Les Indes Noires by Jules Verne
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Jules Verne >> Les Indes Noires
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S'y glisser, apres avoir ravive leurs lampes, s'elancer a travers cet
orifice qui s'ouvrait devant eux, ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack
Ryan et leurs compagnons l'affaire d'un instant.
Mais ils n'avaient pas fait cent pas dans une nouvelle galerie, plus
large et plus haute, qu'ils s'arretaient soudain.
La, pres de la paroi, quatre corps etaient etendus sur le sol, quatre
cadavres peut-etre !
<< James Starr ! dit Sir W. Elphiston.
-- Harry ! Harry ! >> s'ecria Jack Ryan, en se precipitant sur le corps
de son camarade.
C'etaient, en effet, l'ingenieur, Madge, Simon et Harry Ford, qui
etaient etendus la, sans mouvement.
Mais, alors, l'un de ces corps se redressa, et l'on entendit la voix
epuisee de la vieille Madge murmurer ces mots :
<< Eux ! eux, d'abord ! >>
Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayerent de ranimer
l'ingenieur et ses compagnons, en leur faisant avaler quelques gouttes
de cordial. Ils y reussirent presque aussitot. Ces infortunes,
sequestres depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient
d'inanition.
Et, s'ils n'avaient pas succombe pendant ce long emprisonnement --
James Starr l'apprit a Sir W. Elphiston --, c'est que trois fois ils
avaient trouve pres d'eux un pain et une cruche d'eau ! Sans doute,
l'etre secourable auquel ils devaient de vivre encore n'avait pas pu
faire davantage !...
Sir W. Elphiston se demanda si ce n'etait pas la l'œuvre de cet
insaisissable follet qui venait de les attirer precisement a l'endroit
ou gisaient James Starr et ses compagnons.
Quoi qu'il en soit, l'ingenieur, Madge, Simon et Harry Ford etaient
sauves. Ils furent reconduits au cottage, en repassant par l'etroite
issue que le porteur du falot semblait avoir voulu indiquer a Sir W.
Elphiston.
Et si James Starr et ses compagnons n'avaient pu retrouver l'orifice de
la galerie que leur avait ouvert la dynamite, c'est que cet orifice
avait ete solidement bouche au moyen de roches superposees, que, dans
cette profonde obscurite, ils n'avaient pu ni reconnaitre ni disjoindre.
Ainsi donc, pendant qu'ils exploraient la vaste crypte, toute
communication avait ete volontairement fermee par une main ennemie
entre l'ancienne et la Nouvelle-Aberfoyle !
XIII
Coal-city
Trois ans apres les evenements qui viennent d'etre racontes, les Guides
Joanne ou Murray recommandaient, << comme grande attraction >>, aux
nombreux touristes qui parcouraient le comte de Stirling, une visite de
quelques heures aux houilleres de la Nouvelle-Aberfoyle.
Aucune mine, en n'importe quel pays du nouveau ou de l'ancien monde, ne
presentait un plus curieux aspect.
Tout d'abord, le visiteur etait transporte sans danger ni fatigue
jusqu'au sol de l'exploitation, a quinze cents pieds au-dessous de la
surface du comte.
En effet, a sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel
oblique, decore d'une entree monumentale, avec tourelles, creneaux et
machicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel, a pente douce, largement
evide, venait aboutir directement a cette crypte si singulierement
creusee dans le massif du sol ecossais.
Un double railway, dont les wagons etaient mus par une force
hydraulique, desservait, d'heure en heure, le village qui s'etait fonde
dans le sous-sol du comte, sous le nom un peu ambitieux peut-etre de <<
Coal-city >>, c'est-a-dire la Cite du Charbon.
Le visiteur, arrive a Coal-city, se trouvait dans un milieu ou
l'electricite jouait un role de premier ordre, comme agent de chaleur
et de lumiere.
En effet, les puits d'aeration, quoiqu'ils fussent nombreux, n'auraient
pas pu meler assez de jour a l'obscurite profonde de la
Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumiere intense emplissait ce sombre
milieu, ou de nombreux disques electriques remplacaient le disque
solaire. Suspendus sous l'intrados des voutes, accroches aux piliers
naturels, tous alimentes par des courants continus que produisaient des
machines electromagnetiques -- les uns soleils, les autres etoiles -,
ils eclairaient largement ce domaine. Lorsque l'heure du repos
arrivait, un interrupteur suffisait a produire artificiellement la nuit
dans ces profonds abimes de la houillere.
Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide,
c'est-a-dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec
l'air ambiant. Si bien que, pour le cas ou l'atmosphere eut ete
melangee de grisou dans une proportion detonante, aucune explosion
n'eut ete a craindre. Aussi l'agent electrique etait-il invariablement
employe a tous les besoins de la vie industrielle et de la vie
domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les
galeries exploitees de la Nouvelle-Aberfoyle.
Il faut dire, avant tout, que les previsions de l'ingenieur James Starr
-- en ce qui concernait l'exploitation de la nouvelle houillere --
n'avaient point ete decues. La richesse des filons carboniferes etait
incalculable. C'etait dans l'ouest de la crypte, a un quart de mille de
Coal-city, que les premieres veines avaient ete attaquees par le pic
des mineurs. La cite ouvriere n'occupait donc pas le centre de
l'exploitation. Les travaux du fond etaient directement relies aux
travaux du jour par les puits d'aeration et d'extraction, qui mettaient
les divers etages de la mine en communication avec le sol. Le grand
tunnel, ou fonctionnait le railway a traction hydraulique, ne servait
qu'au transport des habitants de Coal-city.
On se rappelle quelle etait la singuliere conformation de cette vaste
caverne, ou le vieil overman et ses compagnons s'etaient arretes
pendant leur premiere exploration. La, au-dessus de leur tete,
s'arrondissait un dome de courbure ogivale. Les piliers qui le
soutenaient allaient se perdre dans la voute de schiste, a une hauteur
de trois cents pieds, -- hauteur presque egale a celle du <<
Mammouth-Dome >>, des grottes du Kentucky.
On sait que cette enorme halle -- la plus grande de tout l'hypogee
americain -- peut aisement contenir cinq mille personnes. Dans cette
partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c'etait meme proportion et aussi meme
disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la celebre
grotte, le regard s'accrochait ici a des intumescences de filons
carboniferes, qui semblaient jaillir de toutes les parois sous la
pression des failles schisteuses. On eut dit des rondes-bosses de jais
dont les paillettes s'allumaient sous le rayonnement des disques.
Au-dessous de ce dome s'etendait un lac comparable pour son etendue a
la mer Morte des << Mammouth-Caves >>, -- lac profond dont les eaux
transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel
l'ingenieur donna le nom de lac Malcolm.
C'etait la, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford
avait bati son nouveau cottage, et il ne l'eut pas echange pour le plus
bel hotel de Princes-street, a Edimbourg. Cette habitation etait situee
au bord du lac, et ses cinq fenetres s'ouvraient sur les eaux sombres,
qui s'etendaient au-dela de la limite du regard.
Deux mois apres, une seconde habitation s'etait elevee dans le
voisinage du cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr.
L'ingenieur s'etait donne corps et ame a la Nouvelle-Aberfoyle. Il
avait, lui aussi, voulu l'habiter, et il fallait que ses affaires l'y
obligeassent imperieusement pour qu'il consentit a remonter au dehors.
La, en effet, il vivait au milieu de son monde de mineurs.
Depuis la decouverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de
l'ancienne houillere s'etaient hates d'abandonner la charme et la herse
pour reprendre le pic ou la pioche. Attires par la certitude que le
travail ne leur manquerait jamais, alleches par les hauts prix que la
prosperite de l'exploitation allait permettre d'affecter a la
main-d'œuvre, ils avaient abandonne le dessus du sol pour le
dessous, et s'etaient loges dans la houillere, qui, par sa disposition
naturelle, se pretait a cette installation.
Ces maisons de mineurs, construites en briques, s'etaient peu a peu
disposees d'une facon pittoresque, les unes sur les rives du lac
Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour
resister a la poussee des voutes comme les contreforts d'une
cathedrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui transportent
le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs qui etanconnent les
galeries, cantonniers auxquels est confiee la reparation des voies,
remblayeurs qui substituent la pierre a la houille dans les parties
exploitees, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus specialement
employes aux travaux du fond, fixerent leur domicile dans la
Nouvelle-Aberfoyle et fonderent peu a peu Coal-city, situee sous la
pointe orientale du lac Katrine, dans le nord du comte de Stirling.
