Robur le Conquerant by Jules Verne
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Jules Verne >> Robur le Conquerant
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Tres probablement, l'_Albatros_ passa au-dessus de quelques points
deja reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l'ouest de la
terre de Graham, decouverte par Biscoe en 1832, et de la terre
Louis-Philippe, decouverte en 1838 par Durnont d'Urville, dernieres
limites atteintes sur ce continent inconnu.
Cependant, a bord, on ne souffrait pas trop de la temperature,
beaucoup moins basse alors qu'on ne devait le craindre. Il semblait
que cet ouragan fut une sorte de gulf-stream aerien qui emportait une
certaine chaleur avec lui.
Combien il y eut lieu de regretter que toute cette region fut plongee
dans une obscurite profonde! Il faut remarquer, toutefois, que, meme
si la lune eut eclaire l'espace, la part des observations aurait ete
tres reduite. A cette epoque de l'annee, un immense rideau de neige,
une carapace glacee, recouvre toute la surface polaire. On n'apercoit
meme pas ce blink des glaces, teinte blanchatre dont la reverberation
manque aux horizons obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer
la forme des terres, l'etendue des mers, la disposition des iles? Le
reseau hydrographique du pays, comment le reconnaitre? Sa
configuration orographique elle-meme, comment la relever, puisque les
collines ou les montagnes s'y confondent avec les icebergs, avec les
banquises?
Un peu avant minuit, une aurore australe illumina ces tenebres. Avec
ses franges argentees, ses lamelles qui rayonnaient a travers
l'espace, ce meteore presentait la forme d'un immense eventail,
ouvert sur une moitie du ciel. Ses extremes effluences electriques
venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre etoiles
brillaient au zenith. Le phenomene fut d'une magnificence
incomparable, et sa clarte suffit a montrer l'aspect de cette region
confondue dans une immense blancheur.
Il va sans dire que, sur ces contrees si rapprochees du pole
magnetique austral, l'aiguille de la boussole, incessamment affolee,
ne pouvait plus donner aucune indication precise relativement a la
direction suivie. Mais son inclinaison fut telle, a un certain
moment, que Robur put tenir pour certain qu'il passait au-dessus de
ce pole magnetique, situe a peu pres sur le soixante-dix-huitieme
parallele.
Et plus tard, vers une heure du matin, en calculant l'angle que cette
aiguille faisait avec la verticale, il s'ecria:
<< Le pole austral est sous nos pieds! >>
Une calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se
cachait sous ses glaces.
L'aurore australe s'eteignit peu apres, et ce point ideal, ou
viennent se croiser tous les meridiens du globe, est encore a
connaitre.
Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la
plus mysterieuse des solitudes l'aeronef et ceux qu'il emportait a
travers l'espace, l'occasion etait propice. S'ils ne le firent pas,
sans doute, c'est que l'engin dont ils avaient besoin leur manquait
encore.
Cependant l'ouragan continuait a se dechainer avec une vitesse telle
que, si l'_Albatros_ eut rencontre quelque montagne sur sa route, il
s'y fut brise comme un navire qui se met a la cote.
En effet, non seulement il ne pouvait plus se diriger
horizontalement, mais il n'etait meme plus maitre de son deplacement
en hauteur.
Et pourtant, quelques sommets se dressent sur les terres
antarctiques. A chaque instant un choc eut ete possible et aurait
amene la destruction de l'appareil.
Cette catastrophe fut d'autant plus a craindre que le vent inclina
vers l'est, en depassant le meridien zero. Deux points lumineux se
montrerent alors a une centaine de kilometres en avant de
l'_Albatros._
C'etaient les deux volcans qui font partie du vaste systeme des monts
Ross, l'Erebus et le Terror.
L'_Albatros_ allait-il donc se bruler a leurs flammes comme un
papillon gigantesque?
