Robur le Conquerant by Jules Verne
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Jules Verne >> Robur le Conquerant
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Hein! Fry ! ... mon camarade!... Cela te fera-t-il plaisir d'aller
voir ce qui se passe la-haut?
- Je n'irai pas!... Je refuse!.., repondait l'imbecile, qui prenait
au serieux toutes ces bourdes.
- Et pourquoi, Fry, pourquoi? Nous te marierions avec quelque belle
et jeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de Negres!
Et, quand Frycollin rapportait ces propos a son maitre, celui-ci
voyait bien qu'il ne pourrait obtenir aucun renseignement sur Robur.
Il ne songeait donc plus qu'a se venger.
Phil, dit-il un jour a son collegue, il est bien prouve maintenant
que toute fuite est impossible?
- Impossible, Uncle Prudent.
- Soit! mais un homme s'appartient toujours, et, s'il le faut, en
sacrifiant sa vie...
- Si ce sacrifice est a faire, qu'il soit fait au plus tot! repondit
Phil Evans, dont le temperament, si froid qu'il fut, n'en pouvait
supporter davantage. Oui! il est temps d'en finir!... Ou va
l'_Albatros?..._ Le voici qui traverse obliquement l'Atlantique, et,
s'il se maintient dans cette direction, il atteindra le littoral de
la Patagonie, puis les rivages de la Terre de Feu... Et apres ?... Se
lancera-t-il au-dessus de l'ocean Pacifique, ou ira-t-il s'aventurer
vers les continents du pole austral ?... Tout est possible avec ce
Robur !... Nous serions perdus alors!... C'est donc un cas de
legitime defense, et, si nous devons perir...
- Que ce ne soit pas, repondit Uncle Prudent, sans nous etre venges,
sans avoir aneanti cet appareil avec tous ceux qu'il porte!
Les deux collegues en etaient arrives la a force de fureur
impuissante, de rage concentree en eux. Oui! puisqu'il le fallait,
ils se sacrifieraient pour detruire l'inventeur et son secret!
Quelques mois, ce serait donc tout ce qu'aurait vecu ce prodigieux
aeronef, dont ils etaient bien contraints de reconnaitre
l'incontestable superiorite en locomotion aerienne!
Or, cette idee s'etait si bien incrustee dans leur esprit qu'ils ne
pensaient plus qu'a la mettre a execution. Et comment? En s'emparant
de l'un des engins explosifs, emmagasines a bord, avec lequel ils
feraient sauter l'appareil? Mais encore fallait-il pouvoir penetrer
dans la soute aux munitions.
Heureusement, Frycollin ne soupconnait rien de ces projets. A la
pensee de l'_Albatros_ faisant explosion dans les airs, il eut ete
capable de denoncer son maitre!
Ce fut le 23 juillet que la terre reapparut dans le sud-ouest, a peu
pres vers le cap des Vierges, a l'entree du detroit de Magellan.
Au-dela du cinquante-quatrieme parallele, a cette epoque de l'annee,
la nuit durait deja pres de dix-huit heures, et la temperature
s'abaissait en moyenne a six degres au-dessous de zero.
Tout d'abord, l'_Albatros,_ au lieu de s'enfoncer plus avant dans le
sud, suivit les meandres du detroit comme s'il eut voulu gagner le
Pacifique. Apres avoir passe au-dessus de la baie de Lomas, laisse le
mont Gregory dans le nord et les monts Brecknocks dans l'ouest, il
reconnut Punta Arena, petit village chilien, au moment ou l'eglise
sonnait a toute volee, puis, quelques heures plus tard, l'ancien
etablissement de Port-Famine.
Si les Patagons, dont les feux se voyaient ca et la, ont reellement
une taille au-dessus de la moyenne, les passagers de l'aeronef n'en
purent juger, puisque l'altitude en faisait des nains.
