Robur le Conquerant by Jules Verne
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Jules Verne >> Robur le Conquerant
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15 This eBook was produced by Norm Wolcott.
Robur-le-Conquerant: Jules Verne
LES VOYAGES EXTRAORDDINAIRES
COURONNES PAR L'ACADEMIE FRANCAISE
ROBUR-LE-CONQUERANT
PAR
JULES VERNE
45 DESSINS PAR BENETT
BIBLIOTHEQUE
D'EDUCATION ET DE RECREATION
J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
PARIS
1886
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TABLE DE MATIERES
I. OU LE MONDE SAVANT ET LE MONDE IGNORANT SONT AUSSI
EMBARRASSES L'UN OU L'AUTRE.
II. DANS LEQUEL LES MEMBRES DU WELDON-INSTITUTE SE DISPUTENT
SANS PARVENIR A SE METTRE D'ACCORD.
III. DANS LEQUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N'A PAS BESOIN D'ETRE
PRESENTE, CAR IL SE PRESENTE LUI-MEME.
IV. DANS LEQUEL, A PROPOS DU VALET FRYCOLLIN, L'AUTEUR
ESSAIE DE REHABILITER LA LUNE.
V. DANS LEQUEL UNE SUSPENSION D'HOSTILITES EST CONSENTIE
ENTRE LE PRESIDENT ET LE SECRETAIRE DU WELDON-INSTITUTE.
VI. LES INGENIEURS, LES MECANICIENS ET AUTRES SAVANTS
FERAIENT PEUT-ETRE BIEN DE PASSER.
VII. DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS REFUSENT ENCORE
DE SE LAISSER CONVAINCRE.
VIII. OU L'ON VERRA QUE ROBUR SE DECIDE A REPONDRE A
L'IMPORTANTE QUESTION QUI LUI EST POSEE.
IX. DANS LEQUEL L'<< ALBATROS >> FRANCHIT PRES DE DIX MILLE
KILOMETRES, QUI SE TERMINENT PAR UN BOND PRODIGIEUX.
X. DANS LEQUEL ON VERRA COMMENT ET POURQUOI LE VALET
FRYCOLLIN FUT MIS A LA REMORQUE.
XI. DANS LEQUEL LA COLERE DE UNCLE PRUDENT CROIT COMME LE
CARRE DE LA VITESSE.
XII. DANS LEQUEL L'INGENIEUR ROBUR AGIT COMME S'IL VOULAIT
CONCOURIR POUR UN DES PRIX MONTHYON.
XIII. DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS TRAVERSENT TOUT
UN OCEAN, SANS AVOIR LE MAL DE MER.
XIV. DANS LEQUEL L'<< ALBATROS >> FAIT CE QU'ON NE POURRA
PEUT-ETRE JAMAIS FAIRE.
XV. DANS LEQUEL IL SE PASSE DES CHOSES QUI MERITENT VRAIMENT
LA PEINE D'ETRE RACONTEES.
XVI. QUI LAISSERA LE LECTEUR DANS UNE INDECISION PEUT-ETRE
REGRETTABLE.
XVII. DANS LEQUEL ON REVIENT A DEUX MOIS EN ARRIERE ET OU L'ON
SAUTE A NEUF MOIS EN AVANT.
XVIII. QUI TERMINE CETTE VERIDIQUE HISTOIRE DE L'<< ALBATROS >>
SANS LA TERMINER.
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ROBUR-LE-CONQUERANT
I
Ou le monde savant et le monde ignorant sont aussi embarrasses l'un
ou l'autre.
<< Pan !... Pan !... >>
Les deux coups de pistolet partirent presque en meme temps. Une
vache, qui paissait a cinquante pas de la, recut une des balles dans
l'echine. Elle n'etait pour rien dans l'affaire, cependant.
Ni l'un ni l'autre des deux adversaires n'avait ete touche.
