Robur le Conquerant by Jules Verne
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Jules Verne >> Robur le Conquerant
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En cet endroit, il y avait quelques cordes, des morceaux de toile et
d'etoupe, dont on s'etait servi pour la reparation de l'helice.
Un instant apres, l'homme fut baillonne, encapuchonne, attache a un
des montants de la rambarde, dans l'impossibilite de pousser un cri
ou de faire un mouvement.
Tout cela s'etait passe presque sans bruit.
Uncle Prudent et Phil Evans ecouterent... Le silence ne fut
aucunement trouble a l'interieur des roufles. Tous dormaient a bord.
Les deux fugitifs - ne peut-on deja leur donner ce nom? - arriverent
devant la cabine occupee par Frycollin. Francois Tapage faisait
entendre un ronflement digne de son nom, ce qui etait rassurant.
A sa grande surprise, Uncle Prudent n'eut point a pousser la porte de
Frycollin. Elle etait ouverte. Il s'introduisit a demi dans la
cabine; puis, se retirant :
<< Personne! dit-il.
- Personne ! ... Ou peut-il etre? >> murmura Phil Evans.
Tous deux ramperent jusqu'a l'avant, pensant que Frycollin dormait
peut-etre dans quelque coin...
Personne encore.
<< Est-ce que le coquin nous aurait devances ?... dit Uncle Prudent.
- Qu'il l'ait fait ou non, repondit Phil Evans, nous ne pouvons
attendre plus longtemps! Partons ! >>
Sans hesiter, l'un apres l'autre, les fugitifs saisirent le cable des
deux mains, s'y assujettirent des deux pieds; puis, se laissant
glisser, ils arriverent a terre sains et saufs.
Quelle jouissance ce fut pour eux de fouler ce sol qui leur manquait
depuis si longtemps, de marcher sur un terrain solide, de ne plus
etre les jouets de l'atmosphere!
Ils se preparaient a gagner l'interieur de l'ile en remontant le rio,
quand, soudain, une ombre se dressa devant eux.
C'etait Frycollin.
Oui! Le Negre avait eu cette idee, qui etait venue a son maitre, et
cette audace de le devancer, sans le prevenir.
Mais l'heure n'etait pas aux recriminations, et Uncle Prudent se
disposait a chercher un refuge en quelque partie eloignee de l'ile,
lorsque Phil Evans l'arreta.
<< Uncle Prudent, ecoutez-moi, dit-il. Nous voila hors des mains de ce
Robur. Il est voue ainsi que ses compagnons a une mort epouvantable.
Il la merite, soit! Mais, s'il jurait sur son honneur de ne pas
chercher a nous reprendre...
- L'honneur d'un pareil homme... >>
Uncle Prudent ne put achever. Un mouvement se produisait a bord de
l'_Albatros._ Evidemment, l'alarme etait donnee, l'evasion allait
etre decouverte.
<< A moi!... A moi!... >> criait-on.
C'etait l'homme de garde qui avait pu repousser son baillon. Des pas
precipites retentirent sur la plate-forme. Presque aussitot les
fanaux lancerent leurs projections electriques sur un large secteur.
<< Les voila!... Les voila! >> cria Tom Turner.
Les fugitifs avaient ete vus.
Au meme instant, par suite d'un ordre que donna Robur a voix haute,
les helices suspensives furent ralenties et, par le cable hale a
bord, l'_Albatros_ commenca a se rapprocher du sol.
En ce moment, la voix de Phil Evans se fit distinctement entendre :
<< Ingenieur Robur, dit-il, vous engagez-vous sur l'honneur a nous
laisser libres sur cette ile ?...
- Jamais! >> s'ecria Robur.
Et cette reponse fut suivie d'un coup de fusil, dont la balle
effleura l'epaule de Phil Evans.
<< Ah! les gueux! >> s'ecria Uncle Prudent.
Et, son couteau a la main, il se precipita vers les roches entre
lesquelles etait incrustee l'ancre. L'aeronef n'etait plus qu'a
cinquante pieds du sol...