Mais, pendant les si courtes heures de ce jour austral, quel
spectacle! Montagnes abruptes, pics eternellement neigeux avec
d'epaisses forets etagees sur leurs flancs, mers interieures, baies
formees entre les presqu'iles et les iles de cet archipel, ensemble
des terres de Clarence, Dawson, Desolation, canaux et passes,
innombrables caps et promontoires, tout ce fouillis inextricable dont
la glace faisait deja une masse solide, depuis le cap Forward qui
termine le continent americain, jusqu'au cap Horn ou finit le Nouveau
Monde!
Cependant, une fois arrive a Port-Famine, il fut constant que
l'_Albatros_ allait, reprendre sa route vers le sud. Passant entre le
mont Tam de la presqu'ile de Brunswik et le mont Graves, il se
dirigea droit vers le mont Sarmiento, pic enorme, encapuchonne de
glaces, qui domine le detroit de Magellan, a deux mille metres
au-dessus du niveau de la mer.
C'etait le pays des Pecherais ou Fuegiens, ces indigenes qui habitent
la Terre de Feu.
Six mois plus tot, en plein ete, lors des longs jours de quinze a
seize heures, combien cette terre se fut montree belle et fertile,
surtout dans sa partie meridionale! Partout alors, des vallees et des
paturages qui pourraient nourrir des milliers d'animaux, des forets
vierges, aux arbres gigantesques, bouleaux, hetres, frenes, cypres,
fougeres arborescentes, des plaines que parcourent les bandes de
guanaques, de vigognes et d'autruches; puis, des armees de pingouins,
des myriades de volatiles. Aussi, lorsque l'_Albatros_ mit en
activite ses fanaux electriques, rotches, guillemots, canards, oies,
vinrent-ils se jeter a bord, - cent fois de quoi remplir l'office de
Francois Tapage.
De la, un surcroit de besogne pour le maitre coq qui savait appreter
ce gibier de maniere a lui enlever son gout huileux. Surcroit de
besogne egalement pour Frycollin qui ne put se refuser a plumer
douzaines sur douzaines de ces interessants volatiles.
Ce jour-la, au moment ou le soleil allait se coucher, vers trois
heures de l'apres-midi, apparut un vaste lac, encadre dans une
bordure de forets superbes. Ce lac etait alors entierement glace, et
quelques indigenes, leurs longues raquettes aux pieds, glissaient
rapidement a la surface.
En realite, a la vue de l'appareil, ces Fuegiens, au comble de
l'epouvante, fuyaient en toutes directions, et, quand ils ne
pouvaient fuir, ils se cachaient, ils se terraient comme des animaux.
L'_Albatros_ ne cessa de marcher vers le sud, au-dela du canal de
Beagle, plus loin que l'ile de Navarin, dont le nom grec detonne
quelque peu entre les noms rudes de ces terres lointaines, plus loin
que l'ile de Wollaston, baignee par les dernieres eaux du Pacifique.
Enfin, apres avoir franchi sept mille cinq cents kilometres depuis la
cote du Dahomey, il depassa les extremes ilots de l'archipel de
Magellan, puis, le plus avance de tous vers le sud, dont la pointe
est rongee d'un eternel ressac, le terrible cap Horn.
XIV
Dans lequel l'_Albatros_ fait ce qu on ne pourra peut-etre jamais
faire.
On etait, le lendemain, au 24 juillet. Or, le 24 juillet de
l'hemisphere austral, c'est le 24 janvier de l'hemisphere boreal. De
plus, le cinquante-sixieme degre de latitude venait d'etre laisse en
arriere, et ce degre correspond au parallele qui, dans le nord de
l'Europe, traverse l'Ecosse a la hauteur d'Edimbourg.
Aussi le thermometre se tenait-il constamment dans une moyenne
inferieure a zero. Il avait donc fallu demander un peu de chaleur
artificielle aux appareils destines a chauffer les roufles de
l'aeronef.