Quels etaient ces deux gentlemen? On ne sait, et, cependant, c'eut
ete la, sans doute, l'occasion de faire parvenir leurs noms a la
posterite. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plus age etait
Anglais, le plus jeune Americain. Quant a indiquer en quel endroit
l'inoffensif ruminant venait de paitre sa derniere touffe d'herbe,
rien de plus facile. C'etait sur la rive droite du Niagara, non loin
de ce pont suspendu qui reunit la rive americaine a la rive
canadienne, trois milles au-dessous des chutes.
L'Anglais s'avanca alors vers l'Americain :
<< Je n en soutiens pas moins que c'etait le Rule Britannia! dit-il.
- Non! le Yankee Doodle! >> repliqua l'autre.
La querelle allait recommencer, lorsque l'un des temoins - sans doute
dans l'interet du betail - s'interposa, disant :
<< Mettons que c'etait le Rule Doodle et le Yankee Britannia, et
allons dejeuner! >>
Ce compromis entre les deux chants nationaux de l'Amerique et de la
Grande-Bretagne fut adopte a la satisfaction generale. Americains et
Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s'attabler dans
l'hotel de Goat-Island - un terrain neutre entre les deux chutes.
Comme ils sont en presence des œufs bouillis et du jambon
traditionnels, du roastbeef froid, releve de pickles incendiaires, et
de flots de the a rendre jalouses les celebres cataractes, on ne les
derangera plus. Il est peu probable, d'ailleurs, qu'il soit encore
question d'eux dans cette histoire.
Qui avait raison de l'Anglais ou de l'Americain? Il eut ete difficile
de se prononcer. En tout cas, ce duel montre combien les esprits
s'etaient passionnes, non seulement dans le nouveau, mais aussi dans
l'ancien continent, a propos d'un phenomene inexplicable, qui, depuis
un mois environ, mettait toutes les cervelles a l'envers.
_Os sublime dedit cœlumque tueri,_
a dit Ovide pour le plus grand honneur de la creature humaine. En
verite, jamais on n'avait tant regarde le ciel depuis l'apparition de
l'homme sur le globe terrestre.
Or, precisement, pendant la nuit precedente, une trompette aerienne
avait lance ses notes cuivrees a travers l'espace, au-dessus de cette
portion du Canada situee entre le lac Ontario et le lac Erie. Les uns
avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia. De la
cette querelle d'Anglo-saxons qui se terminait par un dejeuner a
Goat-Island. Peut-etre, en somme, n'etait-ce ni l'un ni l'autre de
ces chants patriotiques. Mais ce qui n'etait douteux pour personne
c'est que ce son etrange avait ceci de particulier qu'il semblait
descendre du ciel sur la terre.
Fallait-il croire a quelque trompette celeste, embouchee par un ange
ou un archange?... N'etait-ce pas plutot de joyeux aeronautes qui
jouaient de ce sonore instrument, dont la Renommee fait un si bruyant
usage?
Non! Il n'y avait la ni ballon, ni aeronautes. Un phenomene
extraordinaire se produisait dans les hautes zones du ciel -
phenomene dont on ne pouvait reconnaitre la nature ni l'origine.
Aujourd'hui, il apparaissait au-dessus de l'Amerique, quarante-huit
heures apres au-dessus de l'Europe, huit jours plus tard, en Asie,
au-dessus du Celeste Empire. Decidement, si la trompette qui
signalait son passage n'etait pas celle du Jugement dernier, qu'etait
donc cette trompette?
De la, en tous pays de la terre, royaumes ou republiques, une
certaine inquietude qu'il importait de calmer. Si vous entendiez dans
votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne
chercheriez-vous pas au plus vite a reconnaitre la cause de ces
bruits, et, 51 l'enquete n'aboutissait a rien, n'abandonneriez-vous
pas votre maison pour en habiter une autre? Oui, sans doute! Mais
ici, la maison, c'etait le globe terrestre. Nul moyen de le quitter
pour la Lune, Mars, Venus, Jupiter, ou toute autre planete du systeme
solaire. Il fallait donc decouvrir ce qui se passait, non dans le
vide infini, mais dans les zones atmospheriques. En effet, pas d'air,
pas de bruit, et, comme il y avait bruit - toujours la fameuse
trompette! - c'est que le phenomene s'accomplissait au milieu de la
couche d'air, dont la densite va toujours en diminuant et qui ne
s'etend pas a plus de deux lieues autour de notre spheroide.