Il y eut la une heure palpitante. L'un des volcans, l'Erebus,
semblait se precipiter sur l'aeronef qui ne pouvait devier du lit de
l'ouragan. Les panaches de flamme grandissaient a vue d'œil. Un
reseau de feu barrait la route. D'intenses clartes emplissaient
maintenant l'espace. Les figures, vivement eclairees a bord,
prenaient un aspect infernal. Tous, immobiles, sans un cri, sans un
geste, attendaient l'effroyable minute, pendant laquelle cette
fournaise les envelopperait de ses feux.
Mais l'ouragan qui entrainait l'_Albatros,_ le sauva de cette
epouvantable catastrophe. Les flammes de l'Erebus, couchees par la
tempete, lui livrerent passage. Ce fut au milieu d'une grele de
substances laviques, repoussees heureusement par l'action centrifuge
des helices suspensives, qu'il franchit ce cratere en pleine eruption.
Une heure apres, l'horizon derobait aux regards les deux torches
colossales qui eclairent les confins du monde pendant la longue nuit
du pole.
A deux heures du matin, l'ile Ballery fut depassee a l'extremite de
la cote de la Decouverte, sans qu'on put la reconnaitre, puisqu'elle
etait soudee aux terres arctiques par un ciment de glace.
Et alors, a partir du cercle polaire que l'_Albatros_ recoupa sur le
cent soixante-quinzieme meridien, l'ouragan l'emporta au-dessus des
banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il risqua cent
fois d'etre brise. Il n'etait plus dans la main de son timonier, mais
dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote.
L'aeronef remontait alors le meridien de Paris, qui fait un angle de
cent cinq degres avec celui qu'il avait suivi pour franchir le cercle
du monde antarctique.
Enfin, au-dela du soixantieme parallele, l'ouragan indiqua une
tendance a se casser. Sa violence diminua tres sensiblement.
L'_Albatros_ commenca a redevenir maitre de lui-meme. Puis ce qui fut
un soulagement veritable - il rentra dans les regions eclairees du
globe, et le jour reparut vers les huit heures du matin.
Robur et les siens, apres avoir echappe au cyclone du Cap Horn,
etaient delivres de l'ouragan. Ils avaient ete ramenes vers le
Pacifique par-dessus toute la region polaire, apres avoir franchi
sept mille kilometres en dix-neuf heures - soit plus d'une lieue a la
minute -vitesse presque double de celle que pouvait obtenir
l'_Albatros_ sous l'action de ses propulseurs dans les circonstances
ordinaires.
Mais Robur ne savait plus ou il se trouvait alors, par suite de cet
affolement de l'aiguille aimantee dans le voisinage du pole
magnetique. Il fallait attendre que le soleil se montrat dans des
conditions convenables pour faire une observation. Malheureusement de
gros nuages chargeaient le ciel, ce jour-la, et le soleil ne parut
pas.
Ce fut un desappointement d'autant plus sensible que les deux helices
propulsives avaient subi certaines avaries pendant la tourmente.
Robur, tres contrarie de cet accident, ne put marcher, pendant toute
cette journee, qu'a une vitesse relativement moderee. Lorsqu'il passa
au-dessus des antipodes de Paris, il ne le fit qu'a raison de six
lieues a l'heure. Il fallait d'ailleurs prendre garde d'aggraver les
avaries. Si ses deux propulseurs eussent ete mis hors d'etat de
fonctionner, la situation de l'aeronef au-dessus de ces vastes mers
du Pacifique aurait ete tres compromise. Aussi l'ingenieur se
demandait-il s'il ne devrait pas proceder aux reparations sur place,
de maniere a assurer la continuation du voyage.
Le lendemain, 27 juillet, vers sept heures du matin, une terre fut
signalee dans le nord. On reconnut bientot que c'etait une ile. Mais
laquelle de ces milliers dont est seme le Pacifique? Cependant Robur
resolut de s'y arreter, sans atterrir. Selon lui, la journee
suffirait a reparer les avaries, et il pourrait repartir le soir meme.