Il va sans dire egalement que, si la duree des jours tendait a
s'accroitre depuis le solstice du 21 juin de l'hiver austral, cette
duree diminuait dans une proportion bien plus considerable, par ce
fait que l'_Albatros_ descendait vers les regions polaires.
En consequence, peu de clarte, au-dessus de cette partie du Pacifique
meridional qui confine au cercle antarctique. Donc, peu de vue, et,
avec la nuit, un froid parfois tres vif. Pour y resister, il fallait
se vetir a la mode des Esquimaux ou des Fuegiens. Aussi, comme ces
accoutrements ne manquaient point a bord, les deux collegues, bien
empaquetes, purent-ils rester sur la plate-forme, ne songeant qu'a
leur projet, ne cherchant que l'occasion de l'executer. Du reste, ils
voyaient peu Robur, et, depuis les menaces echangees de part et
d'autre dans le pays de Tombouctou, l'ingenieur et eux ne se
parlaient plus.
Quant a Frycollin, il ne sortait guere de la cuisine ou Francois
Tapage lui accordait une tres genereuse hospitalite, - a la condition
qu'il fit l'office d'aide-coq. Cela n'allant pas sans quelques
avantages, le Negre avait tres volontiers accepte, avec la permission
de son maitre. D'ailleurs, ainsi enferme, il ne voyait rien de ce qui
se passait au-dehors et pouvait se croire a l'abri du danger. Ne
tenait-il pas de l'autruche, non seulement au physique par son
prodigieux estomac, mais au moral par sa rare sottise?
Maintenant, vers quel point du globe allait se diriger l'_Albatros?_
Etait-il admissible qu'en plein hiver il osat s'aventurer au-dessus
des mers australes ou des continents du pole? Dans cette glaciale
atmosphere, en admettant que les agents chimiques des piles pussent
resister a une pareille congelation, n'etait-ce pas la mort pour tout
son personnel, l'horrible mort par le froid? Que Robur tentat de
franchir le pole pendant la saison chaude, passe encore! Mais au
milieu de cette nuit permanente de l'hiver antarctique, c'eut ete
l'acte d'un fou!
Ainsi raisonnaient le president et le secretaire du Weldon-Institute,
maintenant entraines a l'extremite de ce continent du Nouveau Monde,
qui est toujours l'Amerique, mais non celle des Etats-Unis!
Oui! qu'allait faire cet intraitable Robur? Et n'etait-ce pas le
moment de terminer le voyage en detruisant l'appareil voyageur?
Ce qui est certain, c'est que, pendant cette journee du 24 juillet,
l'ingenieur eut de frequents entretiens avec son contremaitre. A
plusieurs reprises, Tom Turner et lui consulterent le barometre, -
non plus, cette fois, pour evaluer la hauteur atteinte, mais pour
relever les indications relatives au temps. Sans doute, quelques
symptomes se produisaient dont il convenait de tenir compte.
Uncle Prudent crut aussi remarquer que Robur cherchait a inventorier
ce qui lui restait d'approvisionnements en tous genres, aussi bien
pour l'entretien des machines propulsives et suspensives de l'aeronef
que pour celui des machines humaines, dont le fonctionnement ne
devait pas etre moins assure a bord.
Tout cela semblait annoncer des projets de retour.
<< De retour!... disait Phil Evans. En quel endroit?
- La ou ce Robur peut se ravitailler, repondait Uncle Prudent.
- Ce doit etre quelque ile perdue de l'ocean Pacifique, avec une
colonie de scelerats, dignes de leur chef.
- C'est mon avis, Phil Evans. Je crois, en effet, qu'il songe a
laisser porter dans l'ouest, et, avec la vitesse dont il dispose, il
aura rapidement atteint son but.
- Mais nous ne pourrons plus mettre nos projets a execution.., s'il y
arrive...
