La lumiere, penetrant a travers le puits d'aeration, eclairait
vaguement la clairiere. La lampe d'Harry eut ete inutile alors, mais
elle ne devait pas tarder a servir, car c'etait vers l'extremite meme
de la fosse Dochart que le vieil overman allait conduire l'ingenieur.
Apres avoir suivi sur un espace de deux milles la galerie principale,
les trois explorateurs -- on verra qu'il s'agissait d'une exploration
-- arriverent a l'orifice d'un etroit tunnel. C'etait comme une
contre-nef dont la voute reposait sur un boisage, tapisse d'une mousse
blanchatre. Elle suivait a peu pres la ligne que tracait, a quinze
cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth.
Pour le cas ou James Starr eut ete moins familiarise qu'autrefois avec
le dedale de la fosse Dochart, Simon Ford lui rappelait les
dispositions du plan general, en les comparant au trace geographique du
sol.
James Starr et Simon Ford marchaient donc en causant.
En avant, Harry eclairait la route. Il cherchait, en projetant
brusquement de vifs eclats lumineux vers les sombres anfractuosites, a
decouvrir quelque ombre suspecte.
<< Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda l'ingenieur.
-- Encore un demi-mille, monsieur James ! Autrefois, nous aurions fait
cette route en berline, sur les tramways a traction mecanique ! Mais
que ces temps sont loin !
-- Nous nous dirigeons donc vers l'extremite du dernier filon ? demanda
James Starr.
-- Oui. ! Je vois que vous connaissez encore bien la mine.
-- Eh ! Simon, repondit l'ingenieur, il serait difficile d'aller plus
loin, si je ne me trompe ?
-- En effet, monsieur James. C'est la que nos rivelaines ont arrache le
dernier morceau de houille du gisement ! Je me le rappelle comme si j'y
etais encore ! C'est moi qui ai donne ce dernier coup, et il a retenti
dans ma poitrine plus violemment que sur la roche ! Tout n'etait plus
que gres ou schiste autour de nous, et, quand le wagonnet a roule vers
le puits d'extraction, je l'ai suivi, le cœur emu, comme on suit
un convoi de pauvre ! Il me semblait que c'etait l'ame de la mine qui
s'en allait avec lui ! >>
La gravite avec laquelle le vieil overman prononca ces paroles
impressionna l'ingenieur, bien pres de partager de tels sentiments. Ce
sont ceux du marin qui abandonne son navire desempare, ceux du laird
qui voit abattre la maison de ses ancetres !
James Starr avait serre la main de Simon Ford. Mais, a son tour,
celui-ci venait de prendre la main de l'ingenieur, et la pressant
fortement :
<< Ce jour-la, nous nous etions tous trompes, dit-il. Non ! La vieille
houillere n'etait pas morte ! Ce n'etait pas un cadavre que les mineurs
allaient abandonner, et j'oserais affirmer, monsieur James, que son
cœur bat encore !
-- Parlez donc, Simon ! vous avez decouvert un nouveau filon ? s'ecria
l'ingenieur, qui ne fut pas maitre de lui. Je le savais bien ! votre
lettre ne pouvait signifier autre chose ! Une communication a me faire,
et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre decouverte que celle
d'une couche carbonifere aurait pu m'interesser ?...
-- Monsieur James, repondit Simon Ford, je n'ai pas voulu prevenir un
autre que vous...
-- Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi comment, par quels
sondages, vous vous etes assure ?...
-- Ecoutez-moi, monsieur James, repondit Simon Ford. Ce n'est pas un
gisement que j'ai retrouve...
-- Qu'est-ce donc ?
-- C'est seulement la preuve materielle que ce gisement existe.
-- Et cette preuve ?
-- Pouvez-vous admettre qu'il se degage du grisou des entrailles du
sol, si la houille n'est pas la pour le produire ?
-- Non, certes ! repondit l'ingenieur. Pas de charbon, pas de grisou !
Il n'y a pas d'effets sans cause...
-- Comme il n'y a pas de fumee sans feu !