Le vent avait tout a fait calmi, - circonstance favorable pour la
manœuvre qu'il s'agissait d'executer. Au moins, puisqu'il
resterait stationnaire, l'_Albatros_ ne serait pas emporte on ne
savait ou.
Un long cable de cent cinquante pieds, avec une ancre au bout, fut
envoye par-dessus le bord. Lorsque l'aeronef arriva a la lisiere de
l'ile, l'ancre racla les premiers ecueils, puis s'engagea solidement
entre deux roches. Le cable se tendit alors sous l'effet des helices
suspensives, et l'_Albatros_ resta immobile, comme un navire dont on
a porte l'ancre au rivage.
C'etait la premiere fois qu'il se rattachait a la terre depuis son
depart de Philadelphie.
XV
Dans lequel il se passe des choses qui meritent vraiment la peine
d'etre racontees.
Lorsque l'_Albatros_ occupait encore une zone elevee, on avait pu
reconnaitre que cette ile etait de mediocre grandeur. Mais quel etait
le parallele qui la coupait? Sur quel meridien l'avait-on accostee?
Etait-ce une ile du Pacifique, de l'Australasie, de l'ocean Indien?
On ne le saurait que lorsque Robur aurait fait son point. Cependant,
bien qu'il n'eut pu tenir compte des indications du compas, il avait
lieu de penser qu'il etait plutot sur le Pacifique. Des que le soleil
se montrerait, les circonstances seraient excellentes pour obtenir
une bonne observation.
De cette hauteur - cent cinquante pieds - l'ile, qui mesurait environ
quinze milles de circonference, se dessinait comme une etoile de mer
a trois pointes.
A la pointe du sud-est emergeait un ilot, precede d'un semis de
roches. Sur la lisiere, aucun relais de marees, ce qui tendait a
confirmer l'opinion de Robur relativement a sa situation, puisque le
flux et le reflux sont presque nuls dans l'ocean Pacifique.
A la pointe nord-ouest se dressait une montagne conique, dont
l'altitude pouvait etre estimee a douze cents pieds.
On ne voyait aucun indigene, mais peut-etre occupaient-ils le
littoral oppose. En tout cas, s'ils avaient apercu l'aeronef,
l'epouvante les eut plutot portes a se cacher ou a s'enfuir.
C'etait par la pointe sud-est que l'_Albatros_ avait attaque l'ile.
Non loin, dans une petite anse, un rio se jetait entre les roches.
Au-dela, quelques vallees sinueuses, des arbres d'essences variees,
du gibier, perdrix et outardes, en grand nombre. Si l'ile n'etait pas
habitee, du moins paraissait-elle habitable. Certes, Robur aurait pu
y atterrir, et, sans doute, s'il ne l'avait pas fait, c'est que le
sol, tres accidente, ne lui semblait pas offrir une place convenable
pour y reposer l'aeronef.
En attendant de prendre hauteur, l'ingenieur fit commencer les
reparations, qu'il comptait achever dans la journee. Les helices
suspensives, en parfait etat, avaient admirablement fonctionne au
milieu des violences de l'ouragan, lequel, on l'a fait observer,
avait plutot soulage leur travail. En ce moment, la moitie du jeu
etait en fonction - ce qui suffisait a assurer la tension du cable
fixe perpendiculairement au littoral.
Mais les deux propulseurs avaient souffert, et plus encore que ne le
croyait Robur. Il fallait redresser leurs branches et retoucher
l'engrenage qui leur transmettait le mouvement de rotation.
Ce fut l'helice anterieure, dont le personnel s'occupa d'abord sous
la direction de Robur et de Tom Turner. Mieux valait commencer par
elle, pour le cas ou un motif quelconque eut oblige l'_Albatros_ a
partir avant que le travail fut acheve. Rien qu'avec ce propulseur,
on pouvait se maintenir plus aisement en bonne route.
