Les Indes Noires by Jules Verne
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Jules Verne >> Les Indes Noires
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Toutes les houilleres ne sont pas infectees par le grisou. Dans celles
ou il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire.
Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais,
lorsque la houille du gisement exploite est grasse, elle renferme une
certaine quantite de matieres volatiles, et le grisou peut s'echapper
avec une grande abondance. La lampe de surete seule est combinee de
maniere a empecher des explosions d'autant plus terribles, que les
mineurs qui n'ont pas ete directement atteints par le coup de grisou,
courent risque d'etre instantanement asphyxies dans les galeries
remplies du gaz deletere, forme apres l'inflammation, c'est-a-dire
d'acide carbonique.
Tout en marchant, Simon Ford apprit a l'ingenieur ce qu'il avait fait
pour atteindre son but, comment il s'etait assure que le degagement du
grisou se faisait au fond meme de l'extreme galerie de la fosse, dans
sa portion occidentale, de quelle facon il avait provoque a
l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions
partielles, ou plutot certaines inflammations, qui ne laissaient aucun
doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'operait a petite dose, mais
d'une maniere permanente.
Une heure apres avoir quitte le cottage, James Starr et ses deux
compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingenieur,
entraine par le desir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans
aucunement songer a sa longueur. Il reflechissait a tout ce que lui
disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que
celui-ci donnait en faveur de sa these. Il croyait, avec lui, que cette
emission continue d'hydrogene protocarbone indiquait, avec certitude,
l'existence d'un nouveau gisement carbonifere. Si ce n'eut ete qu'une
sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois
entre les feuillets, elle se fut promptement videe, et le phenomene eut
cesse de se produire. Mais loin de la. Au dire de Simon Ford,
l'hydrogene se degageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure a
l'existence de quelque important filon. Consequemment, les richesses de
la fosse Dochart pouvaient n'etre pas entierement epuisees. Toutefois,
s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considerable,
ou d'un gisement occupant un large etage du terrain houiller ? c'etait
la, veritablement, la grosse question.
Harry, qui precedait son pere et l'ingenieur, s'etait arrete.
<< Nous voici arrives ! s'ecria le vieux mineur. Enfin, grace a Dieu,
monsieur James, vous etes la, et nous allons savoir... >>
La voix si ferme du vieil overman tremblait legerement.
<< Mon brave Simon, lui dit l'ingenieur, calmez-vous ! Je suis aussi emu
que vous l'etes, mais il ne faut pas perdre de temps ! >>
A cet endroit, l'extreme galerie de la fosse formait en s'evasant une
sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait ete fonce dans cette
portion du massif, et la galerie, profondement ouverte dans les
entrailles du sol, etait sans communication directe avec la surface du
comte de Stirling.
James Starr, vivement interesse, examinait d'un œil grave
l'endroit ou il se trouvait.
On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des
derniers coups de pic, et meme quelques trous de cartouches, qui
avaient provoque l'eclatement de la roche, vers la fin de
l'exploitation. Cette matiere schisteuse etait extremement dure, et il
n'avait pas ete necessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac,
au fond duquel les travaux avaient du s'arreter. La, en effet, venait
mourir le filon carbonifere, entre les schistes et les gres du terrain
tertiaire. La, a cette place meme, avait ete extrait le dernier morceau
de combustible de la fosse Dochart.
<< C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est
ici que nous attaquerons la faille, car, derriere cette paroi, a une
profondeur plus ou moins considerable, se trouve assurement le nouveau
filon dont j'affirme l'existence.
-- Et c'est a la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous
avez constate la presence du grisou ?
-- La meme, monsieur James, repondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer
rien qu'en approchant ma lampe, a l'affleurement des feuillets. Harry
l'a fait comme moi.
-- A quelle hauteur ? demanda James Starr.
-- A dix pieds au-dessus du sol >>, repondit Harry.
James Starr s'etait assis sur une roche. On eut dit que, apres avoir
hume l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se
fut pris a douter de leurs paroles, si affirmatives cependant.
C'est que, en effet, l'hydrogene protocarbone n'est pas completement
inodore, et l'ingenieur etait tout d'abord etonne que son odorat, qu'il
avait tres fin, ne lui eut pas revele la presence du gaz explosif. En
tout cas, si ce gaz etait mele a l'air ambiant, ce n'etait qu'a bien
faible dose. Donc, pas d'explosion a craindre, et l'on pouvait sans
danger ouvrir la lampe de surete pour tenter l'experience, ainsi que le
vieux mineur l'avait deja fait.