Il n'y arrivera pas, Phil Evans! >>
Evidemment, les deux collegues avaient en partie devine les plans de
l'ingenieur. Pendant cette journee, il ne fut plus douteux que
l'_Albatros,_ apres s'etre avance vers les limites de la mer
Antarctique, allait definitivement retrograder. Lorsque les glaces
auraient envahi ces parages jusqu'au cap Horn, toutes les basses
regions du Pacifique seraient couvertes d'icefields et d'icebergs. La
banquise formerait alors une barriere impenetrable aux plus solides
navires comme aux plus intrepides jsavigateurs.
Certes, en battant plus rapidement de l'aile, l'_Albatros_ pouvait
franchir les montagnes de glace, accumulees sur l'Ocean, puis les
montagnes de terre, dressees sur le continent du pole - si c'est un
continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu
de la nuit polaire, une atmosphere qui peut se refroidir jusqu'a
soixante degres au-dessous de zero, l'eut-il donc ose? Non, sans
doute!
Aussi, apres s'etre avance une centaine de kilometres dans le sud,
l'_Albatros_ obliqua-t-il vers l'ouest, de maniere a prendre
direction sur quelque ile inconnue des groupes du Pacifique.
Au-dessous de lui s'etendait la plaine liquide, jetee entre la terre
americaine et la terre asiatique. En ce moment, les eaux avaient pris
cette couleur singuliere qui leur fait donner le nom de mer de lait
>>. Dans la demi-ombre que ne parvenaient plus a dissiper les rayons
affaiblis du soleil, toute la surface du Pacifique etait d'un blanc
laiteux. On eut dit d'un vaste champ de neige dont les ondulations
n'etaient pas sensibles, vues de cette hauteur. Cette portion de mer
eut ete solidifiee par le froid, convertie en un immense icefield,
que son aspect n'eut pas ete different.
On le sait maintenant, ce sont des myriades de particules lumineuses,
de corpuscules phosphorescents, qui produisent ce phenomene. Ce qui
pouvait surprendre, c'etait de rencontrer cet amas opalescent
ailleurs que dans les eaux de l'ocean Indien.
Soudain, le barometre, apres s'etre tenu assez haut pendant les
premieres heures de la journee, tomba brusquement. Il y avait
evidemment des symptomes dont un navire aurait du se preoccuper, mais
que pouvait dedaigner l'aeronef. Toutefois, on devait le supposer,
quelque formidable tempete avait recemment trouble les eaux du
Pacifique.
Il etait une heure apres midi, lorsque Tom Turner, s'approchant de
l'ingenieur, lui dit
<
a fait dans le nord de nous!... Ce ne peut etre un rocher?
- Non, Tom, il n'y a pas de terres de ce cote.
- Alors ce doit etre un navire ou tout au moins une embarcation.
Uncle Prudent et Phil Evans, qui s'etaient portes al'avant,
regardaient le point indique par Tom Turner.
Robur demanda sa lunette marine et se mit a observer attentivement
l'objet signale.
C'est une embarcation, dit-il, et j'affirmerais qu'il y a des hommes
a bord.
- Des naufrages? s'ecria Tom.
- Oui! des naufrages, qui auront ete forces d'abandonner leur navire,
reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus ou est la terre,
peut-etre mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas dit que
l'_Albatros_ n'aura pas essaye de venir a leur secours!
Un ordre fut envoye au mecanicien et a ses deux aides. L'aeronef
commenca a s'abaisser lentement. A cent metres il s'arreta, et ses
propulseurs le pousserent rapidement vers le nord.
C'etait bien une embarcation. Sa voile battait sur le mat. Faute de
vent, elle ne pouvait plus se diriger.
A bord, sans doute, personne n'avait la force de manier un aviron.
Au fond etaient cinq hommes, endormis ou immobilises par la fatigue,
a moins qu'ils ne fussent morts.