Entre-temps, Uncle Prudent et son collegue, apres s'etre promenes sur
la plate-forme, etaient alles s'asseoir a l'arriere.
Quant a Frycollin, il etait singulierement rassure. Quelle
difference! N'etre plus suspendu qu'a cent cinquante pieds du sol!
Les travaux ne furent interrompus qu'au moment ou l'elevation du
soleil au-dessus de l'horizon permit de prendre d'abord un angle
horaire, puis, lors de sa culmination, de calculer le midi du lieu.
Le resultat de l'observation, faite avec la plus grande exactitude,
fut celui-ci :
Longitude 176deg.17' a l'est du meridien zero.
Latitude 43deg.37' australe.
Le point, sur la carte, se rapportait a la position de l'ile Chatam
et de l'ilot Viff, dont le groupe est aussi designe sous
l'appellation commune d'iles Brougthon. Ce groupe se trouve a quinze
degres dans l'est de Tawai-Pomanou, l'ile meridionale de la
Nouvelle-Zelande, situee dans la partie sud de l'ocean Pacifique.
<< C'est a peu pres ce que je supposais, dit Robur a Tom Turner.
- Et alors, nous sommes?...
- A quarante-six degres dans le sud de l'ile X, soit a une distance
de deux mille huit cents milles.
- Raison de plus pour reparer nos propulseurs, repondit le
contremaitre. Dans ce trajet, nous pourrions rencontrer des vents
contraires, et, avec le peu qui nous reste d'approvisionnements, il
importe de rallier l'ile X le plus vite possible.
- Oui, Tom, et j'espere bien me mettre en route dans la nuit, quand
je devrais ne partir qu'avec une seule helice, quitte a reparer
l'autre en route.
- Master Robur, demanda Tom Turner, et ces deux gentlemen, et leur
domestique ?...
- Tom Turner, repondit l'ingenieur, seraient-ils a plaindre pour
devenir colons de l'ile X? >>
Mais qu'etait donc cette ile X? Une ile perdue dans l'immensite de
l'ocean Pacifique, entre l'equateur et le tropique du Cancer, une ile
qui justifiait bien ce signe algebrique dont Robur avait fait son
nom. Elle emergeait de cette vaste mer des Marquises, en dehors de
toutes les routes de communication interoceaniennes. C'etait la que
Robur avait fonde sa petite colonie, la que venait se reposer
l'_Albatros,_ lorsqu'il etait fatigue de son vol, la qu'il se
reapprovisionnait de tout ce qu'il lui fallait pour ses perpetuels
voyages. En cette ile X, Robur, disposant de grandes ressources,
avait pu etablir un chantier et construire son aeronef. Il pouvait
l'y reparer, meme le refaire. Ses magasins renfermaient les matieres,
subsistances, approvisionnements de toutes sortes, accumules pour
l'entretien d'une cinquantaine d'habitants, l'unique population de
l'ile.
Lorsque Robur avait double le cap Horn, quelques jours avant, son
intention etait bien de regagner l'ile X, en traversant obliquement
le Pacifique. Mais le cyclone avait saisi l'_Albatros_ dans son
tourbillon. Apres lui, l'ouragan l'avait emporte au-dessus des
regions australes. En somme, il avait ete a peu pres remis dans sa
direction premiere, et, sans les avaries des propulseurs, le retard
n'aurait eu que peu d'importance.
On allait donc regagner l'ile X. Mais, ainsi que l'avait dit le
contremaitre Tom Turner, la route etait longue encore. Il y aurait
probablement a lutter contre des vents defavorables. Ce ne serait pas
trop de toute sa puissance mecanique pour que l'_Albatros_ arrivat a
destination dans les delais voulus. Avec un temps moyen, sous une
allure ordinaire, cette traversee devait s'accomplir en trois ou
quatre jours.