Ce qui inquietait James Starr en ce moment, ce n'etait donc pas qu'il y
eut trop de gaz melange a l'air, c'etait qu'il n'y en eut pas assez, --
et meme pas du tout.
<< Se seraient-ils trompes ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui
s'y connaissent ! Et pourtant !... >> Il attendait donc, non sans une
certaine anxiete, que le phenomene signale par Simon Ford s'accomplit
en sa presence. Mais, a ce moment, il parait que ce qu'il venait
d'observer, c'est-a-dire cette absence de l'odeur caracteristique du
grisou, avait ete aussi remarquee par Harry, car celui-ci, d'une voix
alteree, dit :
<< Pere, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus a travers les
feuillets de schiste !
-- Ne se fait plus ! :.. >> s'ecria le vieux mineur.
Et Simon Ford, apres avoir hermetiquement serre ses levres, aspira
fortement du nez, a plusieurs reprises.
Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque :
<< Donne ta lampe, Harry ! >> dit-il.
Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait febrilement. Il
devissa l'enveloppe de toile metallique qui entourait la meche, et la
flamme brula a l'air libre.
Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais,
ce qui etait plus grave, il ne se fit pas meme ce leger gresillement,
qui indique la presence du grisou a faible dose.
Simon Ford prit le baton que tenait Harry, et, fixant la lampe a son
extremite, il l'eleva dans les couches d'air superieures, la ou le gaz,
en raison de sa legerete specifique, aurait du plutot s'accumuler, en
si minime quantite que ce fut.
La flamme de la lampe, droite et blanche, ne decela aucune trace
d'hydrogene protocarbone.
<< A la paroi ! dit l'ingenieur.
-- Oui ! >> repondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de
la paroi a travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore,
constate la fuite du gaz.
Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la
lampe a la hauteur des fissures du feuillet de schiste.
<< Remplace-moi, Harry >>, dit-il.
Harry prit le baton et presenta successivement la lampe aux divers
points de la paroi ou les feuillets semblaient se dedoubler... mais il
secouait la tete, car ce leger craquement, particulier au grisou qui
s'echappe, n'arrivait pas a son oreille.
L'inflammation ne se fit pas. Il etait donc evident qu'aucune molecule
de gaz ne fusait a travers la paroi.
<< Rien ! >> s'ecria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une
impression de colere plutot que de desappointement.
Un cri s'echappa alors de la bouche d'Harry.
<< Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr.
-- On a bouche les fissures du schiste !
-- Dis-tu vrai ? s'ecria le vieux mineur.
-- Regardez, pere ! >>
Harry ne s'etait pas trompe. L'obturation des fissures etait nettement
visible a la lumiere de la lampe. Un lutage, recemment pratique et fait
a la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchatre, mal
dissimulee sous une couche de poussiere de charbon.
<< Lui ! s'ecria Hardy. Ce ne peut etre que lui !
-- Lui ! repeta James Starr.
-- Oui ! repondit le jeune homme, cet etre mysterieux qui hante notre
domaine, celui que j'ai cent fois guette sans pouvoir l'atteindre,
l'auteur, des a present certain, de cette lettre qui voulait vous
empecher de venir au rendez-vous que vous donnait mon pere, monsieur
Starr, celui, enfin, qui nous a lance cette pierre dans la galerie du
puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme
est dans tout cela ! >>
Harry avait parle avec une telle energie, que sa conviction passa
instantanement et tout entiere dans l'esprit de l'ingenieur. Quant au
vieil overman, il n'etait plus a convaincre. D'ailleurs, on se trouvait
en presence d'un fait indeniable : l'obturation des fissures a travers
lesquelles le gaz s'echappait librement la veille.
<< Prends ton pic, Harry, s'ecria Simon Ford. Monte sur mes epaules, mon
garcon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! >>
Harry avait compris. Son pere s'accota a la paroi. Harry s'eleva sur
ses epaules, de maniere que son pic put atteindre la trace suffisamment
visible du lutage. Puis, a coups redoubles, il entama la partie de
roche schisteuse que ce lutage recouvrait.