En quelques secondes, le cable fut coupe, et la brise, qui avait
sensiblement fraichi, prenant de biais l'_Albatros,_ l'entraina dans
le nord-est, au-dessus de la mer.
XVI
Qui laissera le lecteur dans une indecision peut-etre regrettable.
Il etait alors minuit. Cinq ou six coups de fusil avaient encore ete
tires de l'aeronef. Uncle Prudent et Frycollin, soutenant Phil Evans,
s'etaient jetes a l'abri des roches.
Ils n'avaient pas ete atteints. Pour l'instant, ils n'avaient plus
rien a craindre.
Tout d'abord, l'_Albatros,_ en meme temps qu'il s'ecartait de l'ile
Chatam, fut porte a une altitude de neuf cents metres. Il avait fallu
forcer de vitesse ascensionnelle afin de ne pas tomber en mer.
Au moment ou l'homme de garde, delivre de son baillon, venait de
jeter un premier cri, Robur et Tom Turner, se precipitant vers lui,
l'avaient debarrasse du morceau de toile qui l'encapuchonnait et
degage de ses liens. Puis, le contremaitre s'etait elance vers la
cabine d'Uncle Prudent et de Phil Evans; elle etait vide!
Francois Tapage, de son cote, avait fouille la cabine de Frycollin;
il n'y avait personne!
En constatant que ses prisonniers lui avaient echappe, Robur
s'abandonna a un violent mouvement de colere. L'evasion d'Uncle
Prudent et de Phil Evans, c'etait son secret, c'etait sa
personnalite, reveles a tous. S'il ne s'etait pas inquiete autrement
du document lance pendant la traversee de l'Europe, c'est qu'il y
avait bien des chances pour qu'il se fut perdu dans sa chute!... Mais
maintenant!...
Puis, se calmant :
<< Ils se sont enfuis, soit! dit-il. Comme ils ne pourront s'echapper
de l'ile Chatam avant quelques jours, j'y reviendrai!... Je les
chercherai!... Je les reprendrai!... Et alors...>>
En effet, le salut des trois fugitifs etait loin d'etre assure.
L'_Albatros,_ redevenu maitre de sa direction, ne tarderait pas a
regagner l'ile Chatam, dont les fugitifs ne pourraient s'enfuir de
sitot. Avant douze heures, ils seraient retombes au pouvoir de
l'ingenieur.
Avant douze heures! Mais, avant deux heures l'_Albatros_ serait
aneanti! Cette cartouche de dynamite, n'etait-ce pas comme une
torpille attachee a son flanc, qui accomplirait l'œuvre de
destruction au milieu des airs?
Cependant, la brise devenant plus fraiche, l'aeronef etait emporte
vers le nord-est. Bien que sa vitesse fut moderee, il devait avoir
perdu de vue l'ile Chatam au lever du soleil.
Pour revenir contre le vent, il aurait fallu que les propulseurs, ou
tout au moins celui de l'avant, eussent ete en etat de fonctionner.
<< Tom, dit l'ingenieur, pousse les fanaux a pleine lumiere.
- Oui, master Robur.
- Et tous a l'ouvrage! -
- Tous! >> repondit le contremaitre.
Il ne pouvait plus etre question de remettre le travail au lendemain.
Il ne s'agissait plus de fatigues, maintenant! Pas un des hommes de
l'_Albatros_ qui ne partageat les passions de son chef! Pas un qui ne
fut pret a tout faire pour reprendre les fugitifs! Des que l'helice
de l'avant serait remise en place, on reviendrait sur Chatam, on s'y
amarrerait de nouveau, on donnerait la chasse aux prisonniers. Alors,
seulement, seraient commencees les reparations de l'helice de
l'arriere, et l'aeronef pourrait continuer en toute securite a
travers le Pacifique son voyage de retour a l'ile X.