De la ce parti qu'avait pris Robur de se fixer sur l'ile Chatam. Il
s'y trouvait dans des conditions meilleures pour reparer au moins
l'helice de l'avant. Il ne craignait plus, au cas ou la brise
contraire se fut levee, d'etre entraine vers le sud, quand il voulait
aller vers le nord. La nuit venue, cette reparation serait achevee.
Il manœuvrerait alors pour faire deraper son ancre. Si elle
etait trop solidement engagee dans les roches, il en serait quitte
pour couper le cable et reprendrait son vol vers l'Equateur.
On le voit, cette maniere de proceder etait la plus simple, la
meilleure aussi, et elle s'etait executee a point.
Le personnel de l'_Albatros,_ sachant qu'il n'y avait pas de temps a
perdre, se mit resolument a la besogne.
Tandis que l'on travaillait a l'avant de l'aeronef, Uncle Prudent et
Phil Evans avaient entre eux une conversation dont les consequences
allaient etre d'une gravite exceptionnelle.
<< Phil Evans, dit Uncle Prudent, vous etes bien decide, comme moi, a
faire le sacrifice de votre vie?
- Oui, comme vous!
- Une derniere fois, il est bien evident que nous n'avons plus rien a
attendre de ce Robur?
- Rien.
- Eh bien, Phil Evans, mon parti est pris. Puisque l'Albatros doit
repartir ce soir meme, la nuit ne se passera pas sans que nous ayons
accompli notre œuvre! Nous casserons les ailes a l'oiseau de
l'ingenieur Robur! Cette nuit, il sautera au milieu des airs!
- Qu'il saute donc! repondit Phil Evans. >>
On le voit, les deux collegues etaient d'accord sur tous les points,
meme quand il s'agissait d'accepter avec cette indifference
l'effroyable mort qui les attendait.
<< Avez-vous tout ce qu'il faut?... demanda Phil Evans.
- Oui!... La nuit derniere, pendant que Robur et ses gens ne
s'occupaient que du salut de l'aeronef, j'ai pu me glisser dans la
soute et prendre une cartouche de dynamite!
- Uncle Prudent, mettons-nous a la besogne...
- Non, ce soir seulement! Quand la nuit sera venue, nous rentrerons
dans notre roufle, et vous veillerez a ce qu'on ne puisse me
surprendre! >>
Vers six heures, les deux collegues dinerent suivant leur habitude.
Deux heures apres, ils s'etaient retires dans leur cabine, comme des
gens qui vont dormir pour se refaire d'une nuit sans sommeil.
Ni Robur ni aucun de ses compagnons ne pouvait soupconner quelle
catastrophe menacait l'_Albatros._
Voici comment Uncle Prudent comptait agir :
Ainsi qu'il l'avait dit, il avait pu penetrer dans la soute aux
munitions, menagee en un des compartiments de la coque de l'aeronef.
La, il s'etait empare d'une certaine quantite de poudre et d'une
cartouche semblable a celles dont l'ingenieur avait fait usage au
Dahomey. Rentre dans sa cabine, il avait cache soigneusement cette
cartouche, avec laquelle il etait resolu a faire sauter l'_Albatros_
pendant la nuit, lorsqu'il aurait repris son vol au milieu des airs.
En ce moment, Phil Evans examinait l'engin explosif. derobe par son
compagnon.
C'etait une gaine dont l'armature metallique contenait environ un
kilogramme de la substance explosible, ce qui devait suffire a
disloquer l'aeronef et briser son jeu d'helices. Si l'explosion ne le
detruisait pas d'un coup, il s'acheverait dans sa chute. Or, cette
cartouche, rien n'etait plus aise que de la deposer en un coin de la
cabine, de maniere qu'elle crevat la plate-forme et atteignit la
coque jusque dans sa membrure.