L'_Albatros,_ arrive au-dessus d'eux, descendit lentement. A
l'arriere de cette embarcation, on put lire alors le nom du navire
auquel elle appartenait, c'etait la _Jeannette,_ de Nantes, un navire
francais que son equipage avait du abandonner.
<< Aoh! >> cria Tom Turner.
Et on devait l'entendre, car l'embarcation n'etait pas a
quatre-vingts pieds au-dessous de lui.
Pas de reponse.
<< Un coup de fusil! >> dit Rohur.
L'ordre fut execute, et la detonation se propagea longuement a la
surface des eaux.
On vit alors un des naufrages se relever peniblement, les yeux
hagards, une vraie face de squelette.
En apercevant l'_Albatros,_ il eut tout d'abord le geste d'un homme
epouvante. -
<< Ne craignez rien! cria Robur en francais. Nous venons vous
secourir!... Qui etes-vous?
- Des matelots de la _Jeannette,_ un trois-mats-barque dont j'etais
le second, repondit cet homme. Il y a quinze jours... nous l'avons
quitte... au moment ou il allait sombrer!... Nous n'avons plus ni eau
ni vivres!... >>
Les quatre autres naufrages s'etaient peu a peu redresses. Haves,
epuises, dans un effrayant etat de maigreur, ils levaient les mains
vers l'aeronef.
<< Attention! >> cria Robur.
Une corde se deroula de la plate-forme, et un seau, contenant de
l'eau douce, fut affale jusqu'a l'embarcation.
Les malheureux se jeterent dessus et burent a meme avec une avidite
qui faisait mal a voir.
<< Du pain!... du pain!... >> crierent-ils.
Aussitot, un panier contenant quelques vivres, des conserves, un
flacon de brandy, plusieurs pintes de cafe, descendit jusqu'a eux. Le
second eut bien de la peine a les moderer dans l'assouvissement de
leur faim.
Puis :
<< Ou sommes-nous?
- A cinquante milles de la cote du Chili et de l'archipel des Chonas,
repondit Robur.
- Merci, mais le vent nous manque, et...
- Nous allons vous donner la remorque!
- Qui etes-vous ?...
- Des gens qui sont heureux d'avoir pu vous venir en aide >>, repondit
simplement Robur.
Le second comprit qu'il y avait un incognito a respecter. Quant a
cette machine volante, etait-il donc possible qu'elle eut assez de
force pour les remorquer?
Oui! et l'embarcation, attachee a un cable d'une centaine de pieds,
fut entrainee vers l'est par le puissant appareil.
A dix heures du soir, la terre etait en vue, ou plutot on voyait
briller les feux qui en indiquaient la situation. Il etait venu a
temps, ce secours du ciel, pour les naufrages de la _Jeannette,_ et
ils avaient bien le droit de croire que leur sauvetage tenait du
miracle!
Puis, quand il les eut conduits a l'entree des passes des iles
Chonas, Robur leur cria de larguer la remorque
- ce qu'ils firent en benissant leurs sauveteurs, - et l'_Albatros_
reprit aussitot le large.
Decidement il avait du bon, cet aeronef, qui pouvait ainsi secourir
des marins perdus en mer! Quel ballon, si perfectionne qu'il fut,
aurait ete apte a rendre un pareil service! Et, entre eux, Uncle
Prudent et Phil Evans durent en convenir, bien qu'ils fussent dans
une disposition d'esprit a nier meme l'evidence.
Mer mauvaise toujours. Symptomes alarmants. Le barometre tomba encore
de quelques millimetres.
Il y avait des poussees terribles de la brise qui sifflait violemment
dans les engins helicopteriques de l'_Albatros,_ et refusait ensuite
momentanement. En ces circonstances, un navire a voiles aurait eu
deja deux ris dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout
indiquait que le vent allait sauter dans le nord-ouest. Le tube du
stormglass commencait a se troubler d'une inquietante facon.
A une heure du matin, le vent s'etablit avec une extreme violence.