Toutefois, il etait important que l'_Albatros_ ne. fut pas emporte
trop loin dans le nord-est. Or, circonstance facheuse, la brise
s'accentuait, et il ne pouvait plus ni la remonter ni meme rester
stationnaire. Prive de ses propulseurs, il etait devenu un ballon
indirigeable. Les fugitifs, postes sur le littoral, avaient pu
constater qu'il aurait disparu avant que l'explosion l'eut mis en
pieces.
Cet etat de choses ne pouvait qu'inquieter beaucoup Robur
relativement a ses projets ulterieurs. N'eprouverait-il pas quelques
retards pour rallier l'ile Chatam? Aussi, pendant que les reparations
etaient activement poussees, prit-il la resolution de redescendre
dans les basses couches avec l'esperance d'y rencontrer des courants
plus faibles. Peut-etre l'_Albatros_ parviendrait-il a se maintenir
dans ces parages jusqu'au moment ou il serait redevenu assez puissant
pour refouler la brise?
La manœuvre fut aussitot faite. Si quelque navire eut assiste
aux evolutions de cet appareil, alors baigne dans ses lueurs
electriques, de quelle epouvante son equipage aurait ete pris!
Lorsque l'_Albatros_ ne fut plus qu'a quelques centaines de pieds de
la surface de la mer, il s'arreta.
Malheureusement, Robur dut le constater, la brise soufflait avec plus
de force dans cette zone inferieure, et l'aeronef s'eloignait avec
une vitesse plus grande. Il risquait donc d'etre entraine fort loin
dans le nord-est, - ce qui retarderait son retour a l'ile Chatam.
En somme, apres tentatives faites, il fut prouve qu'il y avait
avantage a se maintenir dans les hautes couches ou l'atmosphere etait
mieux equilibree. Aussi l'_Albatros_ remonta-t-il a une moyenne de
trois mille metres. La, s'il ne resta pas stationnaire, du moins sa
derive fut-elle plus lente. L'ingenieur put donc esperer qu'au lever
du jour, et de cette altitude, il aurait encore en vue les parages de
l'ile, dont il avait d'ailleurs releve la position avec une
exactitude absolue.
Quant a la question de savoir si les fugitifs auraient recu bon
accueil des indigenes, au cas ou l'ile serait habitee, Robur ne s'en
preoccupait meme pas. Que ces indigenes leur vinssent en aide, peu
lui importait. Avec les moyens offensifs dont disposait l'_Albatros,_
ils seraient promptement epouvantes, disperses. La capture des
prisonniers ne pouvait donc faire question, et, une fois repris...
<< On ne s'enfuit pas de l'ile X! >> dit Robur.
Vers une heure apres minuit, le propulseur de l'avant etait repare.
Il ne s'agissait plus que de le remettre en place, ce qui exigeait
encore une heure de travail. Cela fait, l'_Albatros_ repartirait, cap
au sud-ouest, et l'on demonterait alors le propulseur de l'arriere.
Et cette meche qui brulait dans la cabine abandonnee! Cette meche,
dont plus d'un tiers etait consume deja! Et cette etincelle qui
s'approchait de la cartouche de dynamite!
Assurement, si les hommes de l'aeronef n'eussent pas ete aussi
occupes, peut-etre l'un d'eux eut-il entendu le faible crepitement
qui commencait a se produire dans le ronfle? Peut-etre eut-il percu
une odeur de poudre brulee? Il se fut inquiete. Il aurait prevenu
l'ingenieur ou Tom Turner. On eut cherche, on eut decouvert ce coffre
dans lequel etait depose l'engin explosif... Il eut ete temps encore
de sauver ce merveilleux _Albatros_ et tous ceux qu'il emportait avec
lui!
Mais les hommes travaillaient a l'avant, c'est-a-dire a vingt metres
du roufle des fugitifs. Rien ne les appelait encore dans cette partie
de la plate-forme, comme rien ne pouvait les distraire d'une besogne
qui exigeait toute leur attention.
