Les Indes Noires by Jules Verne
J >>
Jules Verne >> Les Indes Noires
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 | 9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14
Et, pour ne pas continuer une conversation dans laquelle Jack Ryan eut
encore essaye de combattre ses projets, Harry quitta brusquement son
camarade et rentra au cottage.
Il faut, cependant, convenir que les apprehensions de Jack n'etaient
point exagerees. Si quelque ennemi personnel menacait Harry, s'il se
trouvait au fond de ce puits ou le jeune mineur allait le chercher,
Harry s'exposait. Cependant, quelle vraisemblance d'admettre qu'il en
fut ainsi ?
<< Et, au surplus, repetait Jack Ryan, pourquoi se donner tant de mal
pour expliquer une serie de faits, qui s'expliquaient si aisement par
une intervention surnaturelle des genies de la mine ? >>
Quoi qu'il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois mineurs de sa
brigade arrivaient en compagnie d'Harry a l'orifice du puits suspect.
Harry n'avait rien dit de son projet, ni a James Starr, ni au vieil
overman. De son cote, Jack Ryan avait ete assez discret pour ne point
parler. Les autres mineurs, en les voyant partir, avaient pense qu'il
ne s'agissait la que d'une simple exploration du gisement suivant sa
coupe verticale.
Harry s'etait muni d'une longue corde, mesurant deux cents pieds. Cette
corde n'etait pas grosse, mais elle etait solide. Harry ne devant ni
descendre ni remonter a la force des poignets, il suffisait que la
corde fut assez forte pour supporter son poids. C'etait a ses
compagnons qu'incomberait la tache de le laisser glisser dans le
gouffre, a eux de l'en retirer. Une secousse, imprimee a la corde,
servirait de signal entre eux et lui.
Le puits etait assez large, ayant douze pieds de diametre a son
orifice. Une poutre fut placee en travers, comme un pont, de maniere
que la corde, en glissant a sa surface, put se maintenir dans l'axe du
puits. Precaution indispensable a prendre pour qu'Harry ne fut pas
heurte, pendant la descente, aux parois laterales.
Harry etait pret.
<< Tu persistes dans ton projet d'explorer cet abime ? lui demanda Jack
Ryan a voix basse.
-- Oui, Jack >>, repondit Harry.
La corde fut d'abord attachee autour des reins d'Harry, puis sous ses
aisselles, afin que son corps ne put basculer.
Ainsi maintenu, Harry etait libre de ses deux mains. A sa ceinture, il
suspendit une lampe de surete, a son cote, un de ces larges couteaux
ecossais qui sont engaines dans un fourreau de cuir.
Harry s'avanca jusqu'au milieu de la poutre, autour de laquelle la
corde fut passee.
Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s'enfonca lentement dans
le puits. Comme la corde subissait un leger mouvement de rotation, la
lueur de sa lampe se portait successivement sur chaque point des
parois, et Harry put les examiner avec soin.
Ces parois etaient faites de schiste houiller. Elles etaient assez
lisses pour qu'il fut impossible de se hisser a leur surface.
Harry calcula qu'il descendait avec une vitesse moderee, environ un
pied par seconde. Il avait donc possibilite de bien voir, facilite de
se tenir pret a tout evenement.
Au bout de deux minutes, c'est-a-dire a une profondeur de cent vingt
pieds a peu pres, la descente s'etait operee sans incident. Il
n'existait aucune galerie laterale dans la paroi du puits, lequel
s'etranglait peu a peu, en forme d'entonnoir. Mais Harry commencait a
sentir un air plus frais, qui venait d'en bas, -- d'ou il conclut que
l'extremite inferieure du puits communiquait avec quelque boyau de
l'etage inferieur de la crypte.
La corde glissait toujours. L'obscurite etait absolue. Le silence,
absolu aussi. Si un etre vivant, quel qu'il fut, avait cherche refuge
dans ce mysterieux et profond abime, ou il n'y etait pas alors, ou
aucun mouvement ne trahissait sa presence.
Harry, plus defiant a mesure qu'il descendait, avait tire le couteau de
sa gaine, et il le tenait de sa main droite.
A une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry sentit qu'il avait
atteint le sol inferieur, car la corde mollit et ne se deroula plus.
Harry respira un instant. Une des craintes qu'il avait pu concevoir ne
s'etait pas realisee, c'est-a-dire que, pendant sa descente, la corde
ne fut coupee au-dessus de lui. Il n'avait, d'ailleurs, remarque aucune
anfractuosite dans les parois qui put receler un etre quelconque.