Cependant, bien qu'il l'eut alors debout, l'aeronef, mu par ses
propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter a raison de
quatre a cinq lieues par heure. Mais il n'aurait pas fallu lui
demander davantage.
Tres evidemment il se preparait un coup de cyclone, - ce qui est rare
sous ces latitudes. Qu'on le nomme hurracan sur l'Atlantique, typhon
dans les mers de Chine, simoun au Sahara, tornade sur la cote
occidentale, c'est toujours une tempete tournante - et redoutable.
Oui! redoutable pour tout batiment, saisi par ce mouvement giratoire
qui s'accroit de la circonference au centre et ne laisse qu'un seul
endroit calme, le milieu de ce maelstrom des airs.
Robur le savait. Il savait aussi qu'il etait prudent de fuir un
cyclone, en sortant de sa zone d'attraction par une ascension vers
les couches superieures. Jusqu'alors il y avait toujours reussi. Mais
il n'avait pas une heure a perdre, pas une minute peut-etre!
En effet la violence du vent s'accroissait sensiblement. Les lames,
decouronnees a leurs cretes, faisaient courir une poussiere blanche a
la surface de la mer. Il etait manifeste, aussi, que le cyclone, en
se deplacant, allait tomber vers les regions du pole avec une vitesse
effroyable.
<
- En haut!>> repondit Tom Turner.
Une extreme puissance ascensionnelle fut communiquee a l'aeronef, et
il s'eleva obliquement, comme s'il eut suivi un plan qui se fut
incline dans le sud-ouest.
En ce moment, le barometre baissa encore, -une chute rapide de la
colonne de mercure de huit, puis de douze millimetres. Soudain
l'_Albatros_ s'arreta dans son mouvement ascensionnel.
A quelle cause etait du cet arret? Evidemment a une pesee de l'air, a
un formidable courant, qui, se propageant de haut en bas, diminuait
la resistance du point d'appui.
Lorsqu'un steamer remonte un fleuve, son helice produit un travail
d'autant moins utile que le courant tend a fuir sous ses branches. Le
recul est alors considerable, et il peut meme devenir, egal a la
derive. Ainsi de l'_Albatros,_ en ce moment.
Cependant Robur n'abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze
helices, agissant dans une simultaneite parfaite, furent portees a
leur maximum de rotation. Mais, irresistiblement attire par le
cyclone, l'appareil ne pouvait lui echapper. Durant de courtes
accalmies, il reprenait son mouvement ascensionnel. Puis la lourde
pesee l'emportait bientot, et il retombait comme un batiment qui
sombre. Et n'etait-ce pas sombrer dans cette mer-aerienne, au milieu
d'une nuit dont les fanaux de l'aeronef ne rompaient la profondeur
que sur un rayon restreint?
Evidemment, si la violence du cyclone s'accroissait encore,
l'_Albatros_ ne serait plus qu'un fetu de paille indirigeable,
emporte dans un de ces tourbillons qui deracinent les arbres,
enlevent les toitures, renversent des pans de murailles.
Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et
Phil Evans, accroches a la rambarde, se demandaient si le meteore
n'allait pas faire leur jeu en detruisant l'aeronef, et avec lui
l'inventeur, et avec l'inventeur, tout le secret de son invention!
Mais, puisque l'_Albatros_ ne parvenait pas a se degager
verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu'il n'avait eu
qu'une chose a faire gaguer le centre, relativement calme, ou il
serait plus maitre de ses manœuvres? Oui! mais, pour
l'atteindre, il aurait fallu rompre ces courants circulaires qui
l'entrainaient a leur peripherie. Possedait-il assez de puissance
mecanique pour s'en arracher?
Soudain la partie superieure du nuage creva. Les vapeurs se
condenserent en torrents de pluie.