Naturellement, des milliers de feuilles publiques s'emparerent de la
question, la traiterent sous toutes ses formes, l'eclaircirent ou
l'obscurcirent, rapporterent des faits vrais ou faux, alarmerent ou
rassurerent leurs lecteurs, dans l'interet du tirage, - passionnerent
enfin les masses quelque peu affolees. Du coup, la politique fut par
terre, et les affaires n'en allerent pas plus mal. Mais qu'y avait-il?
On consulta les observatoires du monde entier. S'ils ne repondaient
pas, a quoi bon des observatoires? Si les astronomes, qui dedoublent
ou detriplent des etoiles a cent mille milliards de lieues, n'etaient
pas capables de reconnaitre l'origine d'un phenomene cosmique, dans
le rayon de quelques kilometres seulement, a quoi bon des astronomes?
Aussi, ce qu'il y eut de telescopes, de lunettes, de longues-vues, de
lorgnettes, de binocles, de monocles, braques vers le ciel, pendant
ces belles nuits de l'ete, ce qu'il y eut d'yeux a l'oculaire des
instruments de toutes portees et de toutes grosseurs, on ne saurait
l'evaluer. Peut-etre des centaines de mille, a tout le moins. Dix
fois, vingt fois plus qu'on ne compte d'etoiles a l'œil nu sur
la sphere celeste. Non! Jamais eclipse, observee simultanement sur
tous les points du globe, n'avait ete a pareille fete.
Les observatoires repondirent, mais insuffisamment. Chacun donna une
opinion, mais differente. De la, guerre intestine dans le monde
savant pendant les dernieres semaines d'avril et les premieres de mai.
L'observatoire de Paris se montra tres reserve. Aucune des sections
ne se prononca. Dans le service d'astronomie mathematique, on avait
dedaigne de regarder; dans celui des operations meridiennes, on
n'avait rien decouvert; dans celui des observations physiques, on
n'avait rien apercu; dans celui de la geodesie, on n'avait rien
remarque; dans celui de la meteorologie, on n'avait rien entrevu;
enfin, dans celui des calculateurs, on n'avait rien vu. Du moins
l'aveu etait franc. Meme franchise a l'observatoire de Montsouris, a
la station magnetique du parc Saint-Maur. Meme respect de la verite
au Bureau des Longitudes. Decidement, Francais veut dire franc
La province fut un peu plus affirmative. Peut-etre dans la nuit du 6
au 7 mai avait-il paru une lueur d'origine electrique, dont la duree
n'avait pas depasse vingt secondes. Au pic du Midi, cette lueur
s'etait montree entre neuf et dix heures du soir. A l'observatoire
meteorologique du Puy-de-Dome, on l'avait saisie entre une heure et
deux heures du matin; au mont Ventoux, en Provence, entre deux et
trois heures; a Nice, entre trois et quatre heures; enfin, au
Semnoz-Alpes, entre Annecy, le Bourget et le Leman, au moment ou
l'aube blanchissait le zenith.
Evidemment, il n'y avait pas a rejeter ces observations en bloc. Nul
doute que la lueur eut ete observee en divers postes - successivement
- dans le laps de quelques heures. Donc, ou elle etait produite par
plusieurs foyers, courant a travers l'atmosphere terrestre, ou, si
elle n'etait due qu'a un foyer unique, c'est que ce foyer pouvait se
mouvoir avec une vitesse qui devait atteindre bien pres de deux cents
kilometres a l'heure.
Mais, pendant le jour, avait-on jamais vu quelque chose d'anormal
dans l'air?
Jamais.
La trompette, du moins, s'etait-elle fait entendre a travers les
couches aeriennes?