Robur, lui aussi, etait la, travaillant de ses mains, en habile
mecanicien qu'il etait. Il pressait l'ouvrage, mais sans rien
negliger pour que tout fut fait avec le plus grand soin! Ne
fallait-il pas qu'il redevint absolument maitre de son appareil? S'il
ne parvenait pas a reprendre les fugitifs, ceux-ci finiraient par se
rapatrier. On ferait des investigations. L'ile X n'echapperait
peut-etre pas aux recherches. Et ce serait la fin de cette existence
que les hommes de l'_Albatros_ s'etaient creee, - existence
surhumaine, sublime!
En ce moment; Tom Turner s'approcha de l'ingenieur. Il etait une
heure un quart.
<< Master Robur, dit-il, il me semble que la brise a quelque tendance
a mollir, en gagnant dans l'ouest, il est vrai.
- Et qu'indique le barometre? demanda Robur, apres avoir observe
l'aspect du ciel.
- Il est a peu pres stationnaire, repondit le contremaitre. Pourtant,
il me semble que les nuages s'abaissent au-dessous de l'_Albatros._
- En effet, Tom Turner, et, dans ce cas, il ne serait pas impossible
qu'il plut a la surface de la mer. Mais, pourvu que nous demeurions
au-dessus de la zone des pluies, peu importe! Nous ne serons pas
genes dans l'achevement de notre travail.
- Si la pluie tombe, reprit Tom Turner, ce doit etre une pluie fine -
du moins la forme des nuages le fait supposer - et il est probable
que, plus bas, la brise va calmir tout a fait.
- Sans doute, Tom, repondit Robur. Neanmoins, il me semble preferable
de ne pas redescendre encore. Achevons de reparer nos avaries et
alors nous pourrons manœuvrer a notre convenance. Tout est la. >>
A deux heures et quelques minutes, la premiere partie du travail
etait finie. L'helice anterieure reinstallee, les piles qui
l'actionnaient furent mises en activite. Le mouvement s accelera peu
a peu, et l'_Albatros,_ evoluant cap au sud-ouest, revint avec une
vitesse moyenne dans la direction de l'ile Chatam.
<< Tom, dit Robur, il y a deux heures et demie environ que nous avons
porte au nord-est. La brise n'a pas change, ainsi que j'ai pu m'en
assurer en observant le compas. Donc, j'estime qu'en une heure, au
plus, nous pouvons retrouver les parages de l'ile.
- Je le crois aussi, master Robur, repondit le contremaitre, car nous
avancons a raison d'une douzaine de metres par seconde. Entre trois
et quatre heures du matin, l'_Albatros_ aura regagne son point de
depart.
- Et ce sera tant mieux, Tom! repondit l'ingenieur. Nous avons
interet a arriver de nuit et meme a atterrir, sans avoir ete vus. Les
fugitifs, nous croyant loin dans le nord, ne se tiendront pas sur
leurs gardes. Lorsque l'_Albatros_ sera presque a ras de terre, nous
essaierons de le cacher derriere quelques hautes roches de l'ile.
Puis, dussions-nous passer quelques jours a Chatam...
- Nous les passerons, master Robur, et, quand nous devrions lutter
contre une armee d'indigenes...
- Nous lutterons, Tom, nous lutterons pour notre _Albatros _ ! >>
L'ingenieur se retourna alors vers ses hommes qui attendaient de
nouveaux ordres.
<< Mes amis, leur dit-il, l'heure n'est pas venue de se reposer. Il
faut travailler jusqu'au jour. >>
Tous etaient prets.
Il s'agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de
l'arriere les reparations qui avaient ete faites pour celui de
l'avant. C'etaient les memes avaries, produites par la meme cause,
c'est-a-dire par la violence de l'ouragan pendant la traversee du
continent antarctique.
Mais, afin d'aider a rentrer cette helice en dedans, il parut bon
d'arreter, pendant quelques minutes, la marche de l'aeronef et meme
de lui imprimer un mouvement retrograde. Sur l'ordre de Robur,
l'aide-mecanicien fit machine en arriere, en renversant la rotation
de l'helice anterieure. L'aeronef commenca donc a << culer >>
doucement, pour employer une expression maritime.