Aussitot un leger petillement se produisit, semblable a celui que fait
le vin de Champagne lorsqu'il s'echappe d'une bouteille,-- bruit qui,
dans les houilleres anglaises, est connu sous le nom onomatopique de <<
puff >>.
Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure...
Une legere detonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un
peu bleuatre a son contour, voltigea sur la paroi, comme eut fait un
follet de feu Saint-Elme.
Harry sauta aussitot a terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir
sa joie, saisit les mains de l'ingenieur, en s'ecriant :
<< Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brule ! Donc,
le filon est la ! >>
VIII
Un coup de dynamite
L'experience annoncee par le vieil overman avait reussi. L'hydrogene
protocarbone, on le sait, ne se developpe que dans les gisements
houillers. Donc, l'existence d'un filon du precieux combustible ne
pouvait etre mise en doute. Quelles etaient son importance et sa
qualite ? on les determinerait plus tard.
Telles furent les consequences que l'ingenieur deduisit du phenomene
qu'il venait d'observer. Elles etaient en tout conformes a celles qu'en
avait deja tirees Simon Ford.
<< Oui, se dit James Starr, derriere cette paroi s'etend une couche
carbonifere que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est facheux,
puisque tout l'outillage de la mine abandonnee depuis dix ans, est
maintenant a refaire ! N'importe ! Nous avons retrouve la veine que
l'on croyait epuisee, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout
!
-- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de
notre decouverte ? Ai-je eu tort de vous deranger ? Regrettez-vous
cette derniere visite faite a la fosse Dochart ?
-- Non, non, mon vieux compagnon ! repondit James Starr. Nous n'avons
pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne
retournions immediatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici.
Nous ferons eclater cette paroi a coups de dynamite. Nous mettrons au
jour l'affleurement du nouveau filon, et, apres une serie de sondages,
si la couche parait etre importante, je reconstituerai une Societe de
la Nouvelle Aberfoyle, a l'extreme satisfaction des anciens
actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premieres bennes de
houille aient ete extraites du nouveau gisement !
-- Bien parle, monsieur James ! s'ecria Simon Ford. La vieille
houillere va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie !
L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche,
les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le
hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des
machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espere, monsieur James,
que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions
d'overman ?
-- Non, brave Simon, non, certes ! vous etes reste plus jeune que moi,
mon vieux camarade !
-- Et, que saint Mungo nous protege ! vous serez encore notre << viewer
>> ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues annees, et fasse
le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! >>
La joie du vieux mineur debordait. James Starr la partageait tout
entiere, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux.
Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la
succession des circonstances singulieres, inexplicables, au milieu
desquelles s'etait operee la decouverte du nouveau gisement. Cela ne
laissait pas de l'inquieter pour l'avenir.
Une heure apres, James Starr et ses deux compagnons etaient de retour
au cottage.
L'ingenieur soupa avec grand appetit, approuvant du geste tous les
plans que developpait le vieil overman, et, n'eut ete son imperieux
desir d'etre au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce
calme absolu du cottage.
Le lendemain, apres un dejeuner substantiel, James Starr, Simon Ford,
Harry et Madge elle-meme reprenaient le chemin deja parcouru la veille.
Tous allaient la en veritables mineurs. Ils emportaient divers outils
et des cartouches de dynamite, destinees a faire sauter la paroi
terminale. Harry, en meme temps qu'un puissant fanal, prit une grosse
lampe de surete qui pouvait bruler pendant douze heures. C'etait plus
qu'il ne fallait pour operer le voyage d'aller et de retour, en y
comprenant les haltes necessaires a l'exploration, -- si une
exploration devenait possible.
<< A l'œuvre ! >> s'ecria Simon, lorsque ses compagnons et lui
furent arrives a l'extremite de la galerie.
Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur.
<< Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne
s'est produit et si le grisou fuse toujours a travers les feuillets de
la paroi.
-- Vous avez raison, monsieur Starr, repondit Harry. Ce qui etait
bouche hier pourrait bien l'etre encore aujourd'hui ! >>
Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la
muraille qu'il s'agissait d'eventrer.
Il fut constate que les choses etaient telles qu'on les avait laissees.
Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune alteration.
L'hydrogene protocarbone fusait au travers, mais assez faiblement. Cela
tenait sans doute a ce que, depuis la veille, il trouvait un libre
passage pour s'epancher. Toutefois, cette emission etait si peu
importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air interieur un melange
detonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir proceder
en toute securite. D'ailleurs, cet air se purifierait peu a peu, en
gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu
dans toute cette atmosphere, ne pourrait plus produire aucune explosion.