Pas le moindre appel de trompette n'avait retenti entre le lever et
le coucher du soleil.
Dans le Royaume-Uni, on fut tres perplexe. Les observatoires ne
purent se mettre d'accord. Greenwich ne parvint pas a s'entendre avec
Oxford, bien que tous deux soutinssent qu'il n'y avait rien.
<< Illusion d'optique! disait l'un.
- Illusion d'acoustique! >> repondait l'autre.
Et la-dessus, ils disputerent. En tout cas, illusion.
A l'observatoire de Berlin, a celui de Vienne, la discussion menaca
d'amener des complications internationales. Mais la Russie, en la
personne du directeur de son observatoire de Poulkowa, leur prouva
qu'ils avaient raison tous deux; cela dependait du point de vue
auquel ils se mettaient pour determiner la nature du phenomene, en
theorie impossible, possible en pratique.
En Suisse, a l'observatoire de Sautis, dans le canton d'Appenzel, au
Righi, au Gabris, dans les postes du Saint-Gothard, du Saint-Bernard,
du Julier, du Simplon, de Zurich, du Somblick dans les Alpes
tyroliennes, on fit preuve d'une extreme reserve a propos d'un fait
que personne n'avait jamais pu constater - ce qui est fort
raisonnable.
Mais, en Italie, aux stations meteorologiques du Vesuve, au poste de
l'Etna, installe dans l'ancienne Casa Inglese, au Monte Cavo, les
observateurs n'hesiterent pas a admettre la materialite du phenomene,
attendu qu'ils l'avaient pu voir, un jour, sous l'aspect d'une petite
volute de vapeur, une nuit, sous l'apparence d'une etoile filante. Ce
que c'etait, d'ailleurs, ils n'en savaient absolument rien.
En verite, ce mystere commencait a fatiguer les gens de science,
tandis qu'il continuait a passionner, a effrayer meme les humbles et
les ignorants, qui ont forme, forment et formeront l'immense majorite
en ce monde, grace a l'une des plus sages lois de la nature. Les
astronomes et les meteorologistes auraient donc renonce a s'en
occuper, si, dans la nuit du 26 au 27, a l'observatoire de
Kantokeino, au Finmark, en Norvege, et dans la nuit du 28 au 29, a
celui de l'Isfjord, au Spitzberg, les Norvegiens d'une part, les
Suedois de l'autre, ne se fussent trouves d'accord sur ceci : au
milieu d'une aurore boreale avait apparu une sorte de gros oiseau, de
monstre aerien. S'il n'avait pas ete possible d'en determiner la
Structure, du moins n'etait-il pas douteux qu'il eut projete hors de
lui des corpuscules qui detonaient comme des bombes.
En Europe, on voulut bien ne pas mettre en doute cette observation
des stations du Finmark et du Spitzberg. Mais, ce qui parut le plus
phenomenal en tout cela, c'etait que des Suedois et des Norvegiens
eussent pu se mettre d'accord sur un point quelconque.
On rit de la pretendue decouverte dans tous les observatoires de
l'Amerique du Sud, au Bresil, au Perou comme a La Plata, dans ceux de
l'Australie, a Sidney, a Adelaide comme a Melbourne. Et le rire
australien est des plus communicatifs.
Bref, un seul chef de station meteorologique se montra affirmatif sur
cette question, malgre tous les sarcasmes que sa solution pouvait
faire naitre. Ce fut un Chinois, le directeur de l'observatoire de
Zi-Ka-Wey, eleve au milieu d'une vaste plaine, a moins de dix lieues
de la mer, avec un horizon immense, baigne d'air pur.
<< Il se pourrait, dit-il, que l'objet dont il s'agit fut tout
simplement un appareil aviateur, une machine volante! >>
Quelle plaisanterie!
Cependant, si les controverses furent vives dans l'Ancien Monde, on
imagine ce qu'elles durent etre en cette portion du Nouveau, dont les
Etats-Unis Occupent le plus vaste territoire.