Mais, pour provoquer l'explosion, il fallait faire eclater la capsule
de fulminate dont la cartouche etait munie. C'etait la partie la plus
delicate de l'operation, car l'inflammation de cette capsule ne
devait se produire que dans un temps calcule avec une extreme
precision.
En effet, Uncle Prudent avait reflechi a ceci des que le propulseur
de l'avant serait repare, l'aeronef devait reprendre sa marche vers
le nord; mais, cela fait, il etait probable que Robur et ses gens
viendraient a l'arriere pour remettre en etat l'helice posterieure.
Or, la presence de tout le personnel aupres de la cabine pourrait
gener Uncle Prudent dans son operation. C'est pourquoi il s'etait
decide a se servir d'une meche, de maniere a ne provoquer l'explosion
que dans un temps donne.
Voici donc ce qu'il dit a Phil Evans :
<< En meme temps que cette cartouche, j'ai pris de la poudre. Avec
cette poudre je vais fabriquer une meche dont la longueur sera en
raison du temps qu'elle mettra a bruler, et qui plongera dans la
capsule de fulminate. Mon intention est de l'allumer a minuit, de
maniere que l'explosion se produise entre trois et quatre heures du
matin.
- Bien combine! >> repondit Phil Evans.
Les deux collegues, on le voit, en etaient arrives a examiner avec le
plus grand sang-froid l'effroyable destruction dans laquelle ils
devaient perir, il y avait en eux une telle somme de haine contre
Robur et les siens que le sacrifice de leur propre vie paraissait
tout indique pour detruire, avec l'_Albatros,_ ceux qu'il emportait
dans les airs. Que l'acte fut insense, odieux meme, soit! Mais voila
ou ils en etaient arrives, apres cinq semaines de cette existence de
colere qui n'avait pu eclater, de rage qui n'avait pu s'assouvir!
<< Et Frycollin, dit Phil Evans, avons-nous donc le droit de disposer
de sa vie?
- Nous sacrifions bien la notre! . repondit Uncle Prudent. >>
Il est douteux que Frycollin eut trouve la raison suffisante.
Immediatement, Uncle Prudent se mit a l'œuvre, pendant que Phil
Evans surveillait les abords du roufle.
Le personnel etait toujours occupe a l'avant. Il n'y avait pas a
craindre d'etre surpris.
Uncle Prudent commenca par ecraser une petite quantite de poudre de
maniere a la reduire a l'etat de pulverin. Apres l'avoir mouillee
legerement, il la renferma dans une gaine de toile en forme de meche.
L'ayant allumee, il s'assura qu'elle brulait a raison de cinq
centimetres par dix minutes, soit un metre en trois heures et demie.
La meche fut alors eteinte, puis fortement serree dans une spirale de
corde et ajustee a la capsule de la cartouche.
Ce travail etait termine vers dix heures du soir, sans avoir excite
le moindre soupcon.
A ce moment, Phil Evans vint rejoindre son collegue dans la cabine.
Pendant cette journee, les reparations de l'helice anterieure avaient
ete tres activement conduites; mais il avait fallu la rentrer en
dedans pour pouvoir demonter ses branches, qui etaient faussees.
Quant aux piles, aux accumulateurs, rien de tout ce qui produisait la
force mecanique de l'_Albatros_ n'avait souffert des violences du
cyclone. Il y avait encore de quoi les alimenter pendant quatre ou
cinq jours.
La nuit etait venue, lorsque Robur et ses hommes interrompirent leur
besogne. Le propulseur de l'avant n'etait pas encore remis en place.
Il fallait encore trois heures de reparations pour qu'il fut pret a
fonctionner. Aussi, apres en avoir cause avec Tom Turner, l'ingenieur
decida-t-il de donner quelque repos a son personnel brise de fatigue,
et de remettre au lendemain ce qui restait a faire. Ce n'etait pas
trop, d'ailleurs, de la clarte du jour pour ce travail d'ajustage
extremement delicat, et auquel les fanaux n'eussent donne qu'une
insuffisante lumiere.