C'etait donc une sorte de village flamand, qui s'etait eleve sur les
bords du lac Malcolm. Une chapelle, erigee sous l'invocation de
Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d'un enorme rocher,
dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterraneenne.
Lorsque ce bourg souterrain s'eclairait des vifs rayons projetes par
les disques, suspendus aux piliers du dome ou aux arceaux des
contre-nefs, il se presentait sous un aspect quelque peu fantastique,
d'un effet etrange, qui justifiait la recommandation des Guides Murray
ou Joanne. C'est pourquoi les visiteurs affluaient.
Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation,
cela va sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cite
ouvriere, imitant en cela Simon Ford, qui, lui, n'en voulait jamais
sortir. Le vieil overman pretendait qu'il pleuvait toujours << la-haut
>>, et, etant donne le climat du Royaume-Uni, il faut convenir qu'il
n'avait pas absolument tort. Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle
prosperaient donc. Depuis trois ans, elles etaient arrivees a une
certaine aisance, qu'elles n'eussent jamais obtenue a la surface du
comte. Bien des bebes, qui etaient nes a l'epoque ou les travaux furent
repris, n'avaient encore jamais respire l'air exterieur.
Ce qui faisait dire a Jack Ryan :
<< Voila dix-huit mois qu'ils ont cesse de teter leurs meres, et,
pourtant, ils n'ont pas encore vu le jour ! >> Il faut noter, a ce
propos, qu'un des premiers accourus a l'appel de l'ingenieur avait ete
Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s'etait fait un devoir de reprendre son
ancien metier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son
piper ordinaire. Mais ce n'est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus.
Au contraire, et les echos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient
leurs poumons de pierre a lui repondre.
Jack Ryan s'etait installe au nouveau cottage de Simon Ford. On lui
avait offert une chambre qu'il avait acceptee sans facon, en homme
simple et franc qu'il etait. La vieille Madge l'aimait pour son bon
caractere et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses idees
au sujet des etres fantastiques qui devaient hanter la houillere, et,
tous deux, quand ils etaient seuls, se racontaient des histoires a
faire fremir, histoires bien dignes d'enrichir la mythologie
hyperboreenne.
Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C'etait, d'ailleurs, un bon
sujet, un solide ouvrier. Six mois apres la reprise des travaux, il
etait chef d'une brigade des travaux du fond.
<< Voila qui est bien travaille, monsieur Ford, disait-il, quelques
jours apres son installation. vous avez trouve un nouveau filon, et, si
vous avez failli payer de votre vie cette decouverte, eh bien, ce n'est
pas trop cher !
-- Non, Jack, c'est meme un bon marche que nous avons fait la !
repondit le vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n'oublierons
que c'est a toi que nous devons la vie !
-- Mais non, reprit Jack Ryan. C'est a votre fils Harry, puisqu'il a eu
la bonne pensee d'accepter mon invitation pour la fete d'Irvine...
-- Et de n'y point aller, n'est-ce pas ? repliqua Harry, en serrant la
main de son camarade. Non, Jack, c'est a toi, a peine remis de tes
blessures, a toi, qui n'as perdu ni un jour, ni une heure, que nous
devons d'avoir ete retrouves vivants dans la houillere !
-- Eh bien, non ! riposta l'entete garcon. Je ne laisserai pas dire des
choses qui ne sont point ! J'ai pu faire diligence pour savoir ce que
tu etais devenu, Harry, et voila tout. Mais, afin de rendre a chacun ce
qui lui est du, j'ajouterai que sans cet insaisissable lutin...
-- Ah ! nous y voila ! s'ecria Simon Ford. Un lutin !
-- Un lutin, un brawnie, un fils de fee, repeta Jack Ryan, un
petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il
n'en est pas moins certain que, sans lui, nous n'aurions jamais penetre
dans la galerie, d'ou vous ne pouviez plus sortir !
-- Sans doute, Jack, repondit Harry. Il reste a savoir si cet etre est
aussi surnaturel que tu veux le croire.