Un Yankee, on le sait, n'y va pas par quatre chemins. Il n'en prend
qu'un, et generalement celui qui conduit droit au but. Aussi les
observatoires de la Federation americaine n'hesiterent-ils pas a se
dire leur fait. S'ils ne se jeterent pas leurs objectifs a la tete,
c'est qu'il aurait fallu les remplacer au moment ou l'on avait le
plus besoin de s'en servir.
En cette question si controversee, les observatoires de Washington
dans le district de Colombia, et celui de Cambridge dans l'Etat de
Duna, tinrent tete a celui de Darmouth-College dans le Connecticut,
et a celui d'Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujet de leur dispute ne
porta pas sur la nature du corps observe, mais sur l'instant precis
de l'observation; car tous pretendirent l'avoir apercu dans la meme
nuit, a la meme heure, a la meme minute, a la meme seconde, bien que
la trajectoire du mysterieux mobile n'occupat qu'une mediocre hauteur
au-dessus de l'horizon. Or, du Connecticut au Michigan, du Duna au
Colombia, la distance est assez grande pour que cette double
observation, faite au meme moment, put etre consideree comme
impossible.
Dudley, a Albany, dans l'Etat de New York, et West-Point, de
l'Academie militaire, donnerent tort a leurs collegues par une note
qui chiffrait l'ascension droite et la declinaison dudit corps.
Mais il fut reconnu plus tard que ces observateurs S'etaient trompes
de corps, que celui-ci etait un bolide qui n'avait fait que traverser
la moyenne couche de l'atmosphere. Donc, ce bolide ne pouvait etre
l'objet en question. D'ailleurs, comment le susdit bolide aurait-il
joue de la trompette?
Quant a cette trompette, on essaya vainement de mettre son eclatante
fanfare au rang des illusions d'acoustique. Les oreilles, en cette
occurrence, ne se trompaient pas plus que les yeux. On avait
certainement vu, on avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au
13 mai - nuit tres sombre - les observateurs de Yale-College, a
l'Ecole scientifique de Sheffield, avaient pu transcrire quelques
mesures d'une phrase musicale, en re majeur, a quatre temps, qui
donnait note pour note, rythme pour rythme, le refrain du Chant du
Depart.
<< Bon ! repondirent les loustics, c'est un orchestre francais qui
joue au milieu des couches aeriennes! >>
Mais plaisanter n'est pas repondre. C'est ce que fit remarquer
l'observatoire de Boston, fonde par l'Atlantic Iron Works Society,
dont les opinions sur les questions d'astronomie et de meteorologie
commencaient a faire loi dans le monde savant.
Intervint alors l'observatoire de Cincinnati, cree en 1870 sur le
mont Lookout, grace a la generosite de M. Kilgoor, et si connu pour
ses mesures micrometriques des etoiles doubles. Son directeur
declara, avec la plus entiere bonne foi, qu'il y avait certainement
quelque chose, qu'un mobile quelconque se montrait, dans des temps
assez rapproches, en divers points de l'atmosphere, mais que sur la
nature de ce mobile, ses dimensions, sa vitesse, sa trajectoire, il
etait impossible de se prononcer.
Ce fut alors qu'un journal dont la publicite est immense, le New York
Herald, recut d'un abonne la communication anonyme qui suit :
<< On n'a pas oublie la rivalite qui mit aux prises, il y a quelques
annees, les deux heritiers de la Begum de Ragginahra, ce docteur
francais Sarrasin dans sa cite de Franceville, l'ingenieur allemand
Herr Schultze, dans sa cite de Stahlstadt, cites situees toutes deux
en la partie sud de l'Oregon, aux Etats-Unis.
<< On ne peut avoir oublie davantage que, dans le but de detruire
Franceville, Herr Schultze lanca un formidable engin qui devait
s'abattre sur la ville francaise et l'aneantir d'un seul coup.