-- Et vous avez constate, a nouveau, la presence de l'hydrogene
protocarbone ?...
-- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, repondit Simon Ford.
J'ai reconnu la notre vieil ennemi, le grisou !
-- Mais si c'etait un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est
presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit veritablement sa
presence que par l'explosion !...
-- Monsieur James, repondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de
vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait... a ma
facon, en excusant les longueurs ? >>
James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux etait
de le laisser aller.
-- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas
passe un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons songe a rendre a la
houillere son ancienne prosperite, -- non, pas un jour ! S'il existait
encore quelque gisement, nous etions decides a le decouvrir. Quels
moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous etait pas possible, mais
nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but
par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon idee...
-- Que je ne contredis pas, repondit l'ingenieur.
-- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observe pendant ses
excursions dans l'ouest de la houillere. Des feux, qui s'eteignaient
soudain, apparaissaient quelquefois a travers le schiste ou le remblai
des galeries extremes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je
ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'etaient
evidemment dus qu'a la presence du grisou, et, pour moi, le grisou,
c'etait le filon de houille.
-- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement
l'ingenieur.
-- Si, de petites explosions partielles, repondit Simon Ford, et telles
que j'en provoquai moi-meme, lorsque je voulus constater la presence de
ce grisou, vous vous souvenez de quelle maniere on cherchait autrefois
a prevenir les explosions dans les mines, avant que notre bon genie,
Humphry Davy, eut invente sa lampe de surete ?
-- Oui, repondit James Starr. vous voulez parler du << penitent >> ? Mais
je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions.
-- En effet, monsieur James, vous etes trop jeune, malgre vos
cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus
que vous, j'ai vu fonctionner le dernier penitent de la houillere. On
l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom
vrai etait le << fireman >>, l'homme du feu. A cette epoque, on n'avait
d'autre moyen de detruire le mauvais gaz qu'en le decomposant par de
petites explosions, avant que sa legerete l'eut amasse en trop grandes
quantites dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le penitent,
la face masquee, la tete encapuchonnee dans son epaisse cagoule, tout
le corps etroitement serre dans sa robe de bure, allait en rampant sur
le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air etait pur, et,
de sa main droite, il promenait, en l'elevant au-dessus de sa tete, une
torche enflammee. Lorsque le grisou se trouvait repandu dans l'air de
maniere a former un melange detonant, l'explosion se produisait sans
etre funeste, et, en renouvelant souvent cette operation, on parvenait
a prevenir les catastrophes. Quelquefois, le penitent, frappe d'un coup
de grisou, mourait a la peine. Un autre le remplacait. Ce fut ainsi
jusqu'au moment ou la lampe de Davy fut adoptee dans toutes les
houilleres. Mais je connaissais le procede, et c'est en l'employant que
j'ai reconnu la presence du grisou, et, par consequent, celle d'un
nouveau gisement carbonifere dans la fosse Dochart. >>
Tout ce que le vieil overman avait raconte du penitent etait
rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procedait autrefois dans les
houilleres pour purifier l'air des galeries.
Le grisou, autrement dit l'hydrogene protocarbone ou gaz des marais,
incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu eclairant, est
absolument impropre a la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans
un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait
vivre au milieu d'un gazometre plein de gaz d'eclairage. En outre, de
meme que celui-ci, qui est de l'hydrogene bicarbone, le grisou forme un
melange detonant, des que l'air y entre dans une proportion de huit et
peut-etre meme de cinq pour cent. L'inflammation de ce melange se
fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours
suivie d'epouvantables catastrophes.
C'est a ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des
lampes dans un tube de toile metallique, qui brule le gaz a l'interieur
du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors.
Cette lampe de surete a ete perfectionnee de vingt facons. Si elle
vient a se briser, elle s'eteint. Si, malgre les defenses formelles, le
mineur veut l'ouvrir, elle s'eteint encore. Pourquoi donc les
explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier a
l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand meme allumer sa pipe, ni au
choc de l'outil qui peut produire une etincelle.
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