L'extremite inferieure du puits etait fort retrecie.
Harry, detachant la lampe de sa ceinture, la promena sur le sol. Il ne
s'etait pas trompe dans ses conjectures.
Un etroit boyau s'enfoncait lateralement dans l'etage inferieur du
gisement. Il eut fallu se courber pour y penetrer, et se trainer sur
les mains pour le suivre.
Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait cette galerie, et si
elle aboutissait a quelque abime.
Il se coucha sur le sol et commenca a ramper. Mais un obstacle l'arreta
presque aussitot.
Il crut sentir au toucher que cet obstacle etait un corps qui obstruait
le passage.
Harry recula, d'abord, par un vif sentiment de repulsion, puis il
revint.
Ses sens ne l'avaient pas trompe. Ce qui l'avait arrete, c'etait, en
effet, un corps. Il le saisit, et se rendit compte que, glace aux
extremites, il n'etait pas encore refroidi tout a fait.
L'attirer a soi, le ramener au fond du puits, projeter sur lui la
lumiere de la lampe, ce fut fait en moins de temps qu'il ne faut a le
dire.
<< Un enfant ! >> s'ecria Harry.
L'enfant, retrouve au fond de cet abime, respirait encore, mais son
souffle etait si faible qu'Harry put croire qu'il allait cesser. Il
fallait donc, sans perdre un instant, ramener cette pauvre petite
creature a l'orifice du puits, et la conduire au cottage, ou Madge lui
prodiguerait ses soins.
Harry, oubliant toute autre preoccupation, rajusta la corde a sa
ceinture, y attacha sa lampe, prit l'enfant qu'il soutint de son bras
gauche contre sa poitrine, et, gardant son bras droit libre et arme, il
fit le signal convenu, afin que la corde fut halee doucement.
La corde se tendit, et la remontee commenca a s'operer regulierement.
Harry regardait autour de lui avec un redoublement d'attention. Il
n'etait plus seul expose, maintenant.
Tout alla bien pendant les premieres minutes de l'ascension, aucun
incident ne semblait devoir survenir, lorsque Harry crut entendre un
souffle puissant qui deplacait les couches d'air dans les profondeurs
du puits. Il regarda au-dessous de lui et apercut, dans la penombre,
une masse, qui, s'elevant peu a peu, le frola en passant.
C'etait un enorme oiseau, dont il ne put reconnaitre l'espece, et qui
montait a grands coups d'ailes.
Le monstrueux volatile s'arreta, plana un instant, puis fondit sur
Harry avec un acharnement feroce.
Harry n'avait que son bras droit dont il put faire usage pour parer les
coups du formidable bec de l'animal.
Harry se defendit donc, tout en protegeant l'enfant du mieux qu'il put.
Mais ce n'etait pas a l'enfant, c'etait a lui que l'oiseau s'attaquait.
Gene par la rotation de la corde, il ne parvenait pas a le frapper
mortellement.
La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force de ses poumons,
esperant que ses cris seraient entendus d'en haut.
C'est ce qui arriva, car la corde fut aussitot halee plus vite.
Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds a franchir.
L'oiseau se jeta plus violemment alors sur Harry. Celui-ci, d'un coup
de son couteau, le blessa a l'aile; l'oiseau, poussant un cri rauque,
disparut dans les profondeurs du puits.
Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant son couteau pour
frapper l'oiseau, avait entame la corde, dont un toron etait maintenant
coupe.
Les cheveux d'Harry se dresserent sur sa tete.
La corde cedait peu a peu, a plus de cent pieds au-dessus du fond de
l'abime !...
Harry poussa un cri desespere.
Un second toron manqua sous le double fardeau que supportait la corde a
demi tranchee.
Harry lacha son couteau, et, par un effort surhumain, au moment ou la
corde allait se rompre, il parvint a la saisir de la main droite
au-dessus de la section. Mais, bien que son poignet fut de fer, il
sentit la corde glisser peu a peu entre ses doigts.
Il aurait pu ressaisir cette corde a deux mains, en sacrifiant l'enfant
qu'il soutenait d'un bras... Il n'y voulut meme pas penser.
Cependant, Jack Ryan et ses compagnons, surexcites par les cris
d'Harry, halaient plus vivement.
Harry crut qu'il ne pourrait tenir bon jusqu'a ce qu'il fut remonte a
l'orifice du puits. Sa face s'injecta. Il ferma un instant les yeux,
s'attendant a tomber dans l'abime, puis il les rouvrit...