Tous se disposaient alors a se rendre a l'arriere, lorsque Tom Turner
fut surpris par une singuliere odeur.
C'etaient les gaz de la meche, accumules maintenant dans le coffre,
qui s'echappaient de la cabine des fugitifs.
<< Hein? fit le contremaitre.
- Qu'y a-t-il? demanda Robur.
- Ne sentez-vous pas?... On dirait de la poudre qui brule?
- En effet, Tom!
- Et cette odeur vient du dernier roufle!
- Oui... de la cabine meme...
- Est-ce que ces miserables auraient mis le feu?...
- Eh! si ne n'etait que le feu ?... s'ecria Robur. Enfonce la porte,
Tom, enfonce la porte! >>
Mais le contremaitre avait a peine fait un pas vers l'arriere, qu'une
explosion formidable ebranla l'_Albatros._ Les roufles volerent en
eclats. Les fanaux s'eteignirent, car le courant electrique leur
manqua subitement, et l'obscurite redevint complete. Cependant, si la
plupart des helices suspensives, tordues ou fracassees, etaient hors
d'usage, quelques-unes, a la proue, n'avaient pas cesse de tourner.
Soudain, la coque de l'aeronef s'ouvrit un peu en arriere du premier
roufle, dont les accumulateurs actionnaient toujours le propulseur de
l'avant, et la partie posterieure de la plate-forme culbuta dans
l'espace.
Presque aussitot s'arreterent les dernieres helices suspensives, et
l'_Albatros_ fut precipite vers l'abime.
C'etait une chute de trois mille metres pour les huit hommes,
accroches, comme des naufrages, a cette epave!
En outre, cette chute allait etre d'autant plus rapide que le
propulseur de l'avant, apres s'etre redresse verticalement,
fonctionnait encore!
Ce fut alors que Robur, avec un a-propos qui denotait un
extraordinaire sang-froid, se laissant glisser jusqu'au roufle a demi
disloque, saisit le levier de mise en train, et changea le sens de la
rotation de l'helice qui, de propulsive qu'elle etait, devint
suspensive.
Chute, assurement, bien qu'elle fut quelque peu retardee; mais, du
moins, l'epave ne tomba pas avec cette vitesse croissante des corps
abandonnes aux effets de la pesanteur. Et, si c'etait toujours la
mort pour les survivants de l'_Albatros,_ puisqu'ils etaient
precipites dans la mer, ce n'etait plus la mort par asphyxie, au
milieu d'un air que la rapidite de la descente eut rendu irrespirable.
Quatre-vingts secondes au plus apres l'explosion, ce qui restait de
l'_Albatros_ s'etait abime dans les flots.
XVII
Dans lequel on revient a deux mois en arriere et ou l'on saute a neuf
mois en avant.
Quelques semaines auparavant, le 13 juin, au lendemain de cette
seance pendant laquelle le WeldonInstitute s'etait abandonne a de si
orageuses discussions, il y avait eu dans toutes les classes de la
population philadelphienne, noire ou blanche, une emotion plus facile
a constater qu'a decrire.
Deja, aux premieres heures de la matinee, les conversations portaient
uniquement sur l'inattendu et scandaleux incident de la veille. Un
intrus, qui se disait ingenieur, un ingenieur qui pretendait
s'appeler de cet invraisemblable nom de Robur - Robur-le-Conquerant!
- un personnage d'origine inconnue, de nationalite anonyme, s'etait
presente inopinement dans la salle des seances, avait insulte les
ballonistes, honni les dirigeurs d'aerostats, vante les merveilles
des appareils plus lourds que l'air, souleve des huees au milieu d'un
tumulte epouvantable, provoque des menaces qu'il avait retournees
contre ses adversaires. Enfin, apres avoir abandonne la tribune dans
le tapage des revolvers, il avait disparu, et, malgre toutes les
recherches, on n'avait plus entendu parler de lui.