<< Encore moins ne peut-on avoir oublie que cet engin, dont la vitesse
initiale au sortir de la bouche du canon-monstre avait ete mal
calculee, fut emporte avec une rapidite superieure a seize fois celle
des projectiles ordinaires - Soit cent cinquante lieues a l'heure -'
qu'il n'est plus retombe sur la terre, et que, passe a l'etat de
bolide, il circule et doit eternellement circuler autour de notre
globe.
<< Pourquoi ne serait-ce pas le corps en question dont l'existence ne
peut etre niee? >>
Fort ingenieux, l'abonne du New York Herald. Et la trompette?... Il
n'y avait pas de trompette dans le projectile de Herr Schultze!
Donc, toutes ces explications n'expliquaient rien, tous ces
observateurs observaient mal.
Restait toujours l'hypothese proposee par le directeur de Zi-Ka-Wey.
Mais l'opinion d'un Chinois!...
Il ne faudrait pas croire que la satiete finit par s'emparer du
public de l'Ancien et du Nouveau Monde. Non! les discussions
continuerent de plus belle, sans qu'on parvint a se mettre d'accord.
Et, cependant, il y eut un temps d'arret. Quelques jours s'ecoulerent
sans que l'objet, bolide ou autre, fut signale, sans que nul bruit de
trompette se fit entendre dans les airs. Le corps etait-il donc tombe
sur un point du globe ou il eut ete difficile de retrouver sa trace -
en mer, par exemple? Gisait-il dans les profondeurs de l'Atlantique,
du Pacifique, de l'ocean Indien? Comment se prononcer a cet egard?
Mais alors, entre le 2 et le 9 juin, une serie de faits nouveaux se
produisirent, dont l'explication eut ete impossible par la seule
existence d'un phenomene cosmique.
En huit jours, les Hambourgeois, a la pointe de la tour Saint-Michel,
les Turcs, au plus haut minaret de Sainte-Sophie, les Rouennais, au
bout de la fleche metallique de leur cathedrale, les Strasbourgeois,
a l'extremite du Munster, les Americains, sur la tete de leur statue
de la Liberte, a l'entree de l'Hudson, et, au faite du monument de
Washington, a Boston, les Chinois, au Sommet du temple des
Cinq-Cents-Genies, a Canton, les Indous, au seizieme etage de la
pyramide du temple de Tanjour, les San-Pietrini, a la croix de
Saint-Pierre de Rome, les Anglais, a la croix de Saint-Paul de
Londres, les Egyptiens, a l'angle aigu de la Grande Pyramide de
Gizeh, les Parisiens, au paratonnerre de la Tour en fer de
l'Exposition de 1889, haute de trois cents metres, purent apercevoir
un pavillon qui flottait sur chacun de ces points difficilement
accessibles.
Et ce pavillon, c'etait une etamine noire, semee d'etoiles, avec un
soleil d'or a son centre.
II
Dans lequel les membres du Weldon-Institute se disputent sans
parvenir a se mettre d'accord.
<< Et le premier qui dira le contraire...
- Vraiment!... Mais on le dira, s'il y a lieu de le dire!
- Et en depit de vos menaces!...
- Prenez garde a vos paroles, Bat Fyn!
- Et aux votres, Uncle Prudent!
Je soutiens que l'helice ne doit pas etre a l'arriere!
- Nous aussi!... Nous aussi!... repondirent cinquante voix,
confondues dans un commun accord.
- Non!... Elle doit etre a l'avant! s'ecria PhilEvans.
- A l'avant! repondirent cinquante autres voix avec une vigueur non
moins remarquable.
- Jamais nous ne serons du meme avis!
- Jamais!... Jamais!
- Alors a quoi bon disputer?
- Ce n'est pas de la dispute !... C'est de la discussion!
On ne l'aurait pas cru, a entendre les reparties, les objurgations,
les vociferations, qui emplissaient la salle des seances depuis un
bon quart d'heure.
Cette salle, il est vrai, etait la plus grande du Weldon-Institut -
club celebre entre tous, etabli Walnut-Street, a Philadelphie, Etat
de Pennsylvanie, Etats-Unis d'Amerique.