Mais, au moment ou il allait lacher la corde, qu'il ne tenait plus que
par son extremite, il fut saisi et depose sur le sol avec l'enfant.
La reaction se fit alors, et Harry tomba sans connaissance entre les
bras de ses camarades.
XV
Nell au cottage
Deux heures apres, Harry, qui n'avait pas aussitot recouvre ses sens,
et l'enfant, dont la faiblesse etait extreme, arrivaient au cottage
avec l'aide de Jack Ryan et de ses compagnons.
La, le recit de ces evenements fut fait au vieil overman, et Madge
prodigua ses soins a la pauvre creature, que son fils venait de sauver.
Harry avait cru retirer un enfant de l'abime... C'etait une jeune fille
de quinze a seize ans, au plus. Son regard vague et plein d'etonnement,
sa figure maigre, allongee par la souffrance, son teint de blonde que
la lumiere ne semblait avoir jamais baigne, sa taille frele et petite,
tout en faisait un etre a la fois bizarre et charmant. Jack Ryan, avec
quelque raison, la compara a un farfadet d'aspect un peu surnaturel.
Etait-ce du aux circonstances particulieres, au milieu exceptionnel
dans lequel cette jeune fille avait peut-etre vecu jusqu'alors, mais
elle paraissait n'appartenir qu'a demi a l'humanite. Sa physionomie
etait etrange. Ses yeux, que l'eclat des lampes du cottage semblait
fatiguer, regardaient confusement, comme si tout eut ete nouveau pour
eux.
A cet etre singulier, alors depose sur le lit de Madge et qui revint a
la vie comme s'il sortait d'un long sommeil, la vieille Ecossaise
adressa d'abord la parole :
<< Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle.
-- Nell, repondit la jeune fille.
-- Nell, reprit Madge, souffres-tu ?
-- J'ai faim, repondit Nell. Je n'ai pas mange depuis... depuis... >>
A ce peu de mots qu'elle venait de prononcer, on sentait que Nell
n'etait pas habituee a parler. La langue dont elle se servait etait ce
vieux gaelique, dont Simon Ford et les siens faisaient souvent usage.
Sur la reponse de la jeune fille, Madge lui apporta aussitot quelques
aliments. Nell se mourait de faim. Depuis quand etait elle au fond de
ce puits ? on ne pouvait le dire.
<< Combien de jours as-tu passes la-bas, ma fille ? >> demanda Madge.
Nell ne repondit pas. Elle ne semblait pas comprendre la question qui
lui etait faite.
<< Depuis combien de jours ?... reprit Madge.
-- Jours ?... >> repondit Nell, pour qui ce mot semblait etre depourvu
de toute signification.
Puis, elle secoua la tete comme une personne qui ne comprend pas ce
qu'on lui demande.
Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour lui donner toute
confiance :.
<< Quel age as-tu, ma fille ? >> demanda-t-elle, en lui faisant de bons
yeux, bien rassurants.
Meme signe negatif de Nell.
<< Oui, oui, reprit Madge, combien d'annees ?
-- Annees ?... >> repondit Nell.
Et ce mot, pas plus que le mot << jour >>, ne parut avoir de
signification pour la jeune fille.
Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la regardaient avec un
double sentiment de pitie et de sympathie. L'etat de ce pauvre etre,
vetu d'une miserable cotte de grosse etoffe, etait bien fait pour les
impressionner.
Harry, plus que tout autre, se sentait irresistiblement attire par
l'etrangete meme de Nell.
Il s'approcha alors. Il prit dans sa main la main que Madge venait
d'abandonner. Il regarda bien en face Nell, dont les levres ebaucherent
une sorte de sourire, et il lui dit :
<< Nell... la-bas.., dans la houillere... etais-tu seule ?
-- Seule ! seule ! >> s'ecria la jeune fille en se redressant.
Sa physionomie decelait alors l'epouvante. Ses yeux, qui s'etaient
adoucis sous le regard du jeune homme, redevinrent sauvages.
<< Seule ! seule ! >> repeta-t-elle, et elle retomba sur le lit de Madge,
comme si les forces lui eussent manque tout a fait.
<< Cette pauvre enfant est encore trop faible pour nous repondre, dit
Madge, apres avoir recouche la jeune fille. Quelques heures de repos,
un peu de bonne nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon !
viens, Harry ! venez tous, mes amis, et laissons faire le sommeil ! >>
Sur le conseil de Madge, Nell fut laissee seule, et on put s'assurer,
un instant apres, qu'elle dormait profondement.