Il etait deux heures du matin. Le barometre, oscillant avec des
ecarts de douze millimetres, etait alors tombe a 709 - ce qui, en
realite, devait etre diminue de la baisse due a la hauteur atteinte
par l'aeronef au-dessus du niveau de la mer.
Phenomene assez rare, ce cyclone s'etait forme hors des zones qu'il
parcourt le plus habituellement, c'est-a-dire entre le trentieme
parallele nord et le vingt-sixieme parallele sud. Peut-etre cela
explique-t-il comment cette tempete tournante se changea subitement
en une tempete rectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du
Connecticut du 22 mars 1882 eut pu lui etre compare, lui dont la
vitesse fut de cent seize metres a la seconde, soit plus de cent
lieues a l'heure.
Il s'agissait donc de fuir vent arriere, comme un navire devant la
tempete, ou plutot de se laisser emporter par le courant, que
l'_Albatros_ ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais,
a suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud, il
se jetait au-dessus de ces regions polaires dont Robur avait voulu
eviter les approches, il n'etait plus maitre de sa direction, il
irait ou le porterait l'ouragan!
Tom Turner s'etait mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse
pour ne pas embarder sur un bord ou sur l'autre.
Aux premieres heures du matin. - si on peut appeler ainsi cette vague
teinte qui nuanca l'horizon -, l'_Albatros_ avait franchi quinze
degres depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il
depassait la limite du cercle polaire.
La, dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et
demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans lumiere, n'apparait
sur l'horizon que pour disparaitre presque aussitot. Au pole, cette
nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que.
l'_Albatros_ allait s'y plonger comme dans un abime.
Ce jour-la, une observation, si elle eut ete possible, aurait donne
66deg. 40' de latitude australe. L'aeronef n'etait donc plus qu'a
quatorze cents milles du pole antarctique.
Irresistiblement emporte vers cet inaccessible point du globe, sa
vitesse << mangeait >>, pour ainsi dire, sa pesanteur, bien que
celle-ci fut un peu plus forte alors, par suite de l'aplatissement de
la terre au pole. Ses helices suspensives, il semblait qu'il eut pu
s'en passer. Et, bientot, la violence de l'ouragan devint telle que
Robur crut devoir reduire les propulseurs au minimum de tours, afin
d'eviter quelques graves avaries, et de maniere a pouvoir gouverner,
tout en conservant le moins possible de vitesse propre.
Au milieu de ces dangers, l'ingenieur commandait avec sang-froid., et
le personnel obeissait comme si l'ame de son chef eut ete en lui.
Uncle Prudent et Phil Evans n'avaient pas un instant quitte la
plate-forme. On y pouvait rester sans inconvenient, d'ailleurs. L'air
ne faisait pas resistance ou faiblement. L'aeronef etait la comme un
aerostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plonge.
Le domaine du pole austral comprend, dit-on, quatre millions cinq
cent mille metres carres en superficie. Est-ce un continent? est-ce
un archipel? est-ce une mer paleocrystique, dont les glaces ne
fondent meme pas pendant la longue periode de l'ete? On l'ignore.
Mais ce qui est connu, c'est que ce pole austral est plus froid que
le pole boreal, - phenomene du a la position de la terre sur son
orbite durant l'hiver des regions antarctiques.
Pendant cette journee, rien n'indiqua que la tempete allait
s'amoindrir. C'etait par le soixante-quinzieme meridien, a l'ouest,
que l'_Albatros_ allait aborder la region circumpolaire. Par quel
meridien en sortirait-il, - s'il en sortait?
En tout cas, a mesure qu'il descendait plus au sud, la duree du jour
diminuait. Avant peu, il serait plonge dans cette nuit permanente qui
ne s'illumine qu'a la clarte de la lune ou aux pales lueurs des
aurores australes. Mais la lune etait nouvelle alors, et les
compagnons de Robur risquaient de ne rien voir de ces regions dont le
secret echappe encore a la curiosite humaine.
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