Assurement, cela etait bien fait pour exercer toutes les langues,
enflammer toutes les imaginations. On ne s'en fit pas faute a
Philadelphie, ni dans les trente-six autres Etats de l'Union, et,
pour dire le vrai, aussi bien dans l'Ancien que dans le Nouveau Monde.
Mais, de combien cet emoi fut depasse, lorsque, le soir du 13 juin,
il fut constant que ni le president ni le secretaire du
Weldon-Institute n'avaient reparu a leur domicile. Gens ranges
pourtant, honorables et sages. La veille, ils avaient quitte la salle
des seances en citoyens qui ne songent qu'a rentrer tranquillement
chez eux, en celibataires dont aucun visage renfrogne n'accueillera
le retour au logis. Ne se seraient-ils point absentes, par hasard?
Non, ou du moins ils n'avaient rien dit qui put le faire croire. Et
meme il avait ete convenu que, le lendemain, ils reprendraient leur
place au bureau du club, l'un comme president, l'autre comme
secretaire, en prevision d'une seance ou seraient discutes les
evenements de la soiree precedente.
Et non seulement, disparition complete de ces deux personnages
considerables de l'Etat de Pennsylvanie, mais aucune nouvelle du
valet Frycollin. Introuvable comme son maitre. Non! jamais Negre,
depuis Toussaint Louverture, Soulouque et Dessaline, n'avait fait
autant parler de lui. Il allait prendre une place importante, aussi
bien parmi ses collegues de la domesticite philadelphienne que parmi
tous ces originaux qu'une excentricite quelconque suffit a mettre en
lumiere dans ce beau pays d'Amerique.
Le lendemain, rien de nouveau. Les deux collegues ni Frycollin n'ont
point reparu. Serieuse inquietude. Commencement d'agitation. Foule
nombreuse aux abords des Post and Telegraph offices, pour savoir s'il
arriverait quelques nouvelles.
Rien encore.
Et, cependant, on les avait bien vus, tous les deux, sortir du
Weldon-Institute, causer a voix haute, prendre Frycollin qui les
attendait, puis descendre Walnut-Street et gagner du cote de
Fairmont-Park.
Jem Cip, le legumiste, avait meme serre la main droite du president
en lui disant :
<< A demain! >>
Et William T. Forbes, le fabricant de sucre de chiffons, avait recu
une cordiale poignee de Phil Evans, qui lui avait dit par deux fois :
<< Au revoir ! ... Au revoir !... >>
Miss Doll et Miss Mat Forbes, si attachees a Uncle Prudent par les
liens de la plus pure amitie, ne pouvaient revenir de cette
disparition, et, afin d'obtenir des nouvelles de l'absent, parlaient
encore plus que d'habitude.
Enfin, trois, quatre, cinq, six jours se passerent, puis une semaine,
deux semaines... Personne, et nul indice qui put mettre sur la trace
des trois disparus.
On avait pourtant fait de minutieuses recherches dans tout le
quartier... Rien! - Dans les rues qui aboutissent au port... Rien! -
dans le parc meme, sous les. grands bouquets d'arbres, au plus epais
des taillis... Rien! Toujours rien!
Toutefois, on reconnut que, sur la grande clairiere, l'herbe avait
ete recemment foulee, et d'une facon qui sembla suspecte, puisqu'elle
etait inexplicable. A la lisiere du bois qui l'entoure, des traces
d'une lutte furent egalement relevees. Une bande de malfaiteurs
avait-elle donc rencontre, puis attaque les deux collegues, a cette
heure avancee de la nuit, au milieu de ce parc desert?
C'etait possible. Aussi, la police proceda-t-elle a une enquete dans
les formes et avec toute la lenteur legale. On fouilla la
Schuylkill-river, on en racla le fond, on ebarba les rives de leur
amas d'herbes. Et, si ce fut inutile, ce ne fut pas en pure perte,
car la Schuylkill avait besoin d'un bon travail de faucardement. On
le fit a cette occasion. Gens pratiques, les ediles de Philadelphie.