-- Surnaturel ! s'ecria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu'un
follet, qu'on verrait courir son falot a la main, qu'on voudrait
attraper, qui vous echapperait comme un sylphe, qui s'evanouirait comme
une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l'autre !
-- Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons a le
retrouver, et il faudra que tu nous aides a cela.
-- Vous vous ferez la une mauvaise affaire, monsieur Ford ! repondit
Jack Ryan.
-- Bon ! laisse venir, Jack ! >>
On se figure aisement combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle
devint bientot familier aux membres de la famille Ford, et plus
particulierement a Harry. Celui-ci apprit a en connaitre les plus
secrets detours. Il en arriva meme a pouvoir dire a quel point de la
surface du sol correspondait tel ou tel point de la houillere. Il
savait qu'au-dessus de cette couche se developpait le golfe de Clyde,
que la s'etendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c'etait
un contrefort des monts Grampians qu'ils supportaient. Cette voute,
elle servait de soubassement a Dumbarton. Au-dessus de ce large etang
passait le railway de Balloch. La finissait le littoral ecossais. La
commencait la mer, dont on entendait distinctement les fracas, pendant
les grandes tourmentes de l'equinoxe. Harry eut ete un merveilleux <<
leader >> de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides des
Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumiere, il l'eut fait dans la
houillere, en pleine ombre, avec une incomparable surete d'instinct.
Aussi l'aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au
chapeau, il s'aventurait jusque dans ses plus extremes profondeurs ! Il
explorait ses etangs sur un canot qu'il manœuvrait adroitement.
Il chassait meme, car de nombreux oiseaux sauvages s'etaient introduits
dans la crypte, pilets, becassines, macreuses, qui se nourrissaient des
poissons dont fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux
d'Harry fussent faits aux espaces sombres, comme les yeux d'un marin
aux horizons eloignes.
Mais, courant ainsi, Harry etait comme irresistiblement entraine par
l'espoir de retrouver l'etre mysterieux, dont l'intervention, pour dire
le vrai, l'avait sauve plus que toute autre, et les siens avec lui.
Reussirait-il ? Oui, a n'en pas douter, s'il en croyait ses
pressentiments. Non, s'il fallait conclure du peu de succes que ses
recherches avaient obtenu jusqu'alors.
Quant aux attaques dirigees contre la famille du vieil overman, avant
la decouverte de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s'etaient pas
renouvelees.
Ainsi allaient les choses dans cet etrange domaine.
Il ne faudrait pas s'imaginer que, meme a l'epoque ou les lineaments de
Coal-city se dessinaient a peine, toute distraction fut ecartee de la
souterraine cite, et que l'existence y fut monotone.
Il n'en etait rien. Cette population, ayant memes interets, memes
gouts, a peu pres meme somme d'aisance, constituait, a vrai dire, une
grande famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin
d'aller chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir.
D'ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la houillere, excursions
sur les lacs et les etangs, c'etaient autant d'agreables distractions.
Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les
bords du lac Malcolm. Les Ecossais accouraient a l'appel de leur
instrument national. On dansait, et ce jour-la, Jack Ryan, revetu de
son costume de Highlander, etait le roi de la fete.
Enfin, de tout cela il resultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city
pouvait deja se poser en rivale de la capitale de l'Ecosse, de cette
cite soumise aux froids de l'hiver, aux chaleurs de l'ete, aux
intemperies d'un climat detestable, et qui, dans une atmosphere
encrassee de la fumee de ses usines, justifiait trop justement son
surnom de << Vieille-Enfumee >>.
XIV
Suspendu a un fil
Dans de telles conditions, ses plus chers desirs satisfaits, la famille
de Simon Ford etait heureuse. Cependant, on eut pu observer qu'Harry,
deja d'un caractere un peu sombre, etait de plus en plus << en dedans >>,
comme disait Madge. Jack Ryan, malgre sa bonne humeur si communicative,
ne parvenait pas a le mettre << en dehors >>.
Un dimanche -- c'etait au mois de juin --, les deux amis se promenaient
sur les bords du lac Malcolm. Coal-city chomait. A l'exterieur, le
temps etait orageux. De violentes pluies faisaient sortir de la terre
une buee chaude. On ne respirait pas a la surface du comte.