Cet evenement n'alla pas sans faire grand bruit, non seulement dans la
houillere, mais aussi dans le comte de Stirling, et, peu apres, dans
tout le Royaume-Uni. Le renom d'etrangete de Nell s'en accrut. On
aurait trouve une jeune fille enfermee dans la roche schisteuse, comme
un de ces etres antediluviens qu'un coup de pic delivre de leur gangue
de pierre, que l'affaire n'eut pas eu plus d'eclat.
Sans le savoir, Nell devint fort a la mode. Les gens superstitieux
trouverent la un nouveau texte a leurs recits legendaires. Ils
pensaient volontiers que Nell etait le genie de la Nouvelle Aberfoyle,
et lorsque Jack Ryan le disait a son camarade Harry :
<< Soit, repondait le jeune homme, pour conclure, soit, Jack ! Mais, en
tout cas, c'est le bon genie ! C'est celui qui nous a secourus, qui
nous a apporte le pain et l'eau, lorsque nous etions emprisonnes dans
la houillere ! Ce ne peut etre que lui ! Quant au mauvais genie, s'il
est reste dans la mine, il faudra bien que nous le decouvrions un jour
! >>
On le pense bien, l'ingenieur James Starr avait ete informe tout
d'abord de ce qui s'etait passe.
La jeune fille, ayant recouvre ses forces des le lendemain de son
entree au cottage, fut interrogee par lui avec la plus grande
sollicitude. Elle lui parut ignorer la plupart des choses de la vie.
Cependant, elle etait intelligente, on le reconnut bientot, mais
certaines notions elementaires lui manquaient : celle du temps, entre
autres. On voyait qu'elle n'avait ete habituee a diviser le temps ni
par heures, ni par jours, et que ces mots memes lui etaient inconnus.
En outre, ses yeux, accoutumes a la nuit, se faisaient difficilement a
l'eclat des disques electriques; mais, dans l'obscurite, son regard
possedait une extraordinaire acuite, et sa pupille, largement dilatee,
lui permettait de voir au milieu des plus profondes tenebres. Il fut
aussi constant que son cerveau n'avait jamais recu les impressions du
monde exterieur, que nul autre horizon que celui de la houillere ne
s'etait developpe a ses yeux, que l'humanite tout entiere avait tenu
pour elle dans cette sombre crypte. Savait-elle, cette pauvre fille,
qu'il y eut un soleil et des etoiles, des villes et des campagnes, un
univers dans lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter
jusqu'au moment ou certains mots qu'elle ignorait encore prendraient
dans son esprit une signification precise.
Quant a la question de savoir si Nell vivait seule dans les profondeurs
de la Nouvelle-Aberfoyle, James Starr dut renoncer a la resoudre. En
effet, toute allusion a ce sujet jetait l'epouvante dans cette etrange
nature. Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas repondre; mais,
certainement, il existait la quelque secret qu'elle eut pu devoiler.
<< Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner la ou tu etais ? >> lui
avait demande James Starr.
A la premiere de ces deux questions : << Oh oui ! >> avait dit la jeune
fille. A la seconde, elle n'avait repondu que par un cri de terreur,
mais rien de plus.
Devant ce silence obstine, James Starr, et avec lui Simon et Harry
Ford, ne laissaient pas d'eprouver une certaine apprehension. Ils ne
pouvaient oublier les faits inexplicables qui avaient accompagne la
decouverte de la houillere. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel
incident ne se fut produit, ils s'attendaient toujours a quelque
nouvelle agression de la part de leur invisible ennemi. Aussi
voulurent-ils explorer le puits mysterieux. Ils le firent donc, bien
armes et bien accompagnes. Mais ils n'y trouverent aucune trace
suspecte. Le puits communiquait avec les etages inferieurs de la
crypte, creuses dans la couche carbonifere.
James Starr, Simon et Harry causaient souvent de ces choses. Si un ou
plusieurs etres malfaisants etaient caches dans la houillere, s'ils
preparaient quelques embuches, Nell aurait pu le dire peut-etre, mais
elle ne parlait pas. La moindre allusion au passe de la jeune fille
provoquait des crises, et il parut bon de ne point insister. Avec le
temps, son secret lui echapperait sans doute.