Alors on en appela a la publicite des journaux. Des annonces, des
reclamations, sinon des reclames, furent envoyees a toutes les
feuilles democratiques ou republicaines de l'Union, sans distinction
de couleur. Le _Daily Negro,_ journal special de la race noire,
publia un portrait de Frycollin, d'apres sa derniere photographie.
Recompenses furent offertes, primes promises, a quiconque donnerait
quelque nouvelle des trois absents, et meme a tous ceux qui
retrouveraient un indice quelconque de nature a mettre sur leurs
traces.
<< Cinq mille dollars! Cinq mille dollars ! ... A tout citoyen qui... >>
Rien n'y fit. Les cinq mille dollars resterent dans la caisse du
Weldon-Institute.
<< Introuvables! Introuvables!! Introuvables!!! Uncle Prudent et Phil
Evans de Philadelphie! >>
Il va sans dire que le club fut mis dans un singulier desarroi par
cette inexplicable disparition de son president et de son secretaire.
Et, tout d'abord, l'assemblee prit d'urgence une mesure qui
suspendait les travaux relatifs a la construction du ballon le _Go a
head,_ si avances pourtant. Mais comment, en l'absence des principaux
promoteurs de l'affaire, de ceux qui avaient voue a cette entreprise
une partie de leur fortune en temps et monnaie, comment aurait-on pu
vouloir achever l'œuvre, quand ils n'etaient plus la pour la
finir? Il convenait donc d'attendre.
Or, precisement a cette epoque, il fut de nouveau question de
l'etrange phenomene, qui avait tant surexcite les esprits quelques
semaines auparavant.
En effet, l'objet mysterieux avait ete revu ou plutot entrevu a
diverses reprises dans les hautes couches de l'atmosphere. Certes,
personne ne songeait a etablir une connexite entre cette reapparition
si singuliere et la disparition non moins inexplicable des deux
membres du Weldon-Institute. En effet, il eut fallu une
extraordinaire dose d'imagination pour rapprocher ces deux faits l'un
de l'autre.
Quoi qu'il en soit, l'asteroide, le bolide, le monstre aerien, comme
on voudra l'appeler, avait ete reapercu dans des conditions qui
permettaient de mieux apprecier ses dimensions et sa forme. Au
Canada, d'abord, au-dessus de ces territoires qui s'etendent d'Ottawa
a Quebec, et cela le lendemain meme de la disparition des deux
collegues; puis, plus tard, au-dessus des plaines du Far West, alors
qu'il luttait de vitesse avec un train du grand chemin de fer du
Pacifique.
A partir de ce jour, les incertitudes du monde savant furent fixees.
Ce corps n'etait point un produit de la nature; c'etait un appareil
volant, avec application pratique de la theorie du << Plus lourd que
l'air >>. Et, si le createur, le maitre de cet aeronef voulait encore
garder l'incognito pour sa personne, evidemment il n'y tenait plus
pour sa machine, puisqu'il venait de la montrer de si pres sur les
territoires du Far West. Quant a la force mecanique dont il
disposait, quant a la nature des engins qui lui communiquaient le
mouvement, c'etait l'inconnu. En tout cas, ce qui ne laissait aucun
doute, c'est que cet aeronef devait etre doue d'une extraordinaire
faculte de locomotion. En effet, quelques jours apres, il avait ete
signale dans le Celeste Empire, puis sur la partie septentrionale de
l'Indoustan, puis au-dessus des immenses steppes de la Russie.
Quel etait donc ce hardi mecanicien qui possedait une telle puissance
de locomotion, pour lequel les Etats n'avaient plus de frontieres ni
les oceans de limites, qui disposait de l'atmosphere terrestre comme
d'un domaine? Devait-on penser que ce fut ce Robur, dont les theories
avaient ete si brutalement lancees a la face du Weldon-Institute, le
jour ou il vint battre en breche cette utopie des ballons dirigeables?
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