Au contraire, a Coal-city, calme absolu, temperature douce, ni pluie ni
vent. Rien n'y transpirait de la lutte des elements du dehors. Aussi,
un certain nombre de promeneurs de Stirling et des environs etaient-ils
venus chercher un peu de fraicheur dans les profondeurs de la houillere.
Les disques electriques jetaient un eclat qu'eut certainement envie le
soleil britannique, plus embrume qu'il ne convient a un soleil des
dimanches.
Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours de visiteurs a son
camarade Harry. Mais celui-ci ne semblait preter a ses paroles qu'une
mediocre attention.
<< Regarde donc, Harry ! s'ecriait Jack Ryan. Quel empressement a venir
nous voir. ! Allons, mon camarade ! Chasse un peu tes idees tristes
pour mieux faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais a penser,
a tous ces gens du dessus, que l'on peut envier leur sort !
-- Jack, repondit Harry, ne t'occupe pas de moi ! Tu es gai pour deux,
et cela suffit !
-- Que le vieux Nick m'emporte ! riposta Jack Ryan, si ta melancolie ne
finit pas par deteindre sur moi ! Mes yeux se rembrunissent, mes levres
se resserrent, le rire me reste au fond du gosier, la memoire des
chansons m'abandonne ! voyons, Harry, qu'as-tu ?
-- Tu le sais, Jack.
-- Toujours cette pensee ?...
-- Toujours.
-- Ah ! mon pauvre Harry ! repondit Jack Ryan en haussant les epaules,
si, comme moi, tu mettais tout cela sur le compte des lutins de la
mine, tu aurais l'esprit plus tranquille !
-- Tu sais bien, Jack, que les lutins n'existent que dans ton
imagination, et que, depuis la reprise des travaux, on n'en a pas revu
un seul dans la Nouvelle-Aberfoyle.
-- Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent plus, il me
semble que ceux auxquels tu veux rapporter toutes ces choses
extraordinaires ne se montrent pas davantage !
-- Je les retrouverai, Jack !
-- Ah ! Harry ! Harry ! Les genies de la Nouvelle-Aberfoyle ne sont pas
faciles a surprendre !
-- Je les retrouverai, tes pretendus genies ! reprit Harry avec
l'accent de la plus energique conviction.
-- Ainsi, tu pretends punir ?...
-- Punir et recompenser, Jack. Si une main nous a emprisonnes dans
cette galerie, je n'oublie pas qu'une autre main nous a secourus ! Non
! je ne l'oublie pas !
-- Eh ! Harry ! repondit Jack Ryan, es-tu bien sur que ces deux
mains-la n'appartiennent pas au meme corps ?
-- Pourquoi, Jack ? D'ou peut te venir cette idee ?
-- Dame... tu sais... Harry ! Ces etres, qui vivent dans les abimes...
ne sont pas faits comme nous !
-- Ils sont faits comme nous, Jack !
-- Eh non ! Harry... non... D'ailleurs, ne peut-on supposer que quelque
fou est parvenu a s'introduire...
-- Un fou ! repondit Harry ! Un fou qui aurait une telle suite dans les
idees ! Un fou, ce malfaiteur qui, depuis le jour ou il a rompu les
echelles du puits Yarow, n'a cesse de nous faire du mal !
-- Mais il n'en fait plus, Harry. Depuis trois ans, aucun acte
malveillant n'a ete renouvele ni contre toi, ni contre les tiens !
-- Il n'importe, Jack, repondit Harry. J'ai le pressentiment que cet
etre mauvais, quel qu'il soit, n'a pas renonce a ses projets. Sur quoi
je me fonde pour te parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack,
dans l'interet de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il est
et d'ou il vient.
-- Dans l'interet de la nouvelle exploitation ?... demanda Jack Ryan,
assez etonne.
-- Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m'abuse, mais je vois dans
toute cette affaire un interet contraire au notre. J'y ai souvent
songe, et je ne crois pas me tromper. Rappelle-toi la serie de ces
faits inexplicables, qui s'enchainent logiquement l'un a l'autre. Cette
lettre anonyme, contradictoire de celle de mon pere, prouve, tout
d'abord, qu'un homme a eu connaissance de nos projets et qu'il a voulu
en empecher l'accomplissement. M. Starr vient nous rendre visite a la
fosse Dochart. A peine l'y ai-je introduit, qu'une enorme pierre est
lancee sur nous, et que toute communication est aussitot interrompue
par la rupture des echelles du puits Yarow. Notre exploration commence.