Quinze jours apres son arrivee au cottage, Nell etait l'aide la plus
intelligente et la plus zelee de la vieille Madge. Evidemment, ne plus
jamais quitter cette maison ou elle avait ete si charitablement
accueillie, cela lui semblait tout naturel, et peut-etre meme ne
s'imaginait-elle pas que desormais elle put vivre ailleurs. La famille
Ford lui suffisait, et il va sans dire que, dans la pensee de ces
braves gens, du moment que Nell etait entree au cottage, elle etait
devenue leur enfant d'adoption.
Nell etait charmante, en verite. Sa nouvelle existence l'embellissait.
C'etaient sans doute les premiers jours heureux de sa vie. Elle se
sentait pleine de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait.
Madge s'etait pris pour Nell d'une sympathie toute maternelle. Le vieil
overman en raffola bientot a son tour. Tous l'aimaient, d'ailleurs.
L'ami Jack Ryan ne regrettait qu'une chose : c'etait de ne pas l'avoir
sauvee lui-meme. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et Nell,
qui n'avait jamais entendu chanter, trouvait cela fort beau; mais on
eut pu voir que la jeune fille preferait aux chansons de Jack Ryan les
entretiens plus serieux d'Harry, qui, peu a peu, lui apprit ce qu'elle
ignorait encore des choses du monde exterieur.
Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa forme naturelle,
Jack Ryan s'etait vu force de convenir que sa croyance aux lutins
faiblissait dans une certaine mesure. En outre, deux mois apres, sa
credulite recut un nouveau coup.
En effet, vers cette epoque, Harry fit une decouverte assez inattendue,
mais qui expliquait en partie l'apparition des Dames de feu dans les
ruines du chateau de Dundonald, a Irvine.
Un jour, apres une longue exploration de la partie sud de la houillere
-- exploration qui avait dure plusieurs jours a travers les dernieres
galeries de cette enorme substruction --, Harry avait peniblement gravi
une etroite galerie, evidee dans un ecartement de la roche schisteuse.
Tout a coup, il fut tres surpris de se trouver en plein air. La
galerie, apres avoir remonte obliquement vers la surface du sol,
aboutissait precisement aux ruines de Dundonald Castle. Il y existait
donc une communication secrete entre la Nouvelle-Aberfoyle et la
colline que couronnait le vieux chateau. L'orifice superieur de cette
galerie eut ete impossible a decouvrir exterieurement, tant il etait
obstrue de pierres et de broussailles. Aussi, lors de l'enquete, les
magistrats n'avaient-ils pu y penetrer.
Quelques jours apres, James Starr, conduit par Harry, vint reconnaitre
lui-meme cette disposition naturelle du gisement houiller.
<< Voila, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux de la mine.
Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames de feu !
-- Je ne crois pas, monsieur Starr, repondit Harry, que nous ayons lieu
de nous en feliciter ! Leurs remplacants ne valent pas mieux et peuvent
etre pires, assurement !
-- En effet, Harry, reprit l'ingenieur, mais qu'y faire ? Evidemment,
les etres quelconques qui se cachent dans la mine, communiquent par
cette galerie avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la
torche a la main, pendant cette nuit de tourmente, ont attire le Motala
a la cote, et, comme les anciens pilleurs d'epaves, ils en eussent vole
les debris, si Jack Ryan et ses compagnons ne se fussent pas trouves la
! Quoi qu'il en soit, enfin, tout s'explique. Voila l'orifice du
repaire ! Quant a ceux qui l'habitaient, l'habitent-ils encore ?
-- Oui, puisque Nell tremble, lorsqu'on lui en parle ! repondit Harry
avec conviction. Oui, puisque Nell ne veut pas ou n'ose pas en parler !
>> Harry devait avoir raison. Si les mysterieux hotes de la houillere
l'eussent abandonnee, ou s'ils etaient morts, quelle raison aurait eue
la jeune fille de garder le silence ?
Cependant, James Starr tenait absolument a penetrer ce secret. Il
pressentait que l'avenir de la nouvelle exploitation pouvait en
dependre. On prit donc de nouveau les plus severes precautions. Les
magistrats furent prevenus. Des agents occuperent secretement les
ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-meme se cacha, pendant plusieurs
nuits, au milieu des broussailles qui herissaient la colline. Peine
inutile. On ne decouvrit rien. Nul etre humain n'apparut a travers
l'orifice.
On en arriva bientot a cette conclusion, que les malfaiteurs avaient du
definitivement quitter la Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant a Nell, ils
la croyaient morte au fond de ce puits ou ils l'avaient abandonnee.