Voila ce qu'ignoraient Uncle Prudent et Phil Evans. S'en tenant a ce
qu'ils avaient entendu dire a Robur, ils devaient penser que le
propulseur de l'avant serait repare avant la nuit et que l'_Albatros_
aurait immediatement repris sa marche vers le nord. Ils le croyaient
donc detache de l'ile, quand il y etait encore retenu par son ancre.
Cette circonstance allait faire tourner les choses tout autrement
qu'ils l'imaginaient.
Nuit sombre et sans lune. De gros nuages rendaient l'obscurite plus
profonde. On sentait deja qu'une legere brise tendait a s'etablir.
Quelques souffles venaient du sud-ouest; mais ils ne deplacaient pas
l'_Albatros,_ qui demeurait immobile sur son ancre, dont le cable,
tendu verticalement, le retenait au sol.
Uncle Prudent et son collegue, enfermes dans leur cabine,
n'echangeaient que peu de mots, ecoutant le fremissement des helices
suspensives qui couvraient tous les autres bruits du bord. Ils
attendaient que le moment fut venu d'agir.
Un peu avant minuit :
<< Il est temps! >> dit Uncle Prudent.
Sous les couchettes de la cabine, il y avait un coffre qui formait
tiroir. Ce fut dans ce coffre que Uncle Prudent deposa la cartouche
de dynamite, munie de sa meche. De cette facon, la meche pourrait
bruler sans se trahir par son odeur ou son crepitement. Uncle Prudent
l'alluma a son extremite. Puis, repoussant le coffre sous la couchette
Maintenant, a l'arriere, dit-il, et attendons!
Tous deux sortirent et furent d'abord etonnes de ne pas voir le
timonier a son poste habituel.
Phil Evans se pencha alors en dehors de la plate-forme.
<< L'_Albatros_ est toujours a la meme place! dit-il a voix basse. Les
travaux n'ont pas ete termines !... Il n'aura pu partir! >>
Uncle Prudent eut un geste de desappointement.
<< Il faut eteindre la meche, dit-il.
Non !... Il faut nous sauver! repondit Phil Evans. Nous sauver?
- Oui!... Par le cable de l'ancre, puisqu'il fait nuit!... Cent
cinquante pieds a descendre, ce n'est rien!
- Rien, en effet, Phil Evans, et nous serions fous de ne pas profiter
de cette chance inattendue! >>
Mais, auparavant, ils rentrerent dans leur cabine et prirent sur eux
tout ce qu'ils pouvaient emporter en prevision d'un sejour plus ou
moins prolonge sur l'ile Chatam. Puis, la porte refermee, ils
s'avancerent sans bruit vers l'avant.
Leur intention etait de reveiller Frycollin et de l'obliger a prendre
la fuite avec eux.
L'obscurite etait profonde. Les nuages commencaient a chasser du
sud-ouest. Deja l'aeronef tanguait quelque peu sur son ancre, en
s'ecartant legerement de la verticale par rapport au cable de
retenue. La descente devait donc offrir un peu plus de difficultes.
Mais ce n'etait pas pour arreter des hommes qui, tout d'abord,
n'avaient pas hesite a jouer leur vie.
Tous deux se glisserent sur la plate-forme, s'arretant parfois a
l'abri des roufles pour ecouter si quelque bruit se produisait.
Silence absolu partout. Aucune lumiere a travers les hublots. Ce
n'etait pas seulement le silence, c'etait le sommeil dans lequel
etait plonge l'aeronef.
Cependant Uncle Prudent et son compagnon s'approchaient de la cabine
de Frycollin, lorsque Phil Evans s'arreta :
<< L'homme de garde! >> dit-il.
Un homme, en effet, etait couche pres du roufle. S'il dormait,
c'etait a peine. Toute fuite devenait impossible au cas ou il eut
donne l'alarme.
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