Une experience, qui doit reveler l'existence du nouveau gisement, est
alors rendue impossible par l'obturation des fissures du schiste.
Neanmoins, la constatation s'opere, le filon est trouve. Nous revenons
sur nos pas. Un grand souffle se produit dans l'air. Notre lampe est
brisee. L'obscurite se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant,
a suivre la sombre galerie... Plus d'issue pour en sortir. L'orifice
etait bouche. Nous etions sequestres. Eh bien, Jack, ne vois-tu pas
dans tout cela une pensee criminelle ? Oui ! un etre, insaisissable
jusqu'ici, mais non pas surnaturel, comme tu persistes a le croire,
etait cache dans la houillere. Dans un interet que je ne puis
comprendre, il cherchait a nous en interdire l'acces. Il y etait !...
Un pressentiment me dit qu'il y est encore, et qui sait s'il ne prepare
pas quelque coup terrible ! -- Eh bien, Jack, dusse-je y risquer ma
vie, je le decouvrirai ! >>
Harry avait parle avec une conviction qui ebranla serieusement son
camarade.
Jack Ryan sentait bien qu'Harry avait raison, -- au moins pour le
passe. Que ces faits extraordinaires eussent une cause naturelle ou
surnaturelle, ils n'en etaient pas moins patents.
Cependant, le brave garcon ne renoncait pas a sa maniere d'expliquer
ces evenements. Mais, comprenant qu'Harry n'admettrait jamais
l'intervention d'un genie mysterieux, il se rabattit sur l'incident qui
semblait inconciliable avec le sentiment de malveillance dirigee contre
la famille Ford.
<< Eh bien, Harry, dit-il, si je suis oblige de te donner raison sur un
certain nombre de points, ne penseras-tu pas avec moi que quelque
bienfaisant brawnie, en vous apportant le pain et l'eau, a pu vous
sauver de...
-- Jack, repondit Harry en l'interrompant, l'etre secourable dont tu
veux faire un etre surnaturel existe aussi reellement que le malfaiteur
en question, et, tous deux, je les chercherai jusque dans les plus
lointaines profondeurs de la houillere.
-- Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes recherches ? demanda
Jack Ryan.
-- Peut-etre, repondit Harry. Ecoute-moi bien. A cinq milles dans
l'ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la portion du massif qui
supporte le Lomond, il existe un puits naturel qui s'enfonce
perpendiculairement dans les entrailles memes du gisement. Il y a huit
jours, j'ai voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma sonde
descendait, alors que j'etais penche sur l'orifice de ce puits, il m'a
semble que l'air s'agitait a l'interieur, comme s'il eut ete battu de
grands coups d'ailes.
-- C'etait quelque oiseau egare dans les galeries inferieures de la
houillere, repondit Jack.
-- Ce n'est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin meme, je suis
retourne a ce puits, et la, pretant l'oreille, j'ai cru surprendre
comme une sorte de gemissement...
-- Un gemissement ! s'ecria Jack. Tu t'es trompe, Harry ! C'est une
poussee d'air.., a moins qu'un lutin...
-- Demain, Jack, reprit Harry, je saurai a quoi m'en tenir.
-- Demain ? repondit Jack en regardant son camarade.
-- Oui ! Demain, je descendrai dans cet abime.
-- Harry, c'est tenter Dieu, cela !
-- Non, Jack, car j'implorerai son aide pour y descendre. Demain, nous
nous rendrons tous deux a ce puits avec quelques-uns de nos camarades.
Une longue corde, a laquelle je m'attacherai, vous permettra de me
descendre et de me retirer a un signal convenu. -- Je puis compter sur
toi, Jack ?
-- Harry, repondit Jack Ryan en hochant la tete, je ferai ce que tu me
demandes, et cependant, je te le repete, tu as tort.
-- Mieux vaut avoir tort de faire que remords de n'avoir pas fait, dit
Harry d'un ton decide. Donc, demain matin, a six heures, et silence !
Adieu, Jack ! >>
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