<< A l'œuvre, donc ! >> reprit Simon Ford.
Et bientot, sous sa pince, vigoureusement maniee, la roche ne tarda pas
a voler en eclats.
Cette faille se composait principalement de poudingues, interposes
entre le gres et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent
a l'affleurement des filons carboniferes.
James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les
examinait avec soin, esperant y decouvrir quelque indice de charbon.
Ce premier travail dura environ une heure. Il en resulta un evidement
assez profond dans la paroi terminale.
James Starr choisit alors l'emplacement ou devaient etre fores les
trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry
avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent
introduites dans ces trous. Des qu'on y eut place la longue meche
goudronnee d'une fusee de surete, qui aboutissait a une capsule de
fulminate, elle fut allumee au ras du sol. James Starr et ses
compagnons se mirent a l'ecart.
<< Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie a une veritable emotion
qu'il ne cherchait pas a dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux
cœur n'a battu si vite ! Je voudrais deja attaquer le filon !
-- Patience, Simon, repondit l'ingenieur, vous n'avez pas la pretention
de trouver derriere cette paroi une galerie tout ouverte ?
-- Excusez-moi, monsieur James, repondit le vieil overman. J'ai toutes
les pretentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la maniere
dont Harry et moi nous avons decouvert ce gite, pourquoi cette chance
ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? >>
L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea
a travers le reseau des galeries souterraines.
James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitot vers la
paroi de la caverne.
<< Monsieur James ! monsieur James ! s'ecria le vieil overman. voyez !
La porte est enfoncee !... >>
Cette comparaison de Simon Ford etait justifiee par l'apparition d'une
excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur.
Harry allait s'elancer par l'ouverture...
L'ingenieur, extremement surpris, d'ailleurs, de trouver la cette
cavite, retint le jeune mineur.
<< Laisse le temps a l'air interieur de se purifier, dit-il.
-- Oui ! gare aux mofettes ! >> s'ecria Simon Ford.
Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, place au
bout d'un baton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de
bruler avec un inalterable eclat.
<< Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. >> L'ouverture
produite par la dynamite etait plus que suffisante pour qu'un homme put
y passer.
Harry, le fanal a la main, s'y introduisit sans hesiter et disparut
dans les tenebres.
James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient.
Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'ecoula. Harry ne
reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice,
James Starr n'apercut meme plus la lueur de sa lampe, qui aurait du
eclairer cette sombre cavite.
Le sol avait-il donc manque subitement sous les pieds d'Harry ? Le
jeune mineur etait-il tombe dans quelque anfractuosite ? Sa voix ne
pouvait-elle plus arriver jusqu'a ses compagnons ?
Le vieil overman, ne voulant rien ecouter, allait s'introduire a son
tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se
renforca peu a peu, et Harry fit entendre ces paroles :
<< Venez, monsieur Starr ! venez, mon pere ! La route est libre dans la
Nouvelle-Aberfoyle. >>
IX
La Nouvelle-Aberfoyle
Si, par quelque puissance surhumaine, des ingenieurs eussent pu enlever
d'un bloc et sur une epaisseur de mille pieds toute cette portion de la
croute terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de
golfes et les territoires riverains des comtes de Stirling, de
Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouve, sous cet enorme
couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une
autre au monde qui put lui etre comparee, -- la celebre grotte de
Mammouth, dans le Kentucky.
Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alveoles, de
toutes formes et de toutes grandeurs. On eut dit une ruche, avec ses
nombreux etages de cellules, capricieusement disposees, mais une ruche
construite sur une vaste echelle, et qui, au lieu d'abeilles, eut suffi
a loger tous les ichthyosaures, les megatheriums, et les pterodactyles
de l'epoque geologique !
Un labyrinthe de galeries, les unes plus elevees que les plus hautes
voutes des cathedrales, les autres semblables a des contrenefs,
retrecies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale,
celles-la remontant ou descendant obliquement en toutes directions, --
reunissaient ces cavites et laissaient libre communication entre elles.