Avant l'exploitation, la houillere pouvait leur offrir un refuge
assure, a l'abri de toute perquisition. Mais, depuis, les circonstances
n'etaient plus les memes. Le gite devenait difficile a cacher. On
aurait donc du raisonnablement esperer qu'il n'y avait plus rien a
craindre pour l'avenir. Cependant, James Starr n'etait pas absolument
rassure. Harry, non plus, ne pouvait se rendre, et il repetait souvent :
<< Nell a ete evidemment melee a tout ce mystere. Si elle n'avait plus
rien a redouter, pourquoi garderait-elle le silence ? On ne peut douter
qu'elle soit heureuse d'etre avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle
adore ma mere ! Si elle se tait sur son passe, sur ce qui pourrait nous
rassurer pour l'avenir, c'est donc que quelque terrible secret, que sa
conscience lui interdit de devoiler, pese sur elle ! Peut-etre aussi,
dans notre interet plus que dans le sien, croit-elle devoir se
renfermer dans cet inexplicable mutisme ! >>
C'est par suite de ces diverses considerations que, d'un accord commun,
il avait ete convenu qu'on ecarterait de la conversation tout ce qui
pouvait rappeler son passe a la jeune fille.
Un jour, cependant, Harry fut amene a faire connaitre a Nell ce que
James Starr, son pere, sa mere et lui-meme croyaient devoir a son
intervention.
C'etait jour de fete. Les bras chomaient aussi bien a la surface du
comte de Stirling que dans le domaine souterrain. On s'y promenait un
peu partout. Des chants retentissaient, en vingt endroits, sous les
voutes sonores de la Nouvelle-Aberfoyle.
Harry et Nell avaient quitte le cottage et suivaient a pas lents la
rive gauche du lac Malcolm. La, les eclats electriques se projetaient
avec moins de violence, et leurs faisceaux se brisaient capricieusement
aux angles de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le dome.
Cette penombre convenait mieux aux yeux de Nell, qui ne se faisaient
que tres difficilement a la lumiere.
Apres une heure de marche, Harry et sa compagne s'arreterent en face de
la chapelle de Saint-Gilles, sur une sorte de terrasse naturelle, qui
dominait les eaux du lac.
<< Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitues au jour, dit Harry, et
certainement, ils ne pourraient supporter l'eclat du soleil.
-- Non, sans doute, repondit la jeune fille, si le soleil est tel que
tu me l'as depeint, Harry.
-- Nell, reprit Harry, en te parlant, je n'ai pu te donner une juste
idee de sa splendeur ni des beautes de cet univers que tes regards
n'ont jamais observe. -- Mais, dis-moi, se peut-il que depuis le jour
ou tu es nee dans les profondeurs de la houillere, se peut-il que tu ne
sois jamais remontee a la surface du sol ?
-- Jamais, Harry, repondit Nell, et je ne pense pas que, meme petite,
ni un pere ni une mere m'y aient jamais portee. J'aurais certainement
garde quelque souvenir du dehors !
-- Je le crois, repondit Harry. D'ailleurs, a cette epoque, Nell, bien
d'autres que toi ne quittaient jamais la mine. Les communications avec
l'exterieur etaient difficiles, et j'ai connu plus d'un jeune garcon ou
d'une jeune fille, qui, a ton age, ignoraient encore tout ce que tu
ignores des choses de la-haut ! Mais maintenant, en quelques minutes,
le railway du grand tunnel nous transporte a la surface du comte. J'ai
donc hate, Nell, de t'entendre me dire : << viens, Harry, mes yeux
peuvent supporter la lumiere du jour, et je veux voir le soleil ! Je
veux voir l'œuvre de Dieu ! >>
-- Je te le dirai, Harry, repondit la jeune fille, avant peu, je
l'espere. J'irai admirer avec toi ce monde exterieur, et cependant...
-- Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry. Aurais-tu quelque
regret d'avoir abandonne le sombre abime dans lequel tu as vecu pendant
les premieres annees de ta vie, et dont nous t'avons retiree presque
morte ?
-- Non, Harry, repondit Nell. Je pensais seulement que les tenebres
sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitues a
leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait a
suivre dans leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s'entrecroisent
devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il existe, au
fond de la houillere, des trous noirs, pleins de vagues lumieres. Et
puis, on entend des bruits qui vous parlent ! vois-tu, Harry, il faut
avoir vecu la pour comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis
t'exprimer !
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 | 9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14