Or, la veille, dans la cite, a propos de l'election d'un allumeur de
gaz, il y avait eu manifestations publiques, meetings bruyants, coups
echanges de part et d'autre. De la, une effervescence qui n'etait pas
encore calmee, et d'ou provenait peut-etre cette surexcitation dont
les membres du Weldon-Institut venaient de faire preuve. Et,
cependant, ce n'etait la qu'une simple reunion de << ballonistes >>,
discutant la question encore palpitante meme a cette epoque - de la
direction des ballons. Cela se passait dans une ville des Etats-Unis,
dont le developpement rapide fut Superieur meme a celui de New York,
de Chicago, de Cincinnati, de San Francisco, - une ville, qui n'est
pourtant ni un port, ni un centre minier de houille ou de petrole, ni
une agglomeration manufacturiere, ni le terminus d'un rayonnement de
voies ferrees, - une ville plus grande que Berlin, Manchester,
Edimbourg, Liverpool, Vienne, Petersbourg, Dublin -, une ville qui
possede un parc dans lequel tiendraient ensemble les sept parcs de la
capitale de l'Angleterre, - une ville, enfin, qui compte actuellement
pres de douze cent mille ames et se dit la quatrieme ville du monde,
apres Londres, Paris et New York.
Philadelphie est presque une cite de marbre avec ses maisons de grand
caractere et ses etablissements publics qui ne connaissent point de
rivaux. Le plus important de tous les colleges du Nouveau Monde est
le college Girard, et il est a Philadelphie. Le plus large pont de
fer du globe est le pont jete sur la riviere Schuylkill, et il est a
Philadelphie. Le plus beau temple de la Franc-Maconnerie est le
Temple Maconnique, et il est a Philadelphie. Enfin, le plus grand
club des adeptes de la navigation aerienne est a Philadelphie. Et si
l'on veut bien le visiter dans cette soiree du 12 juin, peut-etre y
trouvera-t-on quelque plaisir.
En cette grande salle s'agitaient, se demenaient, gesticulaient,
parlaient, discutaient, disputaient - tous le chapeau sur la tete -
une centaine de ballonistes, sous la haute autorite d'un president
assiste d'un secretaire et d'un tresorier. Ce n'etaient point des
ingenieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se
rapportait a l'aerostatique, mais amateurs enrages et
particulierement ennemis de ceux qui veulent opposer aux aerostats
les appareils << plus lourds que l'air >>, machines volantes, navires
aeriens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver la
direction des ballons, c'est possible. En tout cas, leur president
avait quelque peine a les diriger eux-memes.
Ce president, bien connu a Philadelphie, etait le fameux Uncle
Prudent, - Prudent, de son nom de famille. quant au qualificatif
Uncle, cela ne saurait surprendre en Amerique, ou l'on peut etre
oncle sans avoir ni neveu ni niece. On dit Uncle, la-bas, comme,
ailleurs, on dit pere, de gens qui n'ont jamais fait œuvre de
paternite.
Uncle Prudent etait un personnage considerable, et, en depit de son
nom, cite pour son audace. Tres riche, ce qui ne gate rien, meme aux
Etats-Unis. Et comment ne l'eut-il pas ete, puisqu'il possedait une
grande partie des actions du Niagara Falls? A cette epoque, une
societe d'ingenieurs s'etait fondee a Buffalo pour l'exploitation des
chutes. Affaire excellente. Les sept mille cinq cents metres cubes
que le Niagara debite par seconde, produisent sept millions de
chevaux-vapeur. Cette force enorme, distribuee a toutes les usines
etablies dans un rayon de cinq cents kilometres, donnait annuellement
une economie de quinze cents millions de francs, dont une part
rentrait dans les caisses de la Societe et en particulier dans les
poches de Uncle Prudent. D'ailleurs, il etait garcon, il vivait
simplement, n'ayant pour tout personnel domestique que son valet
Frycollin, qui ne meritait guere d'etre au service d'un maitre si
audacieux. Il y a de ces anomalies.
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