Les piliers qui soutenaient ces voutes, dont la courbe admettait tous
les styles, les epaisses murailles, solidement assises entre les
galeries, les nefs elles-memes, dans cet etage des terrains
secondaires, etaient faits de gres et de roches schisteuses. Mais,
entre ces couches inutilisables, et puissamment pressees par elles,
couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de
cette etrange houillere eut circule a travers leur inextricable reseau.
Ces gisements se developpaient sur une etendue de quarante milles du
nord au sud, et ils s'enfoncaient meme sous le canal du Nord.
L'importance de ce bassin n'aurait pu etre evaluee qu'apres sondages,
mais elle devait depasser celle des couches carboniferes de Cardiff,
dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comte de
Northumberland.
Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillere allait etre
singulierement facilitee, puisque, par une disposition bizarre des
terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matieres
minerales a l'epoque geologique ou ce massif se solidifiait, la nature
avait deja multiplie les galeries et les tunnels de la
Nouvelle-Aberfoyle.
Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, a la
decouverte de quelque exploitation abandonnee depuis des siecles. Il
n'en etait rien. On ne delaisse pas de telles richesses. Les termites
humains n'avaient jamais ronge cette portion du sous-sol de l'Ecosse,
et c'etait la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le
repete, nul hypogee de l'epoque egyptienne, nulle catacombe de l'epoque
romaine, n'auraient pu lui etre compares, -- si ce n'est les celebres
grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles,
comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivieres, huit
cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept domes, dont
quelques-uns sont suspendus a plus de quatre cent cinquante pieds de
hauteur.
Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle etait, non l'œuvre
des hommes, mais l'œuvre du Createur.
Tel etait ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la
decouverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de sejour
dans l'ancienne houillere, une rare persistance de recherches, une foi
absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait
fallu toutes ces conditions reunies pour reussir, la ou tant d'autres
auraient echoue. Pourquoi les sondages, pratiques sous la direction de
James Starr, pendant les dernieres annees d'exploitation, s'etaient-ils
precisement arretes a cette limite, sur la frontiere meme de la
nouvelle mine ? cela etait du au hasard, dont la part est grande dans
les recherches de ce genre.
Quoi qu'il en soit, il y avait la, dans le sous-sol ecossais, une sorte
de comte souterrain, auquel il ne manquait, pour etre habitable, que
les rayons du soleil, ou, a son defaut, la clarte d'un astre special.
L'eau y etait localisee dans certaines depressions, formant de vastes
etangs, ou meme des lacs plus grands que le lac Katrine, situe
precisement au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement
des eaux, les courants, le ressac. Ils ne refletaient pas la silhouette
de quelque vieux chateau gothique. Ni les bouleaux ni les chenes ne se
penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes
ombres a leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune
lumiere ne se reverberait dans leurs eaux, le soleil ne les impregnait
pas de ses rayons eclatants, la lune ne se levait jamais sur leur
horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le
miroir, n'auraient pas ete sans charme, a la lumiere de quelque astre
electrique, et, reunis par un lacet de canaux, ils completaient bien la
geographie de cet etrange domaine.
Quoiqu'il fut impropre a toute production vegetale, ce sous-sol eut,
cependant, pu servir de demeure a toute une population. Et qui sait si,
dans ces milieux a temperature constante, au fond de ces houilleres
d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de
Cardiff, lorsque leurs gisements seront epuises, -- qui sait si la
classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ?
X
Aller et retour
A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'etaient
introduits par l'etroit orifice qui mettait en communication la fosse
Dochart avec la nouvelle houillere.
Ils se trouvaient alors a la naissance d'une galerie assez large. On
aurait pu croire qu'elle avait ete percee de main d'homme, que le pic
et la pioche l'avaient evidee pour l'exploitation d'un nouveau
gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier
hasard, ils n'avaient pas ete transportes dans quelque ancienne
houillere, dont les plus vieux mineurs du comte n'auraient jamais connu
l'existence.
Non ! C'etaient les couches geologiques qui avaient << epargne >> cette
galerie, a l'epoque ou se faisait le tassement des terrains
secondaires. Peut-etre quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois,
lorsque les eaux superieures allaient se melanger aux vegetaux enlises;
mais, maintenant, elle etait aussi seche que si elle eut ete foree,
quelque mille pieds plus bas, dans l'etage des roches granitoides. En
meme temps, l'air y circulait avec aisance, -- ce qui indiquait que
certains << eventoirs >> naturels la mettaient en communication avec
l'atmosphere